Œuvres complètes de La Fontaine (Marty-Laveaux)/Tome 2/Contes, deuxiesme partie

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P R E F A C E


DE LA


DEUXIESME PARTIE [1]




Voicy les derniers Ouvrages de cette nature qui partiront des mains de l’Auteur, et par consequent la derniere occasion de justifier ses hardiesses, et les licences qu’il s’est données. Nous ne parlons point des mauvaises rimes, des Vers qui enjambent, des deux voyelles sans elision, ny en general de ces sortes de negligences qu’il ne se pardonneroit pas luy-mesme en un autre genre de Poësie, mais qui sont inseparables, pour ainsi dire, de celuy-cy. Le trop grand soin de les éviter jetteroit un faiseur de Contes en de longs détours, en des recits aussi froids que beaux, en des contraintes fort inutiles, et luy feroit negliger le plaisir du cœur pour travailler à la satisfaction de l’oreille. Il faut laisser les narrations estudiées pour les grands sujets, et ne pas faire un Poëme Epique des avantures de Renaud d’Ast. Quand celuy qui a rimé ces Nouvelles y auroit apporté tout le soin et l’exactitude qu’on luy demande, outre que ce soin s’y remarqueroit d’autant plus qu’il y est moins necessaire, et que cela contrevient aux preceptes de Quintilien, encore l’Autheur n’auroit-il pas satisfait au principal point, qui est d’attacher le Lecteur, de le réjoüir, d’attirer malgré luy son attention, de luy plaire enfin : car, comme l’on sçait, le secret de plaire ne consiste pas toûjours en l’ajustement, ny mesme en la regularité: il faut du piquant et de l’agreable, si l’on veut toucher. Combien voyons-nous de ces beautez regulieres qui ne touchent point, et dont personne n’est amoureux ? Nous ne voulons pas oster aux modernes la louange qu’ils ont meritée. Le beau tour de Vers, le beau langage, la justesse, les bonnes rimes, sont des perfections en un Poëte ; cependant, que l’on considere quelques-unes de nos Epigrammes où tout cela se rencontre ; peut-estre y trouvera-t-on beaucoup moins de sel, j’oserois dire encore bien moins de graces, qu’en celles de Marot et de Saint Gelais, quoy que les ouvrages de ces derniers soient presque tout pleins de ces mesmes fautes qu’on nous impute. On dira que ce n’estoient pas des fautes en leur siecle, et que c’en sont de trés-grandes au nostre. A cela nous répondons par un mesme raisonnement, et disons, comme nous avons déja dit, que c’en seroient en effet dans un autre genre de Poësie, mais que ce n’en sont point dans celuy-cy. Feu Monsieur de Voiture en est le garend. Il ne faut que lire ceux de ses ouvrages où il fait revivre le caractere de Marot. Car nostre Autheur ne pretend pas que la gloire luy en soit deuë, ny qu’il ait merité non plus de grands applaudissemens du public pour avoir rimé quelques Contes. Il s’est veritablement engagé dans une carriere toute nouvelle, et l’a fournie le mieux qu’il a pû ; prenant tantost un chemin, tantost l’autre, et marchant toujours plus asseurément quand il a suivy la maniere de nos vieux Poëtes, QUORUM IN HAC RE IMITARI NEGLEGENTIAM EXOPTAT, POTIUS QUAM ISTORUM DILIGENTIAM[2]. Mais, en disant que nous voulions passer ce point-là, nous nous sommes insensiblement engagez à l’examiner ; et possible n’a-ce pas esté inutilement ; car il n’y a rien qui ressemble mieux à des fautes que ces licences. Venons à la liberté que l’Auteur se donne de tailler dans le bien d’autruy ainsi que dans le sien propre, sans qu’il en excepte les nouvelles mesme les plus connuës, ne s’en trouvant point d’inviolable pour luy. Il retranche, il amplifie, il change les incidens et les circonstances, quelquesfois le principal évenement et la suite ; enfin ce n’est plus la mesme chose, c’est proprement une Nouvelle Nouvelle, et celuy qui l’a inventée auroit bien de la peine à reconnoistre son propre ouvrage. NON SIC DECET CONTAMINARI FABULAS[3], diront les Critiques. Et comment ne le diroient-ils pas ? Ils ont bien fait le mesme reproche à Terence ; mais Terence s’est mocqué d’eux, et a pretendu avoir droit d’en user ainsi. II a meslé du sien parmy les sujets qu’il a tirez de Menandre, comme Sophocle et Euripide ont meslé du leur parmy ceux qu’ils ont tirez des Escrivains qui les precedoient, n’épargnant Histoire ny Fable où il s’agissoit de la bien-seance et des regles du dramatique. Ce privilege cessera-t-il à l’égard des Contes faits à plaisir, et faudra-t-il avoir doresnavant plus de respect, et plus de Religion, s’il est permis d’ainsi dire, pour le mensonge, que les Anciens n’en ont eu pour la verité ? Jamais ce qu’on appelle un bon Conte ne passe d'une main à l’autre sans recevoir quelque nouvel embellissement. D’où vient donc, nous pourra-t-on dire, qu’en beaucoup d’endroits l’Auteur retranche au lieu d’encherir ? Nous en demeurons d’accord, et il le fait pour éviter la longueur et l’obscurité, deux defauts intolerables dans ces matieres, le dernier sur tout : car si la clarté est recommandable en tous les Ouvrages de l'esprit, on peut dire qu'elle est necessaire dans les recits, où une chose, la pluspart du temps, est la suite et la dépendance d’une autre, où le moindre fonde quelquefois le plus important ; en sorte que si le fil vient une fois à se rompre, il est impossible au Lecteur de le renouer. D’ailleurs, comme les narrations en Vers sont trés-malaisées, il se faut charger de circonstances le moins qu’on peut : par ce moyen vous vous soulagez vous-mesme, et vous soulagez aussi le Lecteur, à qui l’on ne sçauroit manquer d’apprester des plaisirs sans peine. Que si l’Auteur a changé quelques incidens et mesme quelque catastrophe, ce qui preparoit cette catastrophe et la necessité de la rendre heureuse l’y ont contraint. Il a cru que dans ces sortes de Contes chacun devoit estre content a la fin : cela plaist toûjours au Lecteur ; à moins qu’on ne luy ait rendu les personnes trop odieuses : mais il n’en faut point venir là si l’on peut, ny faire rire et pleurer dans une mesme Nouvelle. Cette bigarrure déplaist à Horace sur toutes choses : il ne veut pas que nos compositions ressemblent aux crotesques, et que nous fassions un ouvrage moitié femme moitié poisson. Ce sont les raisons generales que l’Autheur a euës. On en pourroit encore alleguer de particulieres, et deffendre chaque endroit ; mais il faut laisser quelque chose à faire à l’habileté et à l’indulgence des Lecteurs. Ils se contenteront donc de ces raisons-cy. Nous les aurions mises un peu plus en jour et fait valoir davantage, si l’estenduë des Prefaces l’avoit permis.


DEUXIESME PARTIE




I. — LE FAISEUR D’OREILLES
ET LE RACCOMMODEUR DE MOULES.


Conte tiré des Cent Nouvelles Nouvelles [4]
et d’un Conte de Bocace [5].


Sire Guillaume, allant en marchandise,
Laissa sa femme enceinte de six mois ;
Simple, jeunette, et d’assez bonne guise,
Nommée Alix, du païs Champenois.
Compere André l’alloit voir quelquefois :
A quel dessein, besoin n’est de le dire,
Et Dieu le sçait : c’estoit un maistre sire ;
Il ne tendoit guere en vain ses filets ;
Ce n’estoit pas autrement sa coustume.
Sage eût esté l’oiseau qui de ses rets
Se fust sauvé sans laisser quelque plume.
Alix estoit fort neuve sur ce point.

Le trop d’esprit ne l’incommodoit point :
De ce défaut on n’accusoit la Belle ;
Elle ignoroit les malices d’Amour.
La pauvre Dame alloit tout devant elle,
Et n’y sçavoit ny finesse ny tour.
Son mary donc se trouvant en emplete,
Elle au logis, en sa chambre seulette,
André survient, qui sans long compliment
La considere, et luy dit froidement :
Je m’ébahis comme au bout du Royaume
S’en est allé le Compere Guillaume,
Sans achever l’enfant que vous portez :
Car je vois bien qu’il luy manque une oreille :
Vostre couleur me le démontre assez,
En ayant veu mainte épreuve pareille.
Bonté de Dieu ! reprit-elle aussi-tost,
Que dites-vous ? quoy d’un enfant monaût
J’accoucherois ? N’y sçavez-vous remede
Si dea, fit-il, je vous puis donner aide
En ce besoin, et vous jureray bien
Qu’autre que vous ne m’en feroit tant faire ;
Le mal d’autruy ne me tourmente en rien,
Fors excepté ce qui touche au Compere ;
Quant à ce point je m’y ferois mourir.
Or essayons, sans plus en discourir,
Si je suis maistre à forger des oreilles.
Souvenez-vous de les rendre pareilles,
Reprit la femme. Allez, n’ayez soucy,
Repliqua-t-il ; je prens sur moi cecy.
Puis, le Galant montre ce qn’il sçait faire.
Tant ne fut nice (encor que nice fût)
Madame Alix, que le jeu ne luy plust.
Philosopher ne faut pour cette affaire.
André vaquoit de grande affection
A son travail ; faisant ore un tendon,
Ore un reply, puis quelque cartilage ;
Et n’y plaignant l’étofe et la façon.
Demain, dit-il, nous polirons l’ouvrage ;

Puis le mettrons en sa perfection,
Tant et si bien qu’en ayez bonne issuë.
Je vous en suis, dit-elle, bien tenuë :
Bon fait avoir icy bas un amy.
Le lendemain, pareille heure venuë,
Compere André ne fut pas endormy.
Il s’en alla chez la pauvre innocente.
Je viens, dit-il, toute affaire cessante,
Pour achever l’oreille que sçavez.
Et moy, dit-elle, allois par un message
Vous avertir de haster cet ouvrage :
Montons en haut. Dés qu’il furent montez,
On poursuivit la chose encommencée.
Tant fut ouvré, qu’Alix dans la pensée,
Sur cette affaire un scrupule se mit,
Et l’innocente au bon apostre dit :
Si cet enfant avoit plusieurs oreilles,
Ce ne seroit à vous bien besogné.
Rien, rien, dit-il ; à cela j’ay soigné :
Jamais ne faux en rencontres pareilles.
Sur le métier l’oreille estoit encor
Quand le mary revient de son voyage,
Caresse Alix, qui du premier abord :
Vous aviez fait, dit-elle, un bel ouvrage !
Nous en tenions sans te Compere André,
Et nostre enfant d’une oreille eust manqué.
Souffrir n’ay pu chose tant indecente.
Sire André donc, toute affaire cessante,
En a fait une : il ne faut oublier
De l’aller voir, et l’en remercier :
De tels amis on a toûjours affaire.
Sire Guillaume, au discours qu’elle fit,
Ne comprenant comme il se pouvoit faire
Que son Epouse eust eu si peu d’esprit,
Par plusieurs fois luy fit faire un recit
De tous le cas ; puis, outré de colere,
Il prit une arme à costé de son lit,
Voulut tuer la pauvre Champenoise,

Qui pretendoit ne l’avoir merité.
Son innocence et sa naïveté
En quelque sorte appaiserent la noise.
Helas Monsieur, dit la Belle en pleurant,
En quoy vous puis-je avoir fait du dommage ?
Je n’ai donné vos draps ny vostre argent,
Le compte y est ; et quant au demeurant
André me dit, quand il parfit l’enfant,
Qu’en trouveriez plus que pour vôtre usage
Vous pouvez voir ; si je ments tuez-moy ;
Je m’en rapporte à vostre bonne foy.
L’Epoux, sortant quelque peu de colere,
Luy répohdit : Or bien ; n’en parlons plus ;
On vous l’a dit, vous avez crû bien faire,
J’en suis d’accord ; contester là dessns
Ne produiroit que discours superflus.
Je n’ay qu’un mot : Faites demain en sorte
Qu’en ce logis j’attrape le Galant :
Ne parlez point de nostre different,
Soyez secrette, ou bien vous estes morte.
Il vous le faut avoir adroitement ;
Me feindre absent en un second voyage,
Et luy mander, par lettre ou par message,
Que vous avez à luy dire deux mots.
André viendra ; puis de quelques propos
L’amuserez, sans toucher à l’oreille,
Car elle est faite, il n’y manque plus rien.
Nostre innocente executa trés-bien
L’ordre donné ; ce ne fut pas merveille ;
La crainte donne aux bestes de l’esprit.
André venu, l’Epoux guere ne tarde,
Monte, et fait bruit. Le compagnon regarde
Où se sauver : nul endroit il ne vit,
Qu’une ruelle, en laquelle il se mit.
Le mary frappe ; Alix ouvre la porte,
Et de la main fait signe incontinent,
Qu’en la ruelle est caché le Galant.
Sire Guillaume estoit armé de sorte

Que quatre Andrez n’auroient pû l’étonner.
Il sort pourtant, et va querir main forte,
Ne le voulant sans doute assassiner,
Mais quelque oreille au pauvre homme couper,
Peut-estre pis, ce qu’on coupe en Turquie,
Pays cruel et plein de barbarie.
C’est ce qu’il dit à sa femme tout bas ;
Puis l’emmena, sans qu’elle osast rien dire ;
Ferma trés-bien la porte sur le sire.
André se crût sorti d’un mauvais pas,
Et que l’Epoux ne sçavoit nulle chose.
Sire Guillaume, en révant à son cas
Change d’avis, en soy-mesme propose
De se vanger avecque moins de bruit,
Moins de scandale, et beaucoup plus de fruit.
Alix, dit-il, allez querir la femme
De sire André ; contez-luy vostre cas
De bout en bout ; courez, n’y manquez pa
Pour l’amener[6], vous direz à la Dame,
Que son mary court un peril trés-grand,
Que je vous ay parlé d’un chastiment
Qui la regarde, et qu’aux faiseurs d’oreilles
On fait souffrir en rencontres pareilles :
Chose terrible, et dont te seul penser
Vous fait dresser les cheveux à la teste ;
Que son Epoux est tout prest d’y passer ;
Qu’on n’attend qu’elle afin d’estre à la feste
Que toutesfois, comme elle n’en peut mais
Elle pourra faire changer ta peine :
Amenez-la, courez ; je vous promets
D’oublier tout moyennant qu’elle vienne.
Madame Alix, bien joyeuse s’en fut
Chez sire André, dour la femme accourut
En diligence, et quasi hors d’haleine ;

Puis monta seule, et, ne voyant André,
Crût qu’il estoit quelque part enfermé.
Comme la Dame estoit en ces alarmes,
Sire Guillaume, ayant quitté ses armes,
La fait asseoir, et puis commence ainsi :
L’ingratitude est mere de tout vice :
André m’a fait un notable service ;
Parquoy, devant que vous sortiez d’icy,
Je luy rendray si je puis la pareille.
En mon absence il a fait une oreille
Au fruit d’Alix : je veux d’un si bon tour
Me revancher, et pense une chose.
Tous vos enfans ont le nez un peu court :
Le moule en est asseurément la cause.
Or je les sçais des mieux raccommoder.
Mon avis donc est que sans retarder,
Nous pourvoyions de ce pas à l’affaire.
Disant ces mots, il vous prend la Commere,
Et prés d’André la jetta sur le lit,
Moitié raisin, moitié figue en joüit.
La Dame prit le tout en patience ;
Bénit le Ciel de ce que la vengeance
Tomboit sur elle, et non sur sire André ;
Tant elle avoit pour luy de charité.
Sire Guillaume estoit de son costé
Si fort émeu, tellement irrité,
Qu’à la pauvrette il ne fit nulle grace
Du Talion, rendant à son Epoux
Féves pour pois, et pain blanc pour fouace.
Qu’on dit bien vray que se venger est doux !
Tres-sage fut d’en user de la sorte :
Puis qu’il vouloit son honneur reparer,
Il ne pouvoit mieux que par cette porte
D’un tel affront, à mon sens, se tirer.
André vit tout, et n’osa murmurer ;
Jugea des coups, mais ce fut sans rien dire,
Et loüa Dieu que le mal n’estoit pire.

Pour une oreille il auroit composé.
Sortir à moins c’estoit pour luy merveilles.
Je dis à moins ; car mieux vaut, tout prisé,
Cornes gagner que perdre ses oreilles.



II. — LES FRERES DE CATALOGNE [7].
Nouvelle tirée des Cent Nouvelles Nouvelles [8].


Je veux vous conter la besogne
Des bons Freres de Catalogne :
Besogne où ces Freres en Dieu [9]
Témoignerent en certain lieu
Une charité si fervente,
Que mainte femme en fut contente,
Et crût y gagner Paradis.
Telles gens, par leurs bons avis,
Mettent à bien les jeunes ames,

Tirent à soy filles et femmes[10],
Se sçavent emparer du cœur,
Et dans la vigne du Seigneur
Travaillent ainsi qu’on peut croire,
Et qu’on verra par cette Histoire.
  Au temps que le sexe vivoit
Dans l’ignorance[11], et ne sçavoit
Gloser encor sur l’Evangile
(Temps à cotter fort difficile),
Un essaim de Freres dismeurs[12],
Pleins d’appetit et beaux disneurs,
S’alla jetter dans une Ville
En jeunes Beautez trés-fertile.
Pour des Galants, peu s’en trouvoit ;
De vieux maris, il en pleuvoit.
A l’abord une Confrerie
Par les bons Peres fut bastie.
Femme n’estoit qui n’y courust,
Qui ne s’en mist, et qui ne crust
Par ce moyen estre sauvée :
Puis quand leur foy fut éprouvée,
On vint au veritable point[13].
Frere André ne marchanda point,
Et leur fit ce beau petit presche :
Si quelque chose vous empesche
D’aller tout droit en Paradis,
C’est d’espargner pour vos maris

Un bien dont ils n’ont plus que faire,
Quand ils ont pris leur necessaire,
Sans que jamals il vous ait plû
Nous faire part du superflu.
Vous me direz que nostre usage
Repugne aux dons du Mariage ;
Nous l’avoüons, et Dieu mercy,
Nous n’aurions que voir en cecy,
Sans le soin de vos consciences.
La plus griéve des offences
C’est d’estre ingrate ; Dieu l’a dit.
Pour cela Satan fut maudit[14].
Prenez-y garde ; et de vos restes
Rendez grace aux bontez celestes,
Nous laissant dismer sur un bien
Qui ne vous couste presque rien.
C’est un droit, ô troupe fidelle,
Qui vous témoigne nostre zele ;
Droit authentique et bien signé,
Que les Papes nous ont donné ;
Droit enfin, et non pas aumosne :
Toute femme doit en personne
S’en acquiter trois fois le mois,
Vers les freres Catalanois[15].
Cela fondé sur l’Escriture :
Car il n’est bien dans la Nature,
(Je le repete, écoutez-moy)
Qui ne subisse cette Loy
De reconnoissance et d’hommage :
Or, les œuvres de mariage,
Estant un bien, comme sçavez,
Ou sçavoir chacune devez,
Il est clair que disme en est deuë.

Cette disme sera receuë
Selon nostre petit pouvoir :
Quelque peine qu’il faille avoir,
Nous la prendrons en patience :
N’en faites point de conscience ;
Nous sommes gens qui n’avons pas
Toutes nos aises icy bas.
Au reste, il est bon qu’on vous dise
Qu’entre la chair et la chemise
Il faut cacher le ben qu’on fait :
Tout cecy doit estre secret
Pour vos maris et pour tout autre.
Voicy trois mots d’un bon-apostre.
Qui font à nostre intention [16]:
Foy, charité, discretion.
 Frere André, par cette eloquence,
Satisfit fort son audience,
Et passa pour un Salomon ;
Peu dormirent à son Sermon.
Chaque femme, ce dit l’histoire,
Garda trés-bien dans sa memoire,
Et mieux encor dedans son cœur,
Le discours du Predicateur.
Ce n’est pas tout, il s’execute :
Chacune accourt : grande dispute
A qui la premiere payra.
Mainte Bourgeoise murmura
Qu’au lendemain on l’eût remise.
La Gent qui n’aime pas la Bize [17],

Ne sçachant comme r’envoyer
Cet escadron prest à payer,
Fut contrainte enfin de leur dire :
De par Dieu souffrez qu’on respire,
C’en est assez pour le present ;
On ne peut faire qu’en faisant.
Reglez vostre temps sur le nostre ;
Aujourd’huy l’une, et demain l’autre :
Tout avec ordre ; et croyez-nous,
On en va mieux quand on va doux.
Le sexe suit cette sentence.
Jamais de bruit pour la quittance,
Trop bien quelque collation,
Et le tout par devotion.
Puis de trinquer à la Commere.
Je laisse à penser quelle chere
Faisoit alors Frere Frapart.
Tel d’entr’eux avoit pour sa part
Dix jeunes femmes bien payantes,
Frisques, gaillardes, atrayantes :
Tel aux douze et quinze passoit.
Frere Roc, à vingt se chaussoit.
Tant et si bien que les Donselles[18],
Pour se montrer plus ponctuelles,
Payoient deux fois assez souvent :
Dont il avint que le Couvent,
Las enfin d’un tel Ordinaire,
Aprés avoir à cette affaire
Vaqué cinq ou six mois entiers,
Eust fait credit bien volontiers :
Mais les Donselles scrupuleuses,
De s’aquitter estoient soigneuses,
Croyant faillir en retenant
Un bien à l’Ordre appartenant.
Point de dismes accumulées.

Il s’en trouva de si zelées,
Que par avance elles payoient.
Les beaux Peres n’expedioient
Que les fringuantes et les Belles,
Enjoignant aux sempiternelles
De porter en bas leur tribut ;
Car dans ces dismes de rebut
Les Lais trouvoient encor à frire.
Bref, à peine il se pourroit dire
Avec combien de charité
Le tout estoit executé.
  Il avint qu’une de la bande,
Qui vouloit porter son offrande,
Un beau soir, en chemin faisant,
Et son mary la conduisant,
Luy dit : Mon Dieu, j’ay quelque affaire
Là dedans avec certain Frere,
Ce sera fait dans un moment.
L’Epoux répondit brusquement[19]:
Quoy ? quelle affaire ? estes-vous folle ?
Il est my-nuit, sur ma parole :
Demain vous direz vos pechés :
Tous les bons Peres sont couchés.
Cela n’importe, dit la femme :
Et, par Dieu[20], si ! dit-il, Madame,
Je tiens qu'il importe beaucoup ;
Vous ne bougerez pour ce coup.
Qu’avez-vous fait ? et quelle offence
Presse ainsi vostre conscience ?
Demain matin j’en suis d’accord.
Ah ! Monsieur, vous me faites tort,
Reprit-elle ; ce qui me presse,

Ce n’est pas d’aller à confesse,
C’est de payer ; car, si j’attens,
Je ne le pourray de long-temps ;
Le Frere aura d’autres affaires.
Quoy payer ? La disme aux bons Peres.
Quelle disme ? Sçavez-vous pas ?
Moy je le sçay ! C’est un grand cas,
Que toujours femme aux Moines donne.
Mais cette disme, ou cette aumosne,
La sçauray-je point à la fin ?
Voyez, dit-elle, qu’il est fin !
N’entendez-vous pas ce langage ?
C’est des œuvres de mariage.
Quelles œuvres, reprit l’Epoux ?
Et-là ! Monsieur, c’est ce que nous…
Mais j’aurois payé depuis l’heure.
Vous estes cause qu’en demeure
Je me trouve presentement ;
Et cela je ne sçay comment ;
Car toujours je suis coûtumiere
De payer toute la premiere.
  L’Epoux, remply d’estonnement,
Eut cent pensers en un moment.
Il ne sçût que dire et que croire.
Enfin, pour apprendre l’histoire,
Il se tut, il se contraignit ;
Du secret, sans plus, se plaignit[21],
Par tant d’endroits tourna sa femme,
Qu’il apprit que mainte autre Dame
Payoit la mesme pension :
Ce luy fut consolation.
Sçachez, dit la pauvre innocente,
Que pas une n’en est exemte :
Votre Sceur paye à Frere Aubry ;
La Baillie au Pere Fabry ;

Son Altesse à Frere Guillaume,
Un des beaux Moines du Royaume :
Moy, qui paye à Frere Girard,
Je voulois luy porter ma part.
Que de maux la langue nous cause !
Quand ce mary sceut toute chose[22],
Il resolut premierement
D’en avertir secretement
Monseigneur, puis les gens de Ville ;
Mais comme il estoit difficile
De croire un tel cas dés l’abord ;
Il voulut avoir le rapport
Du drosle à qui payoit sa femme.
Le lendemain devant la Dame
Il fait venir Frere Girard,
Luy porte à la gorge un poignard[23] ;
Luy fait conter tout le mystere :
Puis ayant enfermé ce Frere
A double clef, bien garoté,
Et la Dame d’autre côté,
Il va partout conter sa chance.
Au logis du Prince il commence ;
Puis il descend chez l’Eschevin ;
Puis il fait sonner le tocsin.
  Toute la Ville en est troublée.
On court en foule à l’assemblée ;
Et le sujet de la rumeur
N’est point sceu du peuple dismeur[24].
  Chacun opine à la vengeance.
L’un dit qu’il faut en diligence

Aller massacrer ces cagots ;
L’autre dit qu’il faut de fagots
Les entourer dans leur repaire,
Et brûler gens et Monastere.
Tel veut qu'ils soient à l’eau jettez
Dedans leur frocs empaquetez ;
Afin que cette pepiniere[25],
Flottant ainsi sur la riviere,
S’en aille apprendre à l’Univers
Comment on traite les pervers[26].
Tel invente un autre supplice,
Et chacun selon son caprice ;
Bref, tous conclurent à la mort :
L'avis du feu fut le plus fort.
On court au Couvent tout à l'heure :
Mais par respect de la demeure,
L’Arrest ailleurs s’executa ;
Un Bourgeois sa grange presta.
La penaille, ensemble enfermée,
Fut en peu d’heures consumée,
Les maris sautans à l'entour,
Et dansans au son du tambour.
Rien n'échappa de leur colere,
Ny Moinillon, ny beat Pere.
Robes, manteaux, et cocluchons[27],
Tout fut brûlé comme cochons.
Tous perirenf dedans les flammes.
Je ne sçay ce qu’on fit des femmes.
Pour le pauvre Frere Girard,
Il avoit eu son fait à part.


III. — LE BERCEAU


Nouvelle tirée de Bocace [28]


Non loin de Rome un Hostelier estoit,
Sur le chemin qui conduit à Florence :
Homme sans bruit, et qui ne se piquoit
De recevoir gens de grosse dépense :
Mesme chez luy rarement on gistoit.
Sa femme estoit encor de bonne affaire,
Et ne passoit de beaucoup les trente ans.
Quant au surplus, il avoit deux enfans :
Garçon d’un an, fille en âge d’en faire.
Comme il arrive, en allant et venant,
Pinucio, jeune homme de famille,
Jetta si bien les yeux sur cette fille,
Tant la trouva gracieuse et gentille,
D’esprit si doux, et d’air tant attrayant,
Qu’il s’en piqua : trés bien le luy sceut dire ;
Muet n’estoit, elle sourde non plus :
Dont il avint qu’il sauta par dessus
Ces longs soûpirs et tout ce vain martyre.
Se sentir pris, parler, estre écouté,
Ce fut tout un ; car la difficulté
Ne gisoit pas à plaire à cette Belle :
Pinuce estoit Gentil-homme bien fait ;
Et jusques-là la fille n’avoit fait
Grand cas des gens de mesme étoffe qu’elle.
Non qu’elle creust pouvoir changer d’estat ;
Mais, elle avoit, nonobstant son jeune âge,
Le cœur trop haut, le goust trop delicat,

Pour s’en tenir aux amours de village,
Colette donc (ainsi l’on l’appelloit)
En mariage à l’envy demandée,
Rejettoit l’un, de l’autre ne vouloit,
Et n’avoit rien que Pinuce en l’idée.
Longs pourparlers avecque son Amant
N’estoient permis ; tout leur faisoit obstacle,
Les rendez-vous et le soulagement
Ne se pouvoient à moins que d’un miracle,
Cela ne fit qu’irriter leurs esprits.
Ne gesnez point, je vous en donne avis,
Tant vos enfans, ô vous peres et meres ;
Tant vos moitiez, vous Epoux et maris ;
C’est où l’amour fait le mieux ses affaires.
Pinucio, certain soir qu’il faisoit
Un temps fort brun, s’en vient en compagnie
D’un sien amy, dans cette Hostellerie,
Demander giste. On luy dit qu’il venoit
Un peu trop tard. Monsieur, ajousta l’Hoste,
Vous sçavez bien comme on est à l’étroit
Dans ce logis ; tout est plein jusqu’au toit :
Mieux vous vaudroit passer outre, sans faute :
Ce giste n’est pour gens de vostre estat.
N’avez-vous point encor quelque grabat,
Reprit l’Amant, quelque coin de reserve ?
L’Hoste repart : Il ne nous reste plus
Que nostre chambre, où deux lits sont tendus,
Et de ces lits il n’en est qu’un qui serve
Aux survenans ; l’autre nous l’occupons.
Si vous voulez coucher de compagnie,
Vous et Monsieur, nous vous hebergerons.
Pinuce dit : Volontiers. Je vous prie
Que l’on nous serve à manger au plûtost.
Leur repas fait, on les conduit en haut.
Pinucio, sur l’avis de Colette,
Marque de l’œil comme la chambre est faite.
Chacun couché, pour la Belle on mettoit
Un lit de camp : celuy de l’Hoste estoit

Contre le mur, atenant de la porte ;
Et l’on avoit placé de mesme sorte,
Tout vis-à-vis, celuy du survenant :
Entre les deux un berceau pour l’enfant,
Et toutefois plus prés du lit de l’Hoste.
Cela fit faire une plaisante faute
A cet amy qu’avoit nostre Galant.
Sur le minuit, que l’Hoste apparemment
Devoit dormir, l’Hostesse en faire autant,
Pinucio, qui n’attendoit que l’heure,
Et qui contoit les momens de la nuit,
Son temps venu, ne fait longue demeure,
Au lit de camp s’en va droit et sans bruit.
Pas ne trouva la pucelle endormie ;
J’en jurerois. Colette apprit un jeu
Qui comme on sçait, lasse plus qu’il n’ennuye.
Tréve se fit ; mais elle dura peu :
Larcins d’amour ne veulent longue pose.
Tout à merveille alloit au lit de camp,
Quand cet amy qu’avoit nostre Galant,
Pressé d’aller mettre ordre à quelque chose
Qu’honnestement exprimer je ne puis,
Voulut sortir, et ne put ouvrir l’huis
Sans enlever le berceau de sa place,
L’enfant avec, qu’il mit prés de leur lit ;
Le détourner auroit fait trop de bruit.
Luy revenu, prés de l’enfant il passe,
Sans qu’il daignast le remettre en son lieu ;
Puis se recouche, et quand il plut à Dieu
Se rendormit. Aprés un peu d’espace,
Dans le logis je ne sçais quoy tomba.
Le bruit fut grand ; l’Hostesse s’éveilla,
Puis alla voir ce que ce pouvoit estre.
A son retour le berceau la trompa.
Ne le trouvant joignant le lit du maistre,
Saint Jean, dit-elle en soy-mesme aussi-tost,
J’ay pensé faire une estrange béveuë :
Prés de ces gens je me suis, peu s’en faut,

Remise au lit en chemise ainsi nuë :
C’estoit pour faire un bon charivary.
Dieu soit loüé que ce berceau me monstre
Que c’est icy qu’est couché mon mary.
Disant ces mots, auprés de cet amy
Elle se met. Fol ne fut n’étourdy,
Le compagnon, dedans un tel rencontre :
La mit en œuvre, et sans témoigner rien
Il fit l’Epoux ; mais il le fit trop bien.
Trop bien ! je faux ; et c’est tout le contraire :
Il le fit mal ; car qui le veut bien faire
Doit en besogne aller plus doucement.
Aussi l’Hostesse eut quelque estounement.
Qu’a mon mary, dit-elle, et quelle joye
Le fait agir en homme de vingt ans ?
Prenons cecy, puis que Dieu nous l’envoye ;
Nous n’aurons pas toujours tel passe-temps.
Elle n’eut dit ces mots entre ses dents,
Que le Galant recommence la feste.
La Dame estoit de bonne emplette encor :
J’en ay, je crois, dit un mot dans l’abord :
Chemin faisant, c’estoit fortune honneste.
Pendant cela, Colette apprehendant
D’estre surprise avecque son Amant,
Le renvoya, le jour venant à poindre.
Pinucio voulant aller rejoindre
Son compagnon, tomba tout de nouveau
Dans cette erreur que causoit le berceau ;
Et pour son lit il prit le lit de l’Hoste.
I1 n’y fut pas qu’en abbaissant sa voix
(Gens trop heureux font toûjours quelque faute),
Amy, dit-il, pour beaucoup je voudrois
Te pouvoir dire à quel point va ma joye.
Je te plains fort que le Ciel ne t’envoye
Tout maintenant mesme bon-heur qu’à moy.
Ma foy Colette est un morceau de Roy.
Si tu sçavois ce que vaut cette fille !
J’en ay bien veu, mais de telle, entre nous,

II n’en est point. C’est bien le cuir plus doux,
Le corps mieux fait, la taille plus gentille ;
Et des tetons ! Je ne te dis pas tout.
Quoy qu’il en soit, avant que d’estre au bout,
Gaillardement six postes se sont faites ;
Six de bon compte, et ce ne sont sornettes.
D’un tel propos l’Hoste tout étourdy,
D’un ton confus gronda quelques parolles.
L’Hostesse dit tout bas à cet amy,
Qu’elle prenoit toujours pour son mary .
Ne reçois plus chez toy ces testes folles ;
N’entends-tu point comme ils sont en debat ?
En son seant l’Hoste sur son grabat
S’estant levé, commence à faire éclat.
Comment, dit-il, d’un ton plein de colere,
Vous veniez donc icy pour cette affaire ?
Vous l’entendez ! et je vous sçais bon gré
De vous moquer encor comme vous faites.
Pretendez-vous, beau Monsieur que vous estes,
En demeurer quitte à si bon marché ?
Quoy ! ne tient-il qu’à honnir des familles ?
Pour vos ébats nous nourrirons nos filles !
J’en suis d’avis. Sortez de ma maison :
Je jure Dieu que j’en auray raison.
Et toy, coquine, il faut que je te tuë.
A ce discours proferé brusquement,
Pinucio, plus froid qu'une statuë,
Resta sans poulx, sans voix, sans mouvement.
Chacun se teut l’espace d’un moment.
Colette entra dans des peurs nompareilles.
L’Hostesse, ayant reconnu son erreur,
Tint quelque-temps le Loup par les oreilles.
Le seul amy se souvint par bon-heur
De ce berceau principe de la chose.
Adressant donc à Pinuce sa voix :
T’en tiendras-tu, dit-il, une autre fois ?
T’ay-je averty que le vin seroit cause
De ton malheur ? Tu sçais que quand tu bois,

Toute la nuit tu cours, tu te demeines,
Et vas contant mille chimeres vaines
Que tu te mets dans l’esprit en dormant.
Reviens au lit. Pinuce, au mesme instant,
Fait le dormeur, poursuit le stratagême,
Que le mary prit pour argent contant.
Il ne fut pas jusqu’à l’Hostesse mesme
Qui n’y voulust aussi contribuer.
Prés de sa fille elle alla se placer ;
Et dans ce poste elle se sentit forte.
Par quel moyen, comment, de quelle sorte,
S’écria-t-elle, auroit-il pû coucher
Avec Colette, et la dés-honorer ?
Je n’ay bougé toute nuit d’auprés d’elle :
Elle n’a fait ny pis ny mieux que moy.
Pinucio nous l’alloit donner belle !
L’Hoste reprit : C’est assez ; je vous croy.
On se leva : ce ne fut pas sans rire ;
Car chacun d’eux en avoit sa raison.
Tout fut secret, et quiconque eut du bon,
Par devers soy le garda sans rlen dire.



IV. — LE MULETIER.


Nouvelle tirée de Bocace [29].


Un roy Lombard (Les Rois de ce pays
Viennent souvent s’offrir à ma memoire)
Ce dernier-cy, dont parle en ses écrits
Maistre Bocace, auteur de cette Histoire,
Portoit le nom d’Agiluf en son temps.
Il épousa Teudelingue la Belle,

Veuve du Roy dernier mort sans enfans,
Lequel laissa l’Estat sous la tutelle
De celuy-cy, Prince sage et prudent.
Nulle beauté n’estoit alors égale
A Teudelingue, et la conche Royale
De part et d’autre estoit asseurément
Aussi complette, autant bien assortie
Qu’elle fut onc, quand Messer Cupidon
En badinant fit choir de son brandon.
Chez Agiluf, droit dessus l’écurie,
Sans prendre garde, et sans se soucier
En quel endroit ; dont avecque furie
Le feu se prit au cœur d’un Muletier.
Ce Muletier estoit homme de mine,
Et démentoit en tout son origine,
Bien fait et beau, mesme ayant du bon sens.
Bien Ie monstra ; car s’estant de la Reine
Amouraché, quand il eut quelque temps
Fait ses efforts, et mis toute sa peine
Pour se guerir sans pouvoir rien gagner,
Le Compagnon fit un tour d’homme habile.
Maistre ne sçais meilleur pour enseigner
Que Cupidon ; l’ame la moins subtile
Sous sa ferule apprend plus en un jour,
Qu’un Maistre és Arts en dix ans aux écoles.
Aux plus grossiers par un chemin bien court
Il sçait montrer les tours et les paroles.
Le present Conte en est un bon témoin.
Nostre Amoureux ne songeoit, prés ny loin,
Dedans l’abord A joüir de sa Mie.
Se declarer de bouche ou par écrit
N’estoit pas sœur. Si se mit dans l’esprit,
Mourust ou non, d’en passer son envie,
Puis qu’aussi-bien plus vivre ne pouvoit ;
Et, mort pour mort, toûjours mieux luy valoit,
Eprouver tout, et tenter le hazard.
L’usage estoit chez le peuple Lombard

Que quand le Roy, qui faisoit lit à part
(Comme tous font), vouloit avec sa femme
Aller coucher, seul il se presentoit,
Presque en chemise, et sur son dos n'avoit
Qu'une simarre ; à la porte il frappoit
Tout doucement ; aussi-tost une Dame
Ouvroit sans bruit ; et le Roy luy mettoit
Entre les mains la clarté qu’il portoit ;
Clarté n’ayant grand’lueur ny grand’flâme.
D’abord la Dame éteignoit en sortant
Cette clarté ; c’estoit le plus souvent
Une lanterne, ou de simples bougies.
Chaque Royaume a ses ceremonies.
Le Muletier remarqua celle-cy,
Ne manqua pas de s'ajuster ainsi ;
Se presenta comme c'estoit l’usage,
S’estant caché quelque peu le visage.
La Dame ouvrit dormant plus d'à demi.
Nul cas n’estoit à craindre en l’avanture,
Fors que le Roy ne vinst pareillement.
Mais ce jour-là, s’estant heureusement
Mis à chasser, force estoit que nature
Pendant la nuit cherchast quelque repos.
Le Muletier, frais, gaillard, et dispos,
Et parfumé, se coucha sans rien dire.
Un autre point, outre ce qu’avons dit,
C’est qu’Agiluf, s’il avoit en l’esprit
Quelque chagrin, soit touchant son Empire,
Ou sa famille, ou pour quelque autre cas,
Ne sonnoit mot en prenant ses ébats.
A tout cela Teudelingue estoit faite.
Nostre amoureux fournit plus d’une traite :
Un Muletier à ce jeu vaut trois Rois,
Dont Teudelingue entra par plusieurs fois
En pensement, et creut que la colere
Rendoit le Prince, outre son ordinaire,
Plein de transport, et qu’il n’y songeoit pas.
En ses presens le Ciel est toûjours juste ;

Il ne départ à gens de tous estats
Mesmes talens. Un Empereur auguste
A les vertus propres pour commander :
Un Avocat sçait les points decider[30] :
Au jeu d’Amour le Muletier fait rage.
Chacun son fait ; nul n’a tout en partage.
Nostre Galant, s’estant diligenté,
Se retira sans bruit et sans clarté
Devant l’Aurore. Il en sortoit à peine,
Lors qu’Agiluf alla trouver la Reine ;
Voulut s’ébatre, et l’étonna bien fort.
Certes, Monsieur, je sçais bien, luy dit-elle,
Que vous avez pour moy beaucoup de zele ;
Mais de ce lieu vous ne faites encor
Que de sortir : mesme outre l’ordinaire
En avés pris, et beaucoup plus qu’assés.
Pour Dieu Monsieur, je vous prie, avisez
Que ne soit trop ; vostre santé m’est chere.
Le Roy fut sage, et se douta du tour ;
Ne sonna mot, descendit dans la court,
Puis de la court entra dans l’écurie,
Jugeant en luy que le cas provenoit
D’un Muletier, comme l’on luy parloit.
Toute la troupe estoit lors endormie,
Fors le Galant qui trembloit pour sa vie.
Le Roy n’avoit lanterne ny bougie.
En tâtonnant il s’approcha de tous ;
Crût que l’auteur de cette tromperie
Se connoistroit au batement du poulx.
Point ne faillit dedans sa conjecture ;
Et le second qu’il tasta d’avanture
Etoit son homme, à qui d’émotion,
Soit pour la peur, ou soit pour l’action,
Le cœur batoit et le poulx tout ensemble.
Ne sçachant pas où devoit aboutir

Tout ce mystere, il feignoit de dormir.
Mais quel sommeil ! Le Roy, pendant qu'il tremble,
En certain coin va prendre des ciseaux
Dont on coupoit le crain à ses chevaux.
Faisons, dit-il, au Galant une marque,
Pour le pouvoir demain connoistre mieux.
Incontinent de la main du Monarque
Il se sent tondre. Un toupet de cheveux
Luy fut coupé, droit vers le front du sire ;
Et cela fait, le Prince se retire.
Il oublia de serrer le toupet,
Dont le galant s’avisa d’un secret
Qui d’Agiluf gasta le stratagême.
Le Muletier alla, sur l’heure mesme,
En pareil lieu tondre ses compagnons.
Le jour venu, le Roy vit ces garçons
Sans poil au front. Lors le Prince en son ame :
Qu’est-cecy donc ! qui croiroit que ma femme
Auroit esté si vaillante au déduit ?
Quoy ! Teudelingue a-t-elle cette nuit
Fourny d'ébat à plus de quinze ou seize ?
Autant en vit vers le front de tondus.
Or bien, dit-il, qui l’a fait si se taise :
Au demeurant, qu’il n’y retourne plus.



V. — L’ORAISON DE S. JULIEN.
Nouvelle tirée de Bocace [31]


Beaucoup de gens ont une ferme foy
Pour les brevets, Oraisons et paroles :
Je me ris d’eux ; et je tiens, quant à moy,
Que tous tels sorts sont receptes frivoles ;
Frivoles sont, c’est sans difficulté.

Bien est-il vray qu’auprés d’une beauté
Paroles ont des vertus nompareilles ;
Paroles font en Amour des merveilles :
Tout cœur se laisse à ce charme amollir.
De tels brevets je veux bien me servir ;
Des autres, non. Voicy pourtant un Conte
Où l’Oraison de Monsieur S. Julien
A Renaud d’Ast produisit un grand bien [32]
S’il ne l’eust dite, il eust trouvé méconte
A son argent, et mal passé la nuit.
Il s’en alloit devers Chasteau-Guillaume :
Quand trois Quidams (bonnes gens, et sans bruit,
Ce luy sembloit, tels qu’en tout un Royaume
Il n’auroit cru trois aussi gens de bien)
Quand n’ayant, dis-je, aucun soupçon de rien,
Ces trois Quidams, tout pleins de courtoisie
Aprés l’abord, et l’ayant salüé
Fort humblement : Si nostre compagnie,
Luy dirent-ils, vous pouvoit estre à gré,
Et qu’il vous plust achever cette traite
Avecque nous, ce nous seroit honneur.
En voyageant, plus la troupe est complete,
Mieux elle vaut ; c’est toûjours le meilleur.
Tant de Brigands infectent la Province,
Que l’on ne sçait à quoy songe le Prince
De le souffrir : mais quoy ! les mal-vivans
Seront toûjours. Renaud dit à ces gens,
Que volontiers. Une lieuë estant faite,
Eux discourant, pour tromper le chemin,
De chose et d’autre, ils tomberent enfin
Sur ce qu’on dit de la vertu secrete

De certains mots, caracteres, brevets,
Dont les aucuns ont de trés-bons effets ;
Comme de faire aux insectes la guerre,
Charmer les loups, conjurer le tonnerre :
Ainsi du reste ; où sans pact ny demy
(Dequoy l’on soit pour le moins averty)
L’on se guerit, l’on guerit sa monture,
Soit du farcin, soit de la mémarchure ;
L’on fait souvent ce qu’un bon Medecin
Ne sçauroit faire avec tout son latin.
Ces survenans de mainte experience
Se vantoient tous, et Renaud en silence
Les écoutoit. Mais vous, ce luy dit-on,
Scavez-vous point aussi quelque Oraison ?
De tels secrets, dit-il, je ne me pique,
Comme homme simple et qui vis à l’antique.
Bien vous diray qu’en allant par chemin
J’ay certains mots que je dis au matin
Dessous le nom d’Oraison ou d’Antienne
De S. Julien, afin qu’il ne m’avienne
De mal gister : et j’ay mesme éprouvé,
Qu’en y manquant cela m’est arrivé.
J’y manque peu : c’est un mal que j’évite
Par-dessus tous, et que je crains autant.
Et ce matin, Monsieur, l’avez vous dite ?
Luy repartit l’un des trois en riant.
Oüy, dit Renaud. Or bien, repliqua l’autre,
Gageons un peu quel sera le meilleur,
Pour ce jourd’huy, de mon giste ou du vostre.
Il faisoit lors un froid plein de rigueur.
La nuit de plus estoit fort approchante,
Et la couchée encore assez distante.
Renaud reprit : Peut-estre ainsi que moy
Vous servez-vous de ces mots en voyage.
Point, luy dit l’autre, et vous jure ma Foy
Qu’invoquer Saints n’est pas trop mon usage ;
Mais si je perds, je le pratiqueray.
En ce cas là volontiers gageray,

Reprit Renaud, et j’y mettrois ma vie :
Pourveu qu’alliez en quelque Hostellerie ;
Car je n’ay là nulle maison d’ami.
Nous mettrons donc cette clause au pari,
Poursuivit-il, si l’avez agreable :
C’est la raison. L’autre luy répondit
J’en suis d’accord ; et gage vostre habit,
Vostre cheval, la bourse au prealable,
Seur de gagner, comme vous allez voir.
Renaud dés-lors pût bien s’appercevoir
Que son cheval avoit changé d’étable.
Mais quel remede ? En costoyant un bois,
Le Parieur ayant changé de voix :
Ça, descendez, dit-il, mon Gentil-homme ;
Vostre Oraison vous fera bon besoin ;
Chasteau-Guillaume est encore un peu loin.
Fallut descendre. Ils luy prirent, en somme,
Chapeau, casaque, habit, bourse et cheval ;
Bottes aussi. Vous n’aurez tant de mal
D’aller à pied, luy dirent les perfides.
Puis de chemin (sans qu’ils prissent de guides)
Changeant tous trois, ils furent aussitost
Perdus de veuë ; et le pauvre Renaud,
En caleçons, en chausses, en chemise,
Moüillé, fangeux, ayant au nez la bise,
Va tout dolent, et craint avec raison
Qu’il n’ait, ce coup, mal-gré son Oraison,
Trés-mauvais giste ; horsmis qu’en sa valise
Il esperoit : car il est à noter
Qu’un sien Valet, contraint de s’arrester
Pour faire mettre un fer à sa monture,
Devoit le joindre. Or il ne le fit pas,
Et ce fut là le pire de l’avanture :
Le Drôle ayant veu de loin tout le cas
(Comme Valets souvent ne valent gueres)
Prend à costé, pourvoit à ses affaires,
Laisse son Maistre, à travers champs s’enfüit,
Donne des deux, gagne devant la nuit

Chasteau-Guillaume, et dans l’Hostellerie.
La plus fameuse, enfin la mieux fournie,
Attend Renaud prés d’un foyer ardent,
Et fait tirer du meilleur cependant.
Son Maistre estoit jusqu’au cou dans les boües ;
Pour en sortir avoit fort à tirer.
Il acheva de se desesperer
Lors que la neige, en luy donnant aux jouës,
Vint à flocons, et le vent qui foüetoit.
Au prix du mal que le pauvre homme avoit,
Gens que l’on pend sont sur des lits de roses.
Le sort se plaist à dispenser les choses
De la façon : c’est tout mal ou tout bien.
Dans ses faveurs il n’a point de mesures :
Dans son courroux de mesme il n’obmet rien,
Pour nous mater : témoin les avantures
Qu’eut cette nuit Renaud, qui n’arriva
Qu’une heure aprés qu’on eut fermé la porte.
Du pied du mur enfin il s’approcha ;
Dire comment, je n’en sçais pas la sorte.
Son bon destin, par un trés-grand, hasard,
Luy fit trouver une petite avance
Qu’avoit un toit ; et ce toit faisoit part
D’une maison voisine du rempart.
Renaud, ravy de ce peu d’allegeance,
Se met dessous. Un bon-heur, comme on dit,
Ne vient point seul : quatre ou cinq brins de paille
Se rencontrant, Renaud les estendit.
Dieu soit loüé, dit-il, voila mon lit.
Pendant cela le mauvais temps l’assaille
De toutes parts : il n’en peut presque plus.
Transi de froid, immobile et perclus,
Au desespoir bien-tost il s’abandonne,
Claque des dents, se plaint, tremble, et frissonne
Si hautement que quelqu’un l’entendit.
Ce quelqu’un-là, c’estoit une Servante,
Et sa Maistresse une Veuve galante,
Qui demeuroit au logis que j’ay dit ;

Pleine d’appas, jeune, et de bonne grace.
Certain Marquis, Gouverneur de la place,
L’entretenoit ; et de peur d’estre veu,
Troublé, distrait, enfin interrompu
Dans son commerce au logis de la Dame,
II se rendoit souvent chez cette femme
Par une porte aboutissante aux champs ;
Alloit, venoit, sans que ceux de la ville
En sceussent rien, non pas mesme ses gens.
Je m’en estonne, et tout plaisir tranquille
N’est d’ordinaire un plaisir de Marquis :
Plus il est sceu, plus il leur semble exquis.
Or il avint que la mesme soirée
Où nostre Job, sur la paille estendu,
Tenoit déja sa fin toute asseurée,
Monsieur estoit de Madame attendu ;
Le soupé prest, la chambre bien parée ;
Bons restaurans, champignons et ragousts,
Bains et parfums, matelats blancs et mous,
Vins du coucher, toute l’Artillerie
De Cupidon, non pas le langoureux,
Mais celuy-là qui n’a fait en sa vie
Que de bons tours, le Patron des heureux,
Des joüissans. Estant donc la Donzelle
Preste à bien faire, avint que le Marquis
Ne pût venir : elle en receut l’avis
Par un sien Page, et de cela la Belle
Se consola : tel estoit leur marché.
Renaud y gagne : il ne fut écouté
Plus d’un moment, que pleine de bonté,
Cette servante et confite en tendresse,
Par avanture, autant que sa Maistresse
Dit à la Veuve : Un pauvre souffreteux
Se plaint là bas, le froid est rigoureux,
Il peut mourir : Vous plaist-il pas, Madame,
Qu’en quelque coin l’on le mette à couvert ?
Oüy, je le veux, répondit cette femme.
Ce galetas qui de rien ne nous sert

 Luy viendra bien ; dessus quelque couchette
Vous luy mettrez un peu de paille nette,
Et là-dedans il faudra l’enfermer ;
De nos reliefs vous le ferez souper
Auparavant, puis l’envoyrez coucher.
Sans cet Arrest, c’estoit fait de la vie
Du bon Renaud. On ouvre, il remercie ;
Dit qu’on l’avoit retiré du tombeau,
Conte son cas, reprend force et courage :
Il estoit grand, bien-fait, beau personnage,
Ne sembloit mesme homme en amour nouveau,
Quoy qu’il fust jeune. Au reste il avoit honte
De sa misere et de sa nudité :
L’Amour est nu, mais il n’est pas croté.
Renaud dedans, la Chambriere monte,
Et va conter le tout de point en point.
La Dame dit : Regardez si j’ay point
Quelque habit d’homme encor dans mon armoire ;
Car feu Monsieur en doit avoir laissé.
Vous en avez, j’en ay bonne memoire,
Dit la Servante. Elle eut bien-tost trouvé
Le vray balot. Pour plus d’honnesteté,
La Dame ayant appris la qualité
De Renaud d’Ast (car il s’estoit nommé)
Dit qu’on le mit au bain chauffé pour elle.
Cela fut fait ; il ne se fit prier.
On le parfume avant de l’habiller.
Il monte en haut et fait à la Donzelle
Son compliment, comme homme bien appris.
On sert enfin le soupé du Marquis.
Renaud mangea tout ainsi qu’un autre homme ;
Mesme un peu mieux, la Cronique le dit :
On peut à moins gagner de l’appetit.
Quant à la Veuve, elle ne fit, en somme,
Que regarder, témoignant son désir ;
Soit que déja l’attente du plaisir
L’eust disposée, ou soit par sympathie,
Ou que la mine, ou bien le procedé

De Renaud d’Ast eussent son cœur touché.
De tous costez se trouvant assaillie,
Elle se rend aux semonces d’Amour.
Quand je feray, disoit-elle, ce tour,
Qui l’ira dire ? Il n’y va rien du nostre.
Si le Marquis est quelque peu trompé,
Il le merite, et doit l’avoir gagné,
Ou gagnera ; car c’est un bon Apostre.
Homme pour homme, et peché pour peché,
Autant me vaut celuy-cy que cet autre.
Renaud n’estoit si neuf qu’il ne vist bien
Que l’Oraison de Monsieur S. Julien
Feroit effet, et qu’il auroit bon giste.
Luy hors de table, on dessert au plus viste.
Les voila seuls, et pour te faire court,
En beau début. La Dame s’estoit mise
En un habit à donner de l’Amour.
La negligence, à mon gré si requise,
Pour cette fois fut sa Dame d’Atour.
Point de clinquant : jupe simple et modeste,
Ajustement moins superbe que leste ;
Un mouchoir noir de deux grands doigts trop court,
Sous ce mouchoir ne sçais quoy fait au tour :
Par là Renaud s’imagina le reste.
Mot n’en diray ; mais je n’obmettray point
Qu’elle estoit jeune, agreable, et touchante,
Blanche sur tout, et de taille avenante,
Trop ny trop peu de chair et d’embonpoint.
A cet objet qui n’eust eu l’ame émeuë !
Qui n’eust aymé ! qui n’eust eu des desirs !
Un Philosophe, un marbre, une statuë
Auroient senty comme nous ces plaisirs.
Elle commence à parler la premiere,
Et fait si bien que Renaud s’enhardit.
Il ne sçavoit comme entrer en matiere ;
Mais pour l’ayder la Marchande luy dit :
Vous rappellez en moy la souvenance
D’un qui s’est veu mon unique soucy

Plus je vous vois, plus je crois voir aussi
L’air et le port, les yeux, la remembrance
De mon Epoux ; que Dieu luy fasse paix :
Voyla sa bouche, et voyla tous ses traits.
Renaud reprit : Ce m’est beaucoup de gloire ;
Mais vous, Madame, à qui ressemblez-vous ?
A nul objet ; et je n’ay point memoire
D’en avoir veu qui m’ay semblé si doux.
Nulle beauté n’approche de la vostre.
Or me voicy d’un mal cheu dans un autre :
Je transissois, je brûle maintenant.
Lequel vaut mieux ! La Belle l’arrestant,
S’humilia pour estre contredite :
C’est une adresse à mon sens non petite.
Renaud poursuit : loüant par le menu
Tout ce qu’il voit, tout ce qu’il n’a point veu,
Et qu’il verroit volontiers, si la Belle
Plus que de droit ne se monstroit cruelle.
Pour vous loüer comme vous meritez,
Ajousta-t-il, et marquer les beautez
Dont j’ay la veuë avec le cœur frappée
(Car prés de vous l’un et l’autre s’ensuit)
Il faut un siecle, et je n’ay qu’une nuit,
Qui pourroit estre encor mieux occupée.
Elle sousrit ; il n’en falut pas plus.
Renaud laissa les discours superflus :
Le temps est cher en Amour comme en guerre.
Homme mortel ne s’est veu sur la terre
De plus heureux ; car nul point n’y manquoit.
On resista tout autant qu’il faloit
Ny plus ny moins, ainsi que chaque Belle
Sçait pratiquer, pucelle ou non pucelle ;
Au demeurant, je n’ay pas entrepris
De raconter tout ce qu’il obtint d’elle :
Menu détail, baisers donnez et pris,
La petite oye ; enfin ce qu’on appelle
En bon François les preludes d’Amour ;
Car l’un et l’autre y sçavoit plus d’un tour.

Au souvenir de l’estat miserable
Où s’estoit veu le pauvre voyageur,
On luy faisoit toûjours quelque faveur :
Voila, disoit la Veuve charitable,
Pour le chemin, voicy pour les brigans,
Puis pour la peur, puis pour le mauvais temps ;
Tant que le tout piece à piece s’efface.
Qui ne voudroit se raquiter ainsi ?
Conclusion, que Renaud sur la place
Obtint le don d’amoureuse mercy.
Les doux propos recommencent ensuite,
Puis les baisers, et puis la noix confite.
On se coucha. La Dame, ne voulant
Qu’il s’allast mettre au lit de sa servante,
Le mit au sien. Ce fut fait prudemment,
En femme sage, en personne galante.
Je n’ay pas sceu ce qu’estant dans le lit
Ils ayoient fait ; mais, comme avec l’habit
On met à part certain reste de honte [33],
Apparemment le meilleur de ce Conte
Entre deux draps pour Renaud se passa.
Là plus à plein il se recompensa
Du mal souffert, de la perte arrivée ;
Dequoy s’estant la Veuve bien trouvée ;
Il fut prié de la venir revoir ;
Mais en secret ; car il faloit pourvoir
Au Gouverneur. La Belle non contente
De ses faveurs, estala son argent.
Renaud n’en prit qu’une somme bastante
Pour regagner son logis promptement.
Il s’en va droit à cette Hostellerie
Où son Valet estoit encore au lit.
Renaud le rosse, et puis change d’habit,
Ayant trouvé la valize garnie.

Pour te combler son bon destin voulut
Qu’on attrapast les Quidams ce jour mesme,
Incontinent chez te Juge il courut.
Il faut user de diligence extrême
En pareil cas ; car le Greffe tient bon,
Quand une fois il est saisi des choses :
C’est proprement la caverne au Lion [34] ;
Rien n’en revient : là les mains ne sont closes
Pour recevoir, mais pour fendre trop bien :
Fin celuy-là qui n’y laisse du sien.
Le procez fait, une belle potence
A trois costés fut mise en plein marché :
L’un des Quidams harangua l’assistance
Au nom de tous, et le Trio branché
Mourut contrit et fort bien confessé.
Aprés cela, doutez de la puissance
Des Oraisons, dira quelqu’un de ceux [35]
Dont j’ay parlé ; trois gens par devers eux
Ont un roussin, et nombre de pistoles :
Qui n’auroit cru ces gens-là fort chanceux ?
Aussi font-ils florés et caprioles
(Mauvais presage) et, tout gais et joyeux,
Sont sur le point de partir leur chevance,
Lors qu’on les vient prier d’une autre danse.
En contr’eschange, un pauvre mal-heureux
S’en va perir selon toute apparence,
Quand sous la main luy tombe une beauté
Dont un Prelat se seroit contenté ;

Il recouvra son argent, son bagage ;
Et son cheval, et tout son équipage ;
Et, grace à Dieu et Monsieur S. Julien,
Eut une nuit qui ne luy cousta rien [36].



VI. — LA SERVANTE JUSTIFIÉE.

Nouvelle tirée des Contes de la Reine de Navarre [37].


Bocace n’est le seul qui me fournit ;
Je vas par fois en une autre boutique.
Il est bien vray que ce divin esprit
Plus que pas un me donne de pratique ;
Mais, comme il faut manger de plus d’un pain [38],
Je puise encore en un vieux magazin :
Vieux, des plus vieux, où Nouvelles Nouvelles
Sont jusqu’à cent, bien déduites et belles
Pour la pluspart, et de trés-bonne main.
Pour cette fois, la Reine de Navarre
D’un « c'estoit moy » naïf autant que rare,
Entretiendra dans ces Vers le Lecteur.
Voicy le fait, quiconque en soit l’Auteur :
J’y mets du mien selon les occurrences ;
C’est ma coutume, et, sans telles licences
Je quitterois la charge de conteur.
Un homme donc avoit belle servante ;
Il la rendit au jeu d’Amour sçavante.
Elle estoit fille à bien armer un lit,

Pleine de suc, et donnant appetit ;
Ce qu’on appelle en François bonne robbe.
Par un beau jour cet homme se dérobe
D’avec sa femme, et d’un trés-grand matin
S’en va trouver sa Servante au jardin.
Elle faisoit un bouquet pour Madame :
C’estoit sa feste. Voyant donc de la femme [39]
Le bouquet fait, il commence à loüer
L’assortiment ; tâche à s’insinüer :
S’insinüer, en fait de Chambriere,
C’est proprement couler sa main au sein,
Ce qui fut fait. La Servante soudain
Se défendit : mais de quelle maniere ?
Sans rien gaster : c’estoit une façon
Sur le marché ; bien sçavoit sa leçon.
La Belle prend les fleurs qu’elle avoit mises
En un monceau, les jette au Compagnon.
Il la baisa pour en avoir raison :
Tant et si bien qu’ils en vinrent aux prises.
En cet étrif la Servante tomba.
Luy d’en tirer aussi-tost avantage.
Le mal-heur fut que tout ce beau ménage
Fut découvert d’un logis prés de là.
Nos gens n’avoient pris garde à cette affaire.
Une voisine apperceut le mystere ;
L’Epoux la vit, je ne sçais pas comment.
Nous voilà pris, dit-il à sa Servante,
Nostre voisine est languarde et méchante ;
Mais ne soyez en crainte aucunement.
Il va trouver sa femme en ce moment,
Puis fait si bien que s’estant éveillée
Elle se leve, et, sur l’heure habillée,
Il continuë à joüer son rollet,

Tant qu’à dessein d’aller faire un bouquet,
La pauvre Epouse au jardin est menée.
Là fut par luy procedé de nouveau ;
Mesme debat, mesme jeu se commence.
Fleurs de voler : tetons d’entrer en danse !
Elle y prit goust ; le jeu luy sembla beau :
Somme, que l’herbe en fut encor froissée.
La pauvre Dame alla l’apresdînée
Voir sa voisine, à qui ce secret là
Chargeoit le cœur : elle se soulagea
Tout dés l’abord. Je ne puis, ma commere,
Dit cette femme avec un front severe,
Laisser passer sans vous en avertir
Ce que j’ay veu. Voulez-vous vous servir
Encor long-temps d’une fille perdüe ?
A coups de pied, si j’estois que de vous,
Je l’envoyrois ainsi qu’elle est venuë.
Comment ! elle est aussi brave que nous !
Or bien ; je sçais celuy de qui procede
Cette piafe : apportez-y remede
Tout au plustost, car je vous avertis
Que ce matin estant à la fenestre,
(Ne sçais pourquoy) j’ay veu de mon logis
Dans son jardin vostre mary paroistre,
Puis la Galande ; et tous deux se sont mis
A se jetter quelques fleurs à la teste.
Sur ce propos l’autre l’arresta coy.
Je vous entends, dit-elle, c’estoit moy.
La Voisine.
Voire ! écoutez le reste de la feste :
Vous ne sçavez où je veux en venir.
Les bonnes gens se sont pris à cueillir
Certaines fleurs que baisers on appelle.
La Femme.
C’est encor moy que vous preniez pour elle.
La Voisine.
Du jeu des fleurs à celuy des des tetons

Ils sont passez : aprés quelques façons,
A pleines mains l’on les a laissez prendre.
La Femme.
Et pourquoy non ? c’estoit moy : vostre Epoux
N’a-t-il donc pas les mesmes droits sur vous ?
La Voisine.
Cette personne enfin sur l’herbe tendre
Est trebuchée, et, comme je le croy,
Sans se blesser ; vous riez ?
La Femme.
C’estoit moy.
La Voisine.
Un cotillon a paré la verdure.
La Femme.
C’estoit le mien.
La Voisine.
Sans vous mettre en courroux :
Qui le portoit, de la fille ou de vous ?
C’est là le point ; car Monsieur vostre Epoux
Jusques au bout a poussé l’avanture.
La Femme.
Qui ? c’estoit moy : Vostre teste est bien dure.
La Voisine
Ah ; c’est assez. Je ne m’informe plus ;
J’ay pourtant l’œil assez bon, ce me semble :
J’aurois juré que je les avois veus
En ce lieu-là se divertir ensemble.
Mais excusez, et ne la chassez pas.
La Femme.
Pourquoi chasser ? j’en suis trés-bien servie.
La Voisine.
Tant pis pour vous : c’est justement le cas.

Vous en tenez, ma commere m’amie.

Baise ta Servante en un coin,
Si tu ne veux baiser ta femme en un jardin [40].



VII. — LA GAGEURE DES TROIS COMMERES,


Où sont deux Nouvelles tirées de Bocace [41].


Aprés bon vin, trois Commeres un jour
S’entretenoient de leurs tours et proüesses
Toutes avoient un amy par amour,
Et deux estoient au logis les Maistresses.
L’une disoit : J’ay le Roy des maris ;
Il n’en est point de meilleur dans Paris.
Sans son congé je vas par tout m’ébatre :
Avec ce tronc j’en ferois un plus fin.
Il ne faut pas se lever trop matin
Pour luy prouver que trois et deux font quatre
Par mon serment, dit une autre aussi-tost,
Si je l’avois j’en ferois une estreine ;
Car quant à moy, du plaisir ne me chaut,
A moins qu’il soit meslé d’un peu de peine.
Vostre Epoux va tout ainsi qu’on le meine ;
Le mien n’est tel, j’en rends graces à Dieu.
Bien sçauroit prendre et le temps et le lieu,
Qui tromperoit à son ayse un tel homme.
Pour tout cela ne croyez que je chomme,
Le passetemps en est d’autant plus doux ;
Plus grand en est l’amour des deux parties.
Je ne voudrois contre aucune de vous,

Qui vous vantez d’estre si bien loties,
Avoir troqué de Galant ny d’Epoux.
Sur ce debat la troisiéme Commere
Les mit d’accord ; car elle fut d’avis
Qu’Amour se plaist avec les bons maris,
Et veut aussi quelque peine legere.
Ce point vuidé, le propos s’échauffant,
Et d’en conter toutes trois triomphant,
Celle-cy dit: Pourquoy tant de paroles ?
Voulez-vous voir qui l’emporte de nous ?
Laissons à part les disputes frivoles :
Sur nouveaux faits attrapons nos Epoux ;
Le moins bon tour payera quelque amande.
Nous le voulons, c’est ce que l’on demande
Dirent les deux. Il faut faire serment,
Que toutes trois, sans nul déguisement,
Rapporterons, l’affaire estant passée,
Le cas au vray ; puis pour le jugement
On en croira la Commere Macée.
Ainsi fut dit, ainsi l’on l’accorda.
Voici comment chacune y proceda :
Celle des trois qui plus estoit contrainte
Aimoit alors un beau jeune garçon,
Frais, delicat, et sans poil au menton,
Ce qui leur fit mettre en jeu cette feinte :
Les pauvres gens n’avoient de leurs Amours
Encor joüy, sinon par échapées ;
Toûjours faloit forger de nouveaux tours,
Toûjours chercher des maisons empruntées.
Pour plus à l’aise ensemble se joüer,
La bonne Dame habille en chambriere
Le jouvenceau, qui vient pour se loüer,
D’un air modeste, et baissant la paupiere.
Du coin de l’œil l’Epoux le regardoit,
Et dans son cœur déja se proposoit
De rehausser le linge de la fille.
Bien luy sembloit, en la considerant,
N’en avoir veu jamais de si gentille.

On la retient ; avec peine pourtant :
Belle servante, et mary vert Galant,
C’estoit matiere à feindre du scrupule.
Les premiers jours le mary dissimule,
Détourne l’œil, et ne fait pas semblant
De regarder sa Servante nouvelle :
Mais tost aprés il tourna tant la Belle,
Tant luy donna, tant encor luy promit,
Qu’elle feignit à la fin de se rendre ;
Et de jeu fait, à dessein de le prendre,
Un certain soir la Galande luy dit :
Madame est mal, et seule elle veut estre
Pour cette nuit. Incontinent le Maistre
Et la Servante ayant fait leur marché,
S’en vont au lit, et le Drosle couché,
Elle en cornette et dégrafant sa jupe,
Madame vient : qui fut bien empêché,
Ce fut l’Epoux, cette fois pris pour dupe.
Oh, oh, luy dit la Commere en riant,
Vostre ordinaire est donc trop peu friand
A vostre goust ; et par saint Jean, beau Sire,
Un peu plûtost vous me le deviez dire :
J’aurois chez moy toûjours eu des tendrons.
De celuy-cy pour certaines raisons[42]
Vous faut passer ; cherchez autre avanture.
Et vous, la Belle au dessein si gaillard,
Mercy de moy, Chambriere d’un liard,
Je vous rendray plus noire qu’une meure.
Il vous faut donc du mesme pain qu’à moy !
J’en suis d’avis ; non pourtant qu’il m’en chaille,
Ny qu’on ne puisse en trouver qui le vaille :
Graces à Dieu, je crois avoir dequoy
Donner encore à quelqu’un dans la veuë ;
Je ne suis pas à jetter dans la ruë.
Laissons ce poinct ; je sçais un bon moyen :

Vous n’aurez plus d’autre lit que le mien.
Voyez un peu ; diroit-ou qu’elle y touche ?
Viste, marchons, que du lit où où je couche
Sans marchander on prenne le chemin :
Vous chercherez vos besognes demain.
Si ce n’estoit le scandale et la honte,
Je vous mettrois dehors en cet estat.
Mais je suis bonne, et ne veux point d’éclat :
Puis je rendray de vous un trés-bon compte
A l’avenir, et vous jure ma foy
Que nuit et jour vous serez prés de moy.
Qu’ay-je besoin de me mettre en alarmes,
Puis que je puis empecher tous vos tours ?
La Chambriere écoutant ce discours
Fait la honteuse, et jette une ou deux larmes ;
Prend son pacquet, et sort sans consulter ;
Ne se le fait par deux lois repeter ;
S’en va joüer un autre personnage ;
Fait au logis deux mestiers tour a tour ;
Galant de nuit, Chambriere de jour,
En deux façons elle a soin du mesnage.
Le pauvre Epoux se trouve tout heureux
Qu’à si bon compte il en ait esté quite.
Luy couché seul, nostre couple Amoureux
D’un temps si doux à son aise profite.
Rien ne s’en perd, et des moindres momens
Bons ménagers furent nos deux Amans
Sçachant trés-bien que l’on n’y revient gueres.
Voilà le tour de l’une des Commeres.
  L’autre, de qui le mary croyoit tout,
Avecque luy sous un poirier assise,
De son dessein vint aysément à bout.
En peu de mots j’en vas conter la guise.
Leur grand Valet prés d’eux estoit debout,
Garçon bien-fait, beau parleur, et de mise,
Et qui faisoit les Servantes troter.
La Dame dit : Je voudrois bien gouster
De ce fruit là ; Guillot, monte, et secouë

Nostre poirier. Guillot monte à l’instant.
Grimpé qu’il est, le Drosle fait semblant.
Qu’il luy paroist que le mary se jouë
Avec la femme ; aussi-tost le Valet,
Frotant ses yeux comme estonné du fait :
Vrayment, Monsieur, commence-t-il à dire,
Si vous vouliez Madame caresser,
Un peu plus loin vous pouviez aller rire,
Et moy present du moins vous en passer.
Cecy me cause une surprise extrême.
Devant les gens prendre ainsi vos ébats !
Si d’un Valet vous ne faites nul cas,
Vous vous devez du respect à vous-mesme.
Quel taon vous point ? attendez à tantost :
Ces privautez en seront plus friandes ;
Tout aussi bien, pour le temps qu’il vous faut,
Les nuits d’esté sont encore assez grandes.
Pourquoy ce lieu ? vous avez pour cela
Tant de bons lits, tant de chambres si belles !
La Dame dit : Que conte celuy-là ?
Je crois qu’il resve : où prend-il ces nouvelles ?
Qu’entend ce fol avecque ses ébats ?
Descends, descends, mon ami, tu verras.
Guillot descend. Hé bien ! luy dit son maistre
Nous joüons-nous ?
Guillot.
Non pas pour le present.
Le Mary.
Pour le present ?

Guillot.

       Oüy, Monsieur, je veux estre
Ecorché vif, si tout incontinent
Vous ne baisiez Madame sur l’herbette.
La Femme.
Mieux te vaudroit laisser cette sornette ;
Je te le dis ; car elle sent les coups..

Le mary.
Non, non, M’amie, il faut qu’avec les fous
Tout de ce pas par mon ordre on le mette.
Guillot.
Est-ce estre fou que de voir ce qu’on voit ?
La Femme.
Et qu’as-tu veu ?
Guillot.
                 J’ay veu, je le repete,
Vous et Monsieur qui dans ce même endroit
Joüiez tous deux au doux jeu d’Amoürette,
Si ce poirier n’est peut-estre charmé.
La Femme.
Voire, charmé ! tu nous fais un beau Conte !
Le Mary.
Je le veux voir ; vrayment faut que j’y monte :
Vous en sçaurez bien-tost la verité.
Le Maistre à peine est sur l’arbre monté,
Que le Valet embrasse la Maistresse.
L’Epoux, qui voit comme l’on se Caresse
Crie, et descend en grand’haste aussi-tost.
II se rompit le col, ou peu s’en faut,
Pour empêcher la suite de l’affaire :
Et toutesfois il ne pût si bien faire
Que son honneur ne receust quelque eschec.
Comment, dit-il, quoy ! mesme à mon aspect !
Devant mon nez ! à mes yeux ! Sainte Dame,
Que vous faut-il ? qu’avez-vous ? dit la femme.
Le Mary.
Oses-tu bien le demander encor ?
La Femme.
Et pourquoy non ?
Le Mary.
                  Pourquoy ? N’ay-je pas tort

De t’accuser de cette effronterie ?
La Femme.
Ah ! c’en est trop, parlez mieux, je vous prie.
Le Mary.
Quoy ! ce coquin ne te caressoit pas ?
La Femme.
Moy ? vous resvez.
Le Mary.
                  D’où viendroit donc ce cas ?
Ay-je perdu la raison ou la veuë
La Femme.
Me croyez-vous de sens si dépourveuë,
Que devant vous je commisse un tel tour ?
Ne trouverois-je assez d’heures au jour
Pour m’égayer si j’en avois envie ?
Le Mary.
Je ne sçay plus ce qu’il faut que j’y die.
Nostre poirier m’abuse asseurement.
Voyons encor. Dans le mesme moment
L’Epoux remonte, et Guillot recommence.
Pour cette fois le mary void la danse
Sans se fascher, et descend doucement.
Ne cherchez plus, leur dit-il, d’autres causes ;
C’est ce poirier, il est ensorcelé.
Puis qu’il fait voir de si vilaines choses,
Reprit la femme, il faut qu’il soit brûlé.
Cours au logis ; dy qu’on le vienne abattre.
Je ne veux plus que cet arbre maudit
Trompe les gens. Le valet obeït.
Sur le pauvre arbre ils se mettent à quatre,
Se demandant l’un l’autre sourdement,
Quel si grand crime a ce poirier pû faire ?
La Dame dit : Abattez seulement ;
Quant au surplus, ce n’est pas vostre affaire.
Par ce moyen la seconde Commere

Vint au-dessus de ce qu’elle entreprit.
Passons au tour que la troisiéme fit.
  Les rendez-vous chez quelque bonne amie
Ne luy manquoient non plus que l’eau du puits.
Là tous les jours estoient nouveaux déduits.
Nostre Donzelle y tenoit sa partie.
Un sien Amant estant lors de quartier,
Ne croyant pas qu’un plaisir fust entier
S’il n’estoit libre, à la Dame propose
De se trouver seuls ensemble une nuit.
Deux, luy dit-elle, et pour si peu de chose
Vous ne serez nullement éconduit.
Jà de par moy ne manquera l’affaire.
De mon mary je sçauray me défaire
Pendant ce temps. Aussi-tost fait que dit.
Bon besoin eut d’estre femme d’esprit ;
Car pour Epoux elle avoit pris un homme
Qui ne faisoit en voyages grands frais ;
Il n’alloit pas querir pardons à Rome,
Quand il pouvoit en rencontrer plus prés,
Tout au rebours de la bonne Donzelle,
Qui pour monstrer sa ferveur et son zele.
Toûjours alloit au plus loin s’en pourvoir.
Pelerinage avoit fait son devoir
Plus d’une fois ; mais c’estoit le vieux style :
Il luy faloit, pour se faire valoir,
Chose qui fust plus rare et moins facile.
Elle s’attache à l’orteil dés ce soir
Un brin de fil, qui rendoit à la porte
De la maison, et puis se va coucher
Droit au costé d’Henriet Berlinguier.
(On appelloit son mary de la sorte.)
Elle fit tant qu’Henriet se tournant
Sentit le fil. Aussi-tost il soupçonne
Quelque dessein, et, sans faire semblant
D’estre éveillé, sur ce fait il raisonne,
Se leve enfin, et sort tout doucement,
De bonne foy son Epouse dormant,

Ce luy sembloit ; suit le fil dans la ruë ;
Conclud de là que l’on le trahissoit ;
Que quelque Amant que la Donzelle avoit,
Avec ce fil par le pied la tiroit,
L’avertissant ainsi de sa venuë :
Que la Galande aussi-tost descendoit,
Tandis que luy pauvre mary dormoit.
Car autrement pourquoy ce badinage ?
Il faloit bien que Messer cocuage
Le visitast ; honneur dont à son sens
Il se seroit passé le mieux du monde.
Dans ce penser il s’arme jusqu’aux dents ;
Hors la maison fait le guet et la ronde,
Pour attraper quiconque tirera
Le brin de fil. Or le Lecteur sçaura
Que ce logis avoit sur le derriere
Dequoy pouvoir introduire l’amy :
Il le fut donc par une Chambriere.
Tout domestique en trompant un mary
Pense gagner indulgence pleniere.
Tandis qu’ainsi Berlinguier fait le guet,
La bonne Dame et le jeune Muguet
En sont aux mains, et Dieu sçait la maniere.
En grand soulas cette nuit se passa.
Dans leurs plaisirs rien ne les traversa.
Tout fut des mieux graces à la Servante,
Qui fit si bien devoir de surveillante,
Que le Galant tout à temps délogea.
L’Epoux revint quand le jour approcha ;
Reprit sa place, et dit que la migraine
L’avoit contraint d’aller coucher en haut.
Deux jours aprés la Commere ne faut
De mettre un fil ; Berlinguier aussi-tost,
L’ayant senty, rentre en la mesme peine,
Court à son poste, et nostre Amant au sien.
Renfort de joye : on s’en trouva si bien,
Qu’encor un coup on pratiqua la ruse ;
Berlinguier, prenant la mesme excuse,

Sortit encore, et fit place à l’Amant.
Autre renfort de tout contentement.
On s’en tint là. Leur ardeur refroidie,
Il en falut venir au dénoüement ;
Trois Acres eut sans plus la Comedie.
Sur le minuit l’Amant s’estant sauvé,
Le brin de fil aussi-tost fut tiré
Par un des siens sur qui l’Epoux se ruë,
Et le contraint en occupant la ruë
D’entrer chez luy, le tenant au collet,
Et ne sçachant que ce fust un Valet.
Bien à propos luy fut donné le change.
Dans le logis est un vacarme estrange.
La femme accourt au bruit que fait l’Epoux.
Le Compagnon se jette à leurs genoux ;
Dit qu’il venoit trouver la Chambriere ;
Qu’avec ce fil il la tiroit à soy
Pour faire ouvrir ; et que depuis n’aguere
Tous deux s’estoient entredonné la foy.
C’est donc cela, poursuivit la Commere
En s’adressant à la fille, en colere,
Que l’autre jour je vous vis à l’orteil
Un brin de fil : je m’en mis un pareil,
Pour attraper avec ce stratagême
Vostre Galant. Or bien, c’est vostre Epoux :
A la bonne heure : il faut cette nuit-mesme
Sortir d’icy. Berlinguier fut plus doux ;
Dit qu’il faloit au lendemain attendre.
On les dota l’un et l’autre amplement,
L’Epoux, la fille ; et le Valet, l’Amant :
Puis au Moûtier le couple s’alla rendre ;
Se connoissant tous deux de plus d’un jour.
Ce fut la fin qu’eut le troisiéme tour.
  Lequel vaut mieux ? Pour moy, je m’en rapporte.
Macée ayant pouvoir de décider,
Ne sceut à qui la victoire accorder,
Tant cette affaire à resoudre estoit forte.
Toutes avoient eu raison de gager.

Le procez pend, et pendra de la sorte
Encor long-temps, comme l’on peut juger.



VIII. — LE CALENDRIER DES VIEILLARDS.
Nouvelle tirée de Bocace [43].


Plus d’une lois je me suis étonné,
Que ce qui fait la paix du mariage
En est le poinct le moins consideré
Lors que l’on met une fille en ménage.
Les pere et mere ont pour objet le bien ;
Tout le surplus, ils le comptent pour rien :
Jeunes tendrons à Vieillards apparient ;
Et cependant je voy qu’ils se soucient
D’avoir chevaux à leur char attelez
De mesme taille, et mesmes chiens couplez ;
Ainsi des bœufs, qui de force pareille
Sont toûjours pris ; car ce seroit merveille
Si sans cela la charrue alloit bien.
Comment pourroit celle du mariage
Ne mal aller, estant un attelage
Qui bien souvent ne se rapporte en rien ?
J’en vas conter un exemple notable.
On sçait qui fut Richard de Quinzica,
Qui mainte Feste sa femme allegua,
Mainte vigile, et maint jour feriable,
Et du devoir crut s’échaper par là.
Trés-lourdement il erroit en cela.
Cestuy Richard estoit Juge dans Pise,
Homme sçavant en l’étude des loix,
Riche d’ailleurs, mais dont la barbe grise

Monstroit assez qu’il devoit faire choix
De quelque femme à peu prés de même âge ;
Ce qu’il ne fit, prenant en mariage
La mieux seante, et la plus jeune d’ans
De la Cité, fille bien alliée,
Belle sur tout ; c’estoit Bartholomée
De Galandi, qui parmy ses parens
Pouvoit compter les plus gros de la ville.
En ce ne fit Richard tour d’homme habile :
Et l’on disoit communément de luy
Que ses enfans ne manqueroient de peres.
Tel fait mestier de conseiller autruy,
Qui ne voit goute en ses propres affaires.
Quinzica donc n’ayant dequoy servir
Un tel oiseau qu’estoit Bartholomée,
Pour s’excuser, et pour la contenir,
Ne rencontroit point de jour en l’année,
Selon son compte et son Calendrier,
Où l’on se pust sans scrupule appliquer
Au fait d’Hymen ; chose aux vieillards commode,
Mais dont le sexe abhorre la methode.
Quand je dis point, je veux dire trés-peu :
Encor ce peu luy donnoit de la peine.
Toute en ferie il mettoit la semaine,
Et bien souvent faisoit venir en jeu
Saint qui ne fut jamais dans la legende.
Le Vendredy, disoit-il, nous demande
D’autres pensers, ainsi que chacun sçait :
Pareillement il faut que l’on retranche
Le Samedy, non sans juste sujet,
D’autant que c’est la veille du Dimanche.
Pour ce dernier, c’est un jour de repos.
Quant au Lundy, je ne trouve à propos
De commencer par ce poinct la semaine ;
Ce n’est le fait d’une ame bien Chrestienne.
Les autres jours autrement s’excusoit :
Et quand venoit aux festes solemnelles,
C’estoit alors que Richard triomphoit,

Et qu’il donnoit les leçons les plus belles.
Long-temps devant toûjours il s’abstenoit,
Long-temps aprés il en usoit de même ;
Aux Quatre-temps autant il en faisoit,
Sans oublier l’Avent ny le Carême.
Cette saison pour le Vieillard estoit
Un temps de Dieu ; jamais ne s’en lassoit.
De Patrons mesme il avoit une liste.
Point de quartier pour un Evangeliste,
Pour un Apostre, ou bien pour un Docteur :
Vierge n’estoit, Martyr et Confesseur
Qu’il ne chommast ; tous les sçavoit par cœur.
Que s’il estoit au bout de son scrupule,
Il alleguoit les jours malencontreux,
Puis les broüillars, et puis la canicule,
De s’excuser n’estant jamais honteux.
La chose ainsi presque toûjours égale,
Quatre foi l’an, de grace speciale,
Nostre Docteur regaloit sa moitié,
Petitement ; enfin c’estoit pitié.
A celà prés, il traitoit bien sa femme.
Les affiquets, les habits à changer,
Joyaux, bijoux, ne manquoient à la Dame ;
Mais tout cela n’est que pour amuser
Un peu de temps des esprits de poupée :
Droit au solide alloit Bartholomée.
Son seul plaisir dans la belle saison,
C’estoit d’aller à certaine maison
Que son mary possedoit sur la coste :
Ils y couchoient tous les huit jours sans faute.
Là quelquefois sur la mer ils montoient,
Et le plaisir de la pesche goustoient,
Sans s’éloigner que bien peu de la rade.
Arrive donc qu’un jour de promenade,
Bartholomée et Messer le Docteur
Prennent chacun une barque à Pescheur,
Sortent sur mer ; ils avoient fait gageure,
A qui des deux auroit plus de bon-heur,

Et trouveroit la meilleure avanture
Dedans sa pesche, et n’avoient avec eux,
Dans chaque barque, en tout qu’un homme ou deux.
Certain Corsaire apperceut la chaloupe
De notre Epouse, et vint avec sa troupe
Fondre dessus, l’emmena bien et beau ;
Laissa Richard : soit que prés du rivage
Il n’osast pas hazarder davantage ;
Soit qu’il craignist qu’ayant dans son vaisseau
Nostre Vieillard, il ne pût de sa proye
Si bien joüir ; car il aimoit la joye
Plus que l’argent, et toûjours avoit fait
Avec honneur son mestier de Corsaire ;
Au jeu d’Amour estoit homme d’effet,
Ainsi que sont gens de pareille affaire.
Gens de mer sont toûjours prests à bien faire,
Ce qu’on appelle autrement bons garçons :
On n’en voit point qui les festes allegue.
Or tel estoit celuy dont nous parlons,
Ayant pour nom Pagamin de Monegue.
La Belle fit son devoir de pleurer
Un demy jour, tant qu’il se put étendre :
Et Pagamin de la reconforter,
Et nostre Epouse à la fin de se rendre.
Il la gagna ; bien sçavoit son mestier.
Amour s’en mit, Amour ce bon apôtre,
Dix mille fois plus Corsaire que l’autre,
Vivant de rapt, faisant peu de quartier.
La Belle avoit sa rançon toute preste :
Trés-bien luy prit d’avoir dequoy payer ;
Car là n’estoit ny vigile ny Feste.
Elle oublia ce beau Calendrier
Rouge par tout[44], et sans nul jour ouvrable :
De la ceinture on le luy fit tomber ;
Plus n’en fut fait mention qu’à la table.

Nostre Legiste eust mis son doigt au feu
Que son Epouse estoit toûjours fidele,
Entiere et chaste, et que, moyennant Dieu,
Pour de l’argent on luy rendroit la Belle.
De Pagamin il prit un sauf-conduit,
L’alla trouver, luy mit la carte blanche.
Pagamin dit : Si je n’ay pas bon bruit,
C’est à grand tort ; je veux vous rendre franche,
Et sans rançon, vostre chere moitié.
Ne plaise à Dieu que si belle amitié
Soit par mon fait de desastre ainsi pleine.
Celle pour qui vous prenez tant de peine
Vous reviendra selon vostre desir.
Je me veux point vous vendre ce plaisir.
Faites-moy voir seulement qu’elle est vôtre ;
Car si j’allois vous en rendre quelque autre,
Comme il m’en tombe assez entre les mains,
Ce me seroit une espece de blâme.
Ces jours passez je pris certaine Dame
Dont les cheveux sont quelque peu chastains,
Grande de taille, en bon poinct, jeune et fraische.
Si cette Belle, aprés vous avoir veu,
Dit estre à vous, c’est autant de conclu :
Reprenez-la : rien ne vous en empêche.
Richard reprit : Vous parlez sagement,
Et me traitez trop genereusement ;
De son mestier il faut que chacun vive.
Mettez un prix à la pauvre captive,
Je le payray contant, sans hesiter.
Le compliment n’est icy necessaire :
Voilà ma bourse, il ne faut que compter.
Ne me traitez que comme on pourroit faire
En pareil cas l’homme le moins connu.
Seroit-il dit que vous m’eussiez vaincu
D’honnesteté ? Non sera sur mon ame.
Vous le verrez. Car, quant à cette Dame,
Ne doutez point qu’elle ne soit moy.
Je ne veux pas que vous m’ajoûtiez foy,

Mais aux baisers que de la pauvre femme
Je recevray, ne craignant qu’un seul poinct,
C’est qu’à me voir de joye elle ne meure.
On fait venir l’Epouse tout à l’heure,
Qui froidement et ne s’émouvant point,
Devant ses yeux voit son mary paroistre,
Sans témoigner seulement le connoistre,
Non plus qu’un homme arrivé du Perou.
Voyez, dit-il, la pauvrette est honteuse
Devant les gens ; et sa joye amoureuse
N’ose éclater : soyez seur qu’à mon cou,
Si j’estois seul, elle seroit sautée.
Pagamin dit : Qu’il ne tienne à cela ;
Dedans sa chambre allez, conduisez-la.
Ce qui fut fait, et la chambre fermée,
Richard commence : Et là, Bartholomée,
Comme tu fais ! je suis ton Quinzica,
toûjours le mesme à l’endroit de sa femme.
Regarde-moy. Trouves-tu, ma chere ame,
En mon visage un si grand changement !
C’est la douleur de ton enlevement
Qui me rend tel, et toy seule en es cause
T’ay-je jamais refusé nulle chose,
Soit pour ton jeu, soit pour tes vestemens ?
En estoit-il quelqu’une de plus brave ?
De ton vouloir ne me rendois-je esclave ?
Tu le seras estant avec ces gens.
Et ton honneur, que crois-tu qu’il devienne ?
Ce qu’il pourra, repondit brusquement
Bartholomée. Est-il temps maintenant
D’en avoir soin ? s’en est-on mis en peine
Quand malgré moy l’on m’a jointe avec vous ?
Vous vieux penard, moy fille jeune et drüe
Qui meritois d’estre un peu mieux pourveüe,
Et de gouster ce qu’Hymen a de doux.
Pour cet effet j’estois assez aimable,
Et me trouvois aussi digne, entre nous,
De ces plaisirs, que j’en estois capable.

Or est le cas allé d’autre façon.
J’ay pris mary qui pour toute chanson
N’a jamais eu que ses jours de ferie ;
Mais Pagamin, si-tost qu’il m’eut ravie,
Me sceut donner bien une autre leçon.
J’ay plus appris des choses de la vie
Depuis deux jours, qu’en quatre ans avec vous.
Laissez-moy donc, Monsieur mon cher Epoux.
Sur mon retour n’insistez davantage.
Calendriers ne sont point en usage
Chez Pagamin : je vous en avertis.
Vous et les miens avez merité pis.
Vous, pour avoir mal mesuré vos forces
En m’épousant ; eux, pour s’estre mépris
En preferant les legeres amorces
De quelque bien à cet autre point-là.
Mais Pagamin pour tous y pourvoira.
Il ne sçait Loy, ny Digeste, ny Code ;
Et cependant trés-bonne est sa methode.
De ce matin luy-mesme il vous dira
Du quart en sus comme la chose en va.
Un tel aveu vous surprend et vous touche :
Mais faire icy de la petite bouche
Ne sert de rien ; l’on n’en croira pas moins,
Et puis qu’enfin nous voicy sans témoins,
Adieu vous dis, vous, et vos jours de Feste.
Je suis de chair, les habits rien n’y font :
Vous sçavez bien, Monsieur, qu’entre la teste
Et le talon d’autres affaires sont.
A tant se teut. Richard tombé des nuës,
Fut tout heureux de pouvoir s’en aller.
Bartholomée ayant ses hontes beuës,
Ne se fit pas tenir pour demeurer.
Le pauvre Epoux en eut tant de tristesse,
Outre les maux qui suivent la vieillesse,
Qu’il en mourut à quelques jours de là ;
Et Pagamin prit à femme sa Veuve.
Ce fut bien fait : nul des deux ne tomba

Dans l’accident du pauvre Quinzica,
S’estant choisis l’un et l’autre à l’épreuve.
Belle leçon pour gens à cheveux gris ;
Sinon qu’ils soient d’humeur accommodante :
Car, en ce cas, Messieurs les favoris
Font leur ouvrage, et la Dame est contente.



IX — A FEMME AVARE GALANT ESCROC.
Nouvelle tirée de Bocace [45].


Qu’un homme soit plumé par des Coquetes,
Ce n’est pour faire au miracle crier.
Gratis est mort ; plus d’Amour sans payer :
En beaux Louys se content les fleuretes.
Ce que je dis des Coquetes s’entend.
Pour nostre honneur, si me faut-il pourtant
Monstrer qu’on peut, nonobstant leur adresse,
En attraper au moins une entre cent,
Et luy joüer quelque tour de soûplesse.
Je choisiray pour exemple Gulphar.
Le Drosle fit un trait de franc Soudar ;
Car aux faveurs d’une Belle il eut part
Sans débourser, escroquant la Chrestienne.
Notez cecy, et qu’il vous en souvienne,
Galants d’épée ; encor bien que ce tour
Pour vous styler soit fort peu necessaire ;
Je trouverois maintenant à la Cour
Plus d’un Gulphar si j’en avois affaire.
Celuy-cy donc chez sire Gasparin
Tant frequenta, qu’il devint à la fin
De son Epouse amoureux sans meure.

Elle estoit jeune, et belle creature,
Plaisoit beaucoup, fors un poinct qui gastoit
Toute l’affaire, et qui seul rebutoit
Les plus ardens ; c’est qu’elle estoit avare.
Ce n’est pas chose en ce siecle fort rare.
Je l’ay jà dit, rien n’y font les soûpirs.
Celuy-cy parle une langue Barbare
Qui l’or en main n’explique ses desirs.
Le jeu, la jupe et l’Amour des plaisirs
Sont les ressorts que Cupidon employe :
De leur boutique il sort chez les François
Plus de Cocus que du cheval de Troye
Il ne sortit de Heros autresfois.
Pour revenir à l’humeur de la Belle,
Le compagnon ne pût rien tirer d’elle
Qu’il ne parlast. Chacun sçait ce que c’est
Que de parler : le Lecteur s’il luy plaist,
Me permettra de dire ainsi la chose.
Gulphar donc parle, et si bien qu’il propose
Deux cents écus. La Belle l’écouta ;
Et Gasparin à Gulphar les presta,
(Ce fut le bon,) puis aux champs s’en alla,
Ne soupçonnant aucunement sa femme.
Gulphar les donne en presence de gens.
Voilà, dit-il, deux cens écus contans,
Qu’à vostre Epoux vous donnerez, Madame.
La Belle crut qu’il avoit dit cela
Par politique, et pour joüer son rôle.
Le lendemain elle le regala
Tout de son mieux, en femme de parole.
Le Drosle en prit, ce jour et les suivans,
Pour son argent, et mesme avec usure :
A bon payeur on fait bonne mesure.
Quand Gasparin fut de retour des champs,
Gulphar luy dit, son Epouse presente ;
J’ay vostre argent à Madame rendu,
N’en ayant eu pour une affaire urgente
Aucun besoin, comme je l’avois crû :

Déchargez-en vostre livre, de grace.
A ce propos, aussi froide que glace,
Nostre Galande avoüa le receu.
Qu’eust-elle fait ? on eust prouvé la chose.
Son regret fut d’avoir enflé la doze
De ses faveurs ; c’est ce qui la fâchoit :
Voyez un peu la perte que c’estoit !
En la quittant, Gulphar alla tout droit
Conter ce cas, le corner par la Ville,
Le publier, le prescher sur les toits.
De l’en blâmer, il seroit inutile :
Ainsi vit-on chez nous autres François.



X. — ON NE S’AVISE JAMAIS DE TOUT.
Conte tiré des cent Nouvelles Nouvelles [46].


Certain jaloux, ne dormant que d’un œil,
Interdisoit tout commerce à sa femme.
Dans le dessein de prévenir la Dame,
Il avoit fait un fort ample recueil
De tous les tours que le sexe sçait faire.
Pauvre ignorant ! comme si cette affaire
N’estoit une hydre, à parler franchement !
Il captivoit sa femme cependant ;
De ses cheveux vouloit sçavoir le nombre ;
La faisoit suivre, à toute heure, en tous lieux,
Par une vieille au corps tout remply d’yeux,
Qui la quittoit aussi peu que son ombre.
Ce fou tenoit son recueil fort entier :
Il le portoit en guise de Psautier,
Croyant par là cocuage hors de game [47].

Un jour de feste, arrive que la Dame,
En revenant de l’Église, passa
Prés d’un logis d’où quelqu’un luy jetta
Fort à propos plein un pannier d’ordure.
On s’excusa. La pauvre creature,
Toute vilaine, entra dans le logis.
Il luy falut dépoüiller ses habits.
Elle envoya querir une autre jupe,
Dés en entrant, par cette doüagna,
Qui hors d’haleine à Monsieur raconta
Tout l’accident. Foin ! dit-il, celuy-là
N’est dans mon Livre, et je suis pris pour dupe :
Que le recueil au diable soit donné.
Il disoit bien ; car on n’avoit jetté
Cette immondice, et la Dame gasté,
Qu’afin qu’elle eust quelque valable excuse
Pour éloigner son dragon quelque-temps.
Un sien Galant, amy de là dedans,
Tout aussi-tost profita de la ruse.
Nous avons beau sur ce sexe avoir l’œil :
Ce n’est coup seur encontre tous esclandres.
Maris jaloux, brûlez vostre Recueil,
Sur ma parole, et faites-en des cendres.



XI. — LE VILLAGEOIS QUI CHERCHE
SON VEAU.


Conte tiré des cent Nouvelles Nouvelles [48].


Un Villageois ayant perdu son Veau,
L’alla chercher dans la forest prochaine.
Il se plaça sur l’arbre le plus beau,
Pour mieux entendre et pour voir dans la plaine

Vient une Dame avec un jouvenceau.
Le lieu leur plaist, l’eau leur vient à la bouche,
Et le Galant, qui sur l’herbe la couche,
Crie, en voyant je ne sçay quels appas :
O Dieux, que vois-je, et que ne vois-je pas !
Sans dire quoy, car c’estoient lettres closes.
Lors le Manant, les arrestant tout coy :
Homme de bien, qui voyez tant de choses,
Voyez-vous point mon Veau ? dites-le moy.



XII. — L’ANNEAU D’HANS CARVEL.
Conte tiré de R. [49].


Hans Carvel prit sur ses vieux ans
Femme jeune en toute maniere ;
Il prit aussi soucis cuisans,
Car l’un sans l’autre ne va guere,
Babeau (c’est la jeune Femelle,
Fille du Bailly Concordat)
Fut du bon poil, ardente, et belle,
Et propre à l’amoureux combat.
Carvel, craignant de sa nature
Le cocuage et les railleurs,
Alleguoit à la creature
Et la legende et l’Ecriture,
Et tous les Livres les meilleurs ;
Blâmoit les visites secretes ;
Frondoit l’attirail des Coquetes,
Et contre un monde de recettes,
Et de moyens de plaire aux yeux,
Invectivoit tout de son mieux.

A tous ces discours la Galande
Ne s’arrestoit aucunement,
Et de Sermons n’estoit friande
A moins qu’ils fussent d’un Amant.
Cela faisoit que le bon sire
Ne sçavoit tantost plus qu’y dire ;
Eust voulu souvent estre mort.
Il eut pourtant dans son martyre
Quelques momens de reconfort :
L’histoire en est trés-veritable.
Une nuit qu’ayant tenu table,
Et bû force bon vin nouveau,
Carvel ronfloit prés de Babeau,
Il luy fut avis que le diable
Luy mettoit au doigt un anneau,
Qu’il luy disoit : Je sçais la peine
Qui te tourmente et qui te gesne,
Carvel, j’ay pitié de ton cas ;
Tien cette bague et ne la lâches,
Car tandis qu’au doigt tu l’auras,
Ce que tu crains point ne seras,
Point ne seras sans que le sçaches.
Trop ne puis vous remercier,
Dit Carvel, la faveur est grande.
Monsieur Satan, Dieu vous le rende,
Grandmercy Monsieur l’Aumônier.
Là dessus achevant son somme,
Et les yeux encore aggravez,
Il se trouva que le bon homme
Avoit le doigt où vous sçavez.



XIII. — LE GASCON PUNY.
Nouvelle.


Un Gascon, pour s’estre vanté,
De posseder certaine Belle,
Fut puny de sa vanité
D’une façon assez nouvelle.
Il se vantoit à faux, et ne possedoit rien.
Mais quoy ! tout médisant est Prophete en ce monde :
On croit le mal d abord ; mais à l’égard du bien,
Il faut qu’un public en réponde [50].
La Dame cependant du Gascon se moquoit :
Même au logis pour luy rarement elle estoit,
   Et bien souvent qu’il la traitoit
   D’incomparable et de divine,
   La Belle aussi-tost s’enfuyoit,
   S’allant sauver chez sa voisine.
Elle avoit nom Philis, son voisin Eurilas,
La voisine Cloris, le Gascon Dorilas,
Un sien amy Damon : c’est tout, si j’ay memoire.
Ce Damon, de Cloris, à ce que dit l’histoire,
Estoit Amant aymé, Galant, comme on voudra,
Quelque chose de plus encor que tout cela.
Pour Philis, son humeur libre, gaye et sincere
   Monstroit qu’elle estoit sans affaire,
   Sans secret et sans passion.
On ignoroit le prix de sa possession :
Seulement à l’user chacun la croyoit bonne.
Elle approchoit vingt ans ; et venoit d’enterrer
Un mary (de ceux-là que l’on perd sans pleurer,
Vieux barbon qui laissoit d’écus plein une tonne).
   En mille endroits de sa personne

La Belle avoit dequoy mettre un Gascon aux Cieux,
Des attraits par-dessus les yeux,
Je ne sçay quel air de pucelle,
Mais le cœur tant soit peu rebelle ;
Rebelle toutesfois de la bonne façon.
Voilà Philis. Quant au Gascon,
Il estoit Gascon, c’est tout dire.
Je laisse à penser si le sire
Importuna la Veuve, et s’il fit des sermens.
Ceux des Gascons et des Normans
Passent peu pour mots d’Evangile.
C’estoit pourtant chose facile
De croire Dorilas de Philis amoureux ;
Mais il vouloit aussi que l’on le crust heureux.
Philis, dissimulant, dit un jour & cet homme :
Je veux un service de vous :
Ce n’est pas d’aller jusqu’à Rome ;
C’est que vous nous aydiez à tromper un jaloux.
La chose est sans peril, et mesme fort aisée.
Nous voulons-que cette nuit-cy
Vous couchiez avec le mary
De Cloris, qui m’en a priée.
Avec Damon s’estant broüillée,
Il leur faut une nuit entiere, et par delà,
Pour démêler entre-eux tout ce differend-là.
Nostre but est qu’Eurilas pense,
Vous sentant prés de luy, que ce soit sa moiti&.
Il ne luy touche point, vit dedans l’abstinence,
Et soit par jalousie, ou bien par impuissance,
A retranché d’Hymen certains droits d’amitié ;
Ronfle toûjours, fait la nuit d’une traite :
C’est assez qu’en son lit il trouve une cornette.
Nous vous ajusterons : enfin, ne craignez rien ;
Je vous recompenseray bien.
Pour se rendre Philis un peu plus favorable,
Le Gascon eust couché, dit-il, avec le diable.
La nuit vient, on le coëfe, on le met au grand lit,
On esteint les flambeaux, Eurilas prend sa place ;

Du Gascon la peur se saisit ;
Il devient aussi froid que glace,
N’oseroit tousser ny cracher,
Beaucoup moins encor s’approcher ;
Se fait petit, se serre, au bord se va nicher,
Et ne tient que moitié de la rive occupée :
Je crois qu’on l’auroit mis dans un fourreau d’épée.
Son coucheur cette nuit se retourna cent fois,
Et jusques sur le nez luy porta certains doigts
Que la peur luy fit trouver rudes.
Le pis de ses inquietudes,
C’est qu’il craignoit qu’enfin un caprice amoureux
Ne prist à ce mary : tels cas sont dangereux,
Lors que l’un des conjoints se sent privé du somme.
Toûjours nouveaux sujets alarmoient le pauvre homme :
L’on étendoit un pied, l’on approchoit un bras ;
Il crût mesme sentir la barbe d’Eurilas.
Mais voicy quelque chose à mon sens de terrible.
Une sonnette estoit prés du chevet du lit :
Eurilas de sonner, et faire un bruit horrible.
Le Gascon se pâme à ce bruit
Cette fois-là se croit détruit,
Fait un vœu, renonce à sa Dame,
Et songe au salut de son ame.
Personne ne venant, Eurilas s’endormit.
Avant qu’il fust jour on ouvrit ;
Philis l’avoit promis ; quand voicy de plus belle
Un flambeau, comble de tous maux.
Le Gascon, aprés ces travaux,
Se fust bien levé sans chandelle.
Sa perte étoit alors un poinct tout asseuré.
On approche du lit. Le pauvre homme éclairé
Prie Eurilas qu’il luy pardonne.
Je le veux, dit une personne
D’un ton de voix remply d’appas.
C’estoit Philis, qui d’Eurilas
Avoit tenu la place, et qui sans trop attendre
Tout en chemise s’alla rendre

Dans les bras de Cloris qu’accompagnoit Damon.
C’estoit, dis-je, Philis, qui conta du Gascon
La peine et la frayeur extrême,
Et qui pour l’obliger à se ruer soy-mesme,
En luy monstrant ce qu’il avoit perdu,
Laissoit son sein à demy nu.



XIV. — LA FIANCÉE DU ROY
DE GARBE.
Nouvelle.


Il n’est rien qu’on ne conte en diverses façons :
On abuse du vray comme on fait de la feinte :
Je le souffre aux recits qui passent pour chansons ;
Chacun y met du sien sans scrupule et sans crainte.
Mais aux évenemens de qui la verité
Importe à la posterité,
Tels abus meritent censure.
Le fait d’Alaciel est d’une autre nature.
Je me suis écarté de mon original.
On en pourra gloser ; on pourra me mécroire :
Tout cela n’est pas un grand mal :
Alaciel et sa mémoire
Ne sçauroient guere perdre à tout ce changement.
J’ay suivy mon Auteur en deux poincts seulement,
Poincts qui font veritablement
Le plus important de l’histoire :
L’un est que par huit mains Alaciel passa
Avant que d’entrer dans la bonne :
L’autre que son Fiancé ne s’en embarrassa,
Ayant peut-estre en sa personne
Dequoy negliger ce poinct là.
Quoy qu’il en soit, la Belle en ses traverses,
Accidens, fortunes diverses,

Eut beaucoup à souffrir, beaucoup à travailler ;
Changea huit fois de Chevalier.
Il ne faut pas pour cela qu’on l’accuse :
Ce n’estoit, aprés tout, que bonne intention,
Gratitude, ou compassion,
Crainte de pis, honneste excuse.
Elle n’en plut pas moins aux yeux de son Fiancé.
Veuve de huit Galants, il la prit pour pucelle,
Et dans son erreur par la Belle
Apparemment il fut laissé.
Qu’on y puisse estre pris[51], la chose est toute claire,
Mais aprés huit, c’est une estrange affaire :
Je me rapporte de cela
A quiconque a passé par là.
 
Zaïr, Soudan d’Alexandrie,
Ayma sa fille Alaciel
Un peu plus que sa propre vie :
Aussi ce qu’on se peut figurer sous le Ciel
De bon, de beau, de charmant et d’aymable,
D’accommodant, j’y mets encor ce poinct,
La rendoit d’autant estimable ;
En cela je n’augmente point.
 
Au bruit qui couroit d’elle en toutes ces Provinces,
Mamolin, Roy de Garbe, en devint amoureux.
Il la fit demander, et fut assez heureux
Pour l’emporter sur d’autres Princes.
La Belle aymoit déja, mais on n’en sçavoit rien :
Filles de Sang royal ne se declarent guere ;
Tout se passe en leur cœur ; cela les fasche bien,
Car elles sont de chair ainsi que les Bergeres.
Hispal, jeune Seigneur de la Cour du Soudan,
Bien fait, plein de merite, honneur de l’Alcoran,
Plaisoit fort à la Dame, et d’un commun martyre

Tous deux brûloient sans oser se le dire ;
Ou s’ils se le disoient, ce n’estoit que des yeux.
Comme ils en estoient là, l’on accorda la Belle.
Il falut se resoudre à partir de ces lieux.
Zaïr fit embarquer son Amant avec elle.
S’en fier à quelque-autre eust peut-estre esté mieux [52].
 
Aprés huit jours de traite, un vaisseau de Corsaires,
    Ayant pris le dessus du vent,
  Les attaqua ; le combat fut sanglant ;
Chacun des deux partis y fit mal ses affaires.
  Les assaillans, faits aux combats de mer,
Estoient les plus experts en l’art de massacrer ;
Joignoient l’adresse au nombre : Hispal par sa vaillance
       Tenoit les choses en balance.
Vingt Corsaires pourtant monterent sur son bord.
   Grifonio le Gigantesque
   Conduisoit l’horreur et la mort
   Avecque cette Soldatesque.
Hispal en un moment se vit environné :
Maint Corsaire sentit son bras determiné :
De ses yeux il sortoit des éclairs et des flâmes.
Cependant qu’il estoit au combat acharné,
Grifonio courut à la chambre des femmes.
Il sçavoit que l’Infante estoit dans ce vaisseau,
Et l’ayant destinée à ses plaisirs infames,
Il l’emportoit comme un moineau ;
Mais la charge pour luy n’estant pas suffisante,
Il prit aussi la cassette aux bijoux,
Aux diamans, aux témoignages doux
   Que reçoit et garde une Amante :
   Car quelqu’un m’a dit, entre nous,
Qu’Hispal en ce voyage avoit fait à l’Infante
Un aveu dont d’abord elle parut contente,
Faute d’avoir le temps de s’en mettre en courroux.

Le mal-heureux Corsaire, emportant cette proye,
N’en eut pas long-temps de la joye.
Un des vaisseaux, quoyqu’il fust accroché,
S’estant quelque peu détaché,
Comme Grifonio passoit d’un bord à l’autre,
Un pied sur son Navire, un sur celuy d’Hispal,
Le Heros d’un revers coupe en deux l’animal :
Part du tronc tombe en l’eau, disant sa patenostre,
Et reniant Mahom, Jupin, et Tarvagant [53],
Avec maint autre Dieu non moins extravagant :
Part demeure sur pieds, en la mesme posture.
On auroit ry de l’avanture
Si la Belle avec luy n’eust tombé dedans l’eau.
Hispal se jette aprés : l’un et l’autre vaisseau,
Mal-mené du combat, et privé de Pilote,
Au gré d’Eole et de Neptune flote.
 
La mort fit lascher prise au Geant pourfendu.
L’Infante, par sa robbe en tombant soûtenuë,
Fut bien-tost d’Hispal secouruë.
Nâger vers les vaisseaux eust esté temps perdu ;
Ils estoient presque à demy mile :
Ce qu’il jugea de plus facile,
Fut de gagner certains rochers,
Qui d’ordinaire estoient la perte des Nochers,
Et furent le salut d’Hispal et de l’Infante.
Aucuns ont asseuré comme chose constante,
Que mesme du peril la cassette échapa ;
Qu’à des cordons estant pendue,
La Belle aprés soy la tira ;
Autrement elle estoit perduë.

Nostre Nâgeur avoit l’Infante sur son dos.
Le premier roc gagné, non pas sans quelque peine,
La crainte de la faim suivit celle des flots ;

Nul vaisseau ne parut sur la liquide plaine.
   Le jour s’acheve ; il se passe une nuit ;
Point de vaisseau prés d’eux par le hazard conduit ;
   Point dequoy manger sur ces roches :
   Voilà nostre couple reduit
A sentir de la faim les premieres approches ;
Tous deux privez d’espoir, d’autant plus malheureux,
   Qu’aymez aussi bien qu’Amoureux,
Ils perdoient doublement en leur mesaventure.
Aprés s’estre long-temps regardez sans parler :
Hispal, dit la Princesse, il se faut consoler ;
Les pleurs ne peuvent rien prés de la Parque dure.
Nous n’en mourrons pas moins ; mais il dépend de nous
   D’adoucir l’aigreur de ses coups ;
C’est tout ce qui nous reste en ce mal-heur extrême.
Se consoler ! dit-il, le peut-on quand on aime ?
Ah ! si… mais non, Madame, il n’est pas à propos
 Que vous aymiez ; vous seriez trop à plaindre.
Je brave à mon égard et la faim et les flots ;
Mais jettant l’œil sur vous, je trouve tout à craindre.
La Princesse à ces mots ne se pût plus contraindre.
 Pleurs de couler, soûpirs d’estre poussez,
  Regards d’estre au Ciel adressez,
 Et puis sanglots, et puis soûpirs encore :
En ce mesme langage Hispal luy repartit :
  Tant qu’enfin un baiser suivit ;
S’il fut pris ou donné, c’est ce que l’on ignore.
 
  Aprés force vœux impuissans,
 Le Heros dit : Puisqu’en cette avanture
  Mourir nous est chose si seure,
Qu’importe que nos corps des oyseaux ravissans
Ou des monstres marins deviennent la pâture ?
  Sepulture pour sepulture,
  La mer est égale à mon sens.
Qu’attendons-nous icy qu’une fin languissante ?
  Seroit il point plus à propos
  De nous abandonner aux flots ?


J’ay de la force encor, la coste est peu distante,
  Le vent y pousse ; essayons d’approcher ;
    Passons de rocher en rocher :
  J’en vois beaucoup où je puis prendre haleine.
  Alaciel s’y resolut sans peine.
Les revoila sur l’onde ainsi qu’auparavant,
    La cassette en lesse suivant,
    Et le nâgeur, poussé du vent,
    De roc en roc portant la Belle :
    Façon de naviger nouvelle.
Avec l’ayde du Ciel et de ces reposoirs,
Et du Dieu qui preside aux liquides manoirs,
Hispal n’en pouvant plus, de faim, de lassitude,
    De travail et d’inquiétude
    (Non pour luy, mais pour ses amours),
    Aprés avoir jeûné deux jours,
    Prit terre à la dixiéme traite,
    Luy, la Princesse, et la cassette.

Pourquoy, me dira-t-on, nous ramener toûjours
  Cette cassette ? est-ce une circonstance
    Qui soit de si grande importance ?
Oüy, selon mon avis ; on va voir si j’ay tort.
    Je ne prens point icy l’essor,
    Ny n’affecte de railleries.
    Si j’avois mis nos gens à bord
    Sans argent et sans pierreries,
    Seroient-ils pas demeurez court ?
    On ne vit ny d’air ny d’amour.
    Les Amans ont beau dire et faire,
Il en faut revenir toûjours au necessaire.
La cassette y pourveut avec maint diamant.
Hispal vendit les uns, mit les autres en gages ;
Fit achat d’un Chasteau le long de ces rivages ;
Ce Chasteau, dit l’histoire, avoit un parc fort grand,
  Ce parc un bois, ce bois de beaux ombrages,
    Sous ces ombrages nos Amans
    Passoient d’agreables momens

Voyez combien voila de choses enchaînées,
Et par la cassette amenées.
 
Or au fond de ce bois un certain antre estoit,
Sourd et muet, et d’amoureuse affaire,
Sombre sur tout ; la nature sembloit
L’avoir mis là non pour autre mystere.
Nos deux Amans se promenant un jour,
Il arriva que ce fripon d’Amour
Guida leurs pas vers ce lieu solitaire.
Chemin faisant Hispal expliquoit ses desirs,
Moitié par ses discours, moitié par ses soûpirs,
Plein d’une ardeur impatiente ;
La Princesse écoutoit incertaine et tremblante.
 
Nous voicy, disoit-il, en un bord étranger,
Ignorez du reste des hommes ;
Profitons-en ; nous n’avons à songer
Qu’aux douceurs de l’Amour, en l’estat où nous sommes.
Qui vous retient ? on ne sçait seulement
Si nous vivons ; peut-estre en ce moment
Tout le monde nous croit au corps d’une Baleine.
Ou favorisez vostre Amant,
Ou qu’à vostre Epoux il vous meine.
Mais pourquoy vous mener ? vous pouvez rendre heureux
Celuy dont vous avez éprouvé la constance.
Qu’attendez-vous pour soulager ses feux ?
N’est-il point assez amoureux ?
Et n’avez-vous point fait assez de resistance ?
 
Hispal haranguoit de façon
Qu’il auroit échauffé des marbres,
Tandis qu’Alaciel à l’ayde d’un poinçon,
Faisoit semblant d’écrire sur les arbres.
Mais l’amour la faisoit resver
A d’autres choses qu’à graver
Des caracteres sur l’écorce.
Son Amant et le lieu l’asseuroient du secret :

C’estoit une puissante amorce.
Elle resistoit à regret :
Le Printemps par mal-heur estoit lors en sa force.
Jeunes cœurs sont bien empêchez
A tenir leurs desirs cachez,
Estant pris par tant de manieres.
Combien en voyons-nous se laisser pas à pas
Ravir jusqu’aux faveurs dernieres,
Qui dans l’abord ne croyoient pas
Pouvoir accorder les premieres ?
Amour, sans qu’on y pense, amene ces instans :
Mainte fille a perdu ses gans,
Et femme au partir s’est trouvée,
Qui ne sçait la plus part du temps
Comme la chose est arrivée.
 
Prés de l’antre venus, nostre Amant proposa
D’entrer dedans ; la Belle s’excusa,
Mais malgré soy déja presque vaincuë.
Les services d’Hispal en ce mesme moment
Luy reviennent devant la veuë.
Ses jours sauvez des flots, son honneur d un geant :
Que luy demandoit son Amant ?
Un bien dont elle estoit à sa valeur tenuë.
I1 vaut mieux, disoit-il, vous en faire un amy,
Que d’attendre qu’un homme à la mine hagarde
Vous le vienne enlever ; Madame, songez-y ;
L’on ne sçait pour qui l’on le garde.
L’Infante à ces raisons se rendant à demi,
Une pluye acheva l’affaire :
Il falut se mettre à l’abri :
Je laisse à penser où. Le reste du mystere
Au fond de l’antre est demeuré.
Que l’on la blasme ou non, je sçais plus d’une Belle
A qui ce fait est arrivé,
Sans en avoir moitié d’autant d’excuses qu’elle.
L’antre ne tes vit seul de ces douceurs joüir :

Rien ne couste en amour que la premiere peine.
Si les arbres parloient, il feroit bel oüir
Ceux de ce bois ; car la forest n’est pleine
Que des monumens amoureux
Qu’Hispal nous a laissez, glorieux de sa proye.
On y verroit écrit : Icy pasma de joye
Des mortels le plus heureux :
Là mourut un Amant sur le sein de sa Dame,
En cet endroit, mille baisers de flâme
Furent donnez, et mille autres rendus.
Le parc diroit beaucoup, le chasteau beaucoup plus,
Si Chasteaux avoient une langue.
La chose en vint au poinct que, las de tant d’amour,
Nos Amans à la fin regretterent la Cour.
La Belle s’en ouvrit, et voicy sa harangue :
 
Vous m’estes cher, Hispal : j’aurois du déplaisir
Si vous ne pensiez pas que toûjours je vous ayme.
Mais qu’est-ce qu’un amour sans crainte et sans desir ?
Je vous le demande à vous-mesme.
Ce sont des feux bien-tost passez,
Que ceux qui ne sont point dans leur cours traversez :
Il y faut un peu de contrainte.
Je crains fort qu’à la fin ce sejour si charmant
Ne nous soit un desert, et puis un monument ;
Hispal, ostez-moy cette crainte.
Allez vous en voir promptement,
Ce qu’on croira de moy dedans Alexandrie
Quand on sçaura que nous sommes en vie.
Déguisez bien nostre sejour :
Dites que vous venez preparer mon retour,
Et faire qu’on m’envoye une escorte si seure,
Qu’il n’arrive plus d’avanture.
Croyez-moy, vous n’y perdrez rien :
Trouvez seulement le moyen,
De me suivre en ma destinée
Ou de fillage, ou d’Hymenée,

Et tenez pour chose asseurée
Que si je ne vous fais du bien,
Je seray de prés éclairée.
 
Que ce fust ou non son dessein,
Pour se servir d’Hispal, il faloit tout promettre.
Dés qu’il trouve à propos de se mettre en chemin,
L’Infante pour Zaïr le charge d’une lettre.
Il s’embarque, il fait voile, il vogue, il a bon vent ;
Il arrive à la Cour, où chacun luy demande
S’il est mort, s’il est vivant,
Tant la surprise fut grande ;
En quels lieux est l’Infante, enfin ce qu’elle fait.
Dés qu’il eut à tout satisfait,
On fit partir une escorte puissante.
Hispal fut retenu ; non qu’on eust en effet
Le moindre soupçon de l’Infante.
Le chef de cette escorte estoit jeune et bien fait.
Abordé prés du parc, avant tout il partage
Sa troupe en deux, laisse l’une au rivage,
Va droit avec l’autre au chasteau.
La beauté de l’Infante estoit beaucoup accreuë :
Il en devint épris à la premiere veuë,
Mais tellement épris, qu’attendant qu’il fist beau,
Pour ne point perdre temps, il luy dit sa pensée.
Elle s’en tint fort offensé,
Et l’avertit de son devoir.
Témoigner en tel cas un peu de desespoir
Est quelquesfois une bonne recepte.
C’est ce que fait notre homme ; il forme le dessein
De se laisser mourir de faim ;
Car de se poignarder, la chose est trop tost faite :
On n’a pas le temps d’en venir
Au repentir.
D’abord Alaciel rioit de sa sottise.
Un jour se passe entier, luy sans cesse jeusnant,
Elle toûjours le détournant
D’une si terrible entreprise.

Le second jour commence à la toucher.
Elle resve à cette avanture.
Laisser mourir un homme, et pouvoir l’empêcher
C’est avoir l’ame un peu trop dure.
Par pitié donc elle condescendit
Aux volontez du Capitaine ;
Et cet office luy rendit
Gayment, de bonne grace, et sans monstrer de peine ;
Autrement le remede eust esté sans effet.
Tandis que le Galant se trouve satisfait,
Et remet les autres affaires ;
Disant tantost que les vents sont contraires ;
Tantost qu’il faut radouber ses galeres
Pour estre en estat de partir ;
Tantost qu’on vient de l’avertir
Qu’il est attendu des Corsaires ;
Un Corsaire en effet arrive, et surprenant
Ses gens demeurez à la rade,
Les tuë, et va donner au Chasteau l’escalade :
Du fier Grifonio c’estoit le Lieutenant.
 
Il prend le Chasteau d’emblée.
Voilà la feste troublée.
Le jeusneur maudit son sort.
Le Corsaire apprend d’abord
L’avanture de la Belle,
Et la tirant à l’écart,
Il en veut avoir sa part.
Elle fit fort la rebelle.
Il ne s’en étonna pas,
N’estant novice en tels cas.
Le mieux que vous puissiez faire,
Luy dit tout franc ce Corsaire,
C’est de m’avoir pour ami ;
Je suis Corsaire et demy.
Vous avez fait jeusner un pauvre miserable
qui se mouroit pour vous d’amour ;
Vous jeusnerez à vostre tour,

  Ou vous me serez favorable.
La justice le veut : nous autres gens de mer
Sçavons rendre à chacun selon ce qu’il merite ;
Attendez-vous de n’avoir à manger
Que quand de ce costé vous aurez esté quitte.
Ne marchandez point tant, Madame, et croyez-moy.
Qu’eust fait Alaciel ? Force n’a point de loy.
S’accontmoder à tout est chose necessaire.
Ce qu’on ne voudroit pas souvent il le faut faire,
Quand il plaist au destin que l’on en vienne là.
Augmenter sa souffrance est une erreur extrême.
Si par pitié d’autruy la Belle se força,
Que ne point essayer par pitié de soy-même ?
Elle se force donc, et prend en gré le tout :
Il n’est affliction dont on ne vienne à bout.
Si le corsaire eust esté sage,
Il eût mené l’Infante en un autre rivage.
Sage en amour ? Hélas ! il n’en est point.
Tandis que celuy-cy croit avoir tout à poinct,
Vent pour partir, lieu propre pour attendre,
Fortune, qui ne dort que lors que nous veillons,
Et veille quand nous sommeillons,
Luy trame en secret cet esclandre.
 
Le Seigneur d’un chasteau voisin de celuy-cy,
Homme fort amy de la joye,
Sans nulle attache, et sans soucy
Que de chercher toûjours quelque nouvelle proye,
Ayant eu le vent des beautez,
Perfections, commoditez,
Qu’en sa voisine on disoit estre,
Ne songeoit nuit et jour qu’à s’en rendre le maistre.
Il avoit des amis, de l’argent, du credit,
Pouvoit assembler deux mille hommes ;
Il les assemble donc un beau jour, et leur dit :
Souffrirons-nous, braves gens que nous sommes,
Qu’un pirate à nos yeux se gorge de butin ?
Qu’il traite comme esclave une beauté divine ?

Allons tirer nostre voisine
D’entre les grifes du mastin.
Que ce soir chacun soit en armes ;
Mais doucement et sans donner d’alarmes :
Sous les auspices de la nuit,
Nous pourrons nous rendre sans bruit
Au pied de ce chasteau, dés la petite pointe
Du jour ;
La surprise à l’ombre estant jointe
Nous rendra sans hazard maistres de ce sejour.
Pour ma part du butin je ne veux que la Dame
Non pas pour en user ainsi que ce voleur ;
Je me sens un desir en l’ame
De luy restituer ses biens et son honneur.
Tout le reste est à vous, hommes, chevaux, bagage,
Vivres, munitions, enfin tout l’équipage
Dont ces Brigands ont emply la maison.
Je vous demande encore un don ;
C’est qu’on pende aux creneaux haut et court le Corsaire.
 
Cette harangue militaire
Leur sceut tant d’ardeur inspirer,
Qu’il en falut une autre afin de moderer
Le trop grand desir de bien faire.
Chacun repaist le soir étant venu :
L’on mange peu ; l’on boit en recompense :
Quelques tonneaux sont mis sur cu.
Pour avoir fait cette dépense,
Il s’est gagné plusieurs combats,
Tant en Allemagne qu’en France.
Ce Seigneur donc n’y manqua pas,
Et ce fut un trait de prudence.
Mainte échelle est portée, et point d’autre embarras.
Point de tambours, force bons coutelas.
On part sans bruit, on arrive en silence.
L’Orient venoit de s’ouvrir.
C’est un temps où le somme est dans sa violence,
Et qui par sa fraischeur nous contraint de dormir.

Presque tout le peuple Corsaire,
Du sommeil à la mort n’ayant qu’un pas à faire
Fut assommé sans le sentir.

Le Chef pendu, l’on ameine l’Infante.
Son peu d’amour pour le voleur,
Sa surprise et son épouvante,
Et les civilitez de son Liberateur,
Ne luy permirent pas de répandre des larmes.
Sa priere sauva ]a vie à quelques gens.
Elle plaignit les morts, consola les mourans,
Puis quitta sans regret ces lieux remplis d’alarmes.
On dit mesme qu’en peu de temps
Elle perdit la memoire
De ses deux derniers Galants ;
Je n’ay pas peine à le croire.

Son voisin la receut en un appartement
Tout brillant d’or et meublé richement.
On peut s’imaginer l’ordre qu’il y fit mettre.
Nouvel Hoste et nouvel Amant,
Ce n’estoit pas pour rien obmettre.
Grande chere sur tout, et des vins fort exquis.
Les Dieux ne sont pas mieux servis.
Alaciel qui de sa vie,
Selon sa Loy, n’avoit bû vin,
Gousta ce solr par compagnie
De ce breuvage si divin.
Elle ignoroit l’effet d’une liqueur si douce,
Insensiblement fit carrousse :
Et comme amour jadis luy troubla la raison,
Ce fut lors un autre poison.
Tous deux sont à craindre des Dames.
Alaciel mise au lit par ses femmes,
Ce bon Seigneur s’en fut la trouver tout d’un pas.
Quoy trouver ? dira-t-on, d’immobiles appas ?
Si j’en trouvois autant je sçaurois bien qu’en faire
Disoit l’autre jour un certain :

Qu’il me vienne une mesme affaire,
On verra si j’auray recours à mon voisin.
Bacchus donc, et Morphée, et l’Hoste de la Belle,
Cette nuit disposerent d’elle.
Les charmes des premiers dissipez à la fin,
La Princesse, au sortir du somme,
Se trouva dans tes bras d’un homme.
La frayeur luy glaça la voix :
Elle ne pût crier, et de crainte saisie,
Permit tout à son Hoste, et pour une autre fois
Luy laissa lier la partie.
Une nuit, luy dit-il, est de mesme que cent ;
Ce n’est que la premiere à quoy l’on trouve à dire.
Alaciel le crût. L’Hoste enfin se lassant,
Pour d’autres conquestes soûpire.
 
Il part un soir, prie un de ses amis
De faire cette nuit les honneurs du logis,
Prendre sa place, aller trouver la Belle,
Pendant l’obscurité se coucher auprés d’elle,
Ne point parler ; qu’il estoit fort aisé ;
Et qu’en s’acquitant bien de l’employ proposé,
L’Infante asseurément agréroit son service.
L’autre bien volontiers luy rendit cet office :
Le moyen qu’un ami puisse estre refusé ?
A ce nouveau venu la voilà donc en proye.
Il ne pût sans parler contenir cette joye.
La Belle se plaignit d’estre ainsi leur joüet :
Comment l’entend, Monsieur mon Hoste ?
Dit-elle, et de quel droit me donner comme il fait ?
L’autre confessa qu’en effet
Ils avoient tort ; mais que toute la faute
Estoit au maistre du logis.
Pour vous venger de son mépris,
Poursuivit-il, comblez-moy de caresses.
Encherissez sur les tendresses
Que vous eustes pour luy tant tant qu’il fut vostre Amant :
Aimez-moy par dépit et par ressentiment,

Si vous ne pouvez autrement.
Son conseil fut suivy, l’on poussa les affaires,
L’on se vengea, l’on n’obmit rien.
Que si l’amy s’en trouva bien,
L’Hoste ne s’en tourmenta gueres.
 
Et de cinq, si j’ay bien compté.
Le sixiéme incident des travaux de l’Infante
Par quelques-uns est rapporté
D’une maniere differente.
Force gens concluront de là
Que d’un Galant au moins je fais grace à la Belle.
C’est médisance que cela :
Je ne voudrois mentir pour elle.
Son Epoux n’eut asseurément
Que huit Précurseurs seulement.
Poursuivons donc nostre nouvelle.
L’Hoste revint quand l’ami fut content.
Alaciel, luy pardonnant,
Fit entr’eux les choses égales :
La clemence sied bien aux personnes Royales.
 
Ainsi de main en main Alaciel passoit,
Et souvent se divertissoit
Aux menus ouvrages des filles
Qui la servoient, toutes assez gentilles.
Elle en aymoit fort une à qui l’on en contoit ;
Et le conteur estoit un certain Gentil-homme
De ce logis, bien fait et galant homme,
Mais violent dans ses desirs,
Et grand ménager de soûpirs[54],
Jusques à commencer prés de la plus severe,
Par où l’on finit d’ordinaire.
Un jour au bout du parc le Galant rencontra
Cette fillette ;
Et dans un pavillon fit tant qu’il l’attira

Toute seulette.
L’Infante estoit fort prés de là :
Mais il ne la vit point, et crût en asseurance
Pouvoir user de violence.
Sa médisante humeur, grand obstacle aux faveurs,
Peste d’amour et des douceurs
Dont il tire sa subsistance,
Avoit de ce Galant souvent greslé l’espoir.
La crainte luy nuisoit autant que le devoir.
Cette fille l’auroit, selon route apparence,
Favorisé,
Si la Belle eust osé.
Se voyant craint de cette sorte,
Il fit tant qu’en ce pavillon
Elle entra par occasion ;
Puis le Galant ferme la porte :
Mais en vain, car l’Infante avoit dequoy l’ouvrir.
La fille voit sa faute, et tâche de sortir.
Il la retient : elle crie, elle appelle :
L’Infante vient, et vient comme il faloit[55],
Quand sur ses fins la Demoiselle estoit.
Le Galant, indigné de la manquer si belle,
Perd tout respect et jure par les Dieux
Qu’avant que sortir de ces lieux
L’une ou l’autre payra sa peine
Quand il devroit leur attacher les mains.
Si loin de tous secours humains,
Dit-il, la resistance est vaine.
Tirez au sort sans marchander ;
Je ne sçaurois vous accorder
Que cette grace ;
Il faut que l’une ou l’autre passe
Pour aujourd’huy.
Qu’a fait madame ? dit la Belle ;
Pâtira-t-elle pour autruy ?
Oüy, si le sort tombe sur elle,

Dit le Galant, prenez-vous-en à luy.
Non non, reprit alors l’Infante,
Il ne sera pas dit que l’on ait, moy presente,
Violenté cette innocente.
Je me resous plustost à toute extremité.
Ce combat plein de charité
Fut par le sort à la fin terminé.
L’Infante en eut toute la gloire :
Il luy donna sa voix, à ce que dit l’Histoire.
L’autre sortit, et l’on jura
De ne rien dire de cela.
Mais le Galant se seroit laissé pendre
Plûtost que de cacher un secret si plaisant ;
Et pour le divulguer il ne voulut attendre
Que le temps qu’il faloit pour trouver seulement
Quelqu’un qui le voulust entendre.
 
Ce changement de favoris
Devint à l’Infante une peine ;
Elle eut regret d’estre l’Helene
D’un si grand nombre de Paris.
Aussi l’Amour se joüoit d’elle.
Un jour, entre-autres, que la Belle
Dans un bois dormoit à l’écart,
Il s’y rencontra par hazard
Un Chevalier errant, grand chercheur d’avantures,
De ces sortes de gens que sur des palefrois
Les Belles suivoient autresfois
Et passoient pour chastes et pures.
Celuy-cy, qui donnoit à ses desirs l’essor,
Comme faisoient jadis Rogel [56]et Galaor,
N’eust veu la Princesse endormie,
Que de prendre un baiser il forma le dessein :
Tout prest à faire choix de la bouche ou du sein,
Il estoit sur le poinct d’en passer son envie,
Quand tout d’un coup il se souvint

Des loix de la chevalerie.
A ce penser il se retint,
Priant toutesfois en son ame
Toutes les puissances d’amour
Qu’il pust courir en ce sejour
Quelque avanture avec la Dame.
L’Infante s’éveilla surprise au dernier poinct.
Non non, dit-il, ne craignez point ;
Je ne ne suis geant ny sauvage,
Mais Chevalier errant, qui rends graces aux Dieux
D’avoir trouvé dans ce bocage
Ce qu’à peine on pourroit rencontrer dans les Cieux.
Aprés ce compliment, sans plus longue demeure
Il luy dit en deux mots l’ardeur qui l’embrasoit,
C’estoit un homme qui faisoit
Beaucoup de chemin en peu d’heure.
Le refrein fut d’offrir sa personne et son bras,
Et tout ce qu’en semblables cas
On a de coustume de dire
A celles pour qui l’on soûpire.
Son offre fut receuë, et la Belle luy fit
Un long Roman de son Histoire,
Supprimant, comme l’on peut croire,
Les six Galants. L’avanturier en prit
Ce qu’il crût à propos d’en prendre ;
Et comme Alaciel de son sort se plaignit,
Cet inconnu s’engagea de la rendre
Chez Zaïr ou dans Garbe, avant qu’il fust un mois.
Dans Garbe ? non, reprit-elle, et pour cause :
Si les Dieux avoient mis la chose
Jusques à present à mon choix,
J’aurois voulu revoir Zaïr et ma patrie.
Pourvu qu’Amour me preste vie,
Vous les verrez, dit-il. C’est seulement à vous
D’apporter remede à vos coups,
Et consentir que mon amour s’appaise :
Si j’en mourois (à vos bontez ne plaise)
Vous demeureriez seule, et, pour vous parler franc,
Je tiens ce service assez-grand,

Pour me flater d’une esperance
De recompense.
Elle en tomba d’accord, promit quelques douceurs,
Convint d’un nombre de faveurs
Qu’afin que la chose fust seure
Cette Princesse luy payroit,
Non tout d’un coup, mais à mesure
Que le voyage se feroit ;
Tant chaque jour, sans nulle faute.
Le marché s’estant ainsi fait,
La Princesse en croupe se met,
Sans prendre congé de son Hoste.
L’inconnu, qui pour quelque temps,
S’estoit défait de tous ses gens,
Les rencontra bien-tost. Il avoit dans sa troupe
Un sien neveu fort jeune, avec son Gouverneur.
Nôtre Heroine prend, en descendant de croupe,
Un palefroy. Cependant le Seigneur
Marche toûjours à costé d’elle,
Tantost luy conte une nouvelle,
Et tantost luy parle d’Amour,
Pour rendre le chemin plus court.

Avec beaucoup de foy le traité s’execute :
Pas la moindre ombre de dispute :
Point de faute au calcul, non plus qu’entre Marchands.
De faveur en faveur (ainsi contoient ces gens)
Jusqu’aux bords de la mer enfin ils arriverent,
Et s’embarquerent.
Cet element ne leur fut pas moins doux
Que l’autre avoit esté ; certain calme, au contraire,
Prolongeant le chemin, augmenta le salaire.
Sains et gaillards ils débarquerent tous
Au port de Joppe, et là se rafraischirent ;
Au bout de deux jours en partirent,
Sans autre escorte que leur train :
Ce fut aux Brigands une amorce :
Un gros d’Arabes en chemin

Les ayant rencontrez, ils cedoient à la force,
Quand nostre avanturier fit un dernier effort,
Repoussa les Brigands, receut une blessure
Qui le mit dans la sepulture,
Non sur le champ ; devant sa mort
Il pourveut à la Belle, ordonna du voyage,
En chargea son neveu, jeune homme de courage,
Luy leguant par mesme moyen
Le surplus des faveurs, avec son équipage
Et tout le reste de son bien.
Quand on fut revenu de toutes ces alarmes,
Et que l’on eut versé certain nombre de larmes,
On satisfit au Testament du mort ;
On paya les faveurs, dont enfin la derniere
Escheut justement sur le bord
De la frontiere.
En cet endroit le neveu la quitta,
Pour ne donner aucun ombrage,
Et le Gouverneur la guida
Pendant le reste du voyage.
Au Soudan il la presenta.
D’exprimer icy la tendresse,
Ou pour mieux dire les transports,
Que témoigna Zaïr en voyant la Princesse,
Il faudroit de nouveaux efforts,
Et je n’en puis plus faire : il est bon que j’imite
Phoebus, qui sur la fin du jour
Tombe d’ordinaire si court
Qu’on diroit qu’il se precipite.
Le Gouverneur aymoit à se faire écouter ;
Ce fut un passe-temps de l’entendre conter
Monts et merveilles de la Dame,
Qui rioit sans doute en son ame.
Seigneur, dit le bon Homme en parlant au Soudan,
Hispal estant party, Madame incontinent,
Pour fuir oisiveté, principe de tout vice,
Resolut de vacquer nuit et jour au service
D’un Dieu qui chez ces gens a beancoup de credit.

Je ne vous aurois jamais dit
Tous ses Temples et ses Chapelles,
Nommez pour la pluspart alcoves et ruelles.
Là les gens pour Idole ont un certain oiseau,
Qui dans ses portraits est fort beau,
Quoy qu’il n’ait des plumes qu’aux aisles.
Au contraire des autres Dieux,
Qu’on ne sert que quand on est vieux,
La jeunesse luy sacrifie.
Si vous sçaviez l’honneste vie
Qu’en le servant menoit Madame Alaciel,
Vous beniriez cent fois le Ciel
De vous avoir donné fille tant accomplie.
Au reste, en ces pays on vit d’autre façon
Que parmy vous ; les Belles vont et viennent :
Point d’Eunuques qui les retiennent ;
Les hommes en ces lieux ont tous barbe au menton.
Madame dés l’abord s’est faite à leur methode,
Tant elle est de facile humeur ;
Et je puis dire à son honneur
Que de tout elle s’accommode.

 Zaïr estoit ravy. Quelques jours écoulez,
La Princesse partit pour Garbe en grande escorte.
Les gens qui la suivoient furent tous regalez
De beaux presens : et d’une amour si forte
Cette Belle toucha le cœur de Mamolin,
Qu’il ne se tenoit pas. On fit un grand festin,
Pendant lequel, ayant belle audience,
Alaciel conta tout ce qu’elle voulut,
Dit les mensonges qu’il luy plut.
Mamolin et sa Cour écoutoient en silence.
La nuit vint : on porta la Reine dans son lit.
A son honneur elle en sortit :
Le Prince en rendit témoignage.
Alaciel, à ce qu’on dit,
N’en demandoit pas davantage.

Ce conte nous apprend que beaucoup de maris

Qui se vantent de voir fort clair en leurs affaires
N’y viennent bien souvent qu’aprés les favoris ;
Et, tout sçavans qu’ils sont, ne s’y connoissent gueres.
Le plus seur toutesfois est de se bien garder,
Craindre tout, ne rien hazarder.
Filles, maintenez-vous ; l’affaire est d’importance.
Rois de Garbe ne sont oyseaux communs en France.
Vous voyez, que l’Hymen y suit l’accord de prés :
C’est là l’un des plus grands secrets
Pour empêcher les avantures.
Je tiens vos amitiez fort chastes et fort pures ;
Mais Cupidon alors fait d’estranges leçons.
Rompez-luy toutes ses mesures :
Pourvoyez à la chose aussi bien qu’aux soupçons ;
Ne m’allez point conter : c’est le droit des garçons ;
Les garçons sans ce droit ont assez pour se prendre.
Si quelqu’une pourtant ne s’en pouvoit deffendre,
Le remede sera de rire en son mal-heur.
Il est bon de garder sa fleur ;
Mais pour l’avoir perdue, il ne se faut pas pendre.



XV. — L ’ H E R M I T E [57].


Nouvelle tirée de Bocace [58].


Dame Venus et Dame Hypocrisie [59]
Font quelquefois ensemble de bons coups ;
Tout homme est homme, les Hermites sur tous [60] ;

Ce que j’en dis, ce n’est point par envie[61].
Avez-vous Sœur, Fille, ou Femme jolie,
Gardez le froc ; c’est un maistre Gonin ;
Vous en tenez s’il tombe sous sa main
Belle qui soit quelque peu simple et neuve [62] :
Pour vous montrer que je ne parle en vain,
Lisez cecy, je ne veux autre preuve.
  Un jeune Hermite estoit tenu pour Saint ;
On luy gardoit place dans la Legende.
L’homme de Dieu d’une corde estoit ceint
Pleine de neuds ; mais sous sa houpelande
Logeoit le cœur d’un dangereux paillard.
Un Chapelet pendoit à sa ceinture,
Long d’une brasse, et gros outre mesure ;
Une clochette estoit de l’autre part.
Au demeurant, il faisoit le caphard ;
Se renfermoit voyant une femelle
Dedans sa coque, et baissoit la prunelle :
Vous n’auriez dit qu’il eust mangé le lard.
  Un bourg estoit dedans son voisinage,
Et dans ce Bourg une Veuve fort sage,
Qui demeuroit tout à l’extremité.
Elle n’avoit pour tout bien qu’une fille,
Jeune, ingenuë, agreable et gentille ;
Pucelle encor ; mais à la verité
Moins par vertu que par simplicité ;
Peu d’entregent, beaucoup d’honnesteté,
D’autre dot point, d’Amans pas davantage.
Du temps d’Adam, qu’on naissoit tout vestu,
Je pense bien que la Belle en eût eu,
Car avec rien on montoit un mesnage [63].

Il ne faloit matelas ny linceul :
Mesme le lit n’estoit pas necessaire.
Ce temps n’est plus. Himen, qui marchoit seul [64]
Meine à present à sa suite un Notaire.
  L’Anachorete, en questant par le Bourg,
Vid cette fille, et dit sous son capuce :
Voicy dequoy ; si tu sçais quelque tour,
Il te le faut employer, Frere Luce.
Pas n’y manqua, voicy comme il s’y prit.
Elle logeoit, comme j’ay déja dit,
Tout prés des champs, dans une maisonnette,
Dont la cloison par nostre Anachorete
Estant percée aisément et sans bruit,
Le Compagnon par une belle nuit,
Belle, non pas, le vent et la tempeste
Favorisoient le dessein du Galant.
Une nuit donc, dans le pertuis mettant
Un long cornet, tout du haut de la teste [65]
Il leur cria : Femmes, escoutez-moi.
A cette voix, toutes pleines d’effroy,
Se blotissant, l’une et l’autre est en trance.
Il continuë, et corne à toute outrance :
Réveillez-vous, Creatures de Dieu,
Toy femme Veuve, et toy fille pucelle :
Allez trouver mon serviteur fidelle
L’Hermite Luce, et partez de ce lieu
Demain matin sans le dire à personne ;
Car c’est ainsi que le Ciel vous l’ordonne.
Ne craignez point, je conduiray vos pas,
Luce est benin. Toy, Veuve, tu feras [66]

Que de ta fille il ait la compagnie ;
Car d’eux doit naistre un Pape, dont la vie
Reformera tout le peuple Chrestien.
La chose fut tellement prononcée,
Que dans le lit l’une et l’autre enfoncée
Ne laissa pas de l’entendre fort bien.
La peur les tint un quart-d’heure en silence.
La fille enfin met le nez hors des draps,
Et puis tirant sa Mere par le bras,
Luy dit d’un ton tout remply d’innocence :
Mon Dieu, maman, y faudra-t-il aller [67] ?
Ma compagnie ? helas ! qu’en veut-il faire ?
Je ne sçay pas comment il faut parler ;
Ma Cousine Anne est bien mieux son affaire
Et retiendroit bien mieux tous ses Sermons [68].
Sotte, tay toy, luy repartit la Mere,
C’est bien cela ; va, va, pour ces leçons
Il n’est besoin de tout l’esprit du monde :
Dés la premiere, ou bien dés la seconde,
Ta Cousine Anne en sçaura moins que toy.
Oüy ? dit la fille, hé ! mon Dieu, menez moy.
Partons, bien-tost nous reviendrons au giste.
Tout doux, reprit la Mere en soûriant,
Il ne faut pas que nous allions si viste :
Car que sçait-on ? le diable est bien meschant
Et bien trompeur ; si c’estoit luy, ma fille,
Qui fust venu pour nous tendre des lacs ?
As-tu pris garde ? il parloit d’un ton cas [69],
Comme je croy que parle la famille
De Lucifer. Le fait merite bien

Que, sans courir ny precipiter rien,
Nous nous gardions de nous laisser surprendre.
Si la frayeur t’avoit fait mal entendre :
Pour moy, j’avois l’esprit tout éperdu.
Non, non, Maman j’ay fort bien entendu,
Dit la fillette. Or bien reprit la Mere,
Puisque ainsi va, mettons-nous en priere.
  Le lendemain, tout le jour se passa
A raisonner, et par cy, et par là,
Sur cette voix et sur cette rencontre.
La nuit venuë, arrive le corneur ;
Il leur cria d’un ton à faire peur [70] :
Femme incredule, et qui vas alencontre
Des volontez de Dieu ton Createur,
Ne tarde plus, va t’en trouver l’Hermite,
Ou tu mourras. La fillette reprit :
Hé bien, Maman, l’avois-je pas bien dit ?
Mon Dieu, partons ; allons rendre visite
A l’Homme saint ; je crains tant vostre mort
Que j’y courrois, et tout de mon plus fort,
S’il le faloit. Allons donc, dit la Mere.
La Belle mit son corset des bons jours,
Son demy-ceint, ses pendans de velours,
Sans se douter de ce qu’elle alloit faire :
Jeune fillette a toûjours soin de plaire.
Nostre Cagot s’estoit mis aux aguets,
Et par un trou qu’il avoit fait exprés.
A sa Cellule, il vouloit que ces femmes [71]
Le pûssent voir comme un brave Soldat,
Le foüet en main, toûjours en un estat
De penitence, et de tirer des flâmes

Quelque defunct puny pour ses mesfaits ;[72]
Faisant si bien en frappant tout auprés,
Qu’on crust oüir cinquante disciplines. [73]
Il n’ouvrit pas à nos deux Pelerines
Du premier coup, et pendant un moment
Chacune peut l’entrevoir s’escrimant
Du saint outil. Enfin, la porte s’ouvre,[74]
Mais ce ne fut d’un bon Miserere.
Le Papelard contrefait l’estonné.
Tout en tremblant la Veuve luy découvre,[75]
Non sans rougir, le cas comme il estoit.
A six pas d’eux la fillette attendoit
Le resultat, qui fut que nostre Hermite
Les renvoya, fit le bon hipocrite.
Je crains, dit-il, les ruses du malin :
Dispensez-moy ; le sexe feminin
Ne doit avoir en ma Celulle entrée.
Jamais de moy S. Pere ne naistra.
La Veuve dit, toute déconfortée :
Jamais de vous ? et pourquoy ne fera ?
Elle ne pût en tirer autre chose.
En s’en allant la fillette disoit,
Helas ! Maman, nos pechez en sont cause.
La nuit revient, et l’une et l’autre estoit [76]
Au premier somme, alors que l’hipocrite
Et son cornet font bruire la maison.

Il leur cria toûjours du mesme ton [77] :
Retournez voir Luce le saint Hermite ;
Je l’ay changé ; retournez dés demain.
Les voila donc derechef en chemin.
Pour ne tirer plus en long cette Histoire,
Il les receut. La Mere s’en alla,
Seule s’entend, la fille demeura ;
Tout doucement il vous l’apprivoisa,
Luy prit d’abord son joly bras d’yvoire,
Puis s’approcha, puis en vint au baiser,
Puis aux beautez que l’on cache à la veuë,
Puis le Galant vous la mit toute nuë,
Comme s’il eust voulu la baptiser.
O Papelars ! qu’on se trompe à vos mines !
Tant luy donna du retour de Matines,
Que maux de cœur vinrent premierement,
Et maux de cœur chassez Dieu sçait comment.[78]
En fin finalle, une certaine enflure
La contraignit d’alonger sa ceinture,
Mais en cachette, et sans en avertir
Le forge-Pape, encore moins la Mere.
Elle craignoit qu’on ne la fist partir :
Le jeu d’Amour commençoit à luy plaire.[79]
Vous me direz, d’où luy vint tant d’esprit ?
D’où ? de ce jeu ; c’est l’arbre de science.
Sept mois entiers la Galande attendit ;
Elle allegua son peu d’experience.
  Dés que la Mere eut indice certain
De sa grossesse, elle luy fit soudain

Trousser bagage, et remercia l’Hoste[80].
Luy, de sa part, rendit grace au Seigneur,
Qui soulageoit son pauvre serviteur.
Puis au depart il leur dit que sans faute[81],
Moyennant Dieu, l’enfant viendroit à bien.
Gardez pourtant, Dame de faire rien
Qui puisse nuire à vostre geniture.
Ayez grand soin de cette Creature,
Car tout bon-heur vous en arrivera.
Vous regnerez, serez la Signora,
Ferez monter aux grandeurs tous les vostres,
Princes les uns, et grands Seigneurs les autres.
Vos Cousins Ducs, Cardinaux vos Neveux :
Places, Chasteaux, tant pour vous que pour eux
Ne manqueront en aucune maniere,
Non plus que l’eau qui coule en la riviere[82].
Leur ayant fait cette prediction,
Il leur donna sa benediction.
  La Signora, de retour chez sa Mere,
S’entretenoit jour et nuit du S. Pere[83],
Preparoit tout, luy faisoit des beguins :
Au demeurant prenoit tous les matins
La couple d’œufs, attendoit en liesse
Ce qui viendroit d’une telle grossesse.
Mais ce qui vint destruisit les Chasteaux,
Fit avorter les Mitres, les Chapeaux,
Et les grandeurs de toute la famille.
La Signora mit au monde une fille.


XVI. — MAZET DE LAMPORECHIO [84].


Nouvelle tirée de Bocace [85].


Le voile n’est le rempart le plus sûr
Contre l’Amour, ny le moins accessible :
Un bon mary, mieux que grille ny mur,
Y pourvoira, si pourvoir est possible.
C’est à mon sens une erreur trop visible
A des Parens, pour ne dire autrement,
De presumer, aprés qu’une personne,
Bon gré, mal gré, s’est mise en un Couvent [86],
Que Dieu prendra ce qu’ainsi l’on luy donne :
Abus, abus ! je tiens que le malin
N’a revenu plus clair et plus certain
(Sauf toutesfois l’assistance Divine).
Encore un coup, ne faut qu’on s’imagine,
Que d’estre pure et nette de peché
Soit privilege à la guimpe attaché.
Nenny da, non ; je pretens qu’au contraire
Filles du monde ont toûjours plus de peur
Que l’on ne donne atteinte à leur honneur ;
La raison est qu’elles en ont affaire.
Moins d’ennemis attaquent leur pudeur.
Les autres n’ont pour un seul adversaire.
Tentation, fille d’oisiveté,

Ne manque pas d’agir de son costé :
Puis le desir, enfant de la contrainte.
Ma fille est Nonne, Ergo c’est une Sainte,
Mal raisonner. Des quatre parts les trois
En ont regret et se mordent les doigts ;
Font souvent pis ; au moins l’ay-je oüy dire,
Car pour ce poinct je parle sans sçavoir.
Bocace en fait certain Conte pour rire,
Que j’ay rimé comme vous allez voir.
  Un bon Vieillard en un Couvent de filles
Autrefois fut, labouroit le jardin.
Elles estoient toutes assez gentilles,
Et volontiers jasoient dés le matin.
Tant ne songeoient au service divin
Qu’à soy montrer és Parloirs aguimpéees[87],
Bien blanchement, comme droites poupées,
Preste chacune à tenir coup aux gens ;
Et n’estoit bruit qu’il se trouvast leans[88]
Fille qui n’eût dequoy rendre le change,
Se renvoyant l’une à l’autre l’éteuf.
Huit Sœurs estoient, et l’Abbesse sont neuf,
Si mal d’accord que c’estoit chose étrange.
De la beauté, la pluspart en avoient ;
De la jeunesse, elles en avoient toutes.
En cettuy lieu beaux Peres frequentoient,
Comme on peut croire, et tant bien supputoient,
Qu’il ne manquoit à tomher sur leurs routes [89].

  Le bon Vieillard Jardinier dessus-dit
Prés de ces Sœurs perdoit presque l’esprit ;
A leur caprice il ne pouvoit suffire.
Toutes vouloient au Vieillard commander ;
Dont ne pouvant entre elles s’accorder,
Il souffroit plus que l’on ne sçauroit dire.
  Force luy fût de quitter la maison.
Il en sortit de la mesme façon
Qu’estoit entré là dedans le pauvre homme,
Sans croix ne pile[90], et n’ayant rien en somme
Qu’un vieil habit. Certain jeune garçon
De Lamporech, si j’ay bonne memoire,
Dit au Vieillard un beau jour aprés boire,
Et raisonnant sur le fait des Nonains,
Qu’il passeroit bien volontiers sa vie
Prés de ces Sœurs, et qu’il avoit envie
De leur offrir son travail et ses mains,
Sans demander recompense ny gages.
Le Compagnon ne visoit à l’argent :
Trop bien croyoit, ces Sœurs estant peu sages,
Qu’il en pourroit croquer une en passant,
Et puis une autre, et puis toute la troupe.
Nuto luy dit (c est le nom du Vieillard) :

Croy-moy, Mazet, mets-toy quelque autre part.
J’aimerois mieux être sans pain ny soupe
Que d’employer en ce lieu mon travail.
Les Nones sont un étrange bestail :
Qui n’a tasté de cette marchandise
Ne sçait encor ce que c’est que tourment.
Je te le dis, laisse-là ce Couvent ;
Car d’esperer les servir à leur guise,
C’est un abus ; l’une voudra du mou,
L’autre du dur ; parquoy je te tiens fou,
D’autant plus fou que ces filles sont sottes ;
Tu n’auras pas œuvre faite, entre nous ;
L’une voudra que tu plantes des choux,
L’autre voudra que ce soit des carottes.
Mazet reprit : Ce n’est pas là le poinct.
Voy-tu, Nuto, je ne suis qu’une beste ;
Mais dans ce lieu tu ne me verras point
Un mois entier sans qu’on m’y fasse feste.
La raison est que je n’ay que vingt ans,
Et comme toy je n’ay pas fait mon temps.
Je leur suis propre, et ne demande en somme
Que d’estre admis. Dit alors le bon homme :
Au Fac-totum tu n’as qu’à t’adresser ;
Allons-nous-en de ce pas luy parler.
Allons, dit l’autre. Il me vient une chose
Dedans l’esprit : je feray le müet
Et l’idiot. Je pense qu’en effet,
Reprit Nuto, cela peut estre cause
Que le Pater avec le Fac-totum
N’auront de toy ny crainte ny soupçon.
La chose alla comme ils l’avoient preveuë.
Voilà Mazet, à qui pour bien venuë
L’on fait bescher la moitié du jardin[91].
Il contre-fait le sot et le badin,

Et cependant laboure comme un sire.
Autour de luy les Nones alloient rire.
  Un certain jour le Compagnon dormant[92],
Ou bien feignant de dormir, il n’importe,
Bocace dit qu’il en faisoit semblant,
Deux des Nonains le voyant de la sorte
Seul au jardin, car sur le haut du jour,
Nulle des Sœurs ne faisoit long sejour
Hors le logis, le tout crainte du hasle,
De ces deux donc l’une, approchant Mazet,
Dit à sa Sœur : Dedans ce cabinet[93]
Menons ce sot : Mazet estoit beau masle,
Et la Galande à le considerer
Avoit pris goust ; pourquoy sans differer[94]
Amour luy fit proposer cette affaire.
L’autre reprit, Là-dedans ? et quoy faire[95] ?
Quoy ? dit la Sœur, je ne sçay, l’on verra ;
Ce que l’on fait alors qu’on en est là :
Ne dit-on pas qu’il se fait quelque chose ?
Jesus, reprit l’autre Sœur se signant,
Que dis-tu là ? nostre Regle défend
De tels pensers. S’il nous fait un enfant ?
Si l’on nous voit ? Tu t’en vas estre cause
De quelque mal. On ne nous verra point,
Dit la premiere ; et, quant à l’autre poinct
C’est s’allarmer avant que le coup vienne.
Usons du temps sans nous tant mettre en peine,
Et sans prevoir les choses de si loin.

Nul n’est icy, nous avons tout à poinct,
L’heure, et le lieu, si touffu que la veuë
N’y peut passer : et puis sur l’avenuë
Je suis d’avis qu’une fasse le guet :
Tandis que l’autre estant avec Mazet,
A son bel aise aura lieu de s’instruire :
Il est müet et n’en pourra rien dire.
Soit fait, dit l’autre ; il faut à ton desir [96]
Acquiescer, et te faire plaisir.
Je passeray si tu veux la premiere
Pour t’obliger : au moins à ton loisir
Tu t’ébatras puis aprés de maniere
Qu’il ne sera besoin d’y retourner :
Ce que j’en dis n’est que pour t’obliger.
Je le voy bien, dit l’autre plus sincere :
Tu ne voudrois sans cela commencer
Assurement, et tu serois honteuse [97].
Tant y resta cette Sœur scrupuleuse,
Qu’à la fin l’autre, allant la dégager,
De faction la fut faire changer.
 Nostre muët fait nouvelle partie :

Il s’en tira non si gaillardement ;
Cette Sœur fut beaucoup plus mal lotie ;
Le pauvre Gars acheva simplement
Trois fois le jeu, puis aprés il fit chasse.
Les deux Nonains n’oublierent la trace
Du cabinet, non plus que du jardin ;
Il ne faloit leur montrer le chemin.
Mazet, pourtant, se ménagea de sorte
Qu’à Sœur Agnès, quelques jours ensuivant,
Il fit apprendre une semblable note
En un pressoir tout au bout du Couvent.
Sœur Angelique et sœur Claude suivirent,
L’une au Dortoir, l’autre dans un Cellier ;
 Tant qu’à la fin la Cave et le Grenier
Du fait des Sœurs maintes choses apprirent.
Point n’en resta que le sire Mazet
Ne régalast au moins mal qu’il pouvoit :
L’Abbesse aussi voulut entrer en danse.
Elle eut son droit, double et triple pitance,
Dequoy les Sœurs jeûnerent trés-longtemps.
Mazet n’avoit faute de restaurans ;
Mais restaurans ne sont pas grande affaire
A tant d’employ. Tant presserent le here,
Qu’avec l’Abbesse un jour venant au choc,
J’ai toûjours oüy, ce dit-il, qu’un bon Coq
N’en a que sept ; au moins qu’on ne me laisse [98]
Toutes les neuf. Miracle, dit l’Abbesse ;
Venez, mes Sœurs, nos jeusnes ont tant fait
Que Mazet parle. Alentour du muët,
Non plus muët, toutes huit accoururent ;
Tinrent Chapitre, et sur l’heure conclurent,
Qu’à l’avenir Mazet seroit choyé
Pour le plus seur ; car qu’ils fust renvoyé,
Cela rendroit la chose manifeste.

Le Compagnon, bien nourry, bien payé,
Fit ce qu’il pût, d’autres firent le reste.
Il les engea de petits Mazillons,
Desquels on fit de petits Moinillons ;
Ces Moinillons devinrent bien-tost Peres,
Comme les Sœurs devinrent bien-tost Meres,
A leur regret, pleines d’humilité ;
Mais jamais nom [99] ne fut mieux merité.


  1. Publiée en 1666
  2. La Fontaine modifie ici, sans doute par pure politesse, ce passage de Térence:
    Quorum æmulari exoptat neglegentiam
    Potius quam istorum obscuram diligentiam.
    (Andria, prologus v. 20.)
  3. ..... Atque in eo disputant Contaminari non decere fabulas.
    (Ibid. v. 15.)
  4. Nouvelle III.
  5. Decameron, giornata VIII, novella VIII.
  6. 1re édition :
    Pour l’emmener..
  7. Ce conte, imprimé d’abord en 1668, d’après une copie manuscrite, dans l’édition hollandaise de Jean Verhoeven, où il est intitulé : Les Cordeliers de Catalogne, fut ensuite publié par l’auteur lui-même en 1669. Pour ne pas manquer à la règle que nous nous sommes imposée, nous avons suivi le texte donné par La Fontaine ; mais, comme il contient des adoucissements que l’auteur n’a dû y introduire que pour rendre possible l’obtention du privilège, certaines variantes de la première édition ont ici une importance tout-à-fait exceptionnelle, et se trouvent reproduites dans la plupart des éditions suivantes.
  8. Nouvelle XXXII. Les Dames dismées.
  9. Editions de : 1668 et de 1685 :
    Des Cordeliers de Catalogne :
    Besogne où ces Peres en Dieu…
  10. Edition de 1668 :
    Tirant à soy filles et femmes.
  11. Edition de 1668 :
    Dans l’innocence…..
  12. Editions de 1668 et de 1685 :
    Un essaim de Freres Mineurs.
  13. Edition de 1668 :
    La crainte donc d’estre damnée
    Fit qu’elles vinrent de bien loin
  14. Dans l’édition de 1668, ces deux derniers vers sont intervertis.
  15. Editions de 1668 et de 1685 :
    Vers les enfans de Saint François.
  16. Edition de 1668 :
    Voicy un beau mot de l’Apostre
    Qui fait à nostre intention.
    Edition de 1685 :
    Voicy trois beaux mots de l’Apostre.
  17. Editions de 1668 et de 1685 :
    Et nostre Mere Sainte Eglise,
  18. Édition de 1668 :
    Tant et si bien que ces Donzelles.
  19. Édition de 1668:
    L’Epoux repartit brusquement.
  20. Édition de 1668:
    Et, parbleu, si .....
  21. Ces quatre derniers vers sont supprimés dans l’édition de 1685?.
  22. Édition de 1668 :
    Quand le mary sceut toute chose.
  23. Édition de 1668 :
    Il porte à sa gorge un poignard.
  24. Ces quatre derniers vers sont supprimés dans l’édition de 1685.
  25. Edition de 1668 :
    Afin que la Gent cordeliere.
  26. Ces quatre derniers vers sont supprimés dans l’édition de 168?5.
  27. Editions de 1668 et de 1685 :
    Robes, Manteaux et Capuchons.
  28. Decameron, giornata IX, novella VI.
  29. Decameron, giornata III, novella II.
  30. 1re édition :
    Un magistral sçait les points decider.
  31. Decameron, giornata II, novella II. Il ne faut pas oublier que cette nouvelle est imitée de Bocace, car on pourroit chercher en France ce Château-Guillaume, sur lequel La Fontaine ne nous donne aucun détail. Nous voyons dans le conteur italien qu’il s’agit de Castel Guiglielmo, au sortir de Ferrare, sur le chemin de Vérone.
  32. On lit dans la 1re édition Regnauld au lieu de Renaud.
  33. Dans Hérodote (1, 8) : « Oubliez-vous qu’une femme dépose sa pudeur avec ses vêtements ? » (Note de M. Boissonade.)
  34. Voyez la fable XIV du livre VI.
  35. Nous nous en tenons scrupuleusement, comme nous l’avons déjà dit, au texte publié par l’auteur lui-même. A partir de l’édition de 1685, ce vers est ainsi modifié :
    Des Oraisons, ces gens gais et joyeux…
    Et les cinq qui suivent ici sont supprimés. Est-ce La Fontaine qui a fait ce changement ? Il est permis d’en douter ; la narration est ainsi plus vive, mais que signifie « on les vient prier d’une autre danse » si l’on retranche les « caprioles » des voleurs ?
  36. Édition de 1668 :
    Eut un soupé qui ne luy cousta rien.
  37. Heptameron, journée V, nouvelle V.
  38. Éditions de 1666 et de 1668 :
    Mais, comme il faut gouster de plus d’un pain.
  39. Édition de 1668 :
    C’estoit sa feste. Voyant donc de sa femme.
    Ce vers a été ainsi corrigé dans les éditions modernes :
    C’estoit sa feste. Or voyant de la femme.
  40. Ce singulier conseil ne se trouve que dans l’édition de 1669.
  41. Decameron, giornata VII, novel. VIII e IX.
  42. Édition de 1685 :
    De celle-ci pour certaines raisons.
  43. Decameron, giornata II, novella X.
  44. Les jours de fête sont imprimés en encre rouge dans les anciens calendriers.
  45. Decameron, giornata VIII, novella I.
  46. Nouvelle XXXVII.
  47. Edition de 1685 :
    Croyant par là les galans hors de game.
  48. Nouvelle XII.
  49. . Rabelais, Pantagruel, liv. III, ch. 28.
  50. . Edition de 1685 :
    Il faut que la veuë en réponde.
  51. Les éditions originales portent toutes, mais à tort :
    Qu’on n’y puisse estre pris…
  52. Editions de 1666 et de 1668 :
    Un autre Conducteur eust peut-estre esté mieux.
  53. Edition de 1668 :
    En reniant Mahom, Jupin et Tarvagant.
  54. Edition de 1668 :
    Et grand ménageur de soûpirs.
  55. Edition de 1668 :
    L’Infante vint et vint comme il falloit.
  56. Ainsi dans les éditions originales ; Roger dans les éditions modernes.
  57. Cette nouvelle, qui a paru pour la première fois dans le Recueil de 1668, y porte pour titre : L’Hermite ou Frere Luce.
  58. Decameron, giornata IV, novella II.
  59. Edition de 1668 :
    Dame Luxure et Dame Hypocrisie.
  60. Editions de 1668 et de 1685 :
    Tout homme est homme, et les Moines sur tous.
  61. Edition de 1668 :
    Ce que j’en dis, ce n’est pas par envie.
  62. Edition de 1668 :
    Belle qui soit quelque peu simple ou neuve.
  63. Manuscrits de Conrart :
    Mais avec rien on montoit un mesnage.
  64. Edition de 1668 :
    Ce temps n’est plus, l’Himen qui marchoit seul.
  65. Edition de 1668 :
    Un long cornet, tout du haut de sa teste.
  66. Manuscrits de Conrart et édition de I668 :
    Luce est benin. Toy, Femme, tu feras.
  67. Edition de 1668 :
    Mon Dieu ! maman, il faudra y aller ?
  68. Edition de 1668 :
    Et retiendra bien mieux tous ses sermons.
  69. Edition de 1668 :
    As-tu pris garde ? il parloit d’un ton bas.
  70. Edition de 1668 :
    Qui leur cria d’un ton à faire peur.
  71. Edition de 1668 :
    A sa Celule, il vouloit que les femmes.
  72. Edition de 1668 :
    Quelque deffunt expiant ses mesfaits ;
  73. Edition de 1668 :
    Qu’on eût ouy cinquante disciplines.
  74. Edition de 1668 :
    Chascune peut l’entendre s’escrimant :
    Du saint Hôtel enfin la porte s’ouvre.
  75. Edition de 1668 :
    Tout en tremblant la Mere luy decouvre.
  76. Edition de 1668 :
    La nuit revint…..
  77. Edition de 1668 :
    De son cornet fit bruire la maison,
    Il leur cria tousjours d’un mesme ton.
  78. Edition de 1668 :
    Et maux de cœur causez Dieu sçait comment.
  79. Edition de 1668 :
    Le jeu d’amour commençant à luy plaire.
  80. Edition de 1668 :
    Trousser bagage et remercier l’hoste.
  81. Edition de 1668 :
    Puis au depart il luy dit que sans faute.
  82. Edition de 1668 :
    Non plus que l’eau ne manque à la riviere.
  83. Edition de 1668 :
    L’entretenoit jour et nuit du S. Pere.
  84. Cette nouvelle est intitulée le Muet dans l’édition de 1668, où elle a paru pour la premiere fois.
  85. Decameron, giornata III, novella I.
  86. Edition de 1668 :
    Bon gré, mal gré, est mise en un Convent.
    On trouve toujours dans cette édition convent pour couvent.
  87. Edition de 1668 :
    Qu’à se montrer au Parloir aguimpées.
  88. Edition de 1668 :
    Et n’estoit jour qu’on ne trouvât leans.
  89. C’est ici le texte de l’édition de 1669, donnée par La Fontaine. Avec cette leçon le sens est fort clair : notre auteur veut dire que les bons Pères qui venoient voir les sœurs calculoient si bien qu’il y avoit pour eux de fréquentes occasions de faillir, de tomber. Malheureusement les éditions de 1668 et de 1685, suivies par tous les éditeurs modernes, portent :
    Qu’ils ne manquoient…,
    ce qui rend le passage un peu plus difficile. Aussi les commentateurs des Contes se sont-ils bien gardés d’en parler, à l’exception toutefois du bibliophile Jacob, qui a eu l’imprudence de mettre en note : « Cette phrase est très obscure, si l’on n’explique pas supputoient par buvoient. La Fontaine veut peut-être dire que les moines arrangeoient toujours leurs tournées de manière à rencontrer le couvent sur leur route. »
  90. Edition de 1668 :
    Sans croix ny pile…
  91. Edition de 1668 :
    On fait bescher la moitié du jardin.
  92. Edition de 1668 :
    Par un Midy le compagnon dormant.
  93. Edition de 1668 :
    Dit à sa sœur : Dedans le cabinet…
  94. Edition de 1668 :
    Avoit pris goust, partant sans differer.
  95. Edition de 1668 :
    L’autre repond : Là dedans ? et quoy faire ?
  96. Edition de 1668 :
    Fais, fais, dit l’autre…
  97. M. Walckennaer fait passer ici dans son texte les deux vers suivants :
    Disant ces mots, elle éveilla Mazet,
    Qui se laissa mener au Cabinet.
    Il les tire des manuscrits de Conrart et remarque qu’ils manquent dans toutes les éditions ; nous les trouvons néanmoins dans celle de 1668 ; nous ne pensons pas, d’ailleurs, qu’ils soient aussi nécessaires que le savant éditeur le suppose. La Fontaine les aura supprimés à cause de leur fâcheuse ressemblance avec ceux-ci, qu’on vient de lire un peu plus haut :
    De ces deux donc l’une, approchant Mazet,
    Dit à sa Sœur : Dedans ce cabinet,
  98. Edition de 1668 :
    N’en a que sept, ou moins ; qu’on ne me laisse…
  99. Edition de 1668 :
    Mais jamais rien ne fut mieux merité.