Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 10/Introduction

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 10, 1873p. vii-xv).


Notre temps a le goût des Correspondances, il aime à surprendre l’homme dans la simple intimité de sa vie. Les mémoires nous montrent celui qui les écrit tel qu’il veut bien s’y laisser voir ; mais les Lettres, au contraire, prennent l’homme à l’improviste et nous répètent à l’heure même jusqu’aux battements de son cœur.

Quels que soient les événements, ils mesurent sans se tromper une âme à sa juste taille s’ils sont grands, et qu’elle soit petite, elle ne s’élèvera pas au-dessus de sa médiocrité ou de son égoïsme. Si elle est belle et généreuse, il n’est pas de vie si obscure et si monotone où l’occasion ne la montre un jour dans touté sa beauté.

C’est le fond de l’âme que l’on cherche dans les Lettres et l’on a raison, car on l’y trouve.

Mais s’il y a un attrait incomparable à pénétrer l’âme de celui qui nous fut inconnu, que sera-ce si nos souvenirs peuvent évoquer son image, si en le lisant, nous entendons encore le son de sa voix, et enfin, si nous l’avons aimé ?

Après de longues années d’attente, d’essais et d’hésitations, cette pensée a décidé la publication des Lettres d’Ozanam. C’est à la prière de ses amis et de ceux qui l’ont connu qu’elles ont été recueillies c’est à eux qu’elles sont adressées. Ne pouvons-nous pas avoir la légitime espérance que ce livre sera accueilli et conservé comme l’on accueille et conserve le portrait d’un ami ?

Nous avons encore un autre désir. Ozanam a toujours vécu entouré de jeunes gens. Écolier, étudiant, ses camarades lui faisaient un cortège d’affection et presque de respect. Plus tard, il se donnait généreusement à la jeunesse qui, de tous.les pays, lui était chaque année recommandée, ou qui venait d’elle-même l’entendre et lui demander des conseils. C’est à ces nouvelles générations, qui ne connaîtront jamais Ozanam, qui respectent son nom, qui lisent ses livres mais qui ne peuvent comprendre le charme fécond et tout-puissant qui attachait à sa personne, c’est à ces jeunes inconnus que nous offrons aussi ses Lettres, ou pour mieux dire sa vie.

En effet, là vie d’Ozanam se retrace ellemême par ses Lettres, et elles la disent si bien jusqu’au bout que nous n’avons besoin de faire connaître au lecteur que ses dix-sept premières années qui précèdent le commencement de ce recueil, et de lui rappeler en peu de mots un si court espacé de temps.

Antoine-Frédéric Ozanam est né le 23 avril 1813 à Milan pendant l’occupation française. « Dieu me fit la grâce, dit-il, de naître dans la foi, il me mit sur les genoux d’un père chrétien et d’une sainte mère, il me donna pour première institutrice une sœur pieuse comme les anges qu’elle est allée rejoindre. »

En 1816, ses parents, ne voulant pas élever leur jeune famille sous la domination autrichienne, revinrent à Lyon leur patrie. Le jeune Frédéric avait quatre ans, il y passa son enfance et sa jeunesse et y devint complétement Lyonnais de cœur.

Son père le prépara lui-même à entrer au collège « Mon père, disait Ozanam, aimait les sciences, les arts, le travail ; il nous inspirait le goût du grand et du beau. En quittant les hussards, il avait lu d’un bout à l’autre la Bible de Dom Calmet, et il savait le latin comme nous autres professeurs nous ne le savons plus. » Ainsi bien préparé le jeune enfant fit ses classes avec les plus grands succès. D'une nature affectueuse et sympathique, il étudiait avec ardeur, aimait beaucoup ses maîtres et quoiqu’il s’accuse d’avoir échangé bon nombre de coups de poings avec ses camarades, c’est là que se forma ce groupe d’amis choisis dont il était presque toujours entouré et qui lui sont demeurés fidèles au delà de la vie.

C’est pendant le cours de sa rhétorique et jusqu’à sa philosophie, c’est-à-dire de quinze à seize ans, que commença pour sa jeune âme la lutte la plus douloureuse qu’elle eut à subir. Là crise fut cruelle mais courte, et la victoire décida sa vocation. Il le rappelait souvent mais jamais avec une émotion plus vive que dans l’avant-propos de son dernier ouvrage.

«… Les bruits d’un monde qui ne croyait point vinrent jusqu’à moi. Je connus toute l’horreur de ces doutes qui rongent le cœur pendant le jour, et qu’on retrouve la nuit sur un chevet mouillé de larmes. L’incertitude de ma destinée éternelle ne me laissait pas de repos. Je m’attachais avec désespoir aux dogmes sacrés, et je croyais les sentir se briser sous ma main. C’est alors que l’enseignement d’un prêtre philosophe me sauva. Il mit dans mes pensées l’ordre et la lumière ; je crus désormais d’une foi rassurée, et, touché d’un bienfait si rare, je promis à Dieu de vouer mes jours au service de la vérité qui me donnait la paix… »

Promesse généreuse que Dieu accepta, et qu’il bénit de cette bénédiction toute-puissante qui centuple le grain de blé. Faut-il rappeler ici qu’Ozanam est mort jeune, — il avait quarante ans, — et qu’après une vie si brève il a laissé des œuvres qui suffiraient à l’honneur d’une longue carrière. On le voit, cette fécondité de cœur et d’intelligence vient d’une source cachée, du vœu d’un enfant, de la promesse d’un jeune homme. Promesse qu’il n’oublia jamais, pas même.un seul jour. « Nul chrétien en France et de notre temps n’aima davantage l’Église[1]. » Il l’aima avec amour, et il l’aima avec soumission, qui est la plus sûre manière de lui demeurer fidèle. Dans les derniers mois de sa vie, se sentant mourir, il écrivait, à Pise :

«… J’ai connu les doutes du siècle présent, mais toute ma vie m’a convaincu qu’il n’y a de repos pour l’esprit et pour le cœur que dans la foi de l’Église et, sous son autorité. Si j’attache quelque prix à mes longues études, c’est qu’elles me donnent le droit de supplier tous ceux que j’aime de rester na dèles à une religion où j’ai trouvé la lumière et la paix. » Puis, jetant un regard affligé sur les temps néfastes qu’il ne devait pas voir, mais qu’il sentait proches, l’âme remplie des plus sombres présages, il ajoutait « Ma prière suprême à ma famille, à ma femme, à mon enfant, à mes frères, à mon beau-frère, à tous ceux qui naîtront* d’eux, c’est de persévérer dans la foi, malgré les humiliations, les scandales, les désertions dont ils seront témoins. »

Il fallait que le lecteur connût ceci pour comprendre la suite de ces lettres et la première particulièrement, écrite par Ozanam à dix-sept ans, et qui explique sa vocation.

Dans cette correspondance de vingt-deux années, vous, ses amis, vous retrouverez, au milieu de chers et aimables souvenirs, toutes les promesses et les luttes de votre jeunesse mêlées aux promesses et aux luttes de la sienne. Il avait, vous vous en souvenez, le don très-rare de savoir se donner, privilége des âmes généreuses, et, ce qui est rare aussi, en aimant beaucoup ses amis, il savait le leur dire.

Il aimait les grandes idées et savait en inspirer la passion. Il aima encore plus les pauvres et, vous ne l’avez pas oublié, il sut un jour associer les dévouements pour les servir. « Il faut, disait-il, enlacer la France dans un réseau de charité. » Et il communiquait par un ascendant irrésistible ses nobles aspirations : personne ne sut mieux que lui soutenir ; l’effort difficile, réchauffer les bons désirs, et pousser les courageuses résolutions à leur accomplissement, tant était grande la-confiance qu’il inspirait par ce charme indéfinissable qui attire vers la bonté.

Vous, jeunes gens, vous verrez un homme jeune comme vous, qui vécut dans des temps aussi périlleux que le vôtre. Qu’il soit un instant votre guide ; pourquoi pas votre ami, comme il l’a été de tant d'autres ? vous ne verrez pas l’âge refroidir son cœur ni glacer ses conseils, il a été enlevé tout jeune encore et bouillant d’ardeur. Suivez les traces de ses affections, pour régler et, embellir les vôtres. Suivez les traces de ses joies et de ses douleurs ; pour rester modestes dans l’éclat des succès, fermes et soumis aux approches de la mort.

Comme vous, il aimait la vie ; il l’embellissait de poésie, et son imagination ardente et pure lui faisait admirer avec une sorte de joie enthousiaste les belles œuvres du génie et décrire avec la passion d’un artiste les merveilles que Dieu a répandues sur la terre, comme une vision du ciel pour nous charmer.

« Je suis passionné, disait-il, pour les conquêtes légitimes de l’esprit moderne ; j’aime la liberté et je l’ai servie. » En des temps si troublés et qui virent tant de défaillances, il demeura jusqu’au bout fidèle à lui-même, et ses doctrines, par sa constance à les servir, firent l’honneur de sa carrière.

Enfin, vous retrouverez ce qu’il mit au-dessus de toutes choses en ce monde, ce qui lui fit entreprendre d’immenses études, écrire de grands et savants ouvrages, parler d’une voix éloquente, accomplir un nombre infini de bonnes œuvres, ce qui a marqué d’un sceau ineffaçable toutes ses actions et toutes ses paroles, sa grande foi catholique, la souveraine maîtresse de toute sa vie.


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  1. Père Lacordaire.