Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 11/085

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 11, 1873p. 461-463).

LXXXV
À M.DUFIEUX.
Notre-Dame de Buglosse, 2 décembre 1852.

Mon cher ami,

Votre confiance dans la Providence est admirable et condamne ma pusillanimité,. Mon seul enfant ne me laisse pas de repos, et vous êtes sans inquiétude pour votre nombreuse et jeune famille. Votre santé est compromise, et vous ne songez qu’à la mienne au milieu de tant de soucis vous trouvez le temps de m’écrire et de me demander de mes nouvelles. En ceci du moins, cher ami, je puis vous rassurer je me sens beaucoup plus fort, et plusieurs courses que j’ai faites sans fatigues m’ont prouvé que je pouvais défier l’hiver. J’en ai profité pour accomplir un pèlerinage que vous seriez heureux de faire avec moi, Ou plutôt vous le faites, car je vous y porte dans mon souvenir et dans mon intention. Notre-Dame de Buglosse. où j’arrive ce soir, et d’où je vous écris, est un sanctuaire de la sainte Vierge, tout voisin du village natal de saint Vincent de Paul. Je devais une visite au berceau de ce bien-aimé patron qui a préservé ma jeunesse de tant de dangers, et qui a répandu des bénédictions si imprévues sur nos humbles conférences. C’est à sept ou huit lieues de Bayonne, l’affaire d’une petite journée. Nous sommes arrivés d’abord au village de Pouy qu’on appelle maintenant Saint-Vincent-de-Paul, du nom de son glorieux fils. Nous y avons vu le vieux chêne sous lequel saint Vincent, petit berger, s’abritait en gardant ses brebis. Ce bel arbre ne tient plus au sol que par l’écorce d’un tronc dévoré par les ans. Mais ses branches sont magnifiques, et dans cette saison avancée elles ont encore un vert feuillage. J’y voyais bien l’image des fondations de saint Vincent de Paul qui ne semblent tenir à la terre par rien d’humain, et qui cependant triomphent des siècles, et grandissent dans les révolutions. Je vous envoie, cher ami, une feuille de l’arbre béni elle se séchera dans le livre où vous la déposerez, mais la charité ne se flétrira jamais dans votre cœur. On vénère le Saint à l’église de Buglosse, où son culte s’unit à celui de notre Mère et la sienne, la sainte Vierge. C’est là que demain matin j’espère communier, et acquitter une partie de ma dette envers ceux qui ont prié pour moi. C’est assez dire, cher ami, que vous ne serez point oublié.

Après avoir rempli un devoir si doux, la semaine prochaine je quitterai Bayonne et je prendrai le chemin de l’Italie. Fortoul, mon ancien camarade, qui montre un intérêt très-vif pour ma santé, a pensé m’adoucir un peu les ennuis du repos, en me chargeant d’un petit travail à Pise. L’indemnité de voyage est très-faible. Mais le sujet du travail charme l’ancien rédacteur de l’Ere Nouvelle. Il s’agit de recherches sur les Origines des Républiques italiennes . Je pars donc, et d’autant plus volontiers que nous devons être rejoints par ma belle-mère, qui va voir son fils à Rome. Ainsi je mets fin à l’isolement de ma femme et je rapproche des cœurs qui saignaient de se sentir séparés. Enfin le retour me ramène par Lyon, et ce n’est pas l’épisode le moins agréable du voyage. Je puis donc penser sans trop d’illusion que, l’année prochaine, entre Pâques et Pentecôte, j’aurai le plaisir de vous embrasser. Mais d’ici là, cher ami, je vous conjure de vous soigner et de vous remettre. Soyez obéissant comme moi, et laissez faire la tendre sollicitude de votre sainte femme et de votre bon docteur. Adieu la chandelle qui éclaire la salle, d’auberge est près de sa fin. L’encre, la plume et le papier détestables qu’on m’a donnés vous arracheront les yeux. Mais on n’est passerai comme on veut au fond des Landes ; et j’ai voulu vous montrer qu’il n’y a pas de pays si reculé, de hameau si perdu, où je n’eusse un bonheur infini à causer avec vous. Que sera-ce quand je pourrai vous prouver par une vigoureuse poignée de main que je suis toujours votre ami tendrement dévoué