Œuvres complètes de Lamartine (1860)/Tome 1/La Gloire/Commentaire

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

◄  La Gloire
COMMENTAIRE

DE LA QUINZIÈME MÉDITATION



Cette ode est un des premiers morceaux de poésie que j’aie écrits, dans le temps où j’imitais encore. Elle me fut inspirée à Paris en 1817, par les infortunes d’un pauvre poëte portugais appelé Manoël. Après avoir été illustre dans son pays, chassé par des réactions politiques, il s’était réfugié à Paris, où il gagnait péniblement le pain de ses vieux jours en enseignant sa langue. Une jeune religieuse, d’une beauté touchante et d’un dévouement absolu, s’était attachée d’enthousiasme à l’exil et à la misère du poëte. Il m’enseignait le portugais, et m’apprenait à admirer Camoëns.

Les poëtes ne sont peut-être pas plus malheureux que le reste des hommes ; mais leur célébrité a donné dans tous les temps plus d’éclat à leur malheur : leurs larmes sont immortelles ; leurs infortunes retentissent, comme leurs amours, dans tous les siècles. La pitié s’agenouille, de génération en génération, sur leur tombeau. Le naufrage de Camoëns, sa grotte dans l’île de Macao, sa mort dans l’indigence, loin de sa patrie, sont le pendant des amours, des revers, des prisons du Tasse à Ferrare. Je ne suis pas superstitieux, même pour la gloire ; et cependant j’ai fait deux cents lieues pour aller toucher de ma main les parois de la prison du chantre de la Jérusalem, et pour y écrire mon nom au-dessous du nom de Byron, comme une visite expiatoire. J’ai détaché avec mon couteau un morceau de brique du mur contre lequel sa couche était appuyée ; je l’ai fait enchâsser dans un cachet servant de bague, et j’y ai fait graver les deux mots qui résument la vie de presque tous les grands poëtes : Amour et larmes.