Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 11/089

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 11, 1873p. 472-476).

LXXXIX
À M. CORNUDET.
Pise, 12 janvier 1853.

Mon bien cher ami,

Votre excellente lettre m’arrivait la veille de mon départ de Bayonne, et je vous écris le surlendemain de mon arrivée à Pise. Vous me pardonnerez donc un mois de silence, si vous considérez que c’est un mois de voyage, de fatigues, de courts repos, où l’on n’a qu’un moment et un coin sur une table d’auberge pour écrire a sa famille. Mais aussitôt que nous retrouvons quelque chose qui ressemble au calme de la. vie ordinaire, dès que nous avons un gîte, une bougie et une bûche au feu, les amis nous manquent autour de ce foyer désert, et nous ne pouvons nous empêcher de songer aux absents. Nous arrivions précisément ici un lundi soir ; et au lieu de frapper à la porte d’un hôtel, qu’il nous eût été plus doux de sonner à la vôtre, de nous établir dans vos bons fauteuils, et après nous être enquis de ces yeux qui nous occu pent tant, de vos enfants, de tout ce qui vous touche, que nous eussions aimé vous conter notre Odyssée avec ses épisodes de terre et de mer, visions des tropiques, attaques à main armée, naufrages, de quoi passer toute une soirée et vous faire rêver trois nuits !

De Bayonne à Marseille, cher ami, je ne vous dirai rien, c’est la route battue de tous les voyageurs de commerce, et toute la question se réduit à savoir si les pâtés de canards de Béziers valent ceux de Castelnaudary. Mais c’est en s’approchant de l’Italie que les imaginations s’échauffent et que les aventures commencent. D’abord, nous avons vu ce merveilleux département du Var que nous avions entendu vanter si souvent par M. Victor Rendu, et qui est assurément un morceau du Paradis terres-. tre. Là, et sur toute la côte, dé Toulon jusqu’à Gênes, nous nous sommes trouvés sous le plus beau ciel, au bord d’une mer étincelante. Souvent dans le lointain les Alpes se montraient couronnées de neiges toujours sur les dernières pentes qui vehaient mourir à nos pieds, des forêts d’oliviers, des bocages d’orangers et de citronniers couverts de leurs fruits ; de temps à autre des bouquets de palmiers balançant leurs feuillages superbes et vraiment dignes d’être portés le jour des Rameaux au triomphe de Notre-Seigneur. Qui nous empêchait de nous croire sur les côtes de Syrie, au temps des croisades, surtout lorsqu’un donjon crénelé ou quelque chapelle antique se faisait voir sur les mamelons voisins ? Sans doute aucun Sarrasin discourtois ne venait nous disputer le passage. Mais ces dames m’ont assuré qu’en gravissant la montagne de l’Esterelle, des hommes armés de haches avaient rôdé plus d’une heure autour de la voiture, en y jetant des regards inquiétants. Cependant, si le fait ne vous paraît pas suffire pour constituer l’épisode de voleurs qui doit orner un grand voyage, il est très-largement complété par le grand nombre de brigands honnêtes qui, sous le titre d’aubergistes, et le chapeau à la main, nous ont dévalisés et spoliés deux cent cinquante lieues durant. Enfin, pour que rien ne manquât à l’agrément de notre épopée, nous avions pris la mer de Gênes à Livourne ; mais ce perfide élément nous a traités comme des héros nous avons eu les vents déchaînés, les vagues sur le pont, et la malle de madame Ozanam si bien trempée, qu’au débarquement elle a dû faire dans l’hôtel le plus bel étendage qu’on ait jamais vu depuis le temps où la princesse Nausicaa faisait la lessive.

Vous demanderez, car je connais le faible de votre amitié, comment nos santés se sont tirées de ces prouesses. D’abord notre excellente mère a fait tête à la fatigue avec un courage admirable, elle a retrouvé son pied marin, et se riait des vents et des flots pendant que les quatre-vingt-treize passagers de la Marie-Antoinette se livraient aux bruits les plus lamentables. Je dois bien avouer qu’aujourd’hui encore madame Ozanam n’a pas le cœur bien raffermi mais elle a parfaitement supporté le reste de nos peines, de manière à rassurer le plus inquiet des maris. Petite Marie en est quitte pour peu de mal. Quant à votre ami, je ne vous le donnerai pas pour un Hercule il a eu ses misères, mais en somme il arrive à Pise à peu près comme il était parti de Bayonne. Il fallait donc bien remercier Dieu, comme nous l’avons fait en arrivant dans cette admirable cathédrale de Pise toute rayonnante de beauté, de foi et d’amour : Remerciez-le aussi de nous avoir gardés et conduits, priez-le de continuer son ouvrage et de nous ramener, car cette terre enchanteresse ne nous fait pas oublier la patrie. En priant pour nous, vous ne ferez que nous rendre la pareille. Vos noms, qui sont de toutes nos prières, ne pouvaient pas être omis dans nos vœux de première année. Ah que nous avons demandé ardemment cette guérison, trop lente, mais dont il ne faut pas désespérer ! Que j’ai demandé justice pour celui qui a éprouvé l’injustice des hommes Cher ami, tout ce que vous m’écrivez à ce sujet ne fait qu’ajouter à mon admiration pour votre caractère, à mon tendre respect pour cette vertu qui vous décide a tous les sacrifices afin de concilier tous les devoirs. Dieu vous bénira, et d’un côté ou de l’autre il vous ménagera une réparation si légitime il, y met le temps, et l’impatience de vos amis s’en afflige mais tôt ou tard nous trouverons qu’il a tout fait pour votre honneur et pour le bien de vos enfants.

Notre petite Société de Saint-Vincent de Paul tient une grande place dans les préoccupations et les consolations de mon voyage. J’ai vu les présidents de Toulouse et de Marseille où les conférences comptent deux cents et quatre cents membres. J’ai vu celui de Nice, un homme aussi aimable que pieux, plein d’ardeur. Mais ce qui m’a charmé, ce qui m’a rempli le cœur d’espérances pour l’Italie, ce sont les conférences de Gênes, toutes chaleureuses et toutes sages au milieu des périls religieux de ce pays ; c’est le président de ces conférences qui comprend l’œuvre comme s’il la faisait avec nous depuis vingt ans, et qui va propageant avec une activité infatigable dans le duché de Gênes et de Toscane. Les maux qui menacent l’Église d’Italie la rendent militante dans un pays où peut-être on la broyait trop sûrement triomphante cette milice, cette lutte qui est sa condition naturelle, lui rendront les forces de sa jeunesse, et déjà l’on peut considérer comme un premier réveil cette multiplication des conférences en tant de lieux où naguère on n’en comprenait pas même l’utilité.

Je me permets, pour la nouvelle année, de baiser la main de madame Cornudet et d’Élisabeth. A vous, cher ami, l’étreinte cordiale de votre dévoué.