Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 11/072

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

LXXII
À M. AMPÈRE.
Sceaux, 22 octobre 1851.


Mon cher ami, que pensez-vous de mon retard ? Après la lettre si bonne et si chaleureuse que vous m’aviez adressée en quittant l’Europe, ne devais-je pas vous poursuivre à toutes voiles, pour qu’un mot de votre ami reconnaissant vous arrivât bientôt dans ce nouveau monde, où vous étiez déjà connu, mais pas encore aimé ? Maintenant vous n’avez plus besoin de ma visite. Voici deux mois à peine que vous parcourez l’Amérique, elle n’a déjà plus de solitude pour vous il suffisait de vous montrer, vous avez été aussitôt accueilli, fêté, comblé d’honneurs. Et cependant, au milieu de cet accueil, de ce mouvement qui vous emporte, vous trouvez des heures pour les absents, et vous m’adressez de Montréal des pages deux fois précieuses par la date et par la signature. Je vous en remercie tendrement, et je n’en suis que plus pressé de justifier mon silence. Mais vraiment, je n’ai su qu’il y a peu de jours où il faut vous écrire, et depuis lors, comme à peu près depuis que nous nous sommes quittés, je suis dans un état de fatigue qui m’interdit bien des devoirs et bien des plaisirs. Rien de cela n’est grave et n’a de quoi inquiéter votre amitié. Mais j’admire l’ordre de la Providence qui ne veut pas nous permettre de nous acclimater sur la terre. J’avais tout fait pour me bien établir dans la vie, et vous y aviez beaucoup aidé. Vous savez si j’ai bien réussi à mettre le bonheur à mon foyer ! votre abnégation, votre appui, vos conseils, y avaient ajouté le bien-être, la considération, et le plaisir du travail. Dieu n’a pas souffert que je prisse racine dans une existence si commode. Il m’a laissé les joies du cœur et m’envoie les peines de santé : je le bénis de ce partage. Cependant je le prie d’abréger l’épreuve, et je me soigne de mon mieux, ou plutôt je n’ai qu’à me laisser soigner par quelques personnes qui ne me haïssent pas. Car j’ai bien plus de résignation dans l’imagination que dans la pratique, et il me serait bien dur de me trouver arrêté, au moment même où j’espérais utiliser mes études et mes misérables essais, en mettant la main à une œuvre moins indigne de vos encouragements.

Je travaille un peu, mais lentement, difficilement, et je n’écris pas une page pendant que vous faites cinquante lieues. Pourtant, je trouve quelque douceur dans ce repos même de la campagne, dans ce séjour de Sceaux, d’où les feuilles déjà s’en vont, mais la paix ne s’en va pas. De la fenêtre au~ près de laquelle j’écris, j’entends la voix joyeuse de ma petite Marie qui joue au jardin, et Amélie assise tout à côté me réjouit par un bon visage. Peu de personnes viennent visiter notre retraite, mais elles n’y laissent, que des traces plus chères. Ne craignez point que nous finissions par oublier notre errant ami. N’est-ce pas ici que nous avons eu l’intimité de ses soirées ? Voici la place ou nous lui arrachions ses beaux vers. Hilda ne nous a point quittés, et. l’autre soir nous nous sommes surpris, ma femme et moi, y pensant tous deux au même moment, et tous deux nous nous rappelions cet admirable passage où, son fardeau sur la tête, elle est rencontrée par Lucius. Ah vous pouvez faire le tour de l’Amérique, et’voir si quelque part Atala n’a pas laissé une sœur vous ne trouverez pas une plus charmante créature que votre blonde Germaine. Je vous remercie de nous avoir donné part aux prémices de cet ouvrage mais vous le devez à votre gloire et à l’admiration de la France. Quand les vents du printemps vous ramèneront, si vous nous trouvez en paix, donnez-nous Hilda pour que nous en jouissions à la faveur de notre société nouvelle, donnez-la pour nous apprendre à bien unir. Ne croyez pas cependant, cher ami, que je goûte seulement une partie de votre talent j’admire, au contraire, cette prodigieuse activité qui ne vous laisse pas de retâche, et qui vous fait trouver de l’intérêt, de la passion, dans des études si diverses. Quand je faisais opposition à votre voyage transatlantique, je cédais à l’égoïsme de l’amitié.Mais ne me croyez point l’ennemi des Yankees, et je vous prie de ne pas-me faire d’affaires avec ce grand peuple. Il réalisera peut-être l’idéal politique où tendent, à mon sens, les sociétés modernes. Tout ce que vous me dites de Montréal et de Québec me touche beaucoup, surtout cette joie que vous avez eue d’y retrouver le souvenir tout vivant de votre illustre père. Je suis charmé de vous voir assis au banquet de famille de nos frères d’outre-mer. Mais ne pensez pas que je sois indifférent à la bonne fortune que vous avez eue de vous trouver aux fêtes de Boston je ne méprise pas les speeches du président des États-Unis, et je n’ai garde de dédaigner ces processions d’ouvriers qui nous donnent le spectacle de la démocratie calme et disciplinée. Elles valent mieux que nos bandes armées du Cher et de la Nièvre. Ouvrez bien les yeux, observez, et vous reviendrez fort à propos en 1852 car, à ne vous rien cacher, 1852 est déjà-commencé depuis une quinzaine de jours, et nos affaires se brouillent assez joliment. Même si vous attendez le mois d’avril, je ne puis vous garantir que vous retrouverez votre fauteuil à l’Académie française : il pourrait bien avoir chauffé la soupe des insurgés ! Heureux mortel, vous ne verrez pas la fumée de nos incendies ! mais vous serez là-bas, sur ce rivage paisible, pour recevoir vos amis fugitifs vous protégerez madame Ozanam et vous lui ferez avoir une échoppe de bouquetière dans.Broad Street. Quant à moi, je parle trop mal l’anglais pour exercer mes petits talents de professeur et d’avocat, et je ne me vois guère d’autre carrière que de battre la grosse caisse derrière la voiture de mon frère quand il ira arracher les dents. Voilà pourtant la fin de cette famille Ozanam qui avait promis de grandes choses !

Adieu, mon très-cher ami, que le vent souffle favorablement dans vos voiles ; poussez, s’il vous plaît, jusqu’au fond de la Californie, vous serez bien habile si vous trouvez un endroit où nos pensées ne vous suivent pas. Il n’est pas jusqu’à petite Marie qui ne soit au courant de vos pérégrinations. Vous l’aidez à retenir sa géographie ; et pour elle l’Amérique, c’est le pays du voyage M. Ampère. Des autres propos qui se tiennent sur votre compte hors de chez moi, je ne veux rien vous en dire : tout vous sera pardonné dès qu’on vous aura revu. Adieu donc une fois encore, je vois bien qu’il m’en coûte de vous quitter mais je sais qu’à vrai dire je ne vous quitte pas, et que vous avez quelque part dans le cœur une place réservée à votre ami.