Œuvres complètes de Lamartine (1860)/Tome 1/Improvisée à la Grande-Chartreuse/Commentaire

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COMMENTAIRE

DE LA VINGT-CINQUIÈME MÉDITATION



C’est une inspiration complète.

Une femme des plus ravissantes par la beauté et par le charme de l’âme, devenue depuis une des plus éminentes par la vertu active, et par la prodigalité de sa vie à toutes les misères humaines, la marquise de B***, me rencontra en Savoie en allant à Turin, et me pria de l’accompagner à la Grande-Chartreuse. J’acceptai avec bonheur. Je l’admirais depuis longtemps, et mon attachement pour elle avait ce vague indéterminé entre le respect et l’attrait, qui fait qu’on ne se définit pas soi-même ce qu’on éprouve, de peur de le faire évanouir en le regardant de trop près. Son imagination ardente, tendre et pieuse, était le cristal le plus limpide et le plus coloré à la fois à travers lequel l’œil et le cœur d’un poëte pussent contempler ces montagnes, monuments de la nature, et ce monastère, monument de l’homme. La saison était brûlante, et donnait plus d’attrait aux sens pour les ombrages, les murmures et les fraîcheurs des bois, des neiges et des torrents.

Nous soupâmes dans le jardin ombragé de noyers et de pampres gigantesques d’une petite auberge de village, au pied de la montagne. Nous passâmes une partie de la nuit accoudés à la fenêtre de cette chaumière, écoutant les bruits d’eaux, de chutes de rochers, de roulement d’avalanches qui sortaient des gorges où nous devions entrer le lendemain ; respirant les brises nocturnes qui faisaient palpiter les feuilles de vigne sur les treilles, et frissonner les cheveux sur nos tempes. Le lendemain, au lever du soleil, nous gravissions à cheval les pentes de la montagne. Il n’y a pas de coupures de rochers plus profondes, de détours de route plus inattendus, de ponts plus hardis et plus tremblants sur des abîmes d’écume, de torrents plus verdâtres endormis au fond des puits de granit luisant que les tourbillons d’eau se creusent au bord de leur lit en hiver, d’écumes plus bouillonnantes et plus laiteuses pulvérisées par leur chute, et saupoudrant les branches étendues des hêtres et des sapins, dans toutes les Alpes ou dans tous les Apennins. Après trois heures d’extase, nous arrivâmes en vue du couvent. C’est un immense cloître assis sur les flancs inégaux de l’avant-dernière croupe de la montagne, au bord des neiges, et suivant, comme un manteau jeté sur le sol, les ondulations du terrain. J’entrai seul, pendant que madame de B***, reçue à l’hospice des étrangers, en dehors du couvent, se reposait de la lassitude de la matinée. Le couvent me fit peu d’impression. Je comprends l’ermite ; je n’ai jamais compris ces solitudes peuplées d’hommes ou de femmes fuyant un monde pour en retrouver un autre. C’est rétrécir le monde, ce n’est pas l’éviter. Il est encore là avec toutes ses importunités, ses vices ou ses faiblesses : on n’a fait que changer ses ennuis.

Le soir, pendant que nous redescendions, un orage se forma sur les cimes des sapins ; il éclata avec ses foudres, ses ruissellements de feu et d’eau, ses tonnerres d’en haut répercutés par ses tonnerres d’en bas, ses mugissements dans les sapins, ses arbres renversés sur les abîmes. Les guides avaient abrité madame de B*** sous la cavité d’une roche élevée de quelques pieds au-dessus de la route : on eût dit une de ces niches où la piété des paysans de Savoie et du Tyrol placent la statue coloriée de la Vierge, pour protéger les passants dans les pas dangereux. J’étais descendu de cheval ; et je m’étais laissé glisser jusqu’au fond du lit du torrent, où l’arche d’un pont de bois m’abritait de la pluie. L’orage à demi passé, et converti en pluie fine semblable à une vapeur d’écume que le vent sème autour d’une chute d’eau, un immense arc-en-ciel se dessina comme une arche céleste au-dessus de la roche concave où madame de B***, collée à la muraille de granit gris, déroulait ses cheveux au vent pour les sécher. Je n’ai jamais si bien compris l’auréole que la piété fait rayonner autour de la figure des vierges, des anges ou des saintes. Dieu lui-même avait dessiné et coloré celle-là.

Cette image m’inspira ces strophes et d’autres vers sur le même sujet, que j’écrivis sur mon genou.