Œuvres complètes de Lamartine (1860)/Tome 2/Le dernier chant du Pèlerinage d’Harold/Note douzième

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Œuvres complètes de LamartineChez l’auteur (p. 173-182).
NOTE DOUZIÈME

(Page 128)


Les noms d’Odysséus, de Marc, de Kanaris……


Odysséus ou Odyssée. — Fils d’Andriséus, né en Épire, il entra d’abord au service d’Ali-Pacha. Après la mort de ce tyran, il se met à la tête de ses compatriotes, descend du mont Parnasse, et proclame le règne de la Croix. Il défait Omer-Vrionne, successeur d’Ali. « Le récit de ses exploits, dit Pouqueville, volant de bouche en bouche, fait éclater l’insurrection jusque parmi les peuplades des plateaux supérieurs du mont Œta. Le même jour, sans aucune de ces hésitations qui décèlent la crainte de se compromettre, les habitants des cantons d’Hypati, ceux de Gravari, de Lidoriki, de Malendrino, de Venetico, qui formaient jadis la Doride, la Locride hespérienne et l’Étolie, secouent le joug de leurs oppresseurs. Des éphores, nom oublié dans la Grèce, remplacent les codjabachis ; le bonnet de raja est foulé aux pieds, et le croissant renversé dans tous les lieux où il existait des mosquées : une nouvelle ère commence pour l’Étolie. Bientôt Odyssée est déclaré la terreur des musulmans : il les bat, les poursuit, s’empare d’Athènes, est nommé deux fois commandant général des troupes de l’insurrection grecque, remporte une seconde victoire de Platée ; et le courage personnel d’Odyssée, ses mœurs sauvages, ses vêtements, tout rappelle un de ces héros d’Homère, un de ces hommes primitifs qui ne se montrent qu’à la naissance des peuples, et dont l’histoire ressemble bientôt à la fable. Tout récemment encore, Odyssée, mécontent du gouvernement grec, vient de congédier ses derniers compagnons d’armes, et, seul avec sa femme et ses enfants, il s’est retiré dans une caverne du mont Parnasse, dont il a fortifié l’entrée avec des palissades et du canon. L’ostracisme, comme on le voit, est de tous les siècles : les peuples reprennent leur nom, mais les hommes ne perdent pas leur ingratitude. Il est à désirer que les Grecs n’imitent pas en tout leurs aïeux, et nesouillent pas leur terre régénérée du sang de leurs libérateurs. »


Marco Botzaris. — Digne pendant d’Odyssée, mais plus civilisé que lui. Voici le portrait qu’en donne Pouqueville :


« Melpomène lui avait départi le don de la voix et de la cithare pour chanter le temps où, gardant les troupeaux du polémarque son père, aux bords du Selleïs, il abandonna sa patrie, conquise par Ali-Pacha, pour se réfugier sous les drapeaux français, à l’ombre desquels il crût en sagesse et en valeur. De la taille ordinaire des Souliotes, qui est de cinq pieds environ, sa légèreté était telle, qu’on le comparait au zéphyr. Nul ne l’égalait à la lutte, au jeu du disque ; et quand ses yeux bleus s’animaient, que sa longue chevelure flottait sur ses épaules, et que son front rasé, suivant l’usage antique, reflétait les rayons du soleil, il avait quelque chose de si extraordinaire, qu’on l’aurait pris pour un descendant de ces Pélasges, enfants de Phaéthon, qui civilisèrent l’Épire. Il avait laissé sa femme et deux enfants sur la terre étrangère, pour se livrer avec plus d’audace aux chances des combats. Poëte et guerrier, dans les moments de repos il prenait sa lyre, et redisait aux enfants de la Selleïde les noms des héros leurs aïeux, leurs exploits, leur gloire, et l’obligation où ils étaient de mourir comme eux pour les saintes lois du Christ et de la patrie, objets éternels de la vénération des Grecs. Sa femme Chrysé vint le rejoindre après l’insurrection de la Grèce, et voulut combattre à ses côtés. — Marc Botzaris, en avant de Missolunghi, soutint avec six cents pallikares les efforts de l’armée ottomane tout entière. Les Thermopyles pâliront un jour à ce récit. — Retranchés auprès de Crionero, fontaine située à l’angle occidental du mont Aracynthe, ces braves, après avoir peigné leurs belles chevelures, suivant l’usage immémorial des soldats de la Grèce, conservé jusqu’à nos jours, se lavent dans les eaux de l’antique Aréthuse, et, revêtus de leurs plus riches ornements, ils demandent à s’unir par les liens de la fraternité, en se déclarant Ulamia. Un ministre des autels s’avance aussitôt. Prosternés au pied de la croix, ils échangent leurs armes, ils se donnent ensuite la main en formant une chaîne mystérieuse ; et, recueillis devant le Dieu rédempteur, ils prononcent les paroles sacramentelles : Ma vie est ta vie, et mon âme est ton âme. Le prêtre alors les bénit ; et ayant donné le baiser de paix à Marc Botzaris, qui le rend à son lieutenant, ses soldats, s’étant mutuellement embrassés, présentent un front menaçant à l’ennemi.

» C’était le 4 novembre 1822, au lever du soleil : on apercevait de Missolunghi et d’Anatolico le feu du bataillon immortel, qui s’assoupit à midi. Il reprit avec une nouvelle vivacité deux heures après, et diminua insensiblement jusqu’au soir. À l’apparition des premières étoiles, on aperçut dans le lointain les flammes des bivouacs ennemis dans la plaine ; la nuit fut calme ; et, le 5 au matin, Marc Botzaris rentra à Missolunghi, suivi de vingt-deux Souliotes ; le surplus de ses braves avait vécu.

» À la faveur de cette héroïque résistance, le président du gouvernement, Maurocordato, avait approvisionné Missolunghi, et fait embarquer pour le Péloponèse les vieillards, les femmes et les enfants. Marc Botzaris voulait pourvoir de la même manière à la sûreté de sa femme et de ses enfants ; mais Chrysé, son épouse, ne pouvait se résoudre à l’abandonner : elle lui adresse les adieux les plus déchirants ; elle tombe à ses pieds avec les timides créatures qui le nommaient leur seigneur et leur père. Marc Botzaris les bénit au nom du Dieu des batailles. Il les accompagne ensuite au port, il suit des yeux le vaisseau ; il tend les bras à sa femme. Hélas ! il la quittait pour la dernière fois. Il périt, peu de temps après, dans une bataille nocturne contre les Turcs, et sa mort fut aussi glorieuse, aussi sainte que sa vie. »


Kanaris. — Le Thémistocle de l’insurrection grecque, né à Psara, âgé de trente à trente-deux ans, d’une petite taille, l’œil vif et perçant, l’air mélancolique : tel est le portrait qu’en fait le capitaine Clotz.

Il brûle trois fois la flotte ottomane.


« Les Hydriotes (dit Pouqueville) avaient à peine relâché à Psara, qu’on vota unanimement la destruction de la flotte ottomane qui était à Ténédos. Une division navale, composée de douze bricks de Psara, avait observé sa position. L’entreprise était difficile : les Turcs, sans cesse aux aguets depuis la catastrophe de Chio, se gardaient avec soin et visitaient les moindres bâtiments. Cependant, comme l’amirauté avait une confiance extrême dans Kanaris, qui s’offrit encore pour cette périlleuse mission, on se décida à la hasarder.

» On ajouta un brûlot à celui que le plus intrépide des hommes de notre siècle devait monter ; et, malgré le temps orageux qui régnait, les deux armements mirent en mer le 9 novembre, à sept heures du soir, accompagnés de deux bricks de guerre, fins voiliers. Arrivés, le jour suivant, à leur destination, les gardes-côtes de Ténédos les virent sans défiance doubler un des caps de l’île, sous pavillon turc. Ils paraissaient chassés par les bricks de leur escorte, qui battaient flamme et pavillon de la croix ; et le costume ottoman que portaient les équipages des brûlots complétait l’illusion, lorsque deux frégates turques, placées en vedette à l’entrée du port, les signalèrent, comme pour les diriger vers le point qu’ils cherchaient.

» Le jour commençait à baisser, et il était impossible de distinguer le vaisseau amiral au milieu d’une forêt de mâts, quand celui-ci répondit aux signaux des frégates d’avant-garde par trois coups de canon. Il est à nous ! dit aussitôt Kanaris à son équipage ; courage, camarades ! nous le tenons ! Manœuvrant directement vers le point d’où le canon s’était fait entendre, il aborde l’énorme citadelle flottante, en enfonçant son mât de beaupré dans un de ses sabords ; et le vaisseau s’embrase avec une telle rapidité, que, de plus de deux mille individus qui le montaient, le capitan-pacha et une trentaine des siens parviennent seuls à se dérober à la mort.

» Au même instant, un second vaisseau est mis en feu par le brûlot de Cyriaque, et la rade n’offre plus qu’une scène déplorable de carnage, de désordre et de confusion. Les canons, qui s’échauffent, tirent successivement ou par bordée, et quelques-uns chargés de boulets incendiaires propagent le feu, tandis que la forteresse de Ténédos, croyant les Grecs entrés au port, canonne ses propres vaisseaux. Ceux-ci coupent leurs câbles, se pressent, se heurtent, se démâtent, arrachent mutuellement leurs bordages, ou s’échouent ; et la majeure partie ayant réussi à s’éloigner, malgré la confusion inséparable d’une semblable catastrophe, est à peine portée au large, qu’elle est assaillie par une de ces tempêtes qui rendent une mer étroite aussi terrible que dangereuse, pendant les longues nuits de novembre. Les vaisseaux voguent à l’aventure, s’abordent dans l’obscurité, et s’endommagent. Plusieurs périssent, corps et biens ; douze bricks font côte sur les plages de la Troade ; deux frégates et une corvette, abandonnées, on ne sait comment, de leurs équipages, sont emportées par les courants jusqu’aux atterrages de Paros.

» Pendant que les Turcs se débattaient au milieu des flammes, et en luttant contre les flots, les équipages des brûlots, formant un total de dix-sept hommes, assistaient tranquillement à la destruction de la flotte du sultan. Ils virent successivement sauter le vaisseau amiral, et cette Altesse tremblante se sauver à terre dans un canot, lui qui montait, quelques minutes auparavant, le plus beau navire des mers de l’Orient. Le second vaisseau s’abîma ensuite avec seize cents hommes, sans qu’il s’en sauvât que deux individus à demi brûlés, qui s’accrochèrent à des débris que la vague mugissante porta vers la plage, sur laquelle gisaient deux superbes frégates.

» Ô Ténédos ! Ténédos ! ton nom, rendu célèbre par la lyre d’Homère et de Virgile, ne peut plus être oublié, quand on parlera de la gloire des enfants des Grecs ! Le chantre des Messéniennes, Casimir Delavigne, a dit leurs douleurs et leur héroïsme ; mais qui célébrera leur triomphe, en racontant comment les bricks des Hellènes, après avoir recueilli Constantin Kanaris, Cyriaque et leurs braves, présentant leurs voiles à la tempête et naviguant sur la cime des vagues, reparurent, le 12 novembre, au port de Psara ? Les éphores, suivis d’une foule nombreuse de peuple, de soldats et de matelots, s’étaient portés à leur rencontre dès qu’on eut signalé leur approche. Mille cris de joie éclatent au moment qu’ils prennent terre. Salut au vainqueur de Ténédos ! honneur et gloire aux braves ! La patrie reconnaissante, dit le président des éphores en posant une couronne de laurier sur la tête de Kanaris, honore en toi le vainqueur de deux amiraux ennemis.


» Il dit, et remontant vers la ville, le cortége, précédé de Kanaris, se rend à l’église. Là, le héros, déposant sa couronne aux pieds de l’image de la Vierge, mère du Christ, le front prosterné dans la poussière, confessant que toute victoire vient de Dieu, s’humilie devant le Seigneur. Il confesse les péchés de la faiblesse humaine aux pieds des ministres des autels, et, après avoir reçu le pain de vie, aussi modeste et aussi grand, le vainqueur de deux amiraux ennemis se retire au sein de sa famille.

» Mais il veut en vain se dérober aux hommages : son nom a retenti avec trop d’éclat pour rester ignoré. Le capitaine d’un vaisseau anglais qui arrivait à Psara le demande et l’interroge ; il veut savoir comment les Grecs préparent leurs brûlots, pour en obtenir de pareils résultats. — Comme vous le faites, commandant. Mais nous avons un secret que nous tenons caché ici, dit-il en montrant son cœur : l’amour de la patrie nous l’a fait trouver. »

(Pouqueville, Hist. de la Régén. de la Grèce.)




Le lecteur lira sans doute avec intérêt ici le récit des derniers moments de lord Byron, transmis par un homme de confiance qui ne l’a pas quitté pendant vingt-cinq ans.


« Mon maître, dit Fletcher, montait à cheval tous les jours, lorsque le temps le permettait. Le 9 avril fut un jour fatal : milord fut très-mouillé durant la promenade, et à son retour, quoiqu’il eût changé d’habits complétement, comme il était resté très-longtemps dans ses vêtements mouillés, il se sentit légèrement indisposé ; et le rhume dont il s’était plaint depuis que nous avions quitté Céphalonie rendit cet accident plus grave. Quoiqu’il eût peu de fièvre pendant la nuit du 10, il se plaignit de douleurs dans les membres et du mal de tête, ce qui ne l’empêcha pas néanmoins de monter à cheval dans l’après-midi. À son retour, mon maître dit que la selle n’était pas tout à fait sèche, et qu’il craignait que cela ne l’eût rendu plus malade. La fièvre revint, et je vis avec bien du chagrin, le lendemain matin, que l’indisposition devenait plus sérieuse. Milord était très-affaissé, et se plaignit de n’avoir point dormi de la nuit ; il n’avait aucun appétit. Je lui préparai un peu d’arrow-root ; il en prit deux ou trois cuillerées seulement, et me dit qu’il était fort bon, mais qu’il ne pouvait en prendre davantage. Ce ne fut que le troisième jour, le 12, que je commençai à concevoir des alarmes. Dans tous les rhumes que mon maître avait eus jusque-là, le sommeil ne l’avait pas abandonné, et il n’avait point eu de fièvre. J’allai donc chez le docteur Bruno et chez M. Millingen, ses deux médecins, et leur fis plusieurs questions sur la maladie de mon maître : ils m’assurèrent qu’il n’y avait aucun danger ; que je pouvais être parfaitement tranquille ; que dans peu de jours tout irait bien. C’était le 13. Le jour suivant, je ne pus m’empêcher de supplier milord d’envoyer chercher le docteur Thomas, de Zante. Mon maître me dit de consulter à ce sujet les docteurs : ils me dirent qu’il n’était pas nécessaire d’appeler aucun autre médecin, parce qu’ils espéraient que tout irait bien dans peu de jours. Je dois faire remarquer ici que milord répéta plusieurs fois, dans le cours de la journée, que les docteurs n’entendaient rien à sa maladie. — En ce cas, milord, vous devriez consulter un autre médecin. — Il me disent, Fletcher, que ce n’est qu’un rhume ordinaire, comme tous ceux que j’ai déjà eus. — Je suis sûr, milord, que vous n’en avez jamais eu d’aussi sérieux. — Je le crois, dit-il. Je renouvelai mes instances le 15, pour qu’on appelât le docteur Thomas ; on m’assura de nouveau que milord serait mieux dans deux ou trois jours. D’après ces assurances répétées, je ne fis plus aucune instance que lorsqu’il fut trop tard.

» Les médecines fortes qu’on lui faisait prendre ne me semblaient pas les plus convenables à sa maladie ; car, n’ayant rien dans l’estomac, elles me paraissaient ne devoir lui procurer que des douleurs : c’eût été le cas, même avec une personne en bonne santé. Mon maître n’avait pris, depuis huit jours, qu’une petite quantité de bouillon en deux ou trois fois, et deux cuillerées d’arrow-root le 18, la veille de sa mort. La première fois que l’on parla de le saigner fut le 15. Quand le docteur Bruno le proposa, mon maître s’y opposa d’abord, et demanda à M. Millingen s’il avait de fortes raisons pour lui tirer du sang. La réponse fut qu’une saignée pouvait être de quelque avantage, mais qu’on pouvait la différer jusqu’au lendemain. En conséquence, mon maître fut saigné au bras droit le 16 au soir, et on lui tira seize onces de sang. Je remarquai qu’il était très-enflammé. Alors le docteur Bruno dit qu’il avait souvent pressé mon maître de se faire saigner, mais qu’il n’avait pas voulu y consentir. Survint une longue dispute sur le temps que l’on avait perdu, et sur la nécessité d’envoyer à Zante ; sur quoi l’on me dit, pour la première fois, que cela était inutile, parce que mon maître serait mieux ou n’existerait plus avant l’arrivée du docteur Thomas. L’état de mon maître empirait ; mais le docteur Bruno pensait qu’une nouvelle saignée lui sauverait la vie. Je ne perdis pas un moment pour aller dire à mon maître combien il était nécessaire qu’il consentît à être saigné ; il me répondit : Je crains bien qu’ils n’entendent rien à ma maladie. Et, tendant son bras : Tenez, dit-il, voilà mon bras ; faites ce que vous voudrez.

» Milord s’affaiblissait de plus en plus, et le 17 il fut saigné une fois dans la matinée, et une fois à deux heures de l’après-midi. Chacune de ces deux saignées fut suivie d’un évanouissement, et il serait tombé si je ne l’avais pas retenu dans mes bras. Afin de prévenir un semblable accident, j’avais soin de ne pas le laisser remuer sans le supporter.

» Ce jour-là mon maître me dit deux fois : Je ne peux pas dormir, et vous savez que depuis une semaine je n’ai pas dormi. Je sais, ajoutait-il, qu’un homme ne peut être sans dormir qu’un certain temps, après quoi il devient nécessairement fou, sans que l’on puisse le sauver : et j’aimerais mieux dix fois me brûler la cervelle que d’être fou. Je ne crains pas la mort, je suis plus préparé à mourir que l’on ne pense.

» Je ne crois pas que milord ait eu l’idée que sa fin approchait, jusqu’au 18 ; il me dit alors : Je crains que Tita et vous ne tombiez malades, en me veillant ainsi nuit et jour. Je lui répondis que nous ne le quitterions point jusqu’à ce qu’il fût mieux. Comme il y avait eu un peu de délire dans la journée du 16, j’avais eu soin de retirer les pistolets et le stylet, qui, jusque-là, étaient restés à côté de son lit la nuit. Le 18, il m’adressa souvent la parole ; il paraissait mécontent du traitement qu’avaient suivi les médecins. Je lui demandai alors de me permettre d’envoyer chercher le docteur Thomas. — Envoyez-le chercher ; mais dépêchez-vous : je suis fâché de ne pas vous l’avoir laissé envoyer chercher plus tôt.

» Je ne perdis pas un moment à exécuter ses ordres et à en faire part au docteur Bruno et à M. Millingen, qui me dirent que j’avais très-bien fait, parce qu’ils commençaient eux-mêmes à être très-inquiets. Quand je rentrai dans la chambre de milord : Avez-vous envoyé ? me dit-il. — Oui, milord. — Vous avez bien fait : je désire savoir ce que j’ai. Quoiqu’il ne parût pas se croire si près de sa fin, je m’aperçus qu’il s’affaiblissait d’heure en heure, et qu’il commençait à avoir des accès de délire. Il me dit à la fin d’un de ces accès : Je commence à croire que je suis sérieusement malade ; et si je mourais subitement, je désire vous donner quelques instructions, que j’espère que vous aurez soin de faire exécuter. Je l’assurai de ma fidélité à exécuter ses volontés, et ajoutai que j’espérais qu’il vivrait assez longtemps pour les faire exécuter lui-même. À quoi il répondit : Non, ç’en est fait ; il faut tout vous dire sans perdre un moment. — Irai-je, milord, chercher une plume, de l’encre et du papier ? — Oh ! mon Dieu ! non, vous perdriez trop de temps, et je n’en ai point à perdre. Faites bien attention, me dit-il.

» Votre sort est assuré, Fletcher. — Je vous supplie, milord, de songer à des choses plus importantes. — Ô mon enfant ! dit-il ; ô ma chère fille, ma chère Adda ! Oh ! mon Dieu, si j’avais pu la voir ! Donnez-lui ma bénédiction ; donnez-la à ma chère sœur Augusta et à ses enfants. Vous irez chez lady Byron ; dites-lui, dites-lui tout. Vous êtes bien dans son esprit.

» Milord paraissait profondément affecté en ce moment : la voix lui manqua ; je ne pouvais attraper que des mots par intervalles ; mais il parlait entre ses dents, paraissait très-grave, et élevait souvent la voix pour dire : Fletcher, si vous n’exécutez pas les ordres que je vous ai donnés, je vous tourmenterai, s’il est possible. Je lui dis : Milord, je n’ai pas entendu un mot de ce que vous avez dit. — Ô Dieu ! s’écria-t-il, tout est fini ! Il est trop tard maintenant. Est-il possible que vous ne m’ayez pas entendu ? — Non, milord, mais essayez encore une fois de me faire connaître vos volontés. — Comment le puis-je ? Il est trop tard… Tout est fini ! — Ce n’est pas votre volonté, mais celle de Dieu, qui se fait. — Oui, dit-il, ce n’est pas la mienne ; mais je vais essayer. En effet, il fit plusieurs efforts pour parler ; mais il ne pouvait prononcer que deux ou trois mots de suite, comme : Ma femme ! mon enfant ! ma sœur ! Vous savez tout, dites tout : vous connaissez mes intentions. Le reste était inintelligible.

» Il était à peu près midi ; les médecins eurent une consultation, et il fut décidé de donner à milord du quinquina dans du vin. Il y avait huit jours qu’il n’avait rien pris que ce que j’ai dit, et qui ne pouvait le soutenir. À l’exception de quelques mots que je répéterai à ceux auxquels ils étaient adressés, et que je suis prêt à leur communiquer s’ils le désirent, il fut impossible de rien entendre de ce que dit milord après avoir pris son quinquina. Il témoigna le désir de dormir ; je lui demandai s’il voulait que j’allasse chercher M. Parry. — Oui, allez le chercher. M. Parry le pria de se tranquilliser ; il versa quelques larmes, et parut sommeiller. M. Parry sortit de la chambre avec l’espérance de le trouver plus calme à son retour. Hélas ! c’était le commencement de la léthargie qui précéda sa mort. Les derniers mots que je lui ai entendu prononcer furent ceux-ci, qu’il prononça dans la soirée du 18, à six heures environ : Il faut que je dorme maintenant. Il laissa tomber sa tête pour ne plus la relever ; il ne fit pas un seul mouvement pendant vingt-quatre heures. Il avait, par intervalles, des suffocations et une espèce de râle : alors j’appelais Tita pour m’aider à lui relever la tête, et il me paraissait qu’il était tout à fait engourdi. Le râle revenait toutes les demi-heures, et nous continuâmes à lui soulever la tête toutes les fois qu’il revenait, jusqu’à six heures du soir du lendemain 19, que je vis milord ouvrir les yeux et les refermer sans aucun symptôme de douleur, sans faire le moindre mouvement d’aucun de ses membres. Ô mon Dieu ! m’écriai-je, je crains que milord ne soit mort ! Les médecins tâtèrent le pouls, et dirent : Vous avez raison, il n’est plus. »

(Westminster Review.)