Œuvres complètes de François Arago/Tome I/Notices biographiques : Avertissement

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Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences1 (p. 103-106).




NOTICES BIOGRAPHIQUES


La biographie de Fresnel, la première que j’ai eu à lire comme secrétaire perpétuel, en séance publique de l’Académie, a donné lieu à des incidents que plusieurs historiens de notre révolution de 1830 ont rapportés inexactement. Je me crois donc tenu de rétablir les faits. En arrivant à l’Académie, le 26 juillet 1830, je lus dans le Moniteur les fameuses ordonnances. Je compris à l’instant toutes les conséquences politiques que ces actes allaient amener à leur suite ; je les considérai comme un malheur national, et je résolus à l’instant de ne prendre aucune part à la solennité littéraire pour laquelle nous avions été convoqués. J’annonçai ma résolution dans ces lignes, qui devaient être substituées à l’Éloge préparé :


« Messieurs,

« Si vous avez lu le Moniteur, vos pensées doivent sans doute être empreintes d’une profonde tristesse, et vous ne devez pas être étonnés que moi-même je n’aie pas assez de tranquillité d’esprit pour vouloir prendre part à cette cérémonie. »

Je fis la faute de communiquer cette résolution à plusieurs de mes confrères. Dès ce moment, des difficultés s’élevèrent de toutes parts. « Si vous exécutez votre projet, me disait-on, l’Institut sera supprimé ; or, avez-vous bien le droit, vous, le plus jeune membre de l’Académie, de provoquer une pareille catastrophe ? » Et, à l’appui de cette remarque, on me montrait du doigt des savants dont les appointements de membre de l’Institut étaient la seule ressource. Ces observations, présentées avec force, m’ébranlèrent. Le débat, néanmoins, s’envenima ; je pouvais consentir à lire l’Éloge de Fresnel, mais je refusai obstinément d’en retrancher des passages qui, la veille, avaient paru irréprochables, sur la nécessité d’exécuter strictement la Charte si on ne voulait pas rouvrir la carrière des révolutions. Cuvier, par amitié pour moi, et dans l’intérêt de l’Académie, était surtout ardent pour obtenir ces suppressions. Je fis part de cette circonstance à Villemain, qui sans s’apercevoir que le grand naturaliste pouvait l’entendre, s’écria : « C’est une insigne lâcheté. » De là, des querelles, des personnalités, dont je me ferais un scrupule de consigner ici le souvenir. Voilà ce qui arriva dans cette circonstance regrettable. Les passages en question furent conservés à la lecture, et devinrent l’objet, de la part du public, d’applaudissements frénétiques qui ne semblaient mérités ni par le fond ni par la forme. J’avoue même que je fus très-surpris lorsqu’en sortant de la séance, le duc de Raguse me dit à l’oreille : « Dieu veuille que demain je n’aie pas à aller chercher de vos nouvelles à Vincennes. »