Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 10/056

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LVI
FRÉDÉRIC OZANAM À L’ABBÉ LACORDAIRE.
Lyon, 26 août 1839.

Monsieur,

Lorsque votre lettre de la Quercia vint m’apprendre votre heureuse arrivée au terme de votre pèlerinage, l’accueil qui vous avait été fait dans la famille de Saint-Dominique, et le souvenir que vous vouliez bien conserver parmi tant de graves occupations aux associés de Saint-Vincent de Paul, j’hésitai longtemps entre le besoin de vous témoigner ma reconnaissance pour cet honneur inespéré et la crainte de troubler par une indiscrète importunité le laborieux repos de votre noviciat. Mais, durant un voyage à Paris, d’où je suis tout récemment revenu, j’ai su que vos amis n’avaient pas cessé de correspondre avec vous ; et, puisque vous n’avez pas dédaigné de me donner ce titre, j’ai cru pouvoir prendre les libertés qui en sont la conséquence. Il y a trop peu de mois que vous avez quitté

notre grande capitale pour que les impressions d’un voyageur d’hier vous présentent quelque intérêt. Vous le savez, sans avoir besoin de l’entendre répéter encore, le mouvement auquel vous donnâtes du haut de la chaire de Notre-Dame une si puissante impulsion n’a pas cessé de se propager parmi les multitudes intelligentes. J’ai vu de près ces hommes du carbonarisme républicain, devenus d’humbles croyants, ces artistes aux passions ardentes, qui demandent des règlements de confrérie. J’ai reconnu cette désorganisation, ce discrédit de l’école rationaliste, qui l’a réduit à l’impuissance, et qui force ses deux principaux organes, la Revue française et la Revue des Deux Mondes , à solliciter la collaboration des catholiques, ou, comme dit M. Buloz, des honnêtes gens. En même temps que M. de Montalembert parvient à réunir dans la chambre des Pairs une phalange disposée à combattre pour le bien, M. de Carné assure qu’une cinquantaine de voix s’accorderont bientôt en faveur des questions religieuses à la Chambre des Députés d’un autre côté la petite société de Saint-Vincent de Paul voit grossir ses rangs d’une façon surprenante. Une conférence nouvelle s’est formée d’élèves des Écoles normale et polytechnique

quinze jeunes gens, composant environ

,le tiers du séminaire de l’Université, ont demandé comme une faveur de passer deux heures chaque dimanche, leur seul jour de liberté, à s’occuper de Dieu et des pauvres. L’année prochaine, Paris comptera quatorze conférences, nous en aurons un nombre égal en province elles représenteront un total de plus de mille catholiques impatients de marcher à la croisade intellectuelle que vous prêcherez. Les exemplaires du Mémoire ont été reçus avec gratitude, lus avec empressement, répandus avec zèle dans le cercle de nos connaissances. Les sympathies mêmes des peu croyants vous sont assurées vous ne pouvez avoir de doute sur la légalité de votre établissement la Providence a permis que l’article 291 du Code pénal fût rédigé de manière à favoriser expressément les monastères et les ordres religieux. Cependant les épreuves, qui sont le sceau des œuvres saintes, ne vous manqueront pas la piété inintelligente de quelques personnes vous prépare sur plus d’un point de bien douloureuses résistances. Toutefois notre ville ne sera pas, comme vous vous y attendez peut-être, un des foyers les plus vifs de cette déplorable opposition. Il se fait à Lyon un singulier changement dans les esprits. Trois facultés de théologie, des sciences, des lettres, fondées depuis peu, ont réveillé, malgré l’imperfection de leur enseignement, le goût des études spéculatives que semblaient avoir étouffé les préoccupations toutes pratiques de nos concitoyens. Dans le clergé, tous les jours, croît le nombre de ceux qui comprennent que la vertu sans la science ne suffit pas au ministère sacerdotal. Parmi les laïques influents qui, durant ces dernières années, intervinrent si souvent dans nos affaires diocésaines, quelques-uns commencent à s’apercevoir que la foi souffre de cette alliance avec les intérêts et les passions politiques où ils l’avaient compromise. Un des plus considérés d’entre eux, ayant fait dernièrement un voyage à Paris, y fut mis en rapport avec les amis de M. Buchez et de M. Bastide : il admira la pureté de leur religion, il conçut un véritable enthousiasme pour leur personne, et de retour ici,il propagea ses nouveaux sentiments, et voici qu’une douzaine de nos plus dévoués absolutistes sont abonnés au National.La nomination de S. É. le cardinal d’Isoard contribuera peut-être a consommer l’œuvre de conciliation entre le passé et l’avenir, la réunion de tous ceux qui croient et qui aiment sous une même bannière où ne brilleront plus les devises d’une école ni les couleurs d’un parti.

Pour moi, humble témoin de tant de choses pleines d’espérance, me voilà fixé probablement au poste que j’avais longtemps désiré. Je suis professeur de droit commercial, et je me réjouis d’une fonction qui me fixe auprès de ma pauvre vieille mère, et qui cependant ne m’arrache point à mes inclinations malheureuses sans doute, mais obstinées pour les travaux philosophiques et littéraires. Malgré l’extrême difficulté d’écrire qui retient ma plume indéfiniment captive sur tes pages où mon oeil découvre de nombreux défauts, en dépit de tous les signes où je devrais voir peut-être la volonté contraire de la Providence, l’attachement de l’habitude, l’amour-propre, l’encouragement de quelques amis, me font revenir mille fois à des projets mille fois abjurés, et je crains bien de perdre en efforts inutiles un temps que je’pourrais employer plus modestement et plus sûrement à mon salut et au service du prochain. Je sens plus que jamais le besoin d’une direction spirituelle qui supplée à ma faiblesse et qui me décharge de ma responsabilité. Et pour parler à coeur ouvert, déjà plus d’une fois, en voyant la maladie de ma mère faire de désolants progrès, quand la possibilité d’une perte si terrible se présente à mon esprit, je ne vois plus de raison pour me retenir dans une position que le devoir filial m’a seul fait solliciter, et l’incertitude de ma vocation se reproduit plus inquiétante que jamais. C’est ce mal intérieur dont je souffre depuis longtemps que je recommande à vos charitables prières ; car si Dieu me voulait bien appeler à lui, je ne vois pas de milice dans laquelle il me fût plus doux de le servir, que celle où vous êtes engngé. Je serais même heureux d’en connaître d’avance les conditions, pour m’aider avec le conseil de mon confesseur à prendre un parti : la règle des Frères-Prêcheurs manque a notre bibliothèque ; pourriez-vous m’éclairer sur les moyens de la découvrir ? Vous obligeriez de nouveau un de ceux qui vous ont déjà tant d’obligations. Recevez, avec mes respects, ceux de mes amis lyonnais, dont je suis en ce moment l’interprète envié.

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