Œuvres poétiques François de Maynard/Discours

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Discours (1613)
Œuvres poétiques François de Maynard, Texte établi par Gaston GarrissonA. Lemerre1 (p. 329-341).
DISCOURS


Ainsi que parmy l’air les passageres grues
De leur superbe vol avoisinant les nues,
Tracent maint charactere et soudain le deffont :
Ainsi mon cœur leger en project plus second
Que le Ciel en flambeaux, dessus mille pennsées
En mon affliction sainctement ramassées,
Esleve ses desseins plus muables cent fois
Que la mer courroussee, ou les feuilles des bois
Car un pudique nœud ores mon cœur enlasse,
Et ores mon esprit dans le monde se lasse,
Guidant son vol au Ciel, puis mon ame soudain
Empestree aux destours du dedale mondain,
Destourne ses regards du Ciel son origine,
Et devant les plaisirs idolatre s’incline
Le lustre des grandeurs qui prompt s’esvanouit,
Tout ainsi qu’un esclair, mon œil foible esblouit
M’aleche, ma caprive, et le miel de ses charmes
Rebouche en un moment la pointe de mes armes
Je cede à son pouvoir, et oublieux du Ciel,
Je repais mon esprit d’un ambitieux miel,
Dont la vaine douceur empoisonne mon ame.
Ore la vanité d’un si doux trait m’entame

Que je foule la terre aux pieds de mon desdain,
Et m’estime un Soleil dans le cercle mondain.
Comme un superbe paon ampoule son courage,
Lorsqu’il va remuant son esmaillé plumage ;
D’un œil remply d’amour, je me regarde ainsi,
Et vers tout autre object je fronce le sourcy,
Tant le charme flateur de cette philotie
Tient soubs sa vaine loy mon ame assujettie
Maintenant des plaisirs le visage trompeur
Aleche doucement les desirs de mon cœur :
Et fait que dans les flots de leur douceur je nage,
Comme un poisson dans l’eau sans crainte du naufrage,
Bref en eux je m’empestre, ainsi que les oiseaux
S’engluent en esté sur le bord des ruisseaux,
Sans penser toutes fois qu’apres ces longues fuites
Il faut que par le temps mes puissances destruites
Se rendent pour tribut à l’imployable mort,
Et qu’on ne peut surgir à un paisible sort,
Quand nos yeux pour object n’ont eu que les idoles
D’impudiques plaisirs, dont les douceurs frivoles
Contentent en idée, et nous font repentir
Par effect le pouvoir d’un trop tard repentir ;
Mais las ! jusque, à quand ma raison insensé
N’ira point sur le sol d’une chaste penséé,
Considerant l’estat où le sale peche
Retient de mille nœuds mon esprir attaché ?
Jusques à quand, mon Dieu, tributaire du monde.
Iray-je conduisant ma course vagabonde,
Loin de vous mon Soleil, Soleil par qui je vis ;

Jusques à quand, mon Dieu, mes desirs asservis
Au joug des vanités ne changeront de route ?
Verray-je point mes jours distiller goute à goute
Par mes yeux, non plus yeux, mais fontaines de pleurs
Bref ne verray-je point par le trait de douleurs
De mes fiers ennemis la puissance destruite,
Et mon ame quitter l’impudique poursuite
De ces contentements que le monde despart ?
Ouy mon Dieu, quand vostre œil par le trait d’un regard
D’un sainct et chaste feu embrassera mon ame,
Et que par l’eau du ciel vous esteindrez la flame
Dont le monde trompeur attise mes desirs.
Mais paravant s’il faut avec mes desplaisirs,
Avec l’eau de mes pleurs, et par ma repentance,
Constamment resister à la sale puissance
Du cruel ennemy qui me va poursuivant,
Soustenez, ô grand Dieu, mon vouloir que le vent
Des freles vanités par le monde secoue,
Touché d’un repentir defi à mon cœur desnoue
L’impudique lien de sa captivité :
Il faut tant seulement qu’un rayon de beauté
Luise pour dissiper ceste mondaine nue,
Dont l’ombreuse espesseur enbironne ma veue,
Lors guidant mes regards devers vous, mon Soleil,
Je reverray mon cœur à ton premier resueil ;
Lors que vostre bonté en luy donnant naissance,
Guida ses foibles pas au sentier d’innocence :
Alors mon Dieu j’iray d’un pied victorieux
Marcher dessus le front du monde ambitieux,

Et sainctement armé de vostre amour celeste,
Chasser loin de mon cœur ceste impudique peste :
Je dis ces vains plaisirs dont les appas mortels
Estongnent mon esprit de vos sacrez autels.
Bref lors de vostre amour ayant l’ame embrazee,
Je verray la tourmente en mon cœur apaizee,
Et ù l’abri du monde et de sa vanité,
Je loueray tousjours vostre douce bonté,
Comme le sainct flambeau dont la saincte lumiere
A retiré mon cœur de son erreur premiere.


STANCES


Si tost que du Soleil au point de l’Occident
L’agreable lumiere à la nuit va cedant,
Mille foibles desseins naissent dans ma pensee,
Ores lassé de vivre à vous mon Dieu je cours,
Puis je reprens le soing de mes mal-heureux jours :
Ainsi de mille traits mon ame est traversee.
La vanité qui sert d’idole à mes desirs,
Ensorcelant mon cœur du charme des plaisirs.
Retire de vos loix mon debile courage :
Ainsi lors je ressemble à un goulu poisson,
Qui deceu par l’appast d’un trompeur hameçon,
Sort de son element, et meurt sur le nuage.
Ainsi que l’ombre cede au Soleil qui reluit,
Et comme aux jours d’esté la neige se destruit,
Mon zele ainsi se perd quand le monde m’appelle
Et mes desseins rangés soubs le joug de vos loix,

Tumbent comme en hyver le fueillage des bois :
Mais jusqu’à quand mon Dieu vous seray-je rebelle ?
Ne respiré-je donc que pour vous offencer ?
N’ay-je de mouvement que pour me relancer
Au milieu des plaisirs haineux de vostre gloire ?
Ha ! je ne veux plus vivre, ou je veux vivre en vous,
Mon Dieu, ne soyez point enflambé de courroux :
Car j’estains maintenant leur coupable memoire.
Arrestez mes desirs du frein de vostre amour,
Guidez en vos sentiers la course de mon jour,
Et r’appelant mon ame oubliez ses offences ;
Faites qu’à vous servir soit mon contentement,
Que ma langue de vous parle tant seulement,
Bref changez mes desirs en des obeissances.


STANCES


Homme dont le desir monstrueux Briaree,
Se borne seulement avecque l’univers,
Quand appelleras-tu ta raison egaree,
Pour voir qu’un jour il faut servir de proye aux vers
Soit que l’astre ascendant de ton avare enuie
Amoncele pour toy, trezors dessus trezors,
Tu ne sçaurois pourtant eterniser ta vie,
L’or ny les vanitez ne suivent point les morts.
Le temps devore tout, et les cruelles Parques
Filent esgalement la trame de nos jours :
Leur homicide feu n’espargne les monarques
Non plus que les bergers en leurs secrets sejours.

On vid, mais pour mourir : c’est une destinee,
On meurt mais pour revivre en un astre plus beau ;
Homme que te sert donc d’alonger ta journee,
S’il te faut tosr ou tard entrer dans le tombeau ?
On ne mesure point la course de nostre aage,
Par nos ans escoulez, ains par nos actions,
Doncques pour bien mourir, sois net, entier, et sage,
Et retire ton cœur des vaines passions.
Celuy seul vit heureux dont l’amie est emflamee
De l’amour de son Dieu seule felicité :
Car tout autre desir se resout en fumée
Dont le fruict plus certain n’est que la vanité.
Les astres flamboyants dedans leurs cercles roulent,
Le feu s’eslance en haut, l’eau et la terre en bas,
Les fleuves ondoyons dedans la mer s’escoulent,
Chaque chose a son centre : homme ne l’as-tu pas ?
Ouy, ton centre c’est Dieu, où toutes les pensees
Comme à leur Ocean doivent borner leur cours ;
Bref estaignant en luy tes ardeurs insensées,
Espere ton repos de son piteux secours.


DISCOURS


Pareil à la brebis du troupeau esgaree
Par le foin du berger au bercail retirée,
Eslongné de mon Dieu, je retourne vers luy,
Mon unrque Soleil, ma vie et mon appuy :
Je rappelle mon cœur de son erreur premiere ;
Et quitte ces deserts où la douce lumiere

De l’œil de mon Seigneur ne reluit qu’en passant,
Tout ainsi qu’un esclair qui se meurt en naissant.
Je me retire enfin battu de maint orage,
Et reviens mouiller l’anchre à un calme rivage.
J’ay trop longtemps flotté jouet des tourbillons,
De la fureur du Ciel et des mondains seillons,
Or emmy les escueils, ores dans les tempestes,
Le pitoyable but des mortelles sugettes
Que mon fier ennemy decochoit contre moy.
Il est temp, de ranger dessoubs vie autre loy,
Mon ame, mes desirs et mon obeyssance,
Et bref de secouer le joug de la puissance,
Qui homme m’a rendu l’esclave du peché.
Je brise donc le nœud qui me tient attaché,
Et redonne à mon cœur sa liberté premiere
Jà mon cœur esclairé de la douce lumiere
De ce divin Soleil, de qui tant seulement
Tributaire je tiens mon vital mouvement,
Mesprise la clarté des flambeaux de la terre ;
Jà d’un pudique nœud mon ame se reserre,
Jà le monde m’ennuye, et la beauté des Cieux
Attire seulement mon esprit et mes yeux :
Le traict d’un repentir a mon ame blessée
Et mon cœur fut le vol d’une chaste pensee
S’immole pour victime à celuy dont la mort
A fait surgir le monde a un paisible port.
Loing donc, bien loing de moy, vanitez ampoulées,
Je ne redoute plus vos puissances foulées
Soubs les pieds du mespris ; et vous sales plaisirs

Qui avez triomphé de mes chastes désirs,
Cherchez d’autre sejour, car vos plus doux delices
Ne me font maintenant que de mortels supplices,
Vostre miel vit absinthe, et bref vos jours des nuits
Pleines d’effroy, d’horreur et de mortels ennuis.


DISCOURS


Si tost qu’on voit reluire emmy l’obscurite
Les rays estincelans d’un bel astre argenté,
Que des menus flambeaux les debiles lumieres
Avec l’ombreuse nuict commencent leurs carrieres,
Le somme aux pieds plumeux, le silence et l’horreur,
L’effroy au paste teint et le songe trompeur
Suivent d’un triste vol ceste noire Deesse :
Ainsi, las ! sur le point que mon Soleil me laisse
Que son œil plein d’amour me cache sa clarté,
Mon ame vagabonde emmy l’obscurité,
Sert d’un triste jouet aux mortelles atteintes
De ses fiers ennemis : lors mille et mille craintes
Qui naissent du regret d’avoirr faucé la foy
A ce grand Dieu d’Amour, mon Seigneur et mon Roy,
Devorent mon repos ; lors l’ennemy vainqueur
Ouvre à mille pechés la porte de mon cœur,
Ainsi qu’un capitaine apres maintes batailles,
Maints alarmeux assaut, fait bresche à la muraille,
Entre victorieux, et fait que les soudars
Fil à fil eschelans, s’emparent des remparts.
Puis se rendent enfin les maistres de la ville.

Lors de mes tristes yeux quelque larme distinct,
Helas ! bientost tarie, ainsi qu’aux tours d’esté
Le debile surgeon d’un cristal argenté.
Alors de mes pensers la foule vagabonde,
Figurant mes forfaits, se trouble ainsi que l’onde,
Quand l’Aquilon venteux irrite son courroux,
Mon Soleil qui jadis favorablement doux,
Faisoit luire sur moy sa piteuse lumiere,
A de mon horizon eslongné sa carriere :
Il est ores pour moy au point de l’Occident,
Et son œil courroucé ne me va regardant
Sinon comme l’object de sa juste colere :
Et moy chetif je voy l’orage de misere
Fondre dessus mon ame ainsi qu’un trait foudreux
Suivi de maint esclairs sans craindre que ses feux
Ne m’aillent consumant. Las ! que ne fut ma vie
Par la fiere rigueur de la Parque ravie,
Avant que de plier soubs l’impudique effort
Qui me rend le butin de l’éternelle mort !
Si l’amour de mon Dieu ne rappelle mon ame,
Que ne cessa le ciel d’ourdir la noire trame
De mes buts malheureux, paravant que mon cœur
Forçast mon beau Soleil d’eclipser sa lueur,
De mon œil hommager des vanitez du monde ;
Ou que ne devient-il une source feconde
De larmes et de dueil pour pleurer son péché ?
Mais quand viendra le jour que mon Soleil caché
Fera luire les rays de sa douce lumiere
Sur un coulpable chef, que sa fureur meurtriere

De mon fier ennemy n’aura plus le pouvoir
De marcher sur le front de mon chaste vouloir.
Et que, Roy de mon cœur, je verray mes pensees,
Devers mon doux Jesus sainctement eslancees,
M’eslever de la terre et me porter aux cieux,
Espris de son amour tousjours victorieux
De voir mon adversaire et les appas du monde :
Las ! ne verray-je point mon ame vagabonde
Arrester sa carriere au point de vostre amour,
Grand Dieu qui conservez les tisons de mon jour ?
Jamais : si par le traict de vostre douce veue
Vous ne touchez mon ame au monde retenue
Par les trompeurs appas de mille vanitez,
Qui pressent soubs leur joug mes serves volontez :
Jamais, si vostre amour ne destruit leur puissance
Et ne se rend vainqueur de mon obeissance.


STANCES


Combien de fois, mon Dieu, mes volages desirs
Au point de vostre amour ont borné mes plaisirs,
Quand d’une adversité j’avois l’ame blessee,
Et quantes fois aussi mon esprit consolé
S’en est-il loing de vous au monde revole
Oublieux de sa foy indignement faucee ?
Mais las ! combien de fois pitoyablement doux,
Avez-vous destourné vostre juste courroux
De mon ame esgaree aux dedales du monde,
Sans que mon cœur sensible aux traicts du repentir,

A sa chaste retraicte ait voulu consentir,
Au feu de vostre amour plus froid cent fois que l’onde !
J’ay veu le doux Coton, cher oracle du Ciel,
Dont la bouche versoit des parolles de miel,
Trainer le peuple à vous, vous, grand Dieu des merveilles ;
Et toutes fois mon cœur au monde ensorcelé,
Lorsque plus doucement vous l’avez appellé,
Pour vous ouyr, mon Dieu, a estez sans oreilles.
J’ay veu ceux que les traicts d’une juste douleur
Ont sainctment poussez loing du monde trompeur,
Avec mille souspirs eslancer leurs prieres,
Qui comme traicts de feu r’enflamoient vostre amour
Et mon ame obstinée en sa perte tousjours
Ingrate a preferé les nuits à vos lumieres.
Mon jour à son midy peu à peu s’approchant,
Enfumé de peché semble un ombreux couchant,
Quand les feux de la nuit commencent à reluire :
Je le voy, te le sçay, et sans craindre l’esclat
De voz foudres ireux tousjours je forge ingrat
Des traicts pour vous blesser, ainçois pour me destruire.


STANCES


Flambeau dont la clarté se resour en fumez,
Vapeur en l’air estainte aussi tost qu’alumee,
Fresle ampoule de vent qui t’efeues sur l’eau,
Prompt esclair qui te meurs au point de ta naissance ;
Homme, Hercule en desirs et Pigmee en puissance,
He ! quand descendras-tu vivant dans le tombeau ?

Nos jours d’un pied venteux empoudrent leur carriere,
Aussi tost que le ciel defferme la barriere
A l’aage qui s’envole aussi prompt que le vent :
L’un meurt à son aurore, et l’autre voit sa course
Bornee à son midy, toutesfois sans ressource :
Car qui vient à son soir ne retourne au Levant.
Si tost que la nature aux mortels secourable
Nous faict voir la clarté, la mort inseparable
Accompagne nos pas, comme l’ombre le corps ;
Que s’il te faut mourir, ô homme embrasse-nue,
Ou est ton ame ? Helas ! qu’est-elle devenue ?
Loing, bien loing de ton Dieu, esclave des tresors.
Les grandeurs, les plaisirs sont tes cheres idoles :
Apres le vent d’honneur insensé tu t’affoles,
Et tes yeux pour object n’ont que la vanité ;
Las ! mais ne sçais-tu pas qu’à la fin ces delices
Dont tu jouys un temps, deviennent des supplices
Limitez seulement avec l’éternité !


DISCOURS


Belle et pudique estoile en la mer de ce monde,
Qui reguides au port la course vagabonde
De ma nef esgarée, aurore dont le jour
Enfanta chastement le doux Soleil d’amour ;
Il est temps que vostre œil face luire en mon ame
Un rayon de pitié, et que sa chaste flame
Espure nia pensée et mes sales desirs.
Il est temps d’estouffer les ravissants plaisirs

Dont les trompeurs appas alechent mon enuie,
Et soubs un vaint bonheur me desrobent la vie.
Il faut vaincre à la fin ce charme gratieux
Qui me retient au monde et m’eslongne des cieux.
Il faut enfin batu de maint et maint orage,
Surgir tandis qu’on peut à un calme rivage.
Conduisez-nous bel astre au sejour du repos,
Où le vent ennemy n’irrite point les flotz ;
Et où l’esprit malin, fier pirate des aires,
Ne mouille aucunement ses impudiques rames
Car l’œil de mon Seigneur jadis hennin et doux,
Maintenant alumé d’un trop juste courroux,
N’a pour moy de regards que ceux que sa colere
Lache dessus mon ame au monde prisonnière.


FIN