Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 11/006

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 11, 1873p. 28-32).

VI
A M. L.
Oullins, près de Lyon, 17 Août 1842

Mon cher ami, Depuis quatre jours seulement je suis en vacances, à la campagne chez mon beau-père, où j’ai rejoint ma femme partie avec sa mère. J’étais resté, retenu par les recherches de mon livre futur, et au milieu de cet isolement dont j’avais perdu l’habitude, j’avais hâte d’en finir et d’être ici au moins a la fête de famille du 15 août. Ces longues heures de travail m’excuseront peut-être un peu de mon silence. Mais je m’étais promis de vous réserver un de mes premiers instants de loisir. Causons d’abord de vous et des vôtres. La dernière fois que vous vîntes à Paris, j’eus à peine le temps de vous remercier de votre excellente lettre. On ne pouvait dire des choses plus amicales et plus chrétiennes. J’ai demandé à Dieu cette foi et ce courage dont vous saviez si bien le secret. Hélas mon pauvre ami, vous aussi, vous en avez eu besoin. Je pense que du moins votre enfant continue à se développer heureusement sous vos yeux, grandissant de.corps et d’esprit, et vous donnant toutes tes joies de la paternité. Je, vois avec envie cette jeune génération de petits anges qui fleurit autour de notre génération présente..Voici C. et À. vous, et bien d’autres encore voici de petites familles catholiques qui se forment et qui promettent de. conserver les traditions de foi et de vertu. Malgré toutes les grâces dont le bon Dieu me comble depuis quelque temps, mon caractère, loin de s’affermir et de s’élever, est plus que jamais rempli de troubles et de faiblesses. Les occupations littéraires auxquelles je me livre, en maintenant l’imagination dans une activité perpétuelle, lui donnent un empire désordonné. La lenteur inévitable d’une carrière me décourage souvent et m’effraye. Il y a dans l’extrême concurrence qui encombre toutes les avenues, quelque chose d’impatient, de,tumultueux, à quoi je ne sais résister. Et, sans la sérénité douce qui règne dans mon intérieur je me perdrais au milieu des agitations du dehors. Pourquoi n’ai-je pas dans la.pratique cette confiance dans la bonté divine, dont je comprends si bien les motifs ? Pourquoi cet empressement inquiet, point d’abandon et peu de prière ? Pourquoi la mobilité désolante de mes idées ne me laisse -t-elle pas le refuge et le repos que d’autres trouvent devant leur crucifix ? Pourtant j’ai autour de moi tant d’encouragements et d’exemples ! J’ai fait une si heureuse expérience de la, céleste sollicitude qui veille sur nous !

En ce moment, je suis un peu.las de mes études et de mes efforts de l’année. Ce n’est qu’en unissant mon cours, que l’intérêt sérieux du sujet s’est nettement précisé pour moi. Il s’agit de montrer que l’Allemagne est redevable de’son génie et de sa civilisation tout entière, à l’éducation chrétienne qui lui fut donnée que sa grandeur fut en proportion de son union avec la chrétienté ; qu’elle n’eut de puissance, de lumières, de poésie, que par une communication fraternelle avec les autres nations européennes. Que pour elle, comme pour tous, il n’y eut, il n’y aura de véritables destinées que par l’unité romaine, dépositaire de toutes les traditions temporellesde l’humanité, commodes desseins éternels de la Providence. Tout ceci semble simple, naturel et d’une vérité triviale de ce côté du Rhin. Mais de l’autre côté l’orgueil national se complaît dans le rêve d’une civilisation autochtone, dont le christianisme les aurait fait déchoir ; d’une littérature qui, sans le contact latin, se serait développée avec une splendeur sans exemple d’un avenir enfin qui sera magnifique si l’on se retrempe dans un teutonisme sans mélange. Le type germanique n’est plus Charlemagne, c’est Arminius. Ces doctrines se reproduisent sous des formes différentes, à travers les différentes écoles philosophiques ; historiques, littéraires, de Hegel à Goethe, et de Gœthe ~à Strauss. Il me semble de quelque utilité de les attaquer chez eux, ,sur.leur propre terrain ; de faire voir comment seuls ils n’étaient que des barbares ; comment par les évêques et par les moines, par la foi romaine, par la langue romaine, par le droit romain, ils sont entrés en possession de l’héritage religieux, scientifique, politique des peuples modernes ; comment en le répudiant ils retournent peu à peu à la barbarie. Une introduction qui précédera et des conclusions qui suivront l’histoire de la littérature chevaleresque, objet principal de mon livre, feront, j’espère, ressortir cette pensée. Croyez-vous-qu’ainsi l’oeuvre aura plus de valeur ?

L'Introduction m’occupe présentement. Pour cette partie dont je n’ai aperçu que tardivement l’importance, mes anciennes leçons m’ont été de peu de secours ; il m’a fallu faire d’immenses recherches. -La Germanie sous les Romains les établissements militaires, l’organisation municipale, les écoles. -La première prédication du christianisme avant l’invasion des barbares. L’action de l’Église en présence et à la suite de l’Invasion.– La formation de l’État d’un côté l’Empire, de l’autre les Villes. Enfin, la conservation et la propagation des Lettres ; l’enseignement Ininterrompu des langues ’et des arts de l’antiquité ; les admirables travaux qui se firent aux monastères de Fulde et de Saint-Gall devenus les écoles de l’Allemagne ; En l’absence des traités généraux, j’ai du fouiller dans les histoires particulières, dans les vies des Saints, et les chroniques des villes. Il me semble avoir trouvé des faits ignorés et décisifs, qui établiront la perpétuité de la tradition savante, a une époque qu’on a coutume de flétrir du nom de barbarie, depuis Charles Martel jusqu’aux croisades. Je vais essayer la rédaction de ceci, environ deux cent cinquante pages, et j’en insérerai quelque e chose dans le Correspondant , pour provoquer, les bons avis. Ce n’est pas une petite affaire qu’un livre’ par le temps qui court, surtout pour moi qui compose lentement, et qui risque d’employer beaucoup de peine pour peu de résultat. Je n’hésite donc pas à recommander ce que je commence à vos bonnes et fraternelles prières.

Vous attendez probablement qu’arrivé ici vous donne des nouvelles de nos amis les Lyonnais. Cependant mon séjour n’a pas été assez long pour me permettre d’en voir beaucoup la Perrière pourtant a profité de notre voisinage et m’est venu trouver avant-hier’. Il va dans le Bugey rejoindre Janmot dont la santé semble se relever peu à peu. Quant au docteur Arthaud, il porte sur son visage florissant la meilleure enseigne de son métier. Ils font ici beaucoup de bien, et la petite société de Saint-Vincent de Paul est au mieux avec l’archevêque.

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