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Œuvres poétiques (Théophile de Viau)/Première partie/XIV

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XIII. Ode XIV. Sur une tempête qui s’éleva comme il était prêt de s’embarquer pour aller en Angleterre. XV. A Philis. Ode


XIV. Sur une tempête qui s’éleva comme il était prêt de s’embarquer pour aller en Angleterre.


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SUR UNE TEMPESTE.

Qui s’esleva comme il estoit prest de s’embarquer
pour aller en Angleterre.


Parmy ces promenoirs sauvages
J’oy bruire les vents et les flots,
Attendant que les mattelots
M’emportent hors de ces rivages.
Icy les rochers blanchissans,
Du choc des vagues gemissans.
Herissent leurs masses cornues
Contre la cholere des airs,
Et presentent leurs testes nues
À la menace des esclairs.

J’oy sans peur l’orage qui gronde,
Et, fust-ce l’heure de ma mort,
Je suis prest à quitter le port
En dépit du ciel et de l’onde.
Je meurs d’ennuy dans ce loisir :
Car un impatient desir
De revoir les pompes du Louvre
Travaille tant mon souvenir,
Que je brusle d’aller à Douvre,
Tant j’ay haste d’en revenir.

Dieu de l’onde, un peu de silence !
Un Dieu faict mal de s’esmouvoir.
Fais-moy paroistre ton pouvoir
À corriger ta violence.
Mais à quoi sert de te parler,
Esclave du vent et de l’air,
Monstre confus qui, de nature
Vuide de rage et de pitié,
Ne monstre que par advanture

Ta hayne ny ton amitié ?

Nochers qui, par un long usage,
Voyez les vagues sans effroy,
Et qui cognoissez mieux que moy
Leur bon et leur mauvais visage,
Dictes-moy, ce ciel foudroyant,
Ce flot de tempeste aboyant,
Les flancs de ces montagnes grosses,
Sont-ils mortels à nos vaisseaux ?
Et sans aplanir tant de bosses
Pourray-je bien courir les eaux ?

Allons, pilote, où la fortune
Pousse mon genereux dessein ;
Je porte un Dieu dedans le sein
Mille fois plus grand que Neptune :
Amour me force de partir.
Et deust Thetis pour m’engloutir,
Ouvrir mieux ses moittes entrailles,
Cloris m’a sceu trop enflammer
Pour craindre que mes funerailles
Se puissent faire dans la mer.

O mon ange ! o ma destinée !
Qu’ay-je fait à cet element
Qu’il tienne si cruellement
Contre moy sa rage obstinée ?
Ma Cloris, ouvre ici tes yeux,
Tire un de tes regards aux cieux :
Ils dissiperont leurs nuages,
Et, pour l’amour de ta beauté,
Neptune n’aura plus de rage
Que pour punir sa cruauté.

Desja ces montagnes s’abaissent,
Tous leurs sentiers sont aplanis,
Et sur ces flots si bien unis
Je voy des alcions qui naissent.

Cloris, que ton pouvoir est grand !
La fureur de l’onde se rend
À la faveur que tu m’as faicte.
Que je vay passer doucement,
Et que la peur de la tempeste
Me donne peu de pensement !

L’ancre est levée, et le zephire,
Avec un mouvement leger,
Enfle la voile et faict nager
Le lourd fardeau de la navire.
Mais quoy ! le temps n’est plus si beau,
La tourmente revient dans l’eau !
Dieux, que la mer est infidelle !
Chere Cloris, si ton amour
N’avoit plus de constance qu’elle,
Je mourrois avant mon retour.



À CLORIS.

ODE.


Aussi franc d’amour que d’envie,
Je vivois, loing de vos beautez,
Dans les plus douces libertez
Que la raison donne à la vie.
Mais les regards imperieux
Qu’Amour tire de vos beaux yeux
M’ont bien faict changer de nature.
Ha : que les violens desirs
Que me donna ceste advanture
Furent traistres à mes plaisirs !

Le doux esclat de ce visage,
Que paroissoit sans cruauté,