Œuvres complètes de Gérard de Nerval - Tome V/Petits châteaux de bohème

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Œuvres complètes de Gérard de Nerval
Michel Lévy frères, libraires-éditeurs (V. Le Rêve et la Vie. Les Filles du feu. La Bohême galantep. 267-278).

PETITS CHÂTEAUX DE BOHÈME


À ARSÈNE HOUSSAYE

Mon ami, vous me demandez si je pourrais retrouver quelques-uns de mes anciens vers, et vous vous inquiétez même d’apprendre comment j’ai été poëte, longtemps avant de devenir un humble prosateur. — Ne le savez-vous donc pas, vous qui avez écrit ces vers :


Ornons le vieux bahut de vieilles porcelaines
Et faisons refleurir roses et marjolaines.
Qu’un rideau de lampas embrasse encor ces lits
Où nos jeunes amours se sont ensevelis.

Appendons au beau jour le miroir de Venise :
Ne te semble-t-il pas y voir la Cydalise
Respirant une fleur qu’elle avait à la main
Et pressentant déjà le triste lendemain ?


Je vous envoie les trois âges du poëte ; il n’y a plus en moi qu’un prosateur obstiné. J’ai fait les premiers vers par enthousiasme de jeunesse, les seconds par amour, les derniers par désespoir. La Muse est entrée dans mon cœur comme une déesse aux paroles dorées ; elle s’en est échappée comme une pythie en jetant des cris de douleur. Seulement, ses derniers accents se sont adoucis à mesure qu’elle s’éloignait. Elle s’est détournée un instant, et j’ai revu comme en un mirage les traits adorés d’autrefois !

La vie d’un poëte est celle de tous. Il est inutile d’en définir toutes les phases. Et, maintenant,


Rebâtissons, ami, ce château périssable
Que le souffle du monde a jeté sur le sable.
Replaçons le sofa sous les tableaux flamands
Et pour un jour encor relisons nos romans.


I

PREMIER CHÂTEAU

C’était dans notre logement commun de la rue du Doyenné que nous nous étions reconnus frères, — Arcades ambo, — bien près de l’endroit où exista l’ancien hôtel de Rambouillet.

Le vieux salon du Doyenné, restauré par les soins de tant de peintres, nos amis, qui sont depuis devenus célèbres, retentissait de nos rimes galantes, traversées souvent par les rires joyeux ou les folles chansons des Cydalises. Le bon Rogier souriait dans sa barbe, du haut d’une échelle, où il peignait sur un des quatre dessus de glace un Neptune, — qui lui ressemblait ! Puis les deux battants d’une porte s’ouvraient avec fracas : c’était Théophile. Il cassait, en s’asseyant, un vieux fauteuil Louis XIII. On s’empressait de lui offrir un escabeau gothique, et il lisait, à son tour, ses premiers vers, — pendant que Cydalise Ire, ou Lorry, ou Victorine, se balançaient nonchalamment dans le hamac de Sarah la blonde, tendu à travers l’immense salon.

Quelqu’un de nous se levait parfois, et rêvait à des vers nouveaux en contemplant, des fenêtres, les façades sculptées de la galerie du Musée, égayée de ce côté par les arbres du manège.

Vous l’avez bien dit :


Théo, te souviens-tu de ces vertes saisons
Qui s’effeuillaient si vite en ces vieilles maisons,
Dont le front s’abritait sous une aile du Louvre ?


Ou bien, par les fenêtres opposées, qui donnaient sur l’impasse, on adressait de vagues provocations aux yeux espagnols de la femme du commissaire, qui apparaissaient assez souvent au-dessus de la lanterne municipale.

Quels temps heureux ! On donnait des bals, des soupers, des fêtes costumées ; on jouait de vieilles comédies, où mademoiselle Plessy, étant encore débutante, ne dédaigna pas d’accepter un rôle : c’était celui de Béatrice dans Jodelet. — Et que notre pauvre Édouard Ourliac était comique dans les rôles d’Arlequin[1] !

Nous étions jeunes, toujours gais, quelquefois riches… Mais je viens de faire vibrer la corde sombre : notre palais est rasé. J’en ai foulé les débris l’automne passé. Les ruines mêmes de la chapelle, qui se découpaient si gracieusement sur le vert des arbres, et dont le dôme s’était écroulé un jour, au xviie siècle, sur onze malheureux chanoines réunis pour dire un office, n’ont pas été respectées. Le jour où l’on coupera les arbres du manège, j’irai relire sur la place la Forêt coupée de Ronsard :


Écoute, bûcheron, arreste un peu le bras !
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas :
Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force,
Des nymphes, qui vivoient dessous la dure écorce.


Cela finit ainsi, vous le savez :


La matière demeure et la forme se perd !


Vers cette époque, je me suis trouvé, un jour, encore assez riche pour enlever aux démolisseurs et racheter en deux lots les boiseries du salon, peintes par nos amis. J’ai les deux dessus de porte de Nanteuil ; le Watteau de Vattier, signé ; les deux panneaux longs de Corot, représentant deux paysages de Provence ; le Moine rouge, de Châtillon, lisant la Bible sur la hanche cambrée d’une femme nue[2], qui dort ; les Bacchantes de Chassériau, qui tiennent des tigres en laisse comme des chiens ; les deux trumeaux de Rogier, où la Cydalise, en costume régence, — en robe de taffetas feuille morte, triste présage ! — sourit, de ses yeux chinois, en respirant une rose, en face du portrait en pied de Théophile, vêtu à l’espagnole. L’affreux propriétaire, qui demeurait au rez-de-chaussée, mais sur la tête duquel nous dansions trop souvent, après deux ans de souffrances, qui l’avaient conduit à nous donner congé, a fait couvrir depuis toutes ces peintures d’une couche à la détrempe, parce qu’il prétendait que les nudités l’empêchaient de louer à des bourgeois. — Je bénis le sentiment d’économie qui l’a porté à ne pas employer là peinture à l’huile.

De sorte que tout cela est à peu près sauvé. Je n’ai pas retrouvé le Siège de Lérida, de Lorentz, où l’armée française monte à l’assaut, précédée par des violons ; ni les deux petits Paysages de Rousseau, qu’on aura sans doute coupés d’avance ; mais j’ai, de Lorentz, une maréchale poudrée, en uniforme Louis XV. — Quant à mon lit renaissance, à ma console Médicis, à mes buffets[3], à mon Ribeira[4], à mes tapisseries des Quatre Éléments, il y a longtemps que tout cela s’était dispersé.

— Où avez-vous perdu tant de belles choses ? me dit un jour Balzac.

— Dans les malheurs ! lui répondis-je en citant un de ses mots favoris.

Reparlons de la Cydalise, ou plutôt, n’en disons qu’un mot : elle est embaumée et conservée à jamais dans le pur cristal d’un sonnet de Théophile, — du Théo, comme nous disions.

Le Théophile a toujours passé pour gras ; il n’a jamais cependant pris de ventre, et s’est conservé tel encore que nous le connaissions. Nos vêtements étriqués sont si absurdes, que l’Antinoüs, habillé d’un habit, semblerait énorme, comme la Vénus, habillée d’une robe moderne : l’un aurait l’air d’un fort de la halle endimanché, l’autre d’une marchande de poisson. L’armature solide du corps de notre ami (on peut le dire, puisqu’il voyage en Grèce aujourd’hui) lui fait souvent du tort près des dames abonnées aux journaux de modes ; une connaissance plus parfaite lui a maintenu la faveur du sexe le plus faible et le plus intelligent ; il jouissait d’une grande réputation dans notre cercle, et ne se mourait pas toujours aux pieds chinois de la Cydalise.

En remontant plus haut dans mes souvenirs, je retrouve un Théophile maigre… Vous ne l’avez pas connu. Je l’ai vu, un jour, étendu sur un lit, — long et vert, — la poitrine chargée de ventouses. Il s’en allait rejoindre, peu à peu, son pseudonyme, Théophile de Viau, dont vous avez décrit les amours panthéistes, par le chemin ombragé de l’Allée de Sylvie. Ces deux poëtes, séparés par deux siècles, se seraient serré la main, aux Champs-Élysées de Virgile, beaucoup trop tôt.

Voici ce qui s’est passé à ce sujet :

Nous étions plusieurs amis, d’une bohème antérieure, qui menions gaiement l’existence que nous menons encore quoique plus rassis. Le Théophile mourant nous faisait peine, et nous avions des idées nouvelles d’hygiène, que nous communiquâmes aux parents. Les parents comprirent, chose rare ; mais ils aimaient leur fils. On renvoya le médecin, et nous dîmes à Théo :

— Lève-toi… et viens boire.

La faiblesse de son estomac nous inquiéta d’abord. (Il s’était endormi et senti malade à la première représentation de Robert le Diable.) On rappela le médecin. Ce dernier se mit à réfléchir, et, le voyant plein de santé au réveil, dit aux parents :

— Ses amis ont peut-être raison.

Depuis ce temps-là, le Théophile refleurit. — On ne parla plus de ventouses, et on nous l’abandonna. La nature l’avait fait poëte, nos soins le firent presque immortel. Ce qui réussissait le plus sur son tempérament, c’était une certaine préparation de cassis sans sucre, que ses sœurs lui servaient dans d’énormes amphores en grès de la fabrique de Beauvais ; Ziégler a donné depuis des formes capricieuses à ce qui n’était alors que de simples cruches au ventre lourd. Lorsque nous nous communiquions nos inspirations poétiques, on faisait, par précaution, garnir la chambre de matelas, afin que le paroxysme, dû quelquefois au Bacchus du cassis, ne compromit pas nos têtes avec les angles des meubles.

Théophile, sauvé, n’a plus bu que de l’eau rougie et un doigt de Champagne dans les petits soupers.

Cependant, nous avions désespéré d’attendrir la femme du commissaire. Son mari, moins farouche qu’elle, avait répondu, par une lettre fort polie, à l’invitation collective que nous leur avions adressée. Comme il était impossible de dormir dans ces vieilles maisons, à cause des suites chorégraphiques de nos soupers, — munis du silence complaisant des autorités voisines, — nous invitions tous les locataires distingués de l’impasse, et nous avions une collection d’attachés d’ambassades, en habit bleu à boutons d’or, de jeunes conseillers d’État[5], de référendaires en herbe, dont la nichée d’hommes déjà sérieux, mais encore aimables, se développait dans ce pâté de maisons, en vue des Tuileries et des ministères voisins. Ils n’étaient reçus qu’à condition d’amener des femmes du monde, protégées, si elles y tenaient, par des dominos et des loups.

Les propriétaires et les concierges étaient seuls condamnés à un sommeil troublé — par les accords d’un orchestre de guinguette choisi à dessein, et par les bonds éperdus d’un galop monstre, qui, de la salle aux escaliers et des escaliers à l’impasse, allait aboutir nécessairement à une petite place entourée d’arbres, où un cabaret s’était abrité sous les ruines imposantes de la chapelle du Doyenné. Au clair de lune, on admirait encore les restes de la vaste coupole italienne qui s’était écroulée, au xviie sièclee siècle, sur les onze malheureux chanoines, — accident duquel le cardinal Mazarin fut un instant soupçonné.

Mais vous me demanderez d’expliquer encore, en pâle prose, ces six vers de votre pièce intitulée Vingt ans.


D’où vous vient, ô Gérard ! cet air académique ?
Est-ce que les beaux yeux de l’Opéra-Comique
S’allumeraient ailleurs ? La reine du Sabbat,
Qui, depuis deux hivers, dans vos bras se débat,
Vous échapperait-elle ainsi qu’une chimère ?
Et Gérard répondait : « Que la femme est amère ! »


Pourquoi du Sabbat…, mon cher ami ? et pourquoi jeter maintenant de l’absinthe dans cette coupe d’or, moulée sur un beau sein ?

Ne vous souvenez-vous plus des vers de votre Cantique des cantiques, où l’Ecclésiaste nouveau s’adresse à cette même reine du matin :


La grenade qui s’ouvre au soleil d’Italie
N’est pas si gaie encore, à mes yeux enchantés,
Que ta lèvre entr’ouverte, Ô ma belle folie !
Où je bois à longs flots le vin des voluptés.


Nous reprendrons plus tard ce discours littéraire et philosophique.

La reine de Saba, c’était bien celle, en effet, qui me préoccupait alors, — et doublement. — Le fantôme éclatant de la fille des Hémiarites tourmentait mes nuits sous les hautes colonnes de ce grand lit sculpté, acheté en Touraine, et qui n’était pas encore garni de sa brocatelle rouge à ramages. Les salamandres de François Ier me versaient leur flamme du haut des corniches, où se jouaient des amours imprudents. Elle m’apparaissait radieuse, comme au jour où Salomon l’admira s’avançant vers lui dans les splendeurs pourprées du matin[6]. Elle venait me proposer l’éternelle énigme que le Sage ne put résoudre, et ses yeux, que la malice animait plus que l’amour, tempéraient seuls la majesté de son visage oriental. Qu’elle était belle ! non pas plus belle cependant qu’une autre reine du matin dont l’image tourmentait mes journées.

Cette dernière réalisait vivante mon rêve idéal et divin. Elle avait, comme l’immortelle Balkis, le don communiqué par la huppe miraculeuse. Les oiseaux se taisaient en entendant ses chants, et l’auraient certainement suivie à travers les airs.

La question était de la faire débuter à l’Opéra. Le triomphe de Meyerbeer devenait le garant d’un nouveau succès. J’osai en entreprendre le poëme. J’aurais réuni ainsi dans un trait de flamme les deux moitiés de mon double amour. C’est pourquoi, mon ami, vous m’avez vu si préoccupé dans une de ces nuits splendides où notre Louvre était en fête. — Un mot de Dumas m’avait averti que Meyerbeer nous attendait à sept heures du matin.

Je ne songeais qu’à cela au milieu du bal. Une femme, que vous vous rappelez sans doute, pleurait à chaudes larmes dans un coin du salon, et ne voulait, pas plus que moi, se résoudre à danser. Cette belle éplorée ne pouvait parvenir à cacher ses peines. Tout à coup elle me prit le bras et me dit :

— Ramenez-moi, je ne puis rester ici.

Je sortis en lui donnant le bras. Il n’y avait pas de voiture sur la place. Je lui conseillai de se calmer et de sécher ses yeux, puis de rentrer ensuite dans le bal ; elle consentit seulement à se promener sur la petite place. Je savais ouvrir une certaine porte en planches qui donnait sur le manége, et nous causâmes longtemps au clair de lune, sous les tilleuls. Elle me raconta longuement tous ses désespoirs.

Celui qui l’avait amenée s’était épris d’une autre ; de là une querelle intime ; puis elle avait menacé de s’en retourner seule ou accompagnée ; il lui avait répondu qu’elle pouvait bien agir à son gré. De là les soupirs, de là les larmes.

Le jour ne devait pas tarder à poindre. La grande sarabande commençait. Trois ou quatre peintres d’histoire, peu danseurs de leur nature, avaient fait ouvrir le petit cabaret et chantaient à gorge déployée : Il était un raboureur ou bien : C’était un calonnier qui revenait de Flandre, souvenir des réunions joyeuses de la mère Saguet. Notre asile fût bientôt troublé par quelques masques qui avaient trouvé ouverte la petite porte. On parlait d’aller déjeuner à Madrid, — au Madrid du bois de Boulogne, — ce qui se faisait quelquefois. Bientôt le signal fut donné, on nous entraîna, et nous partîmes à pied, les uns se trompant de femmes et se trompant de chemin, — vous vous en souvenez, — les autres escortés par trois gardes françaises, dont deux étaient simplement MM. d’Egmont et de Beauvoir ; — le troisième, c’était Giraud, le peintre ordinaire des gardes françaises.

Les sentinelles des Tuileries ne pouvaient comprendre cette apparition inattendue qui semblait le fantôme d’une scène d’il y a cent ans, où des gardes françaises auraient mené au violon une troupe de masques tapageurs. De plus, l’une des deux petites marchandes de tabac si jolies qui faisaient l’ornement de nos bals n’osa se laisser emmener à Madrid sans prévenir son mari, qui gardait la maison. Nous l’accompagnâmes à travers les rues. Elle frappa à sa porte. Le mari parut à la fenêtre de l’entre-sol. Elle lui cria :

— Je vais déjeuner avec ces messieurs.

Il répondit :

— Va-t’en au diable ! c’était bien la peine de me réveiller pour cela !

La belle désolée faisait une résistance assez faible pour se laisser entraîner à Madrid, et, moi, je faisais mes adieux à Rogier en lui expliquant que je voulais aller travailler à mon scénario.

— Comment ! tu ne nous suis pas ? Cette dame n’a plus d’autre cavalier que toi… et elle t’avait choisi pour la reconduire.

— Mais j’ai rendez-vous à sept heures chez Meyerbeer, entends-tu bien !

Rogier fut pris d’un fou rire. Un de ses bras était occupé par la Cydalise ; il offrit l’autre à la belle dame, qui me salua d’un petit air moqueur. J’avais servi du moins à faire succéder un sourire à ses larmes.

J’avais quitté la proie pour l’ombre… comme toujours !


II

DEUXIÈME CHÂTEAU

Celui-là fut un château d’Espagne, construit avec des châssis, des fermes et des praticables… Vous en dirai-je la radieuse histoire, poétique et lyrique à la fois ? Revenons d’abord au rendez-vous donné par Dumas, et qui m’en avait fait manquer un autre.

J’avais écrit, avec tout le feu de la jeunesse, un scénario fort compliqué, qui parut faire plaisir à Meyerbeer. J’emportai avec effusion l’espérance qu’il me donnait ; seulement, un autre opéra, les Frères corses, lui était déjà destiné par Dumas, et le mien n’avait qu’un avenir assez lointain. J’en avais écrit un acte lorsque j’apprends, tout d’un coup, que le traité fait entre le grand poëte et le grand compositeur se trouve rompu, je ne sais pourquoi. — Dumas partait pour son voyage de la Méditerranée, Meyerbeer avait déjà repris la route de l’Allemagne. La pauvre Reine de Saba, abandonnée de tous, est devenue depuis un simple conte oriental qui fait partie des Nuits du Rhamazan.

C’est ainsi que la poésie tomba dans la prose et mon château théâtral dans le troisième dessous. — Toutefois, les idées scéniques et lyriques s’étaient éveillées en moi, j’écrivis en prose un acte d’opéra-comique, me réservant d’y intercaler, plus tard, des morceaux. Je viens d’en retrouver le manuscrit primitif, qui n’a jamais tenté les musiciens auxquels je l’ai soumis. Ce n’est donc qu’un simple proverbe, et je n’en parle ici qu’à titre d’épisode de ces petits mémoires littéraires[7].


III

TROISIÈME CHÂTEAU

Château de cartes, château de bohème, château en Espagne, — telles sont les premières stations à parcourir pour tout poëte. Comme ce fameux roi dont Charles Nodier a raconté l’histoire, nous en possédons au moins sept de ceux-là pendant le cours de notre vie errante, et peu d’entre nous arrivent à ce fameux château de briques et de pierre, rêvé dans la jeunesse, — d’où quelque belle aux longs cheveux nous sourit amoureusement à la seule fenêtre ouverte, tandis que les vitrages treillissés reflètent les splendeurs du soir.

En attendant, je crois bien que j’ai passé une fois par le château du diable. Ma Cydalise, à moi, perdue, à jamais perdue !… Une longue histoire, qui s’est dénouée dans un pays du Nord, — et qui ressemble à tant d’autres ! Je ne veux ici que donner le motif des vers dorés, conçus dans la fièvre et dans l’insomnie. Cela commence par le désespoir et cela finit par la résignation.

Puis revint un souffle épuré de la première jeunesse, et quelques fleurs poétiques s’entr’ouvrirent encore, dans la forme de l’odelette aimée, — sur le rhythme sautillant d’un orchestre d’opéra.

Mais vous me rappelez, mon cher ami, qu’il s’agissait de causer poésie, et j’y arrive incidemment. — Reprenons cet air académique que vous m’avez reproché.

Je crois bien que vous voulez faire allusion au mémoire que j’ai adressé autrefois à l’Institut, à l’époque où il s’agissait d’un concours sur l’histoire de la poésie au xvie sièclee siècle. Je l’ai retrouvé, et il intéressera peut-être les lecteurs, comme le sermon que le bon Sterne mêla aux aventures macaroniques de Tristram Shandy.


  1. Notamment, dans le Courrier de Naples, du théâtre des grands boulevards.
  2. Même sujet que le tableau qui se trouvait chez Victor Hugo.
  3. Heureusement, Alphonse Karr possède le buffet aux trois femmes et aux trois satyres, avec des ovales de peintures du temps sur les portes.
  4. La Mort de saint Joseph est à Londres, chez Gavarni.
  5. L’un d’eux s’appelait Van Dael, jeune homme charmant, mais dont le nom a porté malheur à notre château.
  6. Vous connaissez le beau tableau de Gleyre, qui représente la scène.
  7. Voir, dans le Théâtre complet, Corilla ou les Deux Rendez-vous.