Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 10/078

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 10, 1873p. 442-452).
LXXVIII
À M. ET Mme SOULACROIX.
Rome, 15 novembre 1941.

Mes chers parents,

La lettre d’Amélie ne partira pas sans que je m’associe aux sentiments qu’elle vous exprime. Regrets d’abord pour les inquiétudes que vous a dû causer notre involontaire silence ; et malgré que nous eussions longuement écrit de Messine, la lenteur et l’irrégularité des courriers vous ont laissé dans l’ignorance de notre course aventureuse. Relégués pendant trois semaines à l’une des extrémités de l’Europe, loin de toute communication régulière avec le monde civilisé, nous avons bien eu, nous aussi, nos anxiétés et nos peines ; l’une des plus vives était de ne pouvoir écrire, et nous avons su quelle terrible chose c’est que d’habiter une île. Depuis qu’on a dû repêcher le roi et la reine de Naples dans le golfe, nous jurons bien comme le bon Sancho de ne plus visiter que des îles de terre ferme.

Le voyage de Sicile nous a coûté plus de fatigues et de temps que nous n’avions calculé et ce pendant nous ne saurions regretter ni le temps, ni les fatigues, ni les dépenses ces choses nous ont été bien payées en émotions, en études, en souvenirs. Nous avons vu de près cette nature africaine si différente de la nôtre et qui à Naples encore, ne se montre que de loin. Toute la végétation tropicale les figuiers de Barbarie et les aloès gigantesques, renfermant d’une muraille infranchissable des jardins où viennent le cotonnier, le caroubier, le papyrus et la canne à sucre de véritables paradis terrestres où toutes les variétés du cédrat, du citron et de l’orange, se pressaient avec leurs fruits dorés. ; les bords de la mer couverts de palmettes, le myrte et le laurier rose en fleurs le long des chemins enfin, de. temps à autre, le grand palmier élancé dans les airs avec sa couronne de feuilles, et les grappes de dattes suspendues au-dessous. Tout cela encadré dans le détroit de Messine ; au pied de. l’Etna dont le front est couvert de neiges ;au fond de l’admirable golfe de Palerme, dont les beautés sauvages effacent pour moi les beautés si chantées de Naples.

Mais c’est surtout l’antiquité, l’antiquité grecque bien moins connue que l’antiquité romaine, c’est là ce que j’allais chercher en Sicile, et mon attente n’a pas été trompée. Partout, des restes nombreux de vieilles colonnades soutiennent les voûtes des églises modernes ; les débris d’un tombeau s’élèvent tristes et désolés au bord du chemin ou bien un grand pilastre solitaire est resté debout sur le rivage et résiste depuis deux mille ans à l’effort destructeur des vagues et des siècles.

Notre premier jour de voyage nous a conduits au pied de l’ancienne Taormine. À une hauteur qui semble inaccessible se montrent de vieux murs, des sépultures, des vestiges de gymnase et de bains ; et par-dessus tout un magnifique théâtre. La roche même creusée en demi-cercle formait les gradins, qu’on avait ensuite recouverts de marbre. Un double portique était construit au-dessus. En face des gradins était la scène, c’est-à-dire une estrade portée par des soubassements de marbre, et fermée par un mur qui formait le fond et pour ainsi dire la décoration immobile du spectacle. Ce mur orné de corniches et de sculptures avait des niches pour les statues des dieux, des colonnes, et trois grandes portes par où entraient les acteurs. Trente mille personnes pouvaient trouver place dans l’enceinte, bâtie néanmoins avec un art si habile que la voix se fait entendre jusqu’aux derniers rangs. En même temps que l’oreille pouvait ainsi s’enivrer de toutes les harmonies de la poésie et de la musique, on n’avait pas oublié le plaisir des yeux l’horizon embrassait une perspective immense. D’un côté les rivages sinueux et les promontoires de la Sicile, le détroit et les dernières côtes d’Italie ; de l’autre côté, le volcan, son large cône et, ses deux, pentes chargées de verdure, que des courants de lave traversent en tous sens, puis une mer étincelante et azurée, qui fuit dans le lointain, et va baigner les côtes de la Grèce; en sorte que chacun des flots qui venait expirer ici semblait apporter aux cotons un souvenir de la mère-patrie, et le théâtre de Taormine paraissait n’être que l’écho des théâtres d’Olympie et d’Athènes.

Quelques jours après nous étions à Syracuse. Nous visitions le temple de Minerve devenu aujourd’hui cathédrale chrétienne, mais conservant encore ses colonnes, antérieures de cinq cents ans à notre ère. Nous admirions des remparts construits en pierres immenses superposées sans ciment les souterrains qui recélaient les vivres, les munitions, les chevaux ; la citadelle encore debout, le seul monument grec de ce genre et de cette importance qui existe encore. Nous sommes descendus dans les carrières d’où ces masses énormes avaient été détachées, et où les traces encore visibles du ciseau font connaître les procédés hardis et laborieux des anciens ouvriers. Là aussi, des milliers d’esclaves, des prisonniers de guerre, des chrétiens, avaient été jetés pour mourir. On y visite une grotte acoustique célèbre sous le nom d’Oreille de Denys, qu’on suppose faite pour porter au tyran les paroles et les gémissements de ses captifs. Je la crois plu tôt destinée aux mystères de quelque oracle, et à tromper par un jeu surprenant la crédulité des peuples.

Mais notre plus profonde, notre plus solennelle impression, c’était la vaste étendue de terrain occupée par la base d’édifices détruits et par des tombes, c’était la fatalité exterminatrice qui passa sur cette ville, autrefois composée de cinq parties, dont une seule est habitée aujourd’hui. Ennemie, longtemps heureuse, d’Athènes et de Rome, rivale deTyr et de Carthage, elle est aujourd’hui assise dans le silence et la solitude, comme ces cités coupables, maudites par Isaïe et pleurées par Jérémie. Ses deux vastes ports ne sont plus sillonnés que par les barques des pêcheurs, et à terre aussi loin que la vue peut s’étendre, on ne découvre que le rocher calcaire, mal caché par le gazon, creusé, taillé en tous sens, pour servir de fondations aux demeures, et d’asile aux dépouilles d’un peuple de quinze cent mille âmes. Si affligeant que soit ce tableau, il captive pourtant, en même temps qu’il accable ; il est grandiose, il est instructif ; et l’on voudrait avoir assez de loisir et assez de larmes, pour y méditer les éternelles illusions de l’orgueil humain.

Je ne vous parlerai pas des rencontres et des incidents de la route, bien qu’elle nous ait conduits par Lentini autrefois Leontium, patrie de plusieurs hommes illustres, et remarquable encore par des vestiges bien conservés de sa grandeur déchue. Mais toutes mes espérances, tous mes rêves, se sont réalises à Agrigente. Il est impossible que nulle part le génie grec se révèle avec plus de pureté et de splendeur.

Figurez-vous sur le penchant de la montagne, un vaste plan incliné vers la mer, et terminé de trois côtés par une chute brusque ces rochers taillés à pic, par la main des hommes, sont devenus une muraille gigantesque. Au-dessus et dans toute sa longueur étaient rangés au poste d’honneur et comme un second rempart, les sépultures des grands citoyens et les temples des divinités. De ces derniers, huit existent encore ; l’un consacré peut-être au culte secret de Cérès, est demeuré intact ; aussi complet dans toutes ses parties que pouvaient l’exiger les observances liturgiques, aussi correct-et, aussi pur que pourrait le souhaiter l’art le plus sévère. Les lignes de sa façade se dessinent avec précision, la lumière se joue merveilleusement sous ses péristyles, et la seule chose que le temps y a faite, c’est la couleur chaude et dorée de la pierre qui achève de l’embellir.

Auprès, un autre édifice consacré a Junon conserve trente colonnes encore droites sur un large et majestueux soubassement ; puis, c’est le temple d’Hercule dont le plan est à peine reconnaissable au milieu d’un monceau de ruines. A côté, le temple de Jupiter Olympien, le plus grand que l’ architecture grecque eût jamais construit : il jonche le sol de ses colonnes et de ses pilastres abattus; les pâtres s’abritent dans la cavité des canelures; et un géant de pierre qui semble avoir servi de càriatide, couvre un espace de trente pieds. Ensuite vient le temple de Léda, et celui de Castor et Pollux, dont trois colonnes et une partie du fronton se maintiennent avec toute la fraîcheur d’un ouvrage d’hier, et avec une perfection de détails que les anciens connurent seuls. Enfin, ceux de Minerve et de Proserpine sur les hauteurs occupées par la citadelle ceux de Vulcain et d’Esculape du coté de la plaine ; et une tour carrée du style le plus élégant bâtie pour immortaliser un cheval vainqueur aux jeux du cirque.

Ainsi toutes les grandes inspirations du génie et en même temps toutes ses folies tous les progrès de l’art depuis l’austère nudité des premiers monuments, jusqu’à la parure quelquefois trop riche des derniers. Et, quand l’admiration s’est épuisée devant ces prodiges, on apprend que le sol qui les porte, que le rocher où fut fondée Agrigente, où s’agitait une population de huit cent mille habitants, est entièrement vidé à l’intérieur par des excavations qui se croisent en tous sens, travail colossal et dont le but est encore ignoré, ville souterraine et ténébreuse, encore plus étonnante que celle qui se déployait si opulente à la face du soleil. Sur ces lieux, dont j’avais grand’peine à me détacher au bout de vingt-quatre heures, j’ai pris beaucoup de notes, et, rapprochées des souvenirs de Pestum, elles donnent des idées exactes du système architectural des Grecs, si étroitement lié avec le caractère de leur religion et de leur poésie. Les ruines de Sélinunte et de Ségeste ont achevé pour moi ces études. A Sélinunte on peut voir les corps de trois grands temples, étendus avec tous leurs membres brisés, sur une colline solitaire on y a trouvéune série de bas-reliefs qui, passant de la grossièreté la plus barbare jusqu’au mérite le plus achevé, présentent l’histoire entière de la sculpture. A Ségeste ce sont encore un dernier temple dans un état de complète conservation, et un théâtre d’où règne la plus enchanteresse perspective. On ne finirait pas, si l’on se laissait aller a ses souvenirs et pourtant je ne vous ai rien dit du point de vue le plus intéressant de ce voyage de la Sicile chrétienne. Son histoire commence aux catacombes de Syracuse, grandes comme celles de Rome et de Naples, où une église creusée dans le roc conserve encore la sépulture de saint Martin, premier évoque de l’île, Ensuite de tous côtés, ce sont d’antiques vierges peintes sur bois à fond d’or avec des lettres grecques. Ce sont des couvents de l’ordre de Saint-Basile, où la liturgie de Constantinople est encore suivie en un mot de nombreux vestiges de l’Eglise d’Orient lorsque, unie encore la communion romaine, elle ne rivalisait que de science et de vertu. Viennent afors les Sarrasins, et leur tyrannie de deux siècles a laissé des monuments embellis de tout le luxe de l’architecture moresque. Mais un jour, au retour des croisades, une bande de chevaliers normands renverse l’empire des modèles et fonde une nouvelle monarchie qu’affermissent d’incroyables exploits.Les trophées de leurs victoires sont les basiliques élevées par leurs rois : épargnées par les ravages du temps, elles ont gardé toute l’originalité et toute la grandeur de leur. caractère. La cathédrale de Montréal et à Palerme la chapelle du Palais, toutes deux resplendissantes de mosaïques, alliant la légèreté des ogives gothiques à la gravité des formes byzantines, sont les types d’un art qui ne se retrouve plus hors de là.

Là aussi, un culte filial conserve, sans oser les altérer, ces legs précieux d’un autre âge. La vieille foi et les vieilles mœurs n’ont pas non plus abandonné les peuples rien n’est plus célèbre que l’enthousiasme avec lequel sont honorées sainte Agathe, sainte Lucie, sainte Rosalie. Un soir, dans une jolie bourgade des bords de la mer, après, que l'angélus avait sonné la clôture des églises, nous avons vu les habitants aller en procession, aux portes fermées de chacune d’elles, saluer le Saint-Sacrement d’un dernier hommage. D’autres fois nous avons rencontré à la table de quelque vénérable propriétaire une hospitalité toute patriarcale ; on bien à notre passage dans un hameau, descendus de la litière, on nous entourait, on nous entraînait dans de pauvres maisons, on nous mettait de petits enfants sur nos genoux, pour avoir une bonne parole et des caresses. Enfin dans les monastères nous avons vu des hommes éminents et excellents quelquefois une instruction qui me confondait, toujours une politesse qui enchantait Amélie. Longtemps elle reparlera des capucins de Syracuse et des bénédictins de Catane. Au reste il. paraît qu’elle a surtout le don de charmer les bons religieux de Saint-François car dans notre voyage de Naples à Rome elle n’a pas cessé d’être l’objet des aimables attentions du vieux Procureur général des Observantins, qui depuis nous aborde en souriant de son plus gracieux sourire dans sa longue barbe blanche ; enfin hier à San Pietro in Montorio, un capucin à qui nous demandions notre route lui a offert un bouquet de roses. En un mot ce serait de quoi trembler si la vertu ici n’égalait la courtoisie.

Les dix jours que nous venons de passer à Rome n’auront été qu’un rêve. Ce que nous avons vu et fait en si peu de temps semble incroyable, et cependant nous nous en allons avec la conviction qu’il eût fallu dix jours de plus pour utiliser notre présence dans l’intérêt de mes études. Depuis avant hier seulement il m’a été possible de voir quelques uns de ceux avec lesquels il m’importait d’établir des relations, et déjà nous sommes accablés de bontés, de prévenances. Si le devoir d’être a mon poste nous empêche de répondre à tant d’avances aussi douces que respectables, au moins emportons-nous des souvenirs qui nous consolent, et suffiraient à eux seuls pour honorer et charmer la vie. Nous n’oublierons jamais l’heure solennelle où le souverain Pontife, après nous avoir fait asseoir et longuement causé avec Amélie et moi, étendit, ses mains vénérées et bénit avec nous notre famille absente. Nous nous rappellerons aussi le patriarcal accueil du cardinal Paeca dont le front octogénaire a essuyé sans jamais fléchir toutes les tempêtes politiques et religieuses des derniers temps. Nous avons vu et entendu le cardinal Mezzofante dont les anciens auraient fait un Dieu, et dont Dieu fera sans doute un saint. Mais surtout ce n’est pas impunément qu’on s’agenouille aux tombeaux des Saints-Apôtres, et qu’on prie a deux devant, la simple dalle qui couvre les restes de saint Pierre ce n’est pas en vain qu’on descend aux catacombes et qu’on descend pour ainsi dire dans les entrailles de Rome catholique. Ce que le voyage de Sicile était pour l’antiquité, le séjour de Rome l’est encore davantage pour l’intelligence du christianisme. Je sens une nouvelle vie circuler dans ma pensée, et mes idées, un peu épuisées par un épanchement précoce, se ranimer et s’étendre...

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