Œuvres de Camille Desmoulins/Tome III/Notes à Saint-Just

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Œuvres de Camille DesmoulinsBibliothèque nationaleIII (p. 179-185).

NOTES DE CAMILLE DESMOULINS
SUR LE
RAPPORT DE SAINT-JUST


Si je pouvais imprimer à mon tour, si on ne m’avait pas mis au secret ; si on avait levé mes scellés, et que j’eusse le papier nécessaire pour établir ma défense ; si on me laissait seulement deux jours pour faire un numéro sept, comme je confondrais M. le chevalier Saint-Just ! Comme je le convaincrais de la plus atroce calomnie ! Mais Saint-Just écrit à loisir dans son bain, dans son boudoir ; il médite pendant quinze jours mon assassinat ; et moi je n’ai point où poser mon écritoire, je n’ai que quelques heures pour défendre ma vie. Qu’est-ce autre chose que le duel de l’empereur Commode, qui, armé d’une excellente lame, forçait son ennemi à se battre avec un simple fleuret garni de liége ?

Mais il y a une Providence, une Providence pour les patriotes, et déjà je mourrai content ; la République est sauvée. Une affaire étrangère, mais qu’on avait liée à la nôtre pour nous perdre par un événement imprévu, incroyable, a jeté des flots de lumière sur notre prétendue conspiration ; et il demeure prouvé, par plusieurs faits décisifs, que ceux qui nous accusent sont eux-mêmes les conspirateurs.

Premier fait prouvé. Cette conspiration d’Hébert, qui a éclaté il y a huit jours, eh bien ! Chabot l’avait dénoncée au comité il y a cinq mois. Il avait déposé 100,000 livres à l’appui de sa dénonciation. Pour la justifier complètement, il offrait aux membres du comité qu’ils le fissent arrêter, lui, Chabot et Bazire, à huit heures du soir avec le baron de Batz et Benoît d’Angers, deux principaux agents de la conspiration, qui se trouveraient alors chez lui. Le Comité, au lieu de faire arrêter les dénoncés et le dénonciateur à huit heures du matin, attend ; et Batz, Benoît et Julien de Toulouse s’évadent. Première présomption de complicité extrêmement violente.

Deuxième fait. Ce sont précisément les mêmes membres du comité qui ont reçu la déclaration de Chabot, et la somme probante de 100,000 livres, qui, le lendemain, signent l’ordre à Ozane d’arrêter Chabot et Bazire à huit heures du matin. Seconde présomption non moins violente.

Troisième fait. Le comité qui avait dans les mains la déclaration de Chabot, déclaration si bien justifiée de point en point par le procès-verbal d’Hébert, garde pendant cinq mois le plus profond silence sur cette conspiration. Trois fois, il vient dire à la Convention qu’il n’y a aucun fait contre Vincent et Ronsin. Que le peuple ait été si longtemps à ouvrir les yeux sur Hébert, Vincent et Ronsin, rien d’étonnant ; mais le comité de sûreté générale, qui avait les preuves en main ! la prévarication de Vadier, Vouland peut-elle être plus manifeste ?

Je viens à ce qui me concerne dans ce rapport. De mémoire d’homme, il n’y a pas d’exemple d’une aussi atroce calomnie que cette pièce. Et d’abord il n’y a personne dans la Convention qui ne sache que M. le ci-devant chevalier Saint-Just m’a juré une haine implacable pour une légère plaisanterie que je me suis permise il y a cinq mois dans un de mes numéros.

Bourdaloue disait : Molière me met dans sa comédie ; je le mettrai dans mon sermon. J’ai mis Saint-Just dans un numéro rieur et il me met dans un rapport guillotineur, où il n’y pas un mot de vrai à mon égard.

Lorsque Saint-Just m’accuse d’être complice de d’Orléans et de Dumouriez, il montre bien qu’il est un patriote d’hier. Qui a dénoncé Dumouriez le premier, et avant Marat et plus vigoureusement que personne ? Certes on ne peut pas nier que ce soit moi. Ma Tribune des patriotes existe ; que Saint-Just lise le portrait de Dumouriez que je faisais six mois avant ses trahisons de la Belgique ; il verra qu’on n’a rien ajouté depuis à ce portrait.

Et d’Orléans dont il me fait encore le complice, qui ignore que c’est moi qui l’ai dénoncé le premier ? que les seuls écrits sur cette faction que les jacobins ont fait imprimer, distribuer, c’est moi qui les ai faits ? Saint-Just ne se souvient-il plus de mon Histoire des Brissotins ? La vengeance peut-elle être aveugle ? Je suis complice de Dumouriez, de d’Orléans ; et personne n’a dénoncé plus que moi ces deux hommes ! quelle scélératesse ! quelle impudeur ! C’est Barère, tuteur de Paméla, qui m’accuse d’être de la faction d’Orléans !

Il y eut une faction, M. Saint-Just, pour mettre d’Orléans sur le trône ; il y en eut une autre pour les Bourbons ; il y en eut une autre pour la maison d’Hanovre. À vrai dire, la seule faction qu’il y a maintenant, c’est celle des feuillants, des hébertistes, tous rangés sous la même bannière que Pitt, pour recommencer en bonnets rouges l’ancienne guerre de Pitt, des feuillants, des brissotins contre les républicains, les vieux cordeliers et la montagne. Ils se croient déjà sûrs de leurs victimes. Hier n’avons-nous pas vu sous le tribunal cinq membres du côté droit rire ici à notre enterrement ! Mais avant que de périr il faut que je serve encore une fois la République et tout ce que je vais dire seront des faits incontestables ; j’ai de bons témoins.

Qui sont ceux qui nous persécutent aujourd’hui ?

Ce Vadier, président du comité de sûreté générale, est le même Vadier que Marat dénonce dans son numéro du 17 juillet 1791, « comme le traître et le renégat le plus infâme ; » ce sont ses expressions.

C’est le même Vadier, qui, le 10 juillet, la veille, appuyait la motion d’André de mander les six tribunaux de Paris pour nous poursuivre, Danton et moi, nommément pour la pétition au Champ-de-Mars. (Voyez Marat, numéro du 17 juillet, voyez Moniteur.)

C’est ce Vadier qui nous prend aujourd’hui, citoyens jurés, pour suppléants du tribunal du VIe arrondissement, et n’ayant pu nous faire guillotiner alors, nous prie de ne pas lui faire manquer son coup aujourd’hui.

C’est le même Vadier qui disait aussi en parlant de Danton : Nous viderons bientôt ce turbot farci. Que ce propos est fraternel !

Ce Vouland, secrétaire du Comité, est le même Vouland qui était secrétaire des Feuillants sous la présidence de Barère. (Voyez son nom et sa demeure sur la liste du club des Feuillants, conquise à leur secrétariat le 10 août et publiée par Marat.)

Cet Amar, rapporteur du comité, est le même Amar, trésorier de France, brissotin enragé, dont tout le monde se rappelle le calembour fameux à une certaine nomination du bureau dans les premiers mois de la Convention : Laloi, Chasset, Danton.

Ce David, membre du comité, est le même David brissotin enragé, ami de Robespierre, il y a deux jours, et qui, aujourd’hui, s’en va disant : Je vois que nous ne resterons pas 20 montagnards à la Convention.

J’affirme que deux patriotes vénérables par leurs services et leurs cicatrices pour la Révolution, Paris et Boucher Saint-Sauveur, m’ont dit qu’ils avaient donné leur démission de ce comité de sûreté générale et en étaient sortis en secouant la poussière de leurs pieds, ne pouvant tenir aux iniquités qui s’y commettaient. Ce sont des témoins nécessaires, je demande qu’on les fasse entendre.

J’affirme que Guffroy m’a dit : que s’il restait au comité, c’était pour corriger beaucoup de mal par un peu de bien : qu’il avait preuve qu’Héron, l’égout universel, avait été suborner de faux témoins dans les prisons pour les mener à la guillotine. Je demande qu’on le fasse entendre.

J’affirme que Reverchon m’a dit : Que Collot-d’Herbois, en mission avec son cher Ronsin à Lyon, avait fait tout au monde pour rendre la République hideuse, et faire la contre-révolution à Lyon. Qu’on fasse entendre Reverchon. Ne se souvient-on plus des propos de Collot-d’Herbois : Il faut mettre des barils de poudre sous les prisons et à côté une mèche allumée.

Il y a des témoins que Collot-d’Herbois a dit au sujet de d’Églantine qui avait relevé ce propos : Il veut me perdre, je le conduirai à la guillotine par tous les moyens possibles.

Il est des témoins que le grand républicain Saint-Just a dit au commencement de la Convention, avec humeur : Oh ! ils veulent la République, elle leur coûtera cher.

Il y a des témoins que l’ambitieux Saint-Just a dit : Je sais où je vais.

Faudra-t-il des témoins pour prouver que le tartuffe, que le scélérat de Barère, était président des Feuillants, tuteur de Paméla ; qu’il a proposé la Commission des douze ; que Sempronius Gracchus Vilate, ici juré, est bien connu pour l’espion de Barère, que Barère loge dans le pavillon de Flore ; qu’il venait chez moi me caresser, me flagorner, et disait en sortant à Rousselin : Il faut que nous ayons sous huit jours les têtes de Danton, Camille Desmoulins, Philippeaux.