Œuvres poétiques François de Maynard/Vers spirituels

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Œuvres poétiques François de Maynard, Texte établi par Gaston GarrissonA. Lemerre1 (p. 317-325).
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VERS SPIRITUELS


SONNET I.
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Amour si tu fus Roy de ma folle pensee,
Alors qu’une beauté triomphoit de mon cœur,
Je foule maintenant dessoubs un pied vainqueur,
Ton impudique loy dans mon ame tracée.

J’estains de l’eau du ciel ceste ardeur insensee
Qui m’a longtemps seduit soubs un apas trompeur,
Je sors de ta prison source de mon malheur,
Retirant de tes fers ma liberté pressée.

Arriere donc desirs qui naissez de l’Amour,
Et vous sales pensers cherchez d’autre sejour,
Je ne veux plus gemir soubs vostre joug immonde :

Dressez, laschez ailleurs vos homicides coups,
Car si pour vivre à Dieu il faut mourir au monde,
Je vous ouvre la porte et ne veux plus de vous.


II.
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Ainsi qu’une fontaine à dos rompu je roule
Parmy les fleurs d’un pré, honneur du renouveau,
Sans pousser contre-mont le cristal de son eau,
Ansi mon doux printemps dans ressource s’escoule.

A tour moment le pied du vieux Saturne foule
La fleur qui va marquant mon age encor plus beau,
Son lustre est là terni, j’approche du tombeau,
Car mes jours comme flots se suivent foule à foule :

L’inseparable mort qui talonne mes pas,
A toute heure, à tout point avance mon trespas,
Mais d’autant plus mon ame est de vous esloignee,

Mon Dieu, et toutes fois avecque vostre Amour,
Par tant de maux divers aux hommes tesmoignée,
Du point de son couchant vous esloignez mon jour.

III.
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Ores dessus le sol d’un pudique penser,
Je m’eslance vers vous, grand Dieu Roy de mon ame,
Et ores les rayons d’une mortelle flame
Alechant mes regards font ma pointe abaisser,

L’impudique desir forcé de me laiser,
Quand l’agreable trait de vostre Amour m’entame,
Au jour du moindre object my-estaint se r’enflame,
Et vient de nouveaux fers ma liberté presser.


Ainsi à vos autels quelquefois te m’incline,
Et lors qu’à vos fentiers mon ame s’achemine,
Le monde la rappelle et retarde ses pas.

Quoy ? ne pourray-je donc appaiser cet orage,
Et ancrer mon navire à un calme nuage ?
Non, sans fouler aux pieds le monde et ses appas.

IV.
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L’ennemy qui m’assaut armé de mainte idole
Qu’il forme de plaisir, d’Amour, de vanité,
D’honneur, d’ambition et de felicité,
Fait que souvent mon azur loin de mon Dieu s’envole ;

Tantost faisant couler la riviere Pactole,
Compare ses flots d’or avec l’eternité,
Or apres un plaisr d’un moment limité,
Ou apres les grandeurs fait qu’insencsé j’affole.

Bouffi d’ambition qui me va decevant,
Je ressemble parfois l’empoule que le vent
Efleue dessus l’eau et que luy-mesme creue.

Bref je suis le jouer de mon fier ennemy;
Mais parmy ces combats je n’auray point de treve,
Tandis que je vivray dans le monde endormy.


V.
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Ne dresseray-je enfin vers le ciel ma volee,
Sans arrester ma pointe ou refondre icy bas ?
Triompheray-je point de ces mondains appas,
Dont le charme retient mon ame ensorcelee ?

Verray-je point ma vie en larmes escoulee
Borner tant seulement avecque le trespas
Mon jusle repentir ? bref ne verray-je pas
Mon ame à vos autels pour victime immolee ?

Bruslez donc mes desirs du feu de vostre Amour,
Ou consommez du tout le tison de mon jour,
Grand Dieu à qui je dois l’honneur de ma naissance :

Car je ne veux plus vivre, ou je veux seulement
Viure à vous seul object de mon contentement,
Toutesfois loin du monde et de son ignorance.

VI.
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Le flot pousse le flot, les ombres les lumieres,
Cesluy à son reveil trouve son occidant,
L’autre meurt au midy de son jour plus ardant,
Car le ciel tost ou tard limite nos carrieres

L’un empoulé d’honneur ressemble à ces rivieres,
Dont l’orgueil escumeux dans ses rives grondant
S’enfle par les glaçons que l’Esté va fondant,
Mais qui rend à la mer ses ondes tributaires.


Le temps avec ses jours devore ses tresors,
Et la terre reprend son tributaire corps :
Mais que devient enfin ce superbe Encelade

Qui eschelle les Cieux ? une chaude vapeur
Que le Soleil resout par le trait d’une œillade,
Car le ciel seulement s’ouvre aux humbles de cœur.

VII.
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Si tost que je revois ma Circé charmeresse,
Par les appas trompeurs d’un millier de plaisirs
Chatouiller doucement mes amoureux desirs,
Je jerre loin mon froc, mon Dieu, et je vous laisse :

J’entends que vostre voix rappelle ma jeunesse,
Que si je me repends, mille trompeurs souspirs
Chassent pipeusement mes justes desplaisirs,
Et le trait d’un soubris dissipe ma tristesse.

Las ! mais seray-je donc girouette à tous vents,
Jouet de l’ennemy qui me va decevant,
Et bref en mes desseins plur muable que l’onde ?

Non, car reconnaissant son breuvage charmeur,
Je veux mourir à moy et aux plaisirs du monde,
Pour vivre seulement à vous, Dieu de mon cœur.


VIII.
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Je compare à mon cœur violamment choqué
Au gré des vanités dont j’ay l’ame offencée,
La nef qui sur les flots de la mer courrousse,
Sert aux fiers tourbillons d’un rouet remoqué.

Or mon chaste desir par l’amour attaque,
Voit soubs un sale joug sa puissance pressée,
Or le pudique feu qui brusle ma pensée
Avec l’eau d’un plaisir s’amortir suffoqué

Si je porte mes pas et mon cœur loin de vous,
Et si j’arreste en vous ma course vagabonde,
Mon Dieu, Roy de mon ame et de ma volonté ;

L’ennemy me repousse au milieu de l’orage,
Où re flotte incertain parmy l’obscurité,
A tous moments sans vous prest à faire naufrage.

IX.
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Il est temps de sortir de ta captivité
Et secouer le joug où tu es retenue,
Mon ame, il est jà temps ; car partout où ma veue
Arreste ses regards ce n’est que vanité.

J’ay veu l’air allumé d’une belle clarté,
Et soudain les esclairs scintiller soubs la nue,
Puis l’orage cruel d’une gresle menue
Ravager en un jour les moissons d’un Esté.


Helas ! il crains ainsi qu’au calme de ma vie
Par le courroux de Dieu tu ne me sois ravie,
Object de sa justice, et non de son amour.

Mon ame, il est jà temps de sortir de servage.
Fuy-donc, mon ame, fuy, et change de sejour,
Cependant que tu peux esviter le naufrage.

X.
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A quel point de malheur me trouve-je reduit
Je voy mon bien reluire au delà du rivage
De ce monde pipeur, et faute de courage,
Esclave de peché je croupis dans la nuict.

Je cognais qu’à tour point mon age se destruit,
Que mon fresle vaisseau approche du naufrage,
Sur mon coupable chef je vois fondre l’orage
Et je ne crains pourtant l’ennemy qui me suit.

Si pour voler au ciel je mets au vent mes aisles,
Vite plage les mouille, et les pointes nouvelles
De ma devotion je rebouchent soudain.

Las ! faut-il que vaincu de ces craintes mutines,
Que m’empestrent encor en ce charme mondain,
Je delaisse les fleurs pour crainte des espines !


XI.
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Homme debile esclair qui te meurs en naissant,
Si tu vis rien qu’un songe, une ombre, une fumée,
Une vapeur estainte aussi tost qu’allumée,
Pourquoy vas-tu trezors sur trezor entassant ?

Or le joug d’un plaisir, ta volonté pressant,
D’un impudique feu rend ton ame enflamée,
Ores l’ambition dans ton ame allumée,
Va d’un trait emmielé ton esprit traversant.

Tu fuis l’ombre d’un bien, dont la vaine apparance
Ou après maints travaux deçoir ton esperance,
Ou acquise s’envole, ainsi qu’un songe vain.

Homme, hé ! tu ne sçais pas que la fin de ta course
Et le but de ton cœur, est le ciel vive source
Des biens et des plaisirs dont le fruit est certain.

XII.
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Va donc, mon ame, va, mets tes aisles au vent,
Et dresse vers le ciel ta pudique volée,
Destruits ce nom orgueil, dont l’audace ampoulée
Te retient soubs l’apas d’un charme decevant

Mon ame penses-tu que superbe estrivant
Aux lois d’humilité soubs tes pieds refoulée,
Tu puisses au mespris de la voute estoilée
Triompher de la mort qui te va poursuivant ?


Encore que tu sois de nature immortelle,
Tu deviens toutes fois par le peché mortelle
Mon ame change donc de vie et de sejour

Ce monde est passager, Dieu seul est immuable,
Ne prefere donc plus les tenebres au jour,
Et à l’eternité un moment perissable.