Œuvres complètes de Gérard de Nerval - Tome V/Musique

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Œuvres complètes de Gérard de Nerval
Michel Lévy frères, libraires-éditeurs (V. Le Rêve et la Vie. Les Filles du feu. La Bohême galantepp. 310-313).


VI

MUSIQUE

Ces poésies déjà vieilles ont-elles encore conservé quelque parfum ? — J’en ai écrit de tous les rhythmes, imitant plus ou moins, comme on fait quand on commence. Il y en a que je ne puis plus retrouver : une notamment sur les papillons, dont je ne me rappelle que cette strophe[1] :


Le papillon, fleur sans tige
Qui voltige,
Que l’on cueille en un réseau ;
Dans la nature infinie.
Harmonie
Entre la fleur et l’oiseau.


C’est encore une coupe à la Ronsard, et cela peut se chanter sur l’air du cantique de Joseph. Remarquez une chose, c’est que les odelettes se chantaient et devenaient même populaires, témoin cette phrase du Roman comique : « Nous entendîmes la servante, qui, d’une bouche imprégnée d’ail, chantait l’ode du vieux Ronsard :


Allons de nos voix
Et de nos luts d’ivoire
Ravir les esprits ! »


Ce n’était, du reste, que renouvelé des odes antiques, lesquelles se chantaient aussi. J’avais écrit les premières sans songer à cela, de sorte qu’elles ne sont nullement lyriques. Celle qui est intitulée les Cydalises est venue malgré moi sous forme de chant ; j’en avais trouvé en même temps les vers et la mélodie, que j’ai été obligé de faire noter, et qui a été trouvée très-concordante aux paroles. — Ni bonjour ni bonsoir, est calqué sur un air grec.

Je suis persuadé que tout poëte ferait facilement la musique de ses vers s’il avait quelque connaissance de la notation.

Rousseau est cependant presque le seul qui, avant Pierre Dupont, ait réussi.

Je discutais dernièrement là-dessus avec S***, à propos des tentatives de Richard Wagner. Sans approuver le système musical actuel, qui fait du poète un parolier, S*** paraissait craindre que l’innovation de l’auteur de Lohengrin, qui soumet entièrement la musique au rhythme poétique, ne la fît remonter à l’enfance de l’art. Mais n’arrive-t-il pas tous les jours qu’un art quelconque se rajeunit en se retrempant à ses sources ? S’il y a décadence, pourquoi le craindre ? s’il y a progrès, où est le danger ?

Il est très-vrai que les Grecs avaient quatorze modes lyriques fondés sur les rhythmes poétiques de quatorze chants ou chansons. Les Arabes en ont le même nombre, à leur imitation. De ces timbres primitifs résultent des combinaisons infinies, soit pour l’orchestre, soit pour l’opéra. Les tragédies antiques étaient des opéras, moins avancés sans doute que les nôtres ; les mystères du moyen âge étaient aussi des opéras complets avec récitatifs, airs et chœurs ; on y voit poindre même le duo, le trio, etc. On me dira que les chœurs n’étaient chantés qu’à l’unisson, — soit. Mais n’aurions-nous réalisé qu’un de ces progrès matériels qui perfectionnent la forme aux dépens de la grandeur et du sentiment ? Qu’un faiseur italien vole un air populaire qui court les rues de Naples ou de Venise, et qu’il en fasse le motif principal d’un duo, d’un trio ou d’un chœur, qu’il le dessine dans l’orchestre, le complète et le fasse suivre d’un autre motif également pillé, sera-t-il pour cela inventeur ? Pas plus que poëte. Il aura seulement le mérite de la composition, c’est-à-dire de l’arrangement selon les règles et selon son style ou son goût particulier.

Mais cette esthétique nous entraînerait trop loin, et je sois incapable de la soutenir avec les termes acceptés, n’ayant jamais pu mordre au solfège. Seules, mes strophes intitulées Chœur souterrain, ont une couleur ancienne qui aurait réjoui le vieux Gluck.

Il est difficile de devenir un bon prosateur si l’on n’a pas été poëte ; ce qui ne signifie pas que tout poète puisse devenir un prosateur. Mais comment s’expliquer la séparation qui s’établit presque toujours entre ces deux talents ? Il est rare qu’on les accorde tous les deux au même écrivain : du moins l’un prédomine l’autre. Pourquoi aussi notre poésie n’est-elle pas populaire comme celle des Allemands ? C’est, je crois, qu’il faut distinguer toujours ces deux styles et ces deux genres — chevaleresque et gaulois, dans l’origine, — qui, en perdant leurs noms, ont conservé leur division générale. On parle en ce moment d’une collection de chants nationaux recueillis et publiés à grands frais. Là, sans doute, nous pourrons étudier les rhythmes anciens conformes au génie primitif de la langue, et peut-être en sortira-t-il quelque moyen d’assouplir et de varier ces coupes belles mais monotones que nous devons à la réforme classique. La rime riche est une grâce, sans doute, mais elle ramène trop souvent les mêmes formules. Elle rend le récit poétique ennuyeux et lourd le plus souvent, et est un grand obstacle à la popularité des poëmes.

Je renvoie ici le lecteur aux Filles du feu, dans lesquelles j’ai cité quelques chants d’une province où j’ai été élevé et qu’on appelle spécialement « la France ». C’était, en effet, l’ancien domaine des empereurs et des rois, aujourd’hui découpé en mille possessions diverses.




  1. Cette pièce, et toutes celles dont parle ici Gérard de Nerval, se retrouveront dans ses Poésies complètes.