Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 11/021

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 11, 1873p. 92-94).

XXI
A M.L.
Paris, 27 août 1845.

Mon cher ami, y

Si ma petite Marie savait écrire, elle vous écrirait assurément, pour vous remercier de l’avoir aidée à devenir chrétienne. Car si Dieu continue de lui prêter vie, comme,il a fait jusqu’ici, il y a lieu d’espérer qu’elle le servira longtemps sur la terre. Pour le dire en un mot, on a pensé que vous apprendriez avec plaisir que votre filleule se porte bien, et se conduit encore mieux : ayant fini par s’entendre à merveille avec sa bonne mère, qui la nourrit sans trop de fatigues. Je ne sais rien de plus doux sur la terre que de trouver en rentrant chez moi ma femme bien-ai.ée avec ma chère enfant dans ses bras. Je fais alors la troisième figure du groupe, et je demeurerais volontiers des heures entières dans l’admiration si, tôt ou tard, des cris ne venaient me rappeler que la pauvre nature humaine est bien fragile, que sur cette petite tête bien des périls sont suspendus, et que toutes les joies de la paternité ne sont données que pour en adoucir les devoirs.

Mais puisque de sitôt Marie ne sera en mesure de correspondre avec son honoré parrain, je veux, a sa place, vous remercier encore une fois d’avoir bien voulu quitter pour nous tout ce que vous aviez de plus cher. J’espère que vous avez retrouvé madame, L... et votre enfant bien portants. Après tant d’épreuves, la divine Providence vous ménagera quelques moments de repos et de bonheur. C’est par ces alternatives qu’elle exerce les chrétiens, et si elle aime le courage du juste qui soutient les tribulations, elle aime aussi à se voir servie avec joie et bénie par une famille heureuse qui lui rend grâces de ses bienfaits ! Écrivez-moi donc, mon cher ami, et dites-moi si vous allez à la campagne. Pour nous, on nous envoie prendre l’air à Nogent, qui est un joli village au delà de Vincennes. Amélie a besoin de respirer un peu après sa longue captivité de cet hiver. L'enfant n’y perdra rien et moi-même je ne serai pas fâché de prendre quelques vacances. De tout cet été je n’ai guère vu d’autre verdure que celle du tapis vert autour duquel nous faisons les examens de baccalauréat. Depuis trois jours je siège depuis dix heures du matin jusqu’à sept heures du soir et je ne puis même vous écrire ici que dans les courts intervalles entre la question de géographie et la question d’histoire. Voilà pourquoi je ne vous entretiendrai guère des grandes affaires du temps. Je vous dirai seulement que le bref du Souverain Pontife continue de faire sentir ses effets. Le nombre de nos conférences s’est accru depuis un mois de cinq. Nous en comptons six à Londres. Vous vous souvenez comme nous vous grondâmes quand vous amenâtes, en 1855, ce pauvre de la Noue, qui por~ tait notre nombre à neuf : aujourd’hui nous sommes environ neuf mille. Vous voyez que ces pauvres catholiques ne sont pas encore morts, Toujours comme du temps de saint Paul: Quasi morientes et tamen viventes. Adieu, cher ami priez pour votre filleule, sans oublier son père et sa mère. Un lien sacré nous unit désormais devant Dieu et devant les hommes.