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Œuvres de Saint-Amant/Ode heroï-comique pour M. le Prince

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ODE HÉROI-COMIQUE

Pour Monseigneur le Prince, lors Duc d’Anguien, Son Altesse s’en retournant commander l’armée d’Allemagne, l’an 1645[1].


Puis que le brave duc d’anguien[2]
Retourne encore en Allemagne,
Nous l’allons voir en moins de rien
Monter plus haut que Charlemagne.

Il a desjà fait des explois
Qui volent par toute la terre,
Et dans l’honneur des beaux emplois
Il brille en fier astre de guerre.

Rocroy[3] l’a veu le glaive en main,
Grand de cœur, d’adresse et de taille,
Faire enyvrer de sang humain
Le champ caché sous la bataille.

Tel qu’on voit un torrent forcer
Ce qui s’offre à ses eaux rapides,
Tel on l’a veu rompre et percer
Cent gros de reistres intrepides.

On l’a veu, comblant tout d’effroy
Par sa fureur jeune et guerriere,
Ouvrir aux triomphes d’un roy
L’honorable et longue carriere.

On a veu ce prince hardy
Faire en ce lieu plus de ravages
Que tous les lions du Midy
N’en font en leurs plaines sauvages.

La terreur, l’audace et la mort,
Y marchoient devant la victoire ;
Sa seule teste en fit le sort,
Et son seul bras en fut la gloire.

Fontaines, le vaillant goutteux[4],
Afin-de perir à son aise,

Loin de Melo[5], lasche et honteux,
Y rendit l’ame dans sa chaise.

Albuquerque, au front des chevaux,
S’en sauva plus viste qu’un lievre,
Et, fatigué de ses travaux,
Six mois après en eut la fievre.

Cependant l’illustre Bourbon
De qui je veux estre l’Orphée,
Sur la bouteille et le jambon
En ordonna le beau trophée.

Puis, pour recueillir l’ample fruit
D’un coup d’essay si profitable,
Il s’en alla, sans faire bruit,
Assieger un mur indontable.

Battre le fer tant qu’il est chaud
Est un des points de sa science,
Et son courage noble et haut
Brusle tousjours d’impatience.

Il connoist qu’un moment perdu
Ruïne toute une entreprise,
Et qu’au seul temps est souvent dû
L’honneur de mainte belle prise.

Aussi que n’a-t’il pas fait voir
Par son ardente prontitude !
Mainte cité le peut sçavoir,
Et c’est de Mars la fine estude.

Thyonville[6], après le combat,
Fut investy, fut pris au piege,
Et jamais horrible sabat
N’effraya l’air comme en ce siege.

Le fer que le bronze vomit.
En globes bastards de la foudre
Tonna si fort qu’en bref il mit
Les roches de l’enceinte en poudre.

La Mozelle en eut des frissons
Dessous sa liquide simarre,
Et les oyseaux et les poissons
Firent gile à ce tintamarre.

Enfin on heurta tant de coups
Et re-heurta de telle sorte,
Qu’on vit la clef tourner pour nous
Et d’elle-mesme ouvrir la porte.

Nostre vainqueur entra dedans,
D’un air triomfant et superbe,
Sur un grand barbe aux yeux ardans,
Qui trespignoit sans gaster l’herbe.

L’or remasché de son beau frain
S’argentoit d’une fresche escume ;
Il prestoit l’oreille à l’airain
Et hannissoit sous mainte plume.

Il sembloit des-jà presager
De Fribourg[7] la haute aventure,

Et faisoit luire et voltiger
Sa gloire et presente et future.

Dieu ! quelle bouche exprimeroit
Cette aspre et tragique journée !
Et quelle main couronneroit
La valeur qui l’a couronnée !

Tout ce dont jamais on parla
D’affreux, de sanglant et d’horrible,
Le doit ceder à ce jour-là,
Où mon heros fut si terrible.

Pié contre pié, front contre front,
Les brusques trouppes se heurterent,
Et d’un acier cruel et pront
Leur vive rage executerent.

Plusieurs mousquets des deux partis.
Après le grand feu de l’approche,
En leviers furent convertis
Pour escrazer mainte caboche.

L’ardeur ostoit le temps au temps,
Les poings mesmes devenoient armes,
Et les battus et les battans
Confondoient leurs cris et leurs larmes.

Un bruit formé de cent rumeurs,
Que renforçoit nostre tonnerre,
Étouffoit les aigres clameurs
Des mourans qui mordoient la terre.

L’un, d’une picque outrepercé,
Hurle, s’enfile encor, s’allonge,

Et, rougissant le bois poussé,
Son glaive au sein de l’autre plonge.

L’un, que foudroye à bout portant,
Par le chef, la mort allumée,
Rend par la bouche au mesme instant
D’espais tourbillons de fumée.

Il en rend par le nez aussy,
ll chancelle, il tombe, il se pame,
Il sanglotte en l’air obscurcy,
Et semble petuner son ame.

L’autre dessus le serpentin
En tremblant ajuste sa mèche,
Et tandis est fait le butin
D’une ardente et viste flamèche.

L’un, prenant martre pour renard,
Tue Antoine au lieu d’Alexandre,
Et l’autre esquive, en fin canard,
Le fer qu’il voit sur luy descendre.

L’autre, insultant sur le vaincu.
Luy met le pié dessus la gorge,
Le fouille, en tire maint escu,
Puis se monte comme un saint George.

L’autre, obstiné quoy que tout seul,
Tombent sur ses propres entrailles,
De son drappeau fait son linceul
Et s’honore en ses funerailles.

L’autre meurt de peur d’estre atteint,
L’autre expire en nommant Silvie.
Et l’autre feignant d’estre esteint
Sauve le flambeau de sa vie.

Coups orbes, fiers estramassons
Y pleuvent aussy dru que gresle

On s’y massacre en cent façons,
Et tout y charge pesle-mesle.

Les hommes foulent les coursiers ;
Les coursiers sur les hommes passent,
Et de soldats et d’officiers
Maints corps dessus maints corps s’entassent.

La fureur, l’animosité,
L’orgueil, l’ire et la turbulence,
De l’un et de l’autre costé
Monstrent leur cruelle insolence.

L’enorme spectre du trespas
Y troubloit les uns et les autres ;
Mais la victoire aux doux appas,
Rioit pourtant aux yeux des nostres.

Et, quoy que l’assiette du lieu
À l’ennemy fust favorable,
Mon grand et noble demy-dieu
En fit un meurtre deplorable.

Ce fameux prince estoit par tout,
À droit, à gauche, en queue, en teste,
Et sa valeur, tousjours debout,
Portoit la foudre et la tempeste.

Un seul trait de ses yeux brillans
Mettoit l’adversaire en desordre,
Faisoit trembler les plus vaillans
Et ranimoit les siens à mordre.

Son aspect changeoit en vigueur
Leur haletante lassitude,
Et du laurier plein de rigueur
Son fer tranchoit l’incertitude.

Sa furieuse esmotion
Valoit à tous une harangue ;

Il excitoit par l’action,
Et sa main parloit pour sa langue.

Il avoit l’eclat et le port
D’un formidable et jeune Alcide,
Et son bras ne faisoit effort
Qui ne fist un noble homicide.

Pieux arrachez, monts debatus,
Forts conquis malgré tous obstacles,
Furent de ses fieres vertus
Les spectateurs et les spectacles.

Il est vray qu’en ce rude chocq,
Si l’aigle fut mis en desroutte,
De nostre part maint brave cocq
Versa du sang à grosse goutte.

Il en fut occis plus de trois ;
Mais toute ame aux combats experte
Dira qu’en guerre quelquesfois
C’est une espargne qu’une perte.

Un homme à propos hazardé
Souvent en sauve une centaine,
Et qui n’entend ce coup de dé
Ignore l’art de capitaine.

En suitte rien ne coustera,
Ny rampars, ny murs ceints de fleuves ;
Philipsbourg, Spire, et cætera[8],
En sont les incroyables preuves.

Quelle merveille que ces tours,
Qui valent bien celles de Troye,
En l’heureux terme d’onze jours
De mon prince ay’nt esté la proye

Mercy le Preux et Jean de Vert[9],
Privez de force et de courage,
S’estans reduits loin à couvert,
N’oserent retenter l’orage.

Le rusé duc dont le bon-heur
Depuis tant d’ans regne en Baviere[10],
Dolent de voir leur deshonneur,
Fit de ses yeux une riviere.

Le Danube, à qui l’on conta
Du Rhin sousmis[11] l’estrange histoire,
Blesmit de crainte et se hasta
De l’aller dire à la mer Noire.

L’Ocean l’apprit aussi-tost
Par la bouche du vaincu mesme,
Et, dans l’abysme qui l’enclost,
Trembla pour son grand diadesme.

Il craignit nos bras trionfans,
Et qu’après qu’un heur si prospere
Auroit douté tous les enfans,
On ne voulust donter le pere.

Il eut peur que, quand mon heros
Auroit pris la vieille Cybelle,
Il ne luy vint presser le dos
Pour en chercher une nouvelle.

Ha ! que mes sens sont resjouys
Quand j’oy parler de ses miracles !
Et que cet auguste Louys
Doit encore accomplir d’oracles !

Tous les guerriers du temps passé
Pourroient venir à ses escales ;
Et ses exploits ont effacé
L’antique honneur de Cerisoles[12].

Les Gustaves[13] et les Veimars[14]
En sont jaloux en l’autre monde ;
Achile en boude, et le dieu Mars
L’envie, encor qu’il le seconde.

Mais desjà cet emulateur,
Fier du beau train qui l’accompagne.
L’invite aux coups d’union flateur
Et le r’appelle à la campagne.

Va, noble prince, va-t’en donc,
Pousse ton illustre fortune,
Et souffre à mon chant assez long
Que d’un desir je t’importune

Rasfle-moy Heydelberg[15] d’abort ;
Le sein en cache une merveille
De qui le beau renom m’endort
Et dont la grandeur me resveille.

C’est ce prodige des vaisseaux
Qui porte une mer dans un antre,
Une mer dont les doux ruisseaux
Du bon Bacchus enflent le ventre.

Il faut avant que d’en partir
Gagner cette reine des tonnes,
Qui seule pourrait engloutir
Tout le nectar de dix autonnes.

Quand tu l’auras gagnée à toy,
Ne doute plus de tes conquestes ;
Chacun des tiens deviendra roy,
Et tous tes jours seront des festes.

Elle est de l’empire germain
La deesse et garde fatale,
Et qui la tiendra sous sa main
Tiendra sa force capitale.

Puisse l’ennemy galopé
Fleschir sous tes loix militaires
Sans estre jamais detrompé
Du vain bruit de tes carractaires !

    marque de son estime, son épée, ses pistolets, ses armes et son cheval de bataille.

    bourg en 1644. Condé et Turenne, après deux attaques désastreuses, l’emportèrent à la troisième. On vit rarement combat plus meurtrier.

  1. Voiture a fait une très longue épître sur le même sujet. — Voy. aussi les Vers héroïque du sieur Tristan l’Hermite.
  2. Né en 1621, le prince de Condé avoit alors vingt-cinq ans. Il porta le nom de duc d’Enghien jusqu’à la mort de son père, en 1646.
  3. « François de Melo alla assiéger Rocroy (1643) avec une très belle armée ; mais, ayant declaré un certain jeune seigneur portugais, appelé Albuquerque, general de la cavalerie, (il) la depita tellement (cette armée), que, les François estant survenus, elle ne voulut pas faire son devoir, mais prit la fuite, tellement que toute l’infanterie fut defaite par le duc d’Anguien, maintenant prince de Condé. » (Parival, Hist. de ce siècle de fer, p. 417.) — Ce récit, peu flatteur pour le vainqueur, est contredit, on le sait, par Bossuet, dans l’oraison funèbre du prince, son ami. Selon lui, Condé auroit dormi la veille de la bataille ; mais les nuits suivantes, selon La Calprenède, il les auroit consacrées à la lecture de Cassandre : « Mon precedent ouvrage doit sa plus grande reputation au bonheur qu’il a eu de vous divertir. On vous a veu plusieurs fois passer des heures dans la tranchée avec un volume de Cassandre, et vous avez donné à sa lecture une partie des nuits qui ont succedé a ces grandes journées que vous avez rendues fameuses par vos viotoires. » (La Calprenède au duc d’Anguien, Épître dédicatoire en tête de la Cléopâtre, 1re partie, 1653.) — Voy. aussi Voiture, lettre CXL.
  4. Le marquis de Fuentès ou Fontaines, qui se fit porter en chaise et assista malade à la bataille. Bossuet lui-même fait l’éloge de ce noble adversaire.
  5. Don Francisco de Melos « fut tellement decredité, dit Parival, que le roy fut contraint de le rappeler. »
  6. Thionville fut pris à la suite de la bataille de Rocroy. — Voiture adresse sa cxlive lettre au marquis de Pisani, qui avoit perdu au jeu, pendant le siége de cette place, tout son argent et son équipage de guerre.
  7. Le baron de Mercy, général autrichien, avoit assiégé Fri-
  8. Ce dernier mot désigne Mayence, et annonce la bataille de Nordlingue, ou le duc d’Enghien faillit être pris, mais d’où cependant il sortit vainqueur. — La retraite de Mercy le Preux, comme l’appelle Saint-Amant, fait le plus grand honneur à ce général.
  9. Célèbre général au service de l’Empire pendant la guerre de Trente Ans.
  10. Wolfgang-Guillaume, duc de Baviere-Neubourg, né en 1578, catholique en 1614, mourut en 1653. — Il fut mêlé aux affaires d’Allemagne.
  11. Quand le duc d’Enghien passa le Rhin ; Voiture lui adressa une lettre singulière, La commère la Carpe à son compère le Brochet.
  12. La victoire de Cérisolles fut remportée le 14 avril 1544 par le duc d’Enghien, alors âge seulement de 22 ans, sur les troupes de Charles-Quint.
  13. Gustave-Adolphe.
  14. Le duc Bernard de Saxe-Weimar, célèbre général au service de Louis Xlll. Après ses conquêtes sur le Rhin, il devint suspect à Louis Xlll, qui lui avoit déjà donné l’Alsace, mais n’en resta pas moins fidèle à la France. Il mourut à Neubourg le 18 juillet 1639, laissant au maréchal de Guébriant, comme
  15. La ville est célèbre par le tonneau qui y est conservé, tonneau qui contient, dit-on, environ 350 barriques de vin. Ce fameux tonneau, gâté pendant les guerres du XVIIe siècle, fut reconstruit par l’électeur Charles-Louis, et orné de riches sculptures. Il est toujours entretenu plein du meilleur vin. Au dessus est une plate-forme entourée de balustres, à laquelle on parvient par un escalier de quarante marches. — Ce tonneau existe encore.