Œuvres politiques de Machiavel (Louandre)/Discours sur la première décade de Tite-Live/Livre 3

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LIVRE TROISIÈME.

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CHAPITRE PREMIER.


Pour qu’une religion et un État obtiennent une longue existence, ils doivent être souvent ramenés à leur principe.


C’est une vérité constante que l’existence de toutes les choses de ce monde a un terme. Mais celles-là seules remplissent toute la carrière que le ciel leur a généralement marquée, qui se maintiennent dans leur ensemble avec une telle régularité, qu’elles ne peuvent éprouver de changement, ou que, si elles en éprouvent, c’est plutôt pour leur bien que pour leur mal.

Comme je parle ici de corps composés, tels que les républiques ou les religions, il m’est démontré qu’il n’y a pour eux de salutaire que les changements qui les ramènent à leur principe. Ainsi les mieux constitués, ceux dont l’existence se prolonge davantage, sont ceux auxquels leurs institutions permettent de se renouveler le plus souvent, ou qui, par quelque accident heureux, étranger à ces institutions, peuvent parvenir à ce renouvellement.

Il est plus évident que le jour, que lorsque ces corps ne se renouvellent pas, ils ne peuvent durer. La marche à suivre pour parvenir à ce renouvellement est, comme je l’ai déjà dit, de les ramener à leur principe. Il existe en effet, dans le principe des religions, des républiques, des monarchies, une certaine vertu au moyen de laquelle elles peuvent ressaisir leur premier éclat et le premier moteur de leur accroissement. Et comme le progrès du temps altère nécessairement cette vertu, tout le corps succombe sans retour, s’il ne survient quelque événement heureux qui le reporte à ses commencements. Aussi ceux qui sont versés dans la science de la médecine disent-ils, en parlant du corps humain : Quod quotidie aggregatur aliquid, quod quandoque indiget curatione.

Ce retour d’une république vers son principe a lieu, ou par un accident extérieur, ou par une sagesse qui existe en elle.

Pour le premier cas, on voit qu’il était nécessaire que Rome tombât entre les mains des Gaulois pour reprendre son existence, et pour qu’en renaissant elle retrouvât pour ainsi dire une nouvelle vie et une nouvelle vigueur, et reprît l’observance de la religion et de la justice, qui commençaient à perdre de leur pureté. C’est ce que Tite-Live développe admirablement dans son histoire, où il fait voir que, lorsqu’on envoya l’armée romaine à la rencontre des Gaulois, et qu’on procéda à l’élection des tribuns consulaires, on négligea l’observation de toutes les cérémonies religieuses. C’est ainsi que, loin de punir les trois Fabius, qui, malgré le droit des gens, avaient combattu les Gaulois, on les nomma tribuns. D’où l’on peut aisément conclure que les autres sages institutions que l’on tenait de Romulus et de la prudence de ses successeurs étaient déjà moins respectées qu’il ne fallait pour conserver un gouvernement libre.

Ce désastre étranger était donc nécessaire pour remettre en vigueur toutes les institutions qui faisaient la force de l’État, et faire sentir au peuple qu’il est indispensable non-seulement de maintenir la religion et la justice, mais encore d’entourer d’estime les citoyens vertueux, et de faire plus de cas de leur vertu que de ces avantages trompeurs dont leurs grandes actions semblaient le frustrer.

C’est, en effet, ce que l’on vit arriver. A peine Rome eut été reprise, qu’on s’empressa de rétablir toutes les institutions du culte antique ; on punit les Fabius, qui avaient combattu contre le droit des gens, et l’on poussa si loin la reconnaissance pour les vertus et la magnanimité de Camille, que le sénat et le peuple, mettant de côté tout sentiment d’envie, remirent entre ses mains tout le fardeau de la république.

Il est donc nécessaire, comme je l’ai dit, que les hommes qui vivent réunis sous un gouvernement quelconque soient contraints de rentrer souvent en eux-mêmes, par la force des événements extérieurs, ou de ceux qui naissent dans son sein. Dans ce dernier cas, la réforme provient ou d’une loi qui oblige les membres de l’État à rendre un compte fréquent de leur conduite, ou d’un homme vertueux qui, né au milieu de ses concitoyens, les instruise d’exemple, et dont les nobles actions aient sur eux la même influence que les lois. L’ordre, dans une république, dépend donc ou de la sagesse d’un seul homme ou du pouvoir d’une institution. Dans ce dernier exemple, les institutions qui ramenèrent la république romaine à son principe furent l’établissement des tribuns du peuple, celui des censeurs, et toutes les lois que l’on porta contre l’ambition et l’orgueil des citoyens.

Ces réformes ont besoin de recevoir la vie des vertus d’un citoyen qui concoure avec courage à leur exécution, malgré la puissance de ceux qui outre-passent les lois. Parmi les châtiments mémorables de ce genre que Rome présente avant d’avoir été prise par les Gaulois, on remarque le supplice des fils de Brutus, la mort des décemvirs et celle de Spurius Mœlius ; après la prise de Rome, le supplice de Manlius Capitolinus, la condamnation du fils de Manlius Torquatus, le châtiment imposé par le consul Papirius Cursor à Fabius, son général de cavalerie ; et enfin l’accusation intentée contre les Scipion. Ces exemples, que leur sévérité rendait d’autant plus remarquables, rappelaient, toutes les fois qu’ils se présentaient, les citoyens à leurs institutions primitives. A mesure qu’ils se montrèrent plus rares, la corruption rencontra un champ plus vaste, et ils devinrent plus difficiles et plus dangereux. Aussi ne faudrait-il pas qu’il se passât plus de dix ans entre les jugements de cette nature, parce qu’au delà de ce terme les hommes changent d’habitudes et commencent à s’élever au-dessus des lois. S’il n’arrive pas un événement qui réveille la crainte du châtiment et qui rétablisse dans tous les cœurs l’épouvante qu’inspirait la loi, les coupables se multiplient au point qu’on ne peut désormais les punir sans danger.

Ceux qui ont gouverné la république de Florence depuis l’an 1434 jusqu’en 1494 disaient, à ce propos, qu’il était nécessaire de reprendre le gouvernement tous les cinq ans, si l’on voulait pouvoir le maintenir ; et ils appelaient reprendre le gouvernement, faire renaître dans l’âme des citoyens cette terreur et cette épouvante qu’ils avaient inspirées pour s’en emparer, en abattant tous ceux qui, selon les idées accréditées en ce moment parmi eux, n’avaient pas bien agi : parce qu’en effet, lorsque la mémoire de ces châtiments vient à s’éteindre, les hommes s’enhardissent à tenter des choses nouvelles et à se répandre en murmures. Il est nécessaire alors de prévenir ces maux, en ramenant l’État à son principe.

Ce retour d’une république à son principe naît encore des simples vertus d’un homme, et sans qu’aucune loi contraigne à y revenir : l’influence et l’exemple de ces vertus ont effectivement tant de force, que les hommes vertueux ne désirent rien tant que de l’imiter, et que les méchants mêmes rougiraient de paraître mener une vie opposée à la sienne. Ceux dont l’exemple eut particulièrement dans Rome cette heureuse influence sont les Heraclius Cocles, les Scevola, les Fabricius, les deux Decius, les Regulus, et tant d’autres dont la conduite rare et vertueuse produisit dans la république des effets presque aussi puissants que ceux qu’auraient pu obtenir les lois et les institutions antiques. Si les châtiments que nous avons rapportés, joints à l’exemple donné par de simples citoyens, s’étaient reproduits dans Rome au moins tous les dix ans, il en serait nécessairement résulté qu’elle ne se fût jamais corrompue. Mais à mesure que ces exemples commencèrent à devenir plus rares, la corruption s’étendit, et Marcus Regulus est le dernier modèle qu’elle offre à notre admiration. Quoique Rome ait vu naître depuis dans son sein les deux Caton, il y avait si loin d’eux au temps où vivait Regulus, la distance même qui les sépare l’un de l’autre était si grande, ils parurent tellement isolés au milieu de la corruption générale, que l’exemple de leurs vertus fut perdu pour leurs concitoyens. Le dernier Caton surtout, trouvant la république en grande partie corrompue, ne put, par son exemple, rendre ses concitoyens meilleurs. Mais j’en ai dit assez pour ce qui concerne les républiques.

Ces réformes ne sont pas moins nécessaires aux religions, et l’exemple de la nôtre en est une preuve convaincante. Si saint François et saint Dominique ne l’avaient rappelée à l’esprit de son institution, elle serait aujourd’hui entièrement éteinte ; mais, en remettant en vigueur la pauvreté et l’exemple du Christ, ils la réveillèrent dans l’esprit des hommes, où elle était déjà expirante ; et leurs règles nouvelles ont conservé un tel crédit, que la corruption des prélats et des chefs de la religion n’a pu causer sa ruine. En effet, par la pauvreté de leur vie, par l’influence que leur donnent sur le peuple la confession et la prédication, ils sont parvenus à lui persuader que c’est un péché de médire, même du mal, et un mérite de vivre sous l’obéissance de ses chefs, et qu’on doit laisser à Dieu le soin de châtier leurs fautes : d’où il suit qu’on voit les prélats s’abandonner le plus qu’ils peuvent à leurs penchants criminels, parce qu’ils ne craignent point un châtiment qui ne frappe pas leurs yeux, et auquel ils ne croient point. Cette réforme a donc régénéré la religion, et c’est elle qui la maintient encore.

Les monarchies ont également besoin de se renouveler et de rappeler leurs lois à l’esprit de leur institution. C’est surtout dans le royaume de France que l’on découvre l’effet salutaire que produit cette conduite, son gouvernement, plus que tout autre, étant soumis à l’empire des lois et des institutions. Ce sont ses parlements, et surtout celui de Paris, qui en sont les conservateurs et les gardiens. Les constitutions de l’État sont remises en vigueur toutes les fois qu’ils portent une sentence contre un des princes du royaume, et que leurs jugements atteignent le roi lui-même. S’ils ont pu se maintenir jusqu’à nos jours, c’est pour s’être constamment opposés avec courage aux prétentions de la noblesse ; mais s’ils en laissaient une seule impunie, et qu’elles vinssent à s’accroître, il en résulterait nécessairement, ou que les abus ne pourraient se corriger sans de grands désordres, ou que le royaume tomberait en ruine.

Il faut conclure de ce que je viens d’exposer que, dans tout ordre social quelconque, soit qu’il appartienne à une religion, à un royaume ou à une république, rien n’est plus nécessaire que de lui rendre cette prospérité qu’il avait dans son principe, et de faire en sorte qu’il la redoive, soit à l’excellence de ses lois, soit à l’exemple des citoyens vertueux, et non pas à l’emploi d’une force étrangère. Quoique ce moyen soit quelquefois excellent, comme le prouve l’exemple de Rome, il est tellement dangereux d’en faire usage, qu’il faut plutôt craindre que désirer de s’en servir. Au surplus, pour prouver combien l’exemple des simples citoyens contribua à la grandeur de Rome, et l’influence qu’il exerça sur la république, j’en ferai la matière des chapitres suivants ; et c’est sur ce sujet que roulera le troisième et dernier livre de ces réflexions sur la première décade de l’historien romain. Et, bien que les hauts faits de ses rois méritent d’être célébrés, néanmoins, comme les historiens les ont rapportés en détail, je les passerai sous silence, à l’exception de quelques faits particuliers opérés par eux dans leur intérêt personnel. Je commencerai par Brutus, le père de la liberté romaine.


CHAPITRE II.


Combien il y a de sagesse à feindre pour un temps la folie.


Jamais action éclatante ne mérita plus à son auteur la réputation d’homme sage et prudent, que ne la mérite Brutus par la simulation de sa folie. Et quoique Tite-Live ne donne d’autre motif de cette conduite que celui de pouvoir vivre avec sécurité et conserver l’héritage de ses pères, cependant si l’on considère attentivement la manière d’agir de Brutus, on est porté à croire qu’il dissimula ainsi pour échapper à l’observation, et saisir plus facilement le moment d’accabler les tyrans et de délivrer sa patrie, si cette occasion s’offrait jamais à lui. On est convaincu que telle était sa pensée, lorsque l’on considère d’abord la manière dont il interprète l’oracle d’Apollon, en feignant de se laisser tomber pour baiser la terre, dans l’espoir que cette action rendrait les dieux favorables à ses desseins ; lorsqu’ensuite on le voit près du cadavre de Lucrèce, environné du père, du mari et de tous les parents de cette infortunée, retirer le premier le poignard de sa blessure, et faire jurer à tous ceux qui l’entouraient de ne jamais souffrir qu’à l’avenir il y eût aucun roi dans Rome.

L’exemple d’un tel homme doit apprendre à tous ceux qui sont mécontents d’un prince qu’ils doivent longtemps mesurer et peser leurs forces. S’ils sont assez puissants pour se montrer hautement ses ennemis et lui déclarer une guerre ouverte, qu’ils se précipitent sans hésiter dans cette route : c’est la moins périlleuse et la plus honorable. Mais si leurs forces sont insuffisantes pour l’attaquer ouvertement, qu’ils emploient toute leur industrie à gagner son amitié, qu’ils ne négligent aucun des moyens qu’ils jugeront nécessaires pour parvenir à leur but ; qu’ils partagent tous ses plaisirs ; qu’ils se délectent de toutes les voluptés dans lesquelles ils le voient se plonger. Cette intimité assure d’abord la tranquillité de votre vie ; vous jouissez sans danger de la bonne fortune que goûte le prince lui-même, et chaque instant vous donne l’occasion de satisfaire les desseins que votre cœur a conçus.

On dit, il est vrai, qu’il ne faut jamais être si près des princes que leur ruine vous accable, ni si éloigné que, lorsqu’ils sont renversés, vous ne puissiez soudain vous élever sur leurs débris. Sans doute un terme moyen serait le parti le plus sage, si l'on pouvait le suivre sans dévier ; mais, comme je crois impossible d’y réussir, il faut nécessairement embrasser l’un des deux partis que j’ai indiqués, c’est-à-dire s’éloigner des princes ou se serrer près d’eux. Quiconque en agit autrement, et se fait remarquer par ses grandes qualités, vit dans des alarmes continuelles. Il ne suffit pas de dire : Je ne suis agité d’aucune ambition, je ne désire ni honneurs ni richesses, je cherche une vie paisible et exempte d’intrigue : on ferme l’oreille à ces excuses ; les hommes d’ailleurs sont esclaves de leur rang ; ils n’ont pas le choix de leur existence ; et quand même ce choix serait sincère et sans mélange d’ambition, on refuserait de les croire. Veulent-ils devoir leur tranquillité à eux-mêmes, ils verront tout ce qui les entoure s’efforcer de la troubler.

Il convient donc, comme Brutus, de contrefaire l’insensé. Et n’est-ce point embrasser un semblable parti, que d’approuver, de dire, de voir et de faire une foule de choses contraires à votre pensée, et dans la seule vue de complaire à un prince ?

Puisque j’ai parlé de la prudence que montra ce grand homme pour rendre la liberté à sa patrie, je vais parler maintenant de la sévérité qu’il déploya pour la conserver.



CHAPITRE III.


Combien il est nécessaire, pour consolider une liberté qu’on vient d’acquérir, d’immoler les fils de Brutus.


La sévérité que déploya Brutus pour consolider dans Rome la liberté qu’il venait de lui acquérir ne fut pas moins utile que nécessaire. La mémoire des temps passés a conservé peu d’exemples d’un père siégeant comme juge dans son tribunal, et qui non-seulement condamne ses fils à mort, mais assiste encore à leur supplice.

Ceux qui auront fait une lecture attentive des événements de l’antiquité demeureront convaincus d’une vérité : c’est que, lorsqu’un État éprouve une révolution, soit qu’une république devienne tyrannie, soit qu’une tyrannie se change en république, il est nécessaire qu’un exemple terrible épouvante les ennemis du nouvel ordre de choses. Celui qui s’empare de la tyrannie et laisse vivre Brutus, celui qui fonde un État libre et n’immole pas les fils de Brutus, doit s’attendre à une chute prochaine.

Comme j’ai déjà traité ce sujet fort au long, je renvoie à ce que j’en ai dit plus haut. Je citerai seulement un exemple arrivé de nos jours, et l’un des plus mémorables de notre histoire. Il s’agit de Pierre Soderini, qui s’imagina pouvoir surmonter, par sa douceur et sa longanimité, cette soif qu’avaient les fils de Brutus de retourner sous l’ancien gouvernement ; mais il se trompa dans ses vues. Sa sagesse lui avait fait sentir la nécessité d’un parti extrême ; et quoique la fortune et l’ambition de ses adversaires lui donnassent chaque jour un prétexte plausible de se défaire d’eux, il n’eut jamais le courage d’en venir à cette extrémité : outre qu’il était convaincu de pouvoir, par la douceur et la patience, étouffer tous les germes de haine en accablant ses ennemis de bienfaits, il croyait, et il en fit plusieurs fois confidence à ses amis, que, s’il voulait établir d’une manière solide ses institutions et renverser ses ennemis, il avait besoin de s’emparer d’une autorité extraordinaire, et d’introduire des lois en opposition avec l’égalité civile ; ce qui, lors même qu’il n’eût point usé de son pouvoir d’une manière tyrannique, eût tellement effrayé l’universalité des citoyens, qu’ils n’eussent jamais concouru, après sa mort, à l’établissement d’un gonfalonier à vie, institution qu’il croyait au contraire utile de renforcer.

Ce scrupule était bon et sage ; néanmoins, on ne doit jamais laisser le mal suivre son cours, sous prétexte de respecter le bien, surtout lorsque ce bien peut être facilement étouffé par le mal. Soderini devait penser qu’on jugerait ses œuvres et son intention par le succès, et que, s’il avait le bonheur d’être favorisé par la fortune et de vivre, chacun alors pourrait attester que tout ce qu’il avait fait avait eu pour but le salut de la patrie et non sa propre ambition. Il pouvait établir les choses de manière que son successeur ne pût tirer un mauvais parti des institutions qu’il aurait établies pour le salut de la patrie. Mais il fut aveuglé par sa première opinion, et il ne voulut pas voir que la méchanceté des hommes n’est ni vaincue par le temps ni adoucie par aucun bienfait ; en sorte que, pour n’avoir pas su imiter Brutus, il perdit tout à la fois sa patrie, son pouvoir et sa réputation.

Mais, s’il est difficile de sauver un État libre, il ne l’est pas moins de veiller au salut d’une monarchie. C’est ce que je ferai voir dans le chapitre suivant.


CHAPITRE IV,


Un prince ne peut vivre en sécurité sur son trône tant que vivent encore ceux qu’il en a dépouillés.


La mort que Tarquin l’Ancien reçut des fils d’Ancus, et celle de Servius Tullius, assassiné par Tarquin le Superbe, démontrent combien il est difficile et dangereux de dépouiller un prince du trône et de le laisser vivre, quoiqu’on s’efforce de le gagner en l’accablant de bienfaits. On voit combien Tarquin l’Ancien fut trompé en croyant posséder légitimement un trône qui lui avait été donné par le suffrage du peuple, et que le sénat avait confirmé. Il ne put soupçonner que le ressentiment eût assez d’empire sur les fils d’Ancus pour qu’ils ne pussent se contenter de ce qui contentait Rome entière.

Servius Tullius se trompa de même en croyant gagner les fils de Tarquin par de nouveaux bienfaits.

De sorte que le premier exemple peut apprendre aux princes qu’ils ne doivent point espérer de vivre tranquilles dans leurs États, tant qu’existeront ceux qu’ils en ont dépouillés.

Quant au dernier, il doit sans cesse rappeler aux puissants qu’une injure ancienne ne fut jamais effacée par un bienfait récent, surtout lorsque le bienfait est moins grand que l’offense.

Il n’est pas douteux que Servius Tullius montra peu de prudence lorsqu’il crut que les fils de Tarquin supporteraient patiemment de n’être que les gendres de celui dont ils pensaient devoir être les rois. Et cette soif de régner est telle, qu’elle s’allume dans le cœur non-seulement de ceux qu’attend le trône, mais de ceux mêmes qui ne pouvaient l’espérer. C’est ainsi que la femme de Tarquin le Jeune, la propre fille de Servius, dévorée de cette rage, et foulant aux pieds toute tendresse filiale, excita son mari à ravir à son père et le trône et la vie, tant elle attachait plus de prix à être reine que fille d’un roi !

Mais si Tarquin l’Ancien et Servius Tullius perdirent leur couronne pour n’avoir pas su s’assurer de ceux auxquels ils l’avaient ravie, Tarquin le Superbe se la vit enlever pour n’avoir point observé les lois établies par les anciens rois, comme nous le dirons dans le chapitre suivant.


CHAPITRE V.


Ce qui fait perdre un royaume à un roi héréditaire.


Tarquin le Superbe, après avoir assassiné Servius Tullius, auquel il ne restait point d’héritiers, jouissait tranquillement du trône, et ne craignait aucun des accidents dont ses prédécesseurs avaient été victimes. Et quoique la manière dont il était monté sur le trône fût aussi horrible qu’illégitime, néanmoins, s’il eût observé les lois établies anciennement par les autres rois, il aurait été supporté, et n’aurait excité ni le sénat ni le peuple à s’armer contre lui pour lui arracher la couronne.

Il ne fut donc pas chassé parce que son fils Sextus avait déshonoré Lucrèce, mais pour avoir brisé le lien de toutes les lois, et gouverné despotiquement l’État, en enlevant au sénat toute son autorité pour la retenir dans ses mains. Ainsi toutes les affaires que le sénat romain traitait à sa satisfaction sur la place publique, il les attira à lui seul dans son propre palais, au grand regret des sénateurs, jaloux de leurs priviléges ; de sorte qu’en peu de temps il dépouilla Rome de toutes les libertés qu’elle avait su conserver sous ses autres rois. Il ne se contenta pas de s’aliéner les patriciens, il excita encore le peuple contre lui, en le fatiguant de travaux manuels entièrement étrangers à ceux auxquels l’avaient employé ses prédécesseurs : tellement que les exemples de cruauté et d’orgueil dont il avait rempli Rome avaient déjà disposé tous les esprits à saisir la première occasion favorable de se soulever contre lui ; et si l’affront fait à Lucrèce n’avait point eu lieu, le premier événement qui serait survenu aurait enfanté des résultats semblables. Mais si Tarquin avait suivi la même conduite que les autres rois, et que Sextus eût commis le même crime, c’est à Tarquin lui-même, et non au peuple romain, que Brutus et Collatin se seraient adressés pour demander vengeance contre le coupable.

Que les princes soient donc convaincus que leur empire commence à leur échapper à l’instant même où ils commencent à fouler aux pieds les lois et les coutumes antiques sous lesquelles les hommes étaient depuis longtemps habitués à vivre. Si, lorsqu’ils ont perdu leur couronne, ils pouvaient devenir assez sages pour connaître combien il est facile de conduire un empire quand on n’écoute que de bonnes résolutions, les regrets de leur perte en seraient bien plus vifs, et ils se condamneraient à des peines bien plus cruelles que celles que leurs sujets leur auraient infligées ; car il est bien plus aisé d’être chéri des bons que des méchants, et d’obéir aux lois que de vouloir leur commander. S’ils désirent savoir quelle marche ils ont à suivre pour parvenir à ce but, ils n’ont d’autre fatigue à endurer que celle de prendre pour miroir de leur conduite la vie des grands hommes, tels que Timoléon de Corinthe, Aratus de Sycione, et autres semblables : ils trouveront dans leur histoire qu’il y a autant de bonheur et de sécurité pour celui qui commande que pour celui qui obéit ; ce qui devrait faire naître dans leur cœur le désir de les imiter ; imitation qui, je l’ai déjà dit, ne leur serait nullement difficile, attendu que les hommes, lorsqu’ils sont bien gouvernés, ne veulent ni ne poursuivent une plus grande liberté. C’est ce qui arriva aux peuples gouvernés par les deux grands hommes que je viens de citer, qui, tant qu’ils vécurent, furent contraints de commander à leurs concitoyens, quoique plusieurs fois ils eussent tenté de retourner à la vie privée.

Comme, dans ce chapitre et les deux précédents, nous avons parlé des soulèvements excités contre des princes, ainsi que de la conjuration tramée contre la patrie par les fils de Brutus, et des complots formés contre Tarquin l’Ancien et Servius Tullius, je crois à propos de traiter à fond cette matière dans le chapitre suivant, car elle est digne de toute l’attention des princes et des sujets.


CHAPITRE VI.


Des conjurations.


Je n’ai pas cru devoir m’abstenir de parler des conjurations, tant elles présentent de dangers pour les princes et pour les particuliers : elles ont privé plus de princes de la couronne et de la vie qu’une guerre ouverte, parce qu’il est peu d’hommes qui puissent déclarer la guerre à un prince, tandis qu’il est au pouvoir de chacun de conspirer contre lui,

D’un autre côté, les simples particuliers ne sauraient se jeter dans une entreprise plus dangereuse et plus téméraire, parce qu’elle n’offre de toutes parts que périls et difficultés ; aussi arrive-t-il que l’on en tente un grand nombre, et que bien peu offrent le résultat que l’on en espérait.

Afin donc d’apprendre aux princes à se garantir de ces dangers, et aux peuples à s’y engager moins témérairement, et à se résoudre à obéir au gouvernement sous lequel le sort les a placés, je veux traiter ce sujet avec étendue, et je ne passerai sous silence aucune des circonstances remarquables qui pourraient servir à éclairer les uns et les autres.

C’est vraiment une maxime d’or, que celle où Tacite dit : « Que les hommes doivent respecter le passé, se soumettre au présent, désirer de bons princes, et les supporter tels qu’ils sont. » Se conduire autrement, c’est le plus souvent travailler à sa ruine et à celle de la patrie.

Pour entrer en matière, nous devons considérer d’abord contre qui on dirige ordinairement les conjurations ; et nous verrons que c’est ou contre la patrie ou contre un prince. Je ne parlerai maintenant que de ces deux espèces de conspirations ; je me suis assez étendu précédemment sur les complots formés pour livrer une ville aux ennemis qui l’assiégent, et sur ceux qui y ressemblent par quelques circonstances.

Je traiterai dans cette première partie de celles qui sont dirigées contre un prince, et j’examinerai d’abord quelles en sont ordinairement les causes. Elles sont nombreuses ; mais il en est une entre autres de la plus grande importance : c’est la haine générale. En effet, lorsqu’une haine universelle environne le prince, faut-il s’étonner si quelques citoyens qu’il aura plus offensés que les autres nourrissent dans leur cœur le désir de la vengeance, et si ce sentiment acquiert chaque jour de nouvelles forces par cette aversion générale dont ils le voient poursuivi ?

Un prince doit donc éviter ce fardeau de la haine ; et comme j’ai traité ailleurs la manière dont il peut y parvenir, je n’en parlerai point ici. S’il parvient donc à s’en garantir, il sera moins exposé aux coups d’un sujet offensé : d’abord, parce qu’il est rare qu’un homme ressente assez profondément une injure pour s’exposer à un péril si manifeste dans la seule vue de se venger ; et ensuite, parce que s’il s’en rencontrait un qui eût le pouvoir et le courage d’exécuter son dessein, il serait retenu par cette affection générale dont il verrait que le prince est l’objet.

On est outragé dans ses biens, dans sa personne, dans son honneur. Si l’outrage atteint la personne, la menace en est plus dangereuse que l’effet : car la menace seule offre de grands périls ; l’effet n’en présente aucun. Celui que l’on tue ne songe plus à se venger, et le plus souvent ceux qui lui survivent en laissent la pensée à celui qui n’est plus : mais celui qu’on menace et qui se voit pressé par la nécessité, ou d’agir, ou de souffrir, devient, comme nous dirons particulièrement ailleurs, un homme extrêmement dangereux pour le prince.

Après cette nécessité, ce sont les outrages faits à leurs richesses et à leur honneur qui blessent le plus profondément les hommes. Un prince doit surtout éviter de les commettre : il ne peut tellement dépouiller un homme de ses biens, qu’il ne lui reste un poignard pour se venger ; il ne peut tellement le déshonorer, qu’il ne lui reste une âme acharnée à la vengeance. De toutes les manières de flétrir l’honneur d’un homme, la plus sensible est d’abord l’outrage fait à sa femme, et ensuite le mépris qu’on a pour lui-même : c’est là ce qui arma Pausanias contre Philippe de Macédoine ; ce qui dirigea le fer contre tant de princes ; et, de nos jours, Giulio Belanti ne conjura contre Pandolfo, tyran de Sienne, que parce que ce prince, après lui avoir donné sa fille en mariage, la lui reprit, ainsi que nous le dirons ailleurs.

Le motif le plus puissant qui excita les Pazzi à conspirer contre les Médicis fut l’héritage de Jean Bonromei, qui leur fut enlevé par ordre de ces derniers.

Une autre cause non moins importante, qui engage les hommes à conspirer contre un prince, est le désir de briser le joug sous lequel il fait gémir la patrie : c’est là ce qui arma Brutus et Cassius contre César ; c’est ce qui mit le poignard à la main de tant de citoyens généreux contre les Phalaris, les Denys, et tant d’usurpateurs de leur patrie.

Le seul moyen qui reste aux tyrans pour détourner le cours de cette haine, c’est de déposer la tyrannie ; et, comme il n’en est aucun qui veuille embrasser ce parti, il y en a peu qui n’éprouvent une fin malheureuse ; ce qui a donné lieu à ces vers de Juvénal :


Ad generum Cereris sine cæde et vulnere pauci
Descendunt reges, et sicca morte tyranni.

__ ____ ___ ___ __ ___ ___Sat. X, v. 112, 115.


Les périls que portent avec elles les conjurations sont, comme je l’ai déjà dit, d’autant plus grands qu’ils sont de tous les instants ; car dans ces entreprises on court des dangers, lorsqu’on les trame, lorsqu’on les exécute, et après même qu’elles sont terminées. Ou c’est un seul homme qui conspire, ou les conjurés sont plusieurs : lorsqu’il est seul, on ne peut pas dire que ce soit une conjuration ; ce n’est que la ferme résolution née dans un homme unique de poignarder le prince : des trois périls auxquels on s’expose en conspirant, il n’a point à craindre le premier ; car avant l’exécution il ne court aucun danger, puisque personne que lui ne possède son secret, et qu’il ne redoute point que son projet vienne frapper jamais les oreilles du prince. Cette résolution bien conçue peut tomber dans l’esprit du premier individu venu, grand, petit, noble, non noble, familier ou non familier du prince, puisqu’il est possible à chacun de lui parler au moins une fois ; et celui à qui cette facilité est permise une seule fois peut en profiter pour assouvir sa vengeance. Pausanias, dont j’ai déjà parlé ailleurs, poignarda Philippe de Macédoine tandis qu’il allait au temple, environné d’une garde nombreuse, et placé entre son fils et son gendre ; mais l’assassin était noble, et connu du prince. Un Espagnol, pauvre et de basse extraction, frappa Ferdinand, roi d’Espagne, d’un coup de couteau à la gorge : la blessure ne fut pas mortelle ; mais elle prouve du moins qu’il eut la hardiesse et la commodité de frapper. Un derviche, espèce de prêtre turc, tira un cimeterre contre Bajazet, père du Grand Seigneur actuel : il ne l’atteignit point ; mais ce ne fut ni l’intention ni la possibilité qui lui manquèrent. Il existe sans doute un assez grand nombre d’esprits de cette trempe qui ont l’intention d’agir, parce qu’il n’y a dans l’intention ni difficulté ni péril ; mais peu en viennent au dénoûment. Sur mille qui exécutent, il en est bien peu, si même il en est un, qui ne soient massacrés sur le fait. C’est ce qui fait que personne ne court volontiers à une mort certaine.

Mais laissons de côté ces projets conçus par un seul homme, et venons aux conjurations formées par plusieurs. L’histoire nous prouve, par une foule d’exemples, que toutes les conjurations ont été conçues par des grands ou des courtisans admis dans l’intimité du prince, parce que les autres, à moins d’être entièrement insensés, ne peuvent former de complot : des hommes sans pouvoir, et non admis dans l’intérieur du prince, n’ont aucune des espérances ni des facilités qu’exige l’exécution d’une conjuration. D’abord des hommes sans pouvoir ne peuvent s’assurer de la foi de leurs complices, personne ne voulant embrasser leur parti sans être appuyé d’une de ces grandes espérances qui font que les hommes se précipitent au milieu des périls ; de sorte que, dès qu’ils se sont confiés à plus de deux ou trois personnes, ils trouvent bientôt l’accusateur, et échouent. Mais quand ils seraient assez heureux pour n’avoir point de traîtres parmi eux, ils sont environnés, pour en venir au fait, de tant d’obstacles, l’accès auprès du prince leur est si difficile, qu’il est impossible que l’exécution ne cause pas leur perte ; et quand les courtisans, à qui toutes les entrées sont ouvertes, succombent sous les difficultés dont nous parlerons plus bas, il est clair que ces difficultés ne feront que s’accroître pour les autres.

Cependant les hommes, quand il y va de leur vie et de leur fortune, ne sont pas entièrement insensés ; aussi, se voient-ils trop faibles, ils se gardent de conspirer ; ils se contentent de maudire le tyran, et attendent la vengeance de ceux que leur pouvoir et leur rang élèvent au-dessus d’eux. Si cependant il arrivait que quelque homme de cette espèce eût formé une pareille entreprise, il faudrait louer son intention si l’on était forcé de blâmer sa prudence.

On voit donc que tous ceux qui ont conspiré étaient des hommes puissants dans la familiarité du prince ; et, parmi cette foule de conjurés, les uns ont été excités autant par de trop grands bienfaits que par de trop cruels outrages. Tels furent Perennius contre Commode, Plautianus contre Sévère, Séjan contre Tibère. Tous avaient été comblés, par leurs maîtres, de tant de richesses, d’honneurs et de dignités, qu’il semblait qu’il ne manquât à l’étendue de leur puissance que l’empire même : avides de posséder ce qui leur manquait, ils conspirèrent contre le prince ; mais leurs complots eurent tous l’issue que méritait leur ingratitude. Cependant, dans des temps plus rapprochés de nous, nous avons vu réussir celui que trama Jacopo d’Appiano contre messer Pierro Gambacorti, prince de Pise, qui, après avoir élevé, nourri, et rendu Jacopo célèbre, se vit dépouillé par lui de ses États.

Le complot que Coppola forma de nos jours contre le roi Ferdinand d’Aragon est encore de ce genre : ce Coppola parvint à un tel degré de puissance, qu’il se persuada qu’il ne lui manquait plus que la couronne, et pour avoir voulu s’en emparer il perdit la vie. Certes, si quelque conjuration tramée contre un prince par les grands de sa cour dut avoir une heureuse issue, c’était celle qui, conduite par un homme qui était pour ainsi dire un autre roi, avait tant de moyens de réussir. Mais cette ardeur de régner, qui aveugle les hommes, les aveugle encore dans la conduite de leurs entreprises, parce que si la prudence dirigeait leur crime, il serait impossible qu’il ne réussît pas.

En conséquence, un prince qui veut se préserver des conjurations doit redouter bien plus encore ceux qu’il a comblés de bienfaits que ceux qu’il aurait accablés d’outrages ; car ceux-ci manquent de moyens commodes pour se venger, tandis qu’ils abondent pour les autres. Le désir est égal de chaque côté ; car la soif de régner est aussi grande, si elle ne l’est davantage, que celle de la vengeance. Ainsi il ne doit pas donner à ses amis une telle autorité qu’il ne reste plus d’intervalle entre elle et le trône : il faut qu’il laisse au milieu quelque chose à désirer, sinon il est rare qu’il ne lui arrive ce qu’ont éprouvé les princes dont nous avons parlé.

Mais retournons à notre ordre. Puisque ceux qui conspirent doivent être des grands qui jouissent d’un accès facile auprès d’un prince, il faut examiner quels ont été les succès des entreprises de ce genre, et voir par quelles causes elles ont été heureuses ou malheureuses. Ainsi que je l’ai dit plus haut, des dangers s’y rencontrent dans trois moments : dès le début, pendant l’exécution, et après ; aussi en voit-on bien peu qui aient une heureuse issue, parce qu’il est presque impossible de triompher heureusement de ce triple danger.

Et, pour commencer par les dangers qui se présentent les premiers et qui sont les plus importants, je dirai qu’il est indispensable d’y déployer la prudence la plus consommée, et d’être favorisé du sort pour que la conjuration ne soit pas découverte tandis qu’on l’ourdit. On la découvre, ou par révélation, ou par conjecture.

La révélation résulte du peu de fidélité ou du défaut de prudence de ceux à qui vous communiquez vos projets. Le manque de fidélité se rencontre aisément ; car vous ne pouvez vous confier ou qu’à quelques confidents disposés par amitié pour vous à affronter tous les dangers d’une mort certaine, ou à des hommes qui soient mécontents du prince. De tels confidents, on peut bien en trouver un ou deux ; mais si vous étendez votre confiance sur un plus grand nombre, il est impossible de les trouver. Il faut ensuite que l’affection qu’ils vous portent soit bien grande pour exiger qu’elle l’emporte même sur le péril et sur la crainte du châtiment. D’ailleurs il arrive le plus souvent que les hommes se trompent sur l’amitié qu’ils présument qu’un autre homme a pour eux : ils ne peuvent en être assurés qu’après en avoir fait l’expérience ; et faire cette expérience dans une circonstance semblable est une chose qui présente les plus grands dangers. Quand même vous l’auriez faite dans quelque autre entreprise périlleuse où vous auriez acquis la certitude de la fidélité de vos amis, vous ne pouvez la prendre pour mesure de ce qu’ils feront, puisque cette nouvelle entreprise surpasse de si loin tous les autres dangers.

Si l’on mesure la fidélité sur le mécontentement qu’un homme peut avoir contre le prince, il est facile encore de se tromper ; car à peine aurez-vous manifesté vos desseins à ce mécontent, que vous lui donnerez l’occasion d’obtenir ce qu’il désire, ou il faut que sa haine soit bien invétérée, ou que votre autorité soit bien grande pour l’obliger à vous garder sa foi. Il résulte que le plus grand nombre des conjurations sont révélées et étouffées dès leur naissance ; et, s’il arrive que le secret en soit longtemps gardé par de nombreux complices, on le regarde comme une chose merveilleuse : telles ont été, par exemple, celle de Pison contre Néron, et, de nos jours, celle des Pazzi contre Laurent et Julien de Médicis, conjurations dont plus de cinquante personnes étaient instruites, et que l’exécution seule put faire découvrir.

On se découvre par défaut de prudence, lorsqu’un des conjurés parle avec peu de précaution, et de manière qu’un serviteur ou une tierce personne puisse vous entendre, comme il arriva aux fils de Brutus, qui, lorsqu’ils prenaient leurs mesures avec les envoyés de Tarquin, furent entendus par un esclave qui les accusa ; ou bien quand, par inconséquence, vous communiquez vos projets à une femme, à un enfant que vous aimez, ou à de semblables personnes légères, comme le fit Dinnus, l’un des conjurés de Philotas contre Alexandre le Grand, en dévoilant le complot à Nicomaque, jeune homme qu’il aimait, et qui n’eut rien de plus pressé que de le communiquer à Ciballinus, son frère, qui en instruisit le roi.

Quant aux conspirations découvertes par conjecture, celle de Pison contre Néron en offre un exemple remarquable. Scœvinus, l’un des conjurés, fit son testament la veille du jour où Néron devait être assassiné ; il ordonna à Melichius, son affranchi, d’aiguiser un vieux poignard rouillé qu’il possédait, rendit la liberté à tous ses esclaves, leur distribua de l’argent, et fit préparer des bandes pour lier des blessures. Tous ces indices confirmèrent les soupçons de Melichius, qui accusa son maître devant Néron. Scœvinus fut arrêté soudain avec Natalis, autre conjuré, parce qu’on les avait vus s’entretenir longtemps en secret le jour précédent. Comme ils ne s’accordèrent pas sur l’objet de l’entretien qu’ils avaient eu ensemble, on les força à révéler la vérité, et la découverte de la conjuration entraîna la perte de tous les complices.

Il est donc presque impossible de se préserver de toutes les causes qui font découvrir une conjuration, soit par trahison, soit par imprudence, soit par légèreté, toutes les fois que le nombre des complices s’élève au delà de trois ou quatre. Si l’on vient à en arrêter plus d’un, comme ils n’ont pu concerter entièrement toutes leurs réponses, leur secret est bientôt découvert. Quand même celui qu’on arrête serait seul et doué d’une force d’âme assez grande pour l’engager à taire le nom des conjurés, il faudrait que ceux-ci n’eussent pas moins de fermeté pour rester tranquilles et ne point se découvrir par la fuite. Il suffit d’un moment de faiblesse de la part de celui qui est arrêté, ou de ceux qui sont libres, pour révéler toute la trame. C’est un fait bien rare que celui que rapporte Tite-Live, en parlant de la conspiration ourdie contre Hiéronyme, tyran de Syracuse : Théodore, un des conjurés, avait été arrêté ; il cacha, avec le plus grand courage, le nom de tous ses complices, et accusa les amis du roi : d’un autre côté, les conjurés eurent une telle confiance dans la fermeté de Théodore, que pas un d’entre eux ne quitta Syracuse, ni ne donna le moindre signe d’inquiétude.

C’est à travers tous ces dangers qu’il faut nécessairement passer, lorsque l’on conspire, avant d’en venir au dénoûment, et l'on ne peut les éviter qu’en employant un des moyens suivants. Le premier et le plus assuré, ou, pour mieux dire, l’unique, est de ne pas laisser aux conjurés le temps de vous accuser, en ne les instruisant de vos projets qu’au moment de leur exécution, et jamais auparavant. Tous ceux qui ont agi de cette manière ont évité nécessairement les premiers dangers qu’on court en conspirant ; souvent même ils ont triomphé des deux autres, et presque toujours alors ils ont réussi. Or tout homme prudent aurait la facilité de se conduire ainsi. Je me contenterai d’en rapporter deux exemples.

Nélémate, ne pouvant supporter la tyrannie d’Aristotime, roi d’Épire, rassembla chez lui un grand nombre de parents et d’amis, et les exhorta à délivrer la patrie. Quelques-uns d’entre eux lui ayant demandé du temps pour se décider et pour prendre leurs mesures, Nélémate ordonna à ses esclaves de fermer les portes, et dit à ceux qu’il avait appelés auprès lui : « Ou jurez de venir sur-le-champ terminer notre entreprise, ou je vous livre tous entre les mains d’Aristotime. » Excités par ces paroles, tous prêtent le serment, marchent sans perdre de temps, et exécutent heureusement les ordres de Nélémate.

Un mage s’était emparé par stratagème du trône de Perse : Ortan, l’un des grands du royaume, ayant découvert la ruse, en fit part à six autres principaux seigneurs de l’État, et leur dit qu’il fallait venger la couronne de la tyrannie de ce mage. L’un d’eux ayant demandé du temps, Darius, un des six conjurés appelés par Ortan, se leva et dit : « Ou nous irons immédiatement exécuter notre projet, ou j’irai moi-même vous accuser tous. » Tous se levèrent unanimement ; et, sans donner à aucun d’entre eux le temps de se repentir, ils vinrent aisément à bout de leur entreprise.

La conduite que tinrent les Étoliens pour se défaire de Nabis, tyran de Sparte, est semblable aux deux exemples que nous venons de citer. Ils avaient envoyé à Nabis Alexamène, un de leurs citoyens, avec trente cavaliers et deux cents fantassins, sous prétexte de lui donner du secours : ils ne révélèrent leur secret qu’au seul Alexamène, et ordonnèrent aux autres de lui obéir aveuglément, sous peine d’être exilés. Alexamène se rendit à Sparte, et tint ses ordres secrets jusqu’à ce qu’il eût trouvé une occasion favorable de les mettre à exécution, et il réussit à faire périr le tyran.

C’est donc en agissant de cette manière que ces conjurés évitèrent les dangers que porte en elle la conduite d’une conspiration, et quiconque les imitera saura toujours éviter ces dangers. Pour prouver que chacun peut faire comme eux, je n’en veux d’autre preuve que l’exemple déjà allégué de Pison. C’était un des hommes les plus puissants et les plus illustres de l’empire : il vivait dans l’intimité de Néron, et possédait toute sa confiance ; Néron allait souvent manger avec lui dans ses jardins. Pison pouvait donc se faire des amis d’hommes de cœur et de tête, capables d’une telle entreprise, ce qui n’est jamais difficile quand on a le pouvoir en main, et attendre, pour leur dévoiler ses projets, que Néron vînt dans ses jardins, les encourager alors, par ses discours, à frapper, sans leur laisser le temps de la réflexion, et il était impossible qu’il ne réussît pas.

Si l’on examine avec une égale attention tous les autres complots, il s’en trouvera bien peu que l’on n’eût pu diriger de la même manière. Mais les hommes qui, pour l’ordinaire, ont peu d’expérience des affaires du monde, commettent souvent les fautes les plus dangereuses, ce qui n’a rien d’étonnant dans des affaires aussi insolites. Il ne faut donc jamais manifester ses projets que lorsque la nécessité y contraint, et que le moment d’agir est venu ; mais si pourtant on veut les révéler, que ce ne soit qu’à une seule personne dont on ait fait une longue expérience, ou qui soit animée des mêmes sentiments. Il est sans doute bien plus facile de trouver un seul homme d’un semblable caractère, que d’en rencontrer plusieurs ; voilà pourquoi cette réserve entraîne moins de dangers : d’ailleurs, quand même vous seriez trahi, il reste encore des moyens de défense qui n’existent pas lorsque les conjurés sont nombreux. Aussi ai-je entendu répéter à des hommes prudents que l’on peut dire tout ce qu’on veut dans le tête-à-tête, parce que, tant qu’on ne se laisse point entraîner à donner un écrit de sa propre main, le oui d’un homme vaut bien le non d’un autre ; mais on doit éviter un écrit comme un véritable écueil : un écrit de votre main est la preuve la plus convaincante que l'on puisse produire contre vous.

Plautianus avait formé le projet de faire périr l’empereur Sévère et Antonin son fils : il remit l’exécution de ce projet au tribun Saturninus, qui, déterminé à le dénoncer plutôt qu’à lui obéir, et craignant que le crédit de Plautianus ne permît pas d’ajouter foi à son accusation, exigea de lui un ordre par écrit pour constater sa mission. Plautianus, aveuglé par l’ambition, le lui donna. Le tribun, fort de cette preuve, l’accusa et le convainquit. Sans cet écrit, et quelques autres indices, Plautianus l’eût emporté, tant il mit d’audace et de fermeté dans ses dénégations. L’accusation d’un seul perd donc une partie de sa force lorsqu’elle n’est appuyée d’aucun écrit ou d’aucun autre indice qui vous convainque ; ce que chacun doit soigneusement éviter.

Il se trouvait dans la conjuration de Pison une femme nommée Épicharis, qui jadis avait été maîtresse de Néron. Jugeant qu’il était nécessaire d’admettre au nombre des conjurés le commandant de quelques trirèmes que Néron entretenait pour sa sûreté, elle lui donna connaissance du complot, sans lui dire toutefois les noms des conjurés ; mais cet officier, trahissant la confiance qu’elle lui avait montrée, l’accusa auprès de Néron. Épicharis, sans se laisser effrayer, nia le complot avec tant de constance et de fermeté, que Néron confondu n’osa la condamner.

Il y a deux dangers à courir lorsque l’on communique un complot à un seul individu. L’un, qu’il ne vous dénonce volontairement ; l’autre, qu’arrêté sur un soupçon ou d’après quelque indice, il ne soit convaincu ou contraint par les tourments à devenir votre accusateur. Mais dans ce double péril il est quelque ressource : vous pouvez écarter l’un en alléguant une haine qui subsistait entre vous deux, ou nier tout ce qu’avoue l’autre, en objectant la violence qui arrache le mensonge de sa bouche. Il est donc de la prudence de ne se confier à qui que ce soit, mais d’imiter l’exemple de ceux dont nous avons parlé ; ou si vous croyez devoir dévoiler vos secrets, de ne les confier qu’à un seul ; du moins, si vos dangers s’augmentent par cet aveu, ils sont bien moins grands que si vous vous confiez à plusieurs.

On conspire encore avec un succès à peu près égal quand la nécessité vous contraint à porter au prince le coup dont lui-même vous menace, surtout quand ce danger est tellement imminent que vous n’avez que le temps de songer à votre sûreté : cette nécessité a presque toujours une heureuse issue. Deux exemples suffiront pour prouver ce que j’avance.

L’empereur Commode comptait parmi ses amis les plus intimes et ses plus chers favoris Électus et Lectus, préfets du prétoire, et Marcia était une de ses maîtresses les plus chéries : comme tous trois lui reprochaient quelquefois sa conduite et le déshonneur dont il couvrait sa personne et l’empire, il résolut de les faire mourir, et il écrivit sur une liste les noms de Marcia, d’Électus, de Lectus, et de quelques autres dont il voulait se défaire la nuit suivante. Il mit cette liste sous le chevet de son lit, et se rendit au bain. Un jeune enfant, son favori, en s’amusant dans la chambre et sur le lit, trouve cette liste, et sort en la tenant à la main : Marcia le rencontre, la lui prend, la lit ; et ayant vu les noms qu’elle contenait, elle envoie sur-le-champ chercher Électus et Lectus : tous trois, épouvantés du péril qui les menace, forment soudain la résolution de le prévenir ; et, sans perdre le temps en de vaines mesures, ils poignardèrent Commode la nuit suivante.

L’empereur Caracalla se trouvait en Mésopotamie à la tête de ses armées ; il avait pour préfet Macrin, homme plus habile dans les affaires civiles que guerrier. Comme il arrive que les méchants princes tremblent sans cesse qu’on ne trame contre eux ce qu’ils s’imaginent mériter, l’empereur écrivit à Maternianus, son ami, qui se trouvait à Rome, de consulter les astrologues, de leur demander si personne n’aspirait à l’empire et de lui faire part de leur réponse. Maternianus lui répondit que c’était Macrin qui y aspirait. Cette lettre tomba entre les mains de Macrin avant d’arriver à l’empereur : elle lui fit connaître la nécessité où il se trouvait, ou de le frapper avant qu’une nouvelle lettre arrivât de Rome, ou de mourir lui-même. Il chargea Martial, centurion qui lui était entièrement dévoué, et dont Caracalla avait fait mourir le frère peu de jours auparavant, d’assassiner l’empereur ; ce qu’il exécuta heureusement.

On voit donc que cette nécessité qui ne laisse pas le moment de réfléchir obtient le même effet que la conduite de l’Épirote Nélémate.

On y voit encore ce que j’ai dit au commencement de ce chapitre, que les menaces font plus de tort aux princes, et les environnent de complots plus dangereux, que les offenses mêmes. Ce sont en effet les menaces qu’un roi doit épargner à ceux qui l’entourent : il lui est nécessaire, ou de flatter les hommes, ou de s’assurer d’eux, et de ne jamais les réduire à la nécessité de croire qu’il faut qu’ils soient tués ou qu’ils tuent.

Quant aux dangers qu’on court au moment de l’exécution, ils naissent, ou d’un changement dans les dispositions, ou d’un moment de faiblesse dans l’exécuteur, ou d’une erreur qu’il commet par imprudence, ou de n’avoir pas mis la dernière main à l’œuvre, en laissant subsister une partie de ceux dont la mort était résolue.

Rien ne jette le trouble dans l’esprit des hommes, rien ne met obstacle à leurs projets, comme de changer subitement une disposition, et de s’écarter entièrement de ce que d’abord on avait arrêté ; et si ces changements font naître quelque part le désordre, c’est surtout à la guerre et dans les événements analogues à ceux dont je parle. Dans les actions de ce genre, rien n’est plus nécessaire que de faire en sorte que les hommes poursuivent avec fermeté l’exécution du rôle qui leur a été confié. Si, pendant plusieurs jours, toutes leurs idées se sont dirigées vers un mode d’exécution, et que cet ordre vienne subitement à changer, il est impossible que tous les esprits ne restent pas plongés dans le trouble, et que le projet ne tombe pas en ruine. De sorte qu’il vaut encore mieux exécuter une entreprise suivant l’ordre prescrit, quand même on y verrait quelque inconvénient, que de s’exposer, pour éviter un danger, à en rencontrer mille plus grands encore ; ce qui arrive lorsqu’on n’a pas le loisir de prendre de nouvelles dispositions ; mais, lorsqu’il a du temps, l’homme peut se gouverner à sa volonté.

La conjuration des Pazzi, contre Laurent et Julien de Médicis, est connue de tout le monde. L’ordre convenu était que les Médicis donneraient à dîner au cardinal de Saint-Georges, et qu’on les poignarderait pendant le repas. On avait distribué à chacun son rôle : les uns devaient les frapper, les autres s’emparer du palais ; ceux-là parcourir la ville en appelant le peuple à la liberté. Il arriva que les Pazzi, les Médicis et le cardinal se trouvant réunis pour une messe solennelle dans la cathédrale de Florence, on apprit que Julien ne se rendrait pas ce jour-là au dîner ; de sorte que les conjurés se rassemblèrent soudain, et résolurent d’exécuter dans l’église ce qu’ils devaient faire dans la maison des Médicis. Les dispositions qu’ils avaient prises se trouvèrent toutes renversées, parce que Jean-Baptiste de Montesecco refusa de concourir à cet assassinat, alléguant qu’il ne pouvait commettre un homicide dans l’église ; de sorte qu’il fallut confier chaque partie de l’exécution à de nouveaux conjurés, qui, n’ayant pas le temps nécessaire pour s’affermir dans leur résolution, commirent de si grandes fautes qu’ils succombèrent dans leur tentative.

Le courage abandonne l’exécuteur, ou par respect ou par lâcheté. La majesté du prince et le respect qu’imprime sa présence sont si puissants, que le meurtrier ce laisse facilement adoucir ou déconcerter. Marius avait été fait prisonnier par les habitants de Minturnes : on envoya un esclave pour l’assassiner ; mais l’assassin, épouvanté par la présence d’un si grand homme et par le souvenir de son nom, perdit tout son courage, et ne put jamais venir à bout de le tuer. Or, si un homme enchaîné, captif, et enseveli dans sa mauvaise fortune, conserve une pareille influence, combien ne doit-on pas craindre qu’elle soit plus puissante encore dans un prince libre et qu’environnent la majesté des ornements royaux et la pompe de sa cour ! Aussi cette pompe peut-elle suffire pour vous faire balancer, comme un accueil gracieux, pour fléchir votre cœur.

Quelques Thraces avaient conspiré contre Siltacès, leur roi, et désigné le jour de l’exécution : ils arrivèrent au lieu marqué, et y trouvèrent le roi ; mais aucun d’eux n’osa s’avancer pour le frapper, de sorte qu’ils se séparèrent sans avoir rien tenté, ignorant ce qui avait pu les retenir, et s’accusant mutuellement de manquer de courage. Ils commirent plusieurs fois la même faute, et leur conjuration ayant enfin été découverte, ils portèrent la peine d’un crime qu’ils auraient pu, mais qu’ils ne voulurent pas commettre.

Deux des frères d’Alphonse, duc de Ferrare, avaient conspiré contre lui : ils employèrent, pour les aider dans leur complot, un prêtre et un musicien du duc, nommé Giannès, qui, à leur prière, conduisit plusieurs fois le prince en leur présence, et les laissa les maîtres de l’assassiner ; néanmoins, aucun d’eux n’osa jamais le frapper. A la fin ils furent découverts, et ils reçurent la récompense de leur scélératesse et de leur imprudence. Cette indécision ne peut être attribuée à une autre cause qu’à l’étonnement que leur imprimait la présence du duc, ou à quelque marque de bonté qui adoucissait leur ressentiment.

L’exécution de ces projets entraîne ordinairement des inconvénients ou des erreurs qui naissent de l’imprudence ou du peu de courage ; car l’une ou l’autre de ces deux causes bouleverse tous les sens, et dans le trouble où elles jettent les esprits, on agit et on parle autrement qu’on ne devrait. Rien ne prouve mieux le trouble et l’agitation qui s’emparent de l’homme en de telles circonstances, que ce que dit Tite-Live d’Alexamène l’Étolien, lorsqu’il voulut se défaire du tyran de Lacédémone, Nabis, dont nous avons déjà parlé. Quand le moment fut arrivé, et qu’il eut découvert à ses compagnons ce qu’ils devaient faire, Tite-Live ajoute ces paroles : Collegit et ipse animum, confusum tantœ cogitatione rei. Il est impossible, en effet, que celui-là même qui possède une âme ferme, et qui est accoutumé à employer le fer et à attacher peu d’importance à la vie des hommes, n’éprouve pas de trouble en un pareil moment. Il faut donc ne faire choix que d’hommes éprouvés par de semblables entreprises, et ne se confier à nul autre, quelque réputation de courage qu’il ait ; car, sans en avoir fait l’expérience, personne ne peut assurer qu’il ne faillira pas tout à coup dans ces circonstances extraordinaires. Ainsi ce trouble peut, ou vous faire tomber les armes «les mains, ou vous faire proférer des paroles qui produisent le même effet.

Lucilla, sœur de Commode, avait ordonné à Quintianus de le poignarder. Ce dernier attendit l’empereur à l’entrée de l’amphithéâtre, et s’approchant de lui un poignard nu à la main, il lui cria : Voici ce que t’envoie le sénat. Ces paroles furent cause qu’on l’arrêta avant qu’il eût pu baisser le bras pour frapper.

Messer Antonio da Volterra, désigné, comme nous l’avons dit plus haut, pour assassiner Laurent de Médicis, s’écria, en s’approchant de lui : Ah ! traître ! Ce cri sauva Laurent et perdit les conjurés.

Lorsqu’une conjuration ne menace qu’une seule tête, toutes les circonstances que nous avons rapportées peuvent faire encore manquer une entreprise. Mais elle réussit avec bien plus de difficulté encore lorsque l’on conspire contre deux personnes ; il est difficile alors, pour ne pas dire impossible, qu’elle ait une heureuse issue ; car exécuter spontanément et dans deux endroits différents est une chose presque impossible : on ne peut s’y prendre à deux reprises différentes, si l’on ne veut pas que l’une empêche l’autre de réussir.

Si conspirer contre un prince est une entreprise douteuse, périlleuse et imprudente, conspirer contre deux est vain et insensé. Sans le respect que je professe pour l’historien, je ne pourrais croire à la possibilité de ce qu’Hérodien rapporte de Plautianus, qui ordonna au centurion Saturnius de poignarder, lui seul, Sévère et Caracalla, qui habitaient dans des palais différents : c’est une chose si éloignée de la raison, que j’ai besoin d’une semblable autorité pour y ajouter foi.

Quelques jeunes Athéniens conspirèrent contre Dioclès et Hippias, tyrans d’Athènes : ils massacrèrent Dioclès ; mais Hippias survécut pour le venger.

Chion et Léonide, d’Héraclée, disciples de Platon, conspirèrent contre Cléarque et Satyrus, tyrans de leur patrie : ils tuèrent Cléarque ; mais Satyrus, échappé à leurs coups, vengea l’autre tyran. Les Pazzi, dont nous avons eu l’occasion de parler plus d’une fois, ne parvinrent à se défaire que de Julien.

Il faut donc éviter avec soin de conspirer à la fois contre plusieurs personnes ; car on ne sert ni soi-même, ni la patrie, ni ses concitoyens : au contraire, celui qui survit devient plus audacieux et plus cruel, ainsi que Florence, Athènes et Héraclée, dont nous venons de parler, en ont fait l’expérience.

Il est vrai que la conjuration de Pélopidas, pour délivrer Thèbes sa patrie, eut à vaincre toutes les difficultés que nous avons signalées ; et cependant elle eut la plus heureuse issue, quoique Pélopidas conspirât non-seulement contre deux tyrans, mais contre dix ; quoiqu’il ne fût pas dans la familiarité des tyrans, et que l’entrée de leur demeure lui fût même interdite, puisqu’il avait été banni comme rebelle : néanmoins il eut la hardiesse de rentrer dans Thèbes, d’immoler les tyrans, et de délivrer sa patrie. Il est vrai qu’il fut puissamment aidé par un certain Carion, conseiller des tyrans, qui lui facilita l’accès auprès d’eux pour l’exécution de son entreprise.

Que cet exemple cependant n’engage personne à l’imiter ; car l’entreprise était impossible, et c’est un miracle qu’elle ait réussi : aussi tous les historiens qui la célèbrent la regardent-ils comme une chose extraordinaire et presque sans exemple.

L’exécution d’un complot peut être interrompue par une fausse imagination ou par un accident imprévu au moment d’agir. Le matin du jour même que Brutus et les autres conjurés avaient choisi pour assassiner César, ils le virent s’entretenir longtemps avec Cn. Popilius Lœna, un de leurs complices. Cette longue conversation leur fit craindre que Popilius n’eût révélé le complot à César, et ils furent au moment de frapper le dictateur sur le lieu même, sans attendre qu’il fût entré dans le sénat : ils auraient sans doute accompli leur dessein si, après que la conversation fut terminée, ils n’avaient pas vu César conserver la même tranquillité ; ce qui les rassura.

Ces fausses terreurs ne sont pas à dédaigner, et la prudence exige que l’on y ait égard. Cette attention est d’autant plus importante que, lorsqu’on a la conscience troublée, on est porté à croire que l’on parle toujours de vous. Un seul mot entendu par hasard, quelque étranger qu’il vous soit, suffit pour jeter l’épouvante dans l’âme, pour faire croire qu’il a été prononcé à votre intention, et vous forcer à manifester vous-même vos projets en vous dérobant au danger par la fuite, ou à les faire échouer en précipitant hors de propos leur exécution. Ces obstacles naissent d’autant plus facilement, que les complices d’une conjuration sont plus nombreux.

Quant aux accidents, comme on ne saurait les prévoir, ce n’est que par des exemples qu’on peut les faire connaître, et enseigner aux hommes à prendre leurs précautions suivant les circonstances.

Giulio Belanti de Sienne, dont nous avons fait mention précédemment, indigné de ce que Pandolfo, après lui avoir donné sa fille en mariage, la lui avait reprise, résolut de le poignarder, et choisit ainsi le moment : Pandolfo allait presque tous les jours visiter un de ses parents malades, et passait devant la maison de Belanti : celui-ci, ayant remarqué cette habitude, disposa les conjurés dans sa maison, de manière à pouvoir tuer Pandolfo à son passage : il les réunit tout armés derrière la porte, et plaça l’un d’eux à une fenêtre, afin que, quand leur ennemi passerait près de la porte, il pût les avertir. Ce dernier, le voyant venir, crut devoir donner le signal ; mais Pandolfo rencontra en ce moment un de ses amis, et s’arrêta pour lui parler. Une partie de ceux qui l’accompagnaient, ayant continué leur chemin, aperçurent quelque mouvement et entendirent le bruit des armes ; ce qui leur fit découvrir l’embûche. C’est ainsi que Pandolfo se sauva, et que Belanti et ses complices se trouvèrent contraints de s’échapper de Sienne.

Une rencontre imprévue mit donc seule obstacle à ce complot, et renversa tous les projets de Belanti. Mais, comme ces événements sortent de l’ordre commun, il est impossible de s’en garantir. Il est donc nécessaire d’examiner tous ceux qui peuvent naître, afin d’y remédier.

Il ne reste plus maintenant qu’à faire connaître les périls que l’on court après l’exécution. Il n’y en a véritablement qu’un seul : c’est lorsqu’il reste un vengeur au prince qui vient d’être immolé. Des frères, des enfants, des parents peuvent lui survivre, qui ont des droits à sa succession ; et ils lui survivent ou par votre négligence, ou par les causes que nous avons indiquées ; ils se chargent alors de la vengeance : comme il arriva à Giovannandrea da Lampugnano, qui, aidé de ses complices, avait fait mourir le duc de Milan ; mais il restait à ce prince un fils et deux frères qui eurent le temps de le venger. Il est vrai que dans ce cas les conjurés sont excusables ; car il n’y a pas de remède ; mais quand ils laissent subsister un vengeur par imprudence ou par négligence, c’est alors qu’ils ne méritent plus d’excuse.

Quelques habitants de Forli conspirèrent contre le comte Girolamo, leur seigneur, et le massacrèrent ; ils s’emparèrent de sa femme et de ses fils en bas âge ; mais ne se croyant point en sûreté tant qu’ils ne seraient pas maîtres de la citadelle, et le gouverneur refusant de la leur livrer, madame Caterina, c’est ainsi que se nommait la comtesse, promit aux conjurés de la leur faire rendre s’ils lui permettaient d’y pénétrer, et elle consentit à leur laisser ses enfants en otage. Séduits par cette promesse, les conjurés lui permirent de se rendre dans la citadelle ; mais à peine y était-elle entrée, qu’elle leur reprocha, de dessus les remparts, la mort de son mari, et les menaça de toute sa vengeance. Et, pour leur faire voir le peu d’intérêt qu’elle attachait au sort de ses enfants, elle leur montra ses parties génitales, en leur disant qu’il lui restait encore de quoi en faire de nouveaux. Les conjurés, ne sachant plus quel parti prendre, et s’apercevant trop tard de leur erreur, expièrent leur imprudence par un exil perpétuel.

Mais ce qu’il y a de plus dangereux après l’exécution, c’est que le prince que vous avez immolé ait été chéri du peuple : en effet, les conjurés n’ont aucune manière de remédier à ce danger, parce qu’ils ne peuvent jamais s’assurer contre tout un peuple. César nous on fournit une preuve évidente : il avait pour ami tout le peuple romain, et le peuple vengea sa mort en chassant de Rome les conjurés ; de sorte que tous périrent à diverses époques et dans différents lieux.

Les complots formés contre la patrie offrent bien moins de périls pour les conjurés que ceux qui sont dirigés contre un prince. Il y a, en effet, beaucoup moins de danger à les tramer : ces dangers dans l’exécution sont les mêmes ; mais après l’exécution, il n’en reste plus aucun.

Il existe peu de dangers à tramer une conjuration de ce genre, parce qu’un citoyen peut aspirer à la suprême puissance sans manifester ses désirs et ses projets à qui que ce soit ; et si ses desseins n’éprouvent point d’entraves, il peut parvenir heureusement à son but ; mais, si quelque loi venait interrompre ses dispositions, il pourrait attendre du temps un moment plus favorable, ou tenter une autre fois de réussir en prenant une route différente. Je ne parle ici que d’une république où la corruption des mœurs commence à s’introduire ; car dans une république non corrompue, comme il n’existe aucun principe vicieux, de semblables pensées ne peuvent naître dans l’esprit d’un de ses citoyens.

Un citoyen a donc mille moyens et mille chemins pour parvenir à la tyrannie, sans crainte d’être arrêté dans sa marche, tant parce que les républiques se hâtent moins qu’un prince, soupçonnent plus difficilement le mal, et sont par conséquent moins environnées de précautions, que parce qu’elles ont plus d’égards pour leurs citoyens élevés en rang ; ce qui rend ces derniers plus audacieux et plus entreprenants.

Tout le monde a lu la conjuration de Catilina écrite par Salluste, et sait comment, après qu’elle fut découverte, Catilina non-seulement demeura dans Rome, mais se rendit au milieu du sénat, et y accabla impunément d’injures et les sénateurs et le consul, tant était puissant le respect que cette république avait pour ses citoyens. Lorsqu’il se fut éloigné de Rome, et qu’il eut rejoint son armée, on n’aurait arrêté ni Lentulus ni ses autres complices, si l’on n’avait saisi des lettres de leur propre main, qui manifestaient ouvertement leur crime.

Hannon, l’un des citoyens de Carthage les plus puissants, aspirait à la tyrannie ; il avait formé le projet d’empoisonner tout le sénat aux noces d’une de ses filles, et ensuite de se déclarer roi : ce complot ayant été découvert, le sénat n’y opposa d’autre défense qu’une loi qui mettait un terme aux dépenses des festins et des noces ; tant fut grand le respect qu’il crut devoir à sa qualité de citoyen.

Il est bien vrai que dans l’exécution d’un complot qui menace la patrie les périls sont plus grands et plus difficiles à surmonter, parce qu’il est bien rare que vos propres forces puissent suffire lorsque vous conspirez contre l’immense majorité. Tout le monde n’est point à la tête d’une armée, comme César, Agathocle, Cléomène, et quelques autres, que la force a rendus en un instant maîtres de leur patrie. Pour ceux-là sans doute le chemin est sûr et facile ; mais ceux qui ne sont point appuyés par des forces semblables doivent employer une conduite pleine d’art et de ruse, ou les forces de l’étranger.

Quant à la ruse et à l’industrie, l’Athénien Pisistrate ayant vaincu les Mégariens, et acquis par cette victoire une grande popularité, sortit un jour de sa maison couvert de blessures, s’écriant que les nobles, excités par leur jalousie contre lui, l’avaient outragé. Il demanda à pouvoir mener à sa suite quelques hommes armés pour sa garde. Cette première faveur lui servit de degré pour parvenir au faîte de la puissance, et usurper la tyrannie d’Athènes.

Pandolfo Petrucci était rentré dans Sienne avec quelques bannis : on lui confia le soin de veiller sur la garde de la place, emploi entièrement machinal et que chacun refusait ; néanmoins les soldats dont il était sans cesse entouré lui donnèrent peu à peu une telle influence, que quelque temps après il s’empara de la souveraineté de la ville.

Une foule d’autres ont employé des ruses et des moyens différents ; et avec les secours du temps ils sont parvenus sans danger au terme de leurs vœux.

Ceux qui, appuyés sur leurs propres forces ou sur les armes de l’étranger, ont conspiré pour asservir leur patrie, ont eu des succès divers, selon que la fortune les a secondés. Catilina, que nous avons déjà cité, succomba dans son entreprise ; Hannon, dont il a été parlé, n’ayant pu réussir par le poison, arma quelques milliers de partisans en sa faveur ; mais lui et tous les siens ne trouvèrent que la mort. Quelques-uns des principaux citoyens de Thèbes, dans la vue de se rendre maîtres du gouvernement, appelèrent à leur secours une armée lacédémonienne, et s’emparèrent de la tyrannie.

Si l’on examine donc toutes les conspirations ourdies contre la patrie, on n’en trouvera que très-peu, si même on en trouve, que l’on ait étouffées au moment où on les tramait ; mais c’est dans l’exécution que toutes ont réussi ou qu’elles ont échoué.

Lorsqu’elles ont réussi, les dangers qu’elles entraînent à leur suite ne sont encore que ceux attachés au pouvoir lui-même ; car lorsqu’un citoyen est devenu tyran, il se voit environné de tous les périls qui sont les fruits naturels de la tyrannie, et dont il ne peut se défendre qu’en employant les remèdes que nous avons indiqués ci-dessus.

Voilà tout ce qui s’est offert à mon esprit en écrivant sur les conjurations ; et si je n’ai parlé que de celles où l’on a employé le fer et non le poison, c’est que toutes deux suivent également la même marche. Il est vrai que celles où l’on use du poison sont plus dangereuses, parce que le succès en est moins assuré : chacun n’est pas à portée de l’employer ; il faut se confier à quelqu’un qui en ait la facilité ; et c’est cette nécessité de vous confier à autrui qui vous met en péril. D’ailleurs, il peut se faire, par mille circonstances, qu’un breuvage empoisonné ne soit pas mortel. C’est ce qui arriva à ceux qui tuèrent Commode : on lui avait donné du poison ; mais l’ayant rejeté, les conjurés furent contraints de l’étrangler pour lui arracher la vie.

Les princes, au surplus, n’ont pas d’ennemis plus terribles que les conjurations, puisque toutes les fois que l’on conspire contre eux, ou ils perdent la vie, ou leur réputation est compromise. En effet, si elles réussissent, ils meurent ; si elles sont découvertes, et qu’ils fassent périr les conjurés, on ne peut empêcher de croire qu’elles n’aient été inventées par eux pour assouvir leur cruauté et leur avarice aux dépens de la vie et des richesses de ceux auxquels ils ont ravi le jour.

Je ne veux pas manquer cependant d’avertir le prince, ou la république, contre lesquels on conspire, et qui découvrent une conjuration, d’avoir le plus grand soin, avant de rien tenter pour se venger, d’en examiner et d’en approfondir attentivement toutes les circonstances, de bien peser les ressources des conjurés et les leurs ; et, s’ils les trouvent nombreuses et puissantes, de feindre de l’ignorer jusqu’à ce qu’ils aient pu réunir des forces suffisantes pour l’étouffer. S’ils agissaient différemment, ils ne manifesteraient que leur faiblesse. Ils doivent donc mettre tout leur art à dissimuler, parce que si les conjurés viennent à être découverts, poussés alors par la nécessité, ils ne mettent plus de ménagements dans leur conduite.

Les Romains nous serviront ici d’exemple. Ils avaient laissé deux légions à Capoue pour défendre cette ville contre les Samnites, ainsi que nous l’avons dit ailleurs : les chefs de ces légions formèrent le complot d’asservir les habitants. Ce projet étant parvenu jusqu’à Rome, on envoya le nouveau consul Rutilius pour rétablir l’ordre. Le consul, pour ne point éveiller les soupçons, fit publier que le sénat maintenait les deux légions en garnison à Capoue. Dans cette persuasion, les soldats crurent qu’ils auraient tout le temps nécessaire pour exécuter leur complot, et ils ne tentèrent pas d’en précipiter l’exécution : ils restèrent paisibles jusqu’au moment où ils commencèrent à s’apercevoir que le consul les séparait les uns des autres. Cette conduite leur inspira des soupçons ; ils manifestèrent alors leurs projets, et les mirent à exécution.

On voit, par cet exemple frappant, combien les hommes sont lents à se décider lorsqu’ils croient avoir le temps pour eux, et combien leur résolution est précipitée lorsque la nécessité les presse. Un prince ou une république, qui, pour son avantage, veut différer de découvrir une conspiration, ne peut employer un moyen plus propice que de laisser entrevoir avec adresse aux conjurés une occasion prochaine de pouvoir se déclarer, afin qu’en attendant ce moment favorable, ou s’imaginant avoir du temps devant eux, ils donnent à l’un ou à l’autre le temps de les châtier.

Quiconque agit différemment ne fait qu’accélérer sa perte ; comme le prouve l’exemple du duc d’Athènes et de Guillaume de Pazzi. Le duc, devenu tyran de Florence, apprend que l’on conspire contre lui ; aussitôt, et sans autre examen, il fait saisir un des conjurés ; conduite imprudente, qui détermina les autres complices à prendre les armes et à lui arracher le pouvoir.

En 1501, Guillaume avait été nommé commissaire de la république dans la Valdichiana, quand il apprit qu’il venait de se tramer dans Arezzo un complot en faveur des Vitelli, pour arracher cette ville des mains des Florentins. Il se transporte aussitôt dans Arezzo, et, sans examiner ni les forces des conjurés ni les siennes, sans se précautionner d’aucun appui, mais guidé seulement par les conseils de l’évêque, son fils, il fait saisir un des conspirateurs. Cette arrestation met aussitôt les armes à la main aux autres conjurés : ils délivrent la ville du joug des Florentins ; et Guillaume, de commissaire, se trouve prisonnier.

Mais quand une conspiration est faible, on peut et l’on doit la réprimer sans balancer. On ne doit en aucune manière imiter la conduite opposée qui fut suivie dans les deux circonstances suivantes : le duc d’Athènes, dont nous avons déjà parlé, jaloux de montrer qu’il se croyait sûr de l’affection des Florentins, fit mourir un citoyen qui lui avait révélé une conspiration ; d’un autre côté, Dion de Syracuse, voulant connaître les sentiments d’une personne sur laquelle il avait conçu des soupçons, consentit à ce que Calippus, qui possédait toute sa confiance, feignit de conspirer contre lui.

Tous deux eurent à se repentir de leur conduite. Le premier ôta le courage aux accusateurs, et l’inspira à ceux qui voulaient conspirer ; le dernier facilita sa propre ruine, et il fut pour ainsi dire le chef de la conjuration qui le menaçait, comme l’expérience le prouve : en effet, Calippus, pouvant sans soupçon conspirer contre Dion, ourdit sa trame de manière qu’il put lui arracher le pouvoir et la vie.

CHAPITRE VII.


D’où vient que le passage de la liberté à la servitude, et de la servitude à la liberté, est parfois paisible et quelquefois sanglant.


Quelqu’un voudra peut-être savoir d’où vient que, parmi les nombreux changements qu’entraîne le passage d’une vie libre à la tyrannie, et de la tyrannie à la vie libre, les uns s’exécutent sans qu’il y ait de sang versé, tandis que les autres exigent qu’on en répande. L’histoire nous enseigne, en effet, que parfois, au milieu de ces révolutions, un grand nombre de citoyens périssent, et que, dans d’autres circonstances, personne ne reçoit la plus légère atteinte ; comme il arriva lorsque Rome passa du joug des rois sous l’autorité des consuls, et que les Tarquins seuls furent chassés, sans qu’aucun citoyen eût à se plaindre de ce changement.

Voici d’où cela dépend : ou l’état que l’on change a été produit par la violence, ou ne l’a pas été. Est-il produit par la force, sa naissance doit blesser les intérêts du grand nombre ; s’il vient ensuite à succomber, il est naturel que ceux qui ont souffert cherchent à se venger, et ce désir de vengeance fait couler le sang et cause la mort des citoyens.

Mais quand cet état est établi par le consentement unanime d’un peuple qui a contribué à sa grandeur, s’il vient à s’écrouler, le peuple n’a aucun motif de frapper d’autres personnes que celui qui en était le chef.

Telle était à Rome la situation des Tarquins lors de leur expulsion ; telle était également à Florence celle des Médicis, qui, lors de leur désastre en 1494, furent les seules victimes des vengeances du peuple. Ces dernières révolutions sont ordinairement peu dangereuses ; mais le péril environne celles qui sont faites par des hommes qui ont une vengeance à exercer : leurs suites sont toujours sanglantes ; et quiconque en lit le récit ne peut s’empêcher de frémir. Mais comme toutes les pages de l’histoire en présentent des exemples, je crois devoir m’abstenir d’en parler.


CHAPITRE VIII.


Quiconque veut introduire des changements dans une république doit bien considérer à qui il a affaire.


Nous avons exposé ci-dessus qu’un citoyen pervers ne peut obtenir de coupables succès dans une république qui n’est pas corrompue ; et cette opinion acquiert une nouvelle force, lorsqu’aux raisons que nous avons déjà développées on ajoute les exemples de Spurius Cassius et de Manlius Capitolinus. Le premier, dévoré d’ambition, voulait s’emparer dans Rome d’une autorité extraordinaire, et gagner l’affection de la populace en lui procurant une foule d’avantages, comme de lui vendre les terres que les Romains avaient conquises sur les Herniques. Ses vues ambitieuses ne purent échapper au sénat, qui s’empressa de les rendre suspectes ; de manière que, haranguant un jour le peuple et proposant de lui abandonner l’argent qu’avaient produit les grains amenés de la Sicile aux frais du trésor public, le peuple refusa tout, parce qu’il crut voir dans cette offre le prix de sa liberté. Mais si le peuple romain eût été corrompu, il n’aurait pas rejeté cette offre, et il aurait ouvert à la tyrannie le chemin qu’il crut devoir lui fermer.

Mais Manlius Capitolinus offre un exemple bien plus frappant encore, et où l’on voit combien de preuves de force d’âme et de corps, combien d’exploits exécutés en faveur de la patrie furent effacés par la soif aveugle de régner, qu’alluma dans son cœur l’envie que lui inspiraient les honneurs rendus à Camille. L’ambition l’aveugla au point qu’il oublia les lois sous lesquelles Rome vivait, et que ne voulant pas même faire attention que la république, telle qu’elle était alors, n’était point susceptible encore de recevoir une mauvaise forme, il commença à exciter des soulèvements contre le sénat et les lois de la patrie.

C’est là que l’on connut la perfection du gouvernement de cette république et la bonté de son essence ; car, dans cette circonstance, aucun des patriciens, quoiqu’ils se défendissent entre eux avec la plus grande énergie, ne tenta même de l’excuser ; aucun de ses parents ne fit la moindre démarche en sa faveur. L’usage était que les parents de l’accusé l’accompagnassent, vêtus de noir, souillés de poussière, et les yeux baignés de pleurs, afin de capter la pitié du peuple : aucun de ceux de Manlius ne parut à sa suite. Les tribuns, toujours portés à favoriser toutes les choses qui paraissaient dans les intérêts du peuple, et à les soutenir d’autant plus qu’elles semblaient plus dirigées contre la noblesse, crurent devoir, dans cette occurrence, se réunir aux nobles pour étouffer ce commun fléau. Le peuple de Rome, quoique avide de tout ce qui pouvait remplir ses vues personnelles, quoique amateur de tout ce qui pouvait desservir la noblesse, malgré les faveurs dont il avait comblé Manlius, n’eut pas plutôt connu que les tribuns l’avaient cité, et qu’ils avaient remis sa cause au jugement du peuple ; ce peuple, dis-je, devenu juge, de défenseur qu’il était, condamna Manlius à mort, sans égard pour ses services passés.

Je ne crois pas qu’il y ait dans l’histoire un second exemple plus propre à montrer l’excellence des institutions de cette république, que de voir que pas un habitant de cette vaste cité ne se leva pour défendre un citoyen doué de tant de courage, et qui, dans sa vie publique et privée, avait exécuté tant d’actions éclatantes.

Mais l’amour de la patrie fut plus puissant que toute autre considération : les citoyens furent plus touchés des périls présents, dont son ambition les menaçait, que de ses services passés ; et ils crurent ne pouvoir s’en délivrer qu’en le faisant mourir. Tite-Live ajoute : Hunc exituum habuit vir, nisi in libera civitate natus esset, memorabilis.

Il y a deux choses à examiner dans cet événement : l’une, que, dans une ville où toutes les institutions politiques sont encore en vigueur, il faut poursuivre la gloire par d’autres voies que dans une république déjà corrompue ; l’autre, qui est presque la même que la première, que les hommes, pour bien se conduire, surtout dans les actions importantes, doivent faire attention aux temps et s’y conformer. Ceux qui, par un mauvais choix, ou par un penchant naturel, s’éloignent des temps où ils vivent, sont ordinairement malheureux, et ne trouvent qu’une issue funeste à toutes leurs entreprises ; le succès couronne, au contraire, tous ceux qui se conforment au temps.

On peut conclure, sans doute, des paroles de notre historien que nous avons citées, que si Manlius avait vu le jour à l’époque des Marius et des Sylla, où les mœurs étaient déjà corrompues, et où il aurait pu leur imprimer la forme la plus propre à favoriser son ambition, il aurait suivi la même conduite, et aurait obtenu les mêmes succès que Marius, Sylla, et tous ceux qui, après eux, aspirèrent à la tyrannie. De même, si Marius et Sylla avaient vécu du temps de Manlius, ils eussent été étouffés dès leurs premières entreprises. Un homme peut bien, par ses manières et l’exemple de ses mauvaises mœurs, commencer à introduire la corruption dans le sein d’une cité ; mais il est impossible que toute la vie de cet homme soit assez longue pour suffire à la corrompre, de manière à recueillir lui-même le fruit de cette corruption ; et quand il serait possible qu’il y parvînt par la longueur du temps, cela deviendrait impossible par l’impatience naturelle qui dirige la conduite des hommes, et qui ne leur permit pas d’attendre pour assouvir leurs désirs. L’homme est sujet à se tromper dans ce qui touche ses intérêts, surtout dans ce qu’il désire avec le plus d’ardeur : par impatience ou par aveuglement, il tente une entreprise à contre-temps, et y trouve sa perte.

Si l’on veut donc usurper le pouvoir dans une république et y établir de mauvaises institutions, il faut trouver cette république dépravée par le temps, et amenée au désordre peu à peu, et de génération en génération : c’est le terme fatal où la conduit la nécessité, à moins que, comme nous l’avons déjà dit, elle ne soit souvent rajeunie par des exemples de vertu, ou ramenée par de nouvelles lois à ses premiers principes.

Manlius aurait donc été un homme rare et illustre s’il était né dans une ville corrompue. Ainsi les citoyens qui, dans une république, forment quelque entreprise, soit en faveur de la liberté, soit en faveur de la tyrannie, doivent bien examiner le sujet sur lequel ils ont à opérer, et juger par cet examen des difficultés que présente leur entreprise. Il n’est ni moins difficile ni moins périlleux de vouloir briser le joug d’un peuple qui prétend vivre esclave, que de vouloir asservir un peuple qui prétend vivre libre.

Comme j’ai avancé que les hommes doivent considérer la nature des temps, et y conformer leur conduite, je m’étendrai sur cette matière dans le chapitre suivant.

CHAPITRE IX.


Comment il est nécessaire de changer avec les temps, si l’on veut toujours avoir la fortune propice.


J’ai plusieurs fois reconnu que la cause de la bonne ou de la mauvaise fortune des hommes est de conformer leur conduite aux temps ou de s’en écarter. En effet, on voit que la plupart des hommes dans leurs actions agissent, les uns avec précipitation, les autres avec lenteur et précaution. Comme dans l’un et dans l’autre cas, lorsqu’on ne peut garder le vrai chemin, on outre-passe les bornes convenables, on se trompe également. Mais celui-là est moins sujet à l’erreur, et parvient à avoir la fortune propice, qui fait concorder, ainsi que j’ai dit, sa conduite au temps, et qui n’agit jamais que selon que l’exige la nature.

Chacun sait avec quelle prudence et quelle circonspection Fabius Maximus dirigeait son armée, bien éloigné en cela de l’impétuosité et de l’audace accoutumée des Romains ; et sa bonne fortune voulut que cette conduite se trouvât conforme aux temps. Annibal était venu jeune en Italie, guidé par une fortune que n’avaient point encore fatiguée les succès, et le peuple romain avait déjà été défait deux fois : la république, presque entièrement privée de ses meilleurs soldats, et comme étonnée de ses revers, ne pouvait éprouver un sort plus heureux que de trouver un capitaine dont la lenteur et la prudence pussent contenir les ennemis. Fabius, de son côté, ne pouvait trouver des circonstances plus favorables à sa manière d’agir ; ce qui fut la source de sa gloire. Fabius, au surplus, se conduisit de la sorte plutôt par la nature de son génie que par réflexion. C’est ce que l’on vit quand Scipion voulut transporter son armée en Afrique pour y terminer la guerre : Fabius fut un des plus ardents antagonistes de ce projet, comme un homme qui ne pouvait se détacher de ses manières et abandonner ses habitudes ; de sorte que s’il eût dépendu de lui, Annibal serait resté en Italie, ne s’apercevant pas que les temps étaient changés, et qu’il fallait également changer la manière de faire la guerre.

Si Fabius eût été roi de Rome, il eût peut-être été vaincu dans cette guerre, parce qu’il n’aurait pas su varier la manière de la faire conformément à la diversité des temps, mais il était né dans une république où il existait diverses espèces de citoyens et des caractères différents : ainsi, de même que Rome posséda Fabius, homme on ne peut pas plus propre pour les temps où il fallait se borner à soutenir la guerre, de même elle eut ensuite Scipion pour les temps où il était nécessaire de triompher.

Il en résulte qu’une république possède dans son sein plus de germes de vie, et jouit d’une plus longue fortune qu’une principauté ; car elle peut plus facilement s’accommoder à la variété des circonstances qu’un prince absolu, attendu la diversité des citoyens qu’elle renferme. Un homme accoutumé à n’agir que d’une manière ne change jamais, ainsi que je l’ai dit ; et si le temps amène des changements contraires à ses habitudes, il faut nécessairement qu’il succombe.

Pierre Soderini, dont j’ai déjà parlé, se conduisit en tout avec douceur et longanimité. Tant que les circonstances lui permirent de se livrer à son caractère, sa patrie prospéra ; mais lorsque les temps arrivèrent où l'on ne devait plus écouter la douceur et l’humanité, il ne put s’y résoudre, et il se perdit lui-même avec la république.

Le pape Jules II, tant que dura son pontificat, mit dans toutes ses actions de l’impétuosité, et presque de la fureur ; comme son caractère était en harmonie avec les temps, toutes ses entreprises réussirent. Mais s’il était arrivé d’autres temps qui eussent exigé qu’il suivît une route différente, il eût succombé certainement, car il n’aurait pu changer ni de procédés ni de caractère dans sa conduite.

Deux raisons s’opposent à ce que nous puissions ainsi changer : l’une est que nous ne pouvons vaincre les penchants auxquels la nature nous entraîne ; l’autre, que quand une manière d’agir a souvent réussi à un homme, il est impossible de lui persuader qu’il sera également heureux en suivant une marche opposée. De là naît que la fortune d’un homme varie, parce que la fortune change les temps, et que lui ne change point de conduite.

La perte des États a lieu également lorsque leurs institutions ne varient point avec les circonstances, comme je l’ai déjà fait voir longuement ci-dessus ; mais ils périssent plus lentement, parce qu’ils changent plus difficilement, et qu’il est nécessaire, pour les renverser, qu’il arrive une époque où tout l’État se trouve ébranlé ; et un seul homme ne peut produire de si grands résultats par son changement de conduite.

Puisque nous avons cité l’exemple de Fabius Maximus, qui sut arrêter les progrès d’Annibal, j’examinerai, dans le chapitre suivant, si un général qui veut, à quelque prix que ce soit, livrer bataille à son adversaire, peut en être empêché par ce dernier.


CHAPITRE X.


Un général ne peut éviter la bataille quand son adversaire veut à tout prix l’y contraindre.


Cneius Sulpitius, dictator, adversus Gallos bellum trahebat, nolens se fortunœ committere advenus hostein quem tempus deteriorem in dies et locus alienus facerent. Quand il existe une erreur à laquelle tous les hommes, ou du moins la plus grande partie, se laissent prendre, je ne crois pas que ce soit un mal de la leur démontrer souvent. Aussi, quoique j’aie déjà plusieurs fois exposé combien la conduite suivie de nos jours, dans les circonstances importantes, s’éloigne de ce que faisaient les anciens, je ne crois pas superflu de revenir ici sur le même sujet. Si l’on s’écarte des principes de l’antiquité, c’est surtout dans ce qui est relatif à l’art de la guerre, où l’on n’observe plus aujourd’hui aucune des maximes auxquelles les anciens attachaient le plus d’importance.

Cet inconvénient est né de ce que les républicains et les princes ont abandonné à des mains étrangères le soin de leurs armées pour fuir plus facilement les dangers qui suivent la guerre ; et si l’on voit de nos jours un roi se mettre lui-même à la tête de ses troupes, il ne faut pas croire que cette conduite produise des résultats plus glorieux pour lui : cette résolution, quand toutefois il la prend, est plutôt le résultat d’une vaine pompe que d’un véritable amour de la gloire. Ces princes, cependant, tombent dans des erreurs moins graves en voyant quelquefois leurs armées en face, et en retenant entre leurs mains toute l’autorité du commandement, que la plupart des républiques, surtout celles d’Italie, qui, s’en reposant entièrement sur des étrangers, n’ont aucune connaissance de tout ce qui peut appartenir à la guerre, et qui, d’un autre côté, voulant paraître les maîtresses, prétendent en diriger les opérations, et commettent ainsi mille erreurs dans leurs déterminations. Quoique j’en aie déjà signalé ailleurs quelques-unes, je ne veux point passer ici sous silence une des plus importantes.

Quand ces princes fainéants, quand ces républiques efféminées mettent en campagne un général, l’ordre le plus sage qu’ils croient pouvoir lui donner est de lui défendre, sous quelque prétexte que ce soit, d’en venir à une bataille, et de se garder même du plus léger combat. Ils s’imaginent, par cette conduite, imiter la prudence de Fabius Maximus, qui sauva Rome en temporisant, sans vouloir réfléchir que le plus souvent l’ordre qu’ils lui ont imposé est inutile, ou même dangereux ; parce qu’il est évident qu’un général qui veut tenir la campagne ne peut fuir la bataille si l’ennemi a résolu de l’y obliger à quelque prix que ce soit. Lui intimer un ordre semblable, c’est lui dire : Livre bataille à la convenance de ton ennemi, et non à la tienne. En effet, pour vouloir tenir la campagne et fuir le combat, le meilleur moyen est de rester éloigné de l’ennemi de cinquante milles au moins ; d’avoir ensuite des espions fidèles qui, en vous instruisant avec soin de son approche, vous donnent le temps de vous éloigner. Il existe encore un autre parti ; c’est de vous renfermer dans une ville. Mais l’un et l’autre de ces deux partis présentent les plus grands dangers : dans le premier cas, on laisse tout le pays en proie à l’ennemi, et un prince courageux aimera mieux s’exposer aux hasards d’une bataille que de prolonger la guerre pour la ruine de ses sujets ; dans le dernier, la perte est inévitable ; car, en se renfermant dans une ville, l’ennemi ne peut manquer de venir vous y assiéger, et bientôt la famine vous contraint à vous rendre. Ainsi, embrasser l’un de ces deux partis pour éviter le combat est extrêmement dangereux.

La méthode qu’adopta Fabius Maximus de se tenir sur les hauteurs est bonne, lorsqu’on a une armée assez vaillante pour que l’ennemi n’ose venir vous attaquer au milieu des avantages de votre position. On ne peut pas dire que Fabius évitait la bataille, mais plutôt qu’il voulait la livrer à sa convenance. Si Annibal était venu le trouver, Fabius l’aurait attendu, et en serait venu aux mains avec lui ; mais Annibal n’osa jamais accepter le combat de la manière que son adversaire le lui présentait ; de sorte qu’Annibal n’évitait pas moins la bataille que Fabius. Mais si l’un des deux avait voulu la livrer à tout prix, l’autre n’avait que trois partis à prendre : les deux que nous avons déjà indiqués, ou la fuite.

La vérité de ce que j’avance est prouvée de la manière la plus manifeste par mille exemples, et surtout par les guerres que les Romains eurent à soutenir contre Philippe de Macédoine, père du roi Persée. Philippe, en effet, attaqué par les Romains, résolut d’éviter le combat ; et, pour réussir dans son dessein, il voulut suivre d’abord la même conduite que Fabius en Italie : il se campa en conséquence avec toute son armée au sommet d’une montagne et s’y fortifia considérablement, dans l’idée que les Romains n’auraient jamais le courage de venir l’y attaquer. Mais ils allèrent l’y trouver, et l’ayant combattu, ils le chassèrent de sa position. Ce prince, ne pouvant résister, fut contraint de prendre la fuite avec une partie de ses troupes : ce qui le sauva d’une ruine totale, c’est que le pays était tellement mauvais, que les Romains ne purent le poursuivre.

Ainsi Philippe ne voulait pas combattre ; mais, ayant placé son camp près des Romains, il fut obligé de prendre la fuite ; et cette expérience lui ayant appris que, lorsqu’on veut éviter le combat, il ne suffit pas de rester sur le haut d’une montagne ; et ne voulant pas, d’un autre côté, se renfermer derrière des murailles, il résolut de tenter un dernier parti, celui de se tenir éloigné d’un grand nombre de milles du camp des Romains ; de sorte que si les Romains pénétraient dans une province, il se retirait dans une autre, et paraissait soudain dans celle qu’abandonnait l’ennemi. S’apercevant enfin que traîner ainsi la guerre en longueur ne faisait qu’empirer sa position, et que ses sujets étaient également foulés par lui et par ses ennemis, il prit le parti de tenter le sort des combats, et il en vint ainsi à une bataille rangée avec les Romains.

Il est donc avantageux de ne pas combattre quand les armées présentent les avantages qu’avaient celles de Fabius ou de Cneius Sulpitius, c’est-à-dire lorsque vous possédez une armée courageuse et disciplinée, et que l’ennemi n’ose venir vous attaquer dans les positions formidables où vous vous trouvez, ou lorsque votre adversaire, ayant à peine mis le pied sur votre territoire, est aussitôt réduit à souffrir de la rareté des vivres. C’est dans ce cas qu’un tel parti est utile, par la raison qu’en donne Tite-Live : Nolens se fortunœ committere advenus hostem quem tempus deteriorem in dies et locus alienus facerent. Mais, dans toute autre position, il est aussi honteux que funeste d’éviter le combat. Fuir, en effet, comme Philippe, c’est pour ainsi dire se déclarer vaincu, et avec d’autant plus de déshonneur que l’on a donné moins de preuves de courage. S’il parvint à se sauver, un autre, que le pays ne favoriserait pas comme lui, ne serait point aussi heureux.

Personne ne contestera qu’Annibal ne fût un grand maître dans l’art de la guerre ; et lorsqu’il s’avança pour s’opposer aux progrès de Scipion en Afrique, s’il avait cru voir quelque avantage à prolonger la guerre, il l’aurait fait sans doute ; et peut-être que, habile capitaine comme il l’était, ayant sous ses ordres une armée aguerrie, il aurait pu y réussir aussi bien que Fabius en Italie ; mais, puisqu’il ne prit pas ce parti, il y a lieu de croire que quelque motif puissant le détermina. En effet, un prince qui est parvenu à rassembler une armée, mais qui, faute d’argent ou d’alliés, s’aperçoit qu’il ne pourra la retenir longtemps encore, est un insensé s’il ne tente pas la fortune avant que son armée soit dissoute ; car, en temporisant, il s’expose au péril certain de perdre ce que la victoire pourrait lui procurer. Une autre considération également importante, c’est que, même au risque de se perdre, c’est la gloire qu’on doit désirer d’acquérir ; et il y a plus de gloire à céder à la force, qu’à succomber sous tout autre inconvénient. Annibal dut donc être déterminé par une nécessité aussi puissante.

D’un autre côté, quand Annibal eût différé la bataille, ou quand Scipion n’eût point osé aller l’attaquer dans ses retranchements, ce dernier général n’avait point à craindre le besoin : il avait déjà vaincu Syphax ; et ses conquêtes en Afrique étaient tellement étendues, qu’il pouvait y rester avec autant de sécurité et de ressources qu’en Italie. La situation d’Annibal à l’égard de Fabius, et celle des Gaules envers Sulpitius, étaient toutes différentes.

Celui-là peut moins encore éviter le combat, dont l’armée envahit un territoire ennemi : s’il peut y pénétrer, il faut, dans le cas où son adversaire s’avancerait à sa rencontre, en venir nécessairement aux mains avec lui ; et s’il met le siége devant une ville, il s’expose d’autant plus à la nécessité de combattre. C’est ce qui est arrivé de nos jours à Charles, duc de Bourgogne : il formait le siége de Morat, ville des Suisses, qui l’attaquèrent et le mirent en déroute ; un pareil désastre accabla l’armée française pendant le siége de Novare, lorsqu’elle fut également défaite par le même peuple.


CHAPITRE XI.


Celui qui a à lutter contre de nombreux adversaires parvient à l’emporter, malgré son infériorité, s’il peut soutenir le premier choc.


La puissance des tribuns du peuple à Rome était extrêmement étendue ; mais, comme nous l’avons dit plusieurs fois, elle était nécessaire. Comment aurait-on pu sans elle mettre un frein à l’ambition des nobles, qui aurait corrompu la république bien longtemps avant le temps où la corruption se glissa dans son sein ? Néanmoins, comme chaque institution renferme en elle-même, ainsi que je l’ai déjà dit, un mal qui lui est propre, et qui enfante des accidents nouveaux, il est indispensable de recourir à des mesures nouvelles.

La puissance tribunitienne, enorgueillie par son propre pouvoir, devint redoutable à la noblesse et à tous les citoyens de Rome ; et il en serait résulté quelque accident funeste à la liberté, si Appius Claudius n'avait fait voir de quelle manière il fallait se défendre de l’ambition des tribuns. Comme il se trouvait toujours parmi eux quelque homme faible ou corruptible, ou ami du bien public, on lui inspirait l’idée de s’opposer à la volonté de ses collègues toutes les fois qu’ils voulaient mettre en avant quelque motion contraire aux désirs du sénat. Ce remède tempéra d’une manière efficace cette grande autorité, et fut pendant longtemps favorable à la république.

C’est ce qui m’a fait penser que toutes les fois que plusieurs hommes puissants se réunissent contre un adversaire également puissant, quoique leurs forces réunies soient plus considérables que celles de leur rival, néanmoins on doit plus espérer encore en celui qui est seul, quoique moins fort, que dans le plus grand nombre, quoique extrêmement puissant. Sans parler des ressources dont un homme seul peut mieux se prévaloir que plusieurs, ressources qui sont infinies, il arrivera toujours qu’il lui sera facile, quand il voudra user d’un peu d’adresse, de semer la mésintelligence parmi le grand nombre, et d’affaiblir ainsi ce corps qui semblait si robuste. Je ne rapporterai à ce sujet aucun exemple de l’antiquité, quoique ces exemples ne me manquassent pas ; je me contenterai de quelques-uns arrivés de nos jours.

En 1484, toute l’Italie conspira contre les Vénitiens ; ils touchaient à leur perte, et leur armée ne pouvait plus tenir la campagne, lorsqu’ils corrompirent le seigneur Lodovico, qui gouvernait Milan ; et par un traité, fruit de la corruption, ils recouvrèrent non-seulement toutes les villes qu’ils avaient perdues, mais ils purent usurper une portion des États de Ferrare : ainsi ceux que la guerre avait dépouillés durent leur agrandissement à la paix.

Il y a quelques années, toute l’Europe se ligua contre la France ; néanmoins, avant la fin de la guerre, l’Espagne abandonna les alliés, fit son accord avec ce royaume ; de sorte que peu de temps après les autres confédérés se virent contraints à leur tour de conclure la paix.

Ainsi, toutes les fois que vous verrez une foule d’ennemis se déclarer contre un seul, vous pouvez, sans aucun doute, regarder comme certain que celui qui est seul demeurera vainqueur, pourvu que ses forces soient assez grandes pour pouvoir résister aux premières attaques, et qu’en temporisant il puisse attendre un moment plus favorable ; parce qu’autrement il serait exposé à mille dangers : c’est ce qui arriva aux Vénitiens en 1508. S’ils avaient pu temporiser avec l’armée française, et avoir le temps de gagner quelques-uns de ceux qui étaient ligués contre eux, ils auraient évité les désastres qui les accablèrent ; mais n’ayant pas des armes assez fortes pour arrêter les ennemis, et par conséquent n’ayant pas eu le temps de mettre la désunion parmi les alliés, ils succombèrent. En effet, à peine le pape eut-il recouvré ce qui lui appartenait, qu’on le vit leur rendre son amitié, et l’Espagne en faire autant ; ces souverains, s’ils l’avaient pu, auraient bien volontiers conservé à Venise les États de Lombardie, contre la France, afin de ne pas accroître la puissance de ce royaume en Italie. Les Vénitiens pouvaient donc céder une partie de leurs possessions pour préserver le reste ; et s’ils avaient pris ce parti à temps, et que leur conduite n’eût pas semblé dictée par la nécessité, qu’elle eût même prévenu les premières hostilités, c’eût été une démarche très-sage ; une fois la guerre déclarée, elle était honteuse, et elle ne fut même pour eux d’aucun profit. Mais, avant les premiers mouvements de guerre, peu de citoyens dans Venise savaient prévoir les dangers qui menaçaient la république ; trop peu en voyaient le remède, et personne n’était capable de le conseiller.

Pour en revenir à mon sujet, je termine en disant que, comme le sénat romain trouva dans le grand nombre des tribuns un remède à leur ambition, de même tout prince attaqué par de nombreux ennemis triomphera de leurs efforts, toutes les fois qu’il saura employer avec prudence les moyens de semer la désunion parmi eux.


CHAPITRE XII.


Un sage capitaine doit mettre ses soldats dans la nécessité de se battre, et procurer à ses ennemis toutes les occasions d’éviter le combat.


J’ai déjà parlé plusieurs fois de l’utile influence qu’exerce la nécessité sur les actions des hommes, et combien de fois elle les a élevés au comble de la gloire ; j’ai dit que des philosophes moralistes avaient écrit que la langue et la main de l’homme, ces deux plus nobles instruments de sa gloire, et qui ont élevé au degré de grandeur et de perfection où nous les voyons les monuments de la sagesse humaine, n’auraient obtenu que des résultats imparfaits, si elles n’avaient été excitées par la nécessité.

Les capitaines de l’antiquité, convaincus du pouvoir de la nécessité, et combien elle redouble l’ardeur des troupes dans le combat, employaient toutes les ressources de leur génie à placer leurs soldats dans l’obligation de lui obéir. Mais, d’un autre côté, ils n’étaient pas moins attentifs à en dégager leurs adversaires. Aussi les voyait-on quelquefois ouvrir à l’ennemi les chemins mêmes qu’ils auraient pu lui fermer, et fermer à leurs propres soldats ceux qu’ils pouvaient laisser ouverts. Ainsi donc, celui qui veut qu’une ville se défende avec obstination, ou qu’une armée combatte en pleine campagne avec la dernière vigueur, doit, sur toutes choses, faire ses efforts pour que le cœur des soldats qui ont à combattre soit pénétré de cette nécessité.

D’où il résulte qu’un capitaine habile, qui serait chargé de se rendre maître d’une ville, doit mesurer la facilité ou la difficulté de l’emporter sur la nécessité plus ou moins grande qu’a l’ennemi de se défendre. S’il connaît qu’elle ait de puissants motifs de résister, il doit s’attendre que son attaque éprouvera de grands obstacles : dans le cas contraire, il ne peut rencontrer une vive résistance. Aussi voit-on que les villes, après une révolte, sont plus difficiles à emporter que celles qu’on assiége pour la première fois ; car, n’ayant au commencement aucun châtiment à redouter, elles se soumettent sans peine ; mais quand elles se sont révoltées, comme il leur semble qu’elles se sont rendues coupables, et que, par conséquent, elles redoutent le châtiment, il est bien plus difficile de les emporter.

Cette obstination peut avoir encore sa source dans les haines naturelles que des monarchies ou des républiques voisines nourrissent les unes contre les autres, et qui naissent de l’ambition de dominer ou de la jalousie qu’inspirent leurs États ; ce qui a lieu surtout parmi les républiques, et ce que prouve la Toscane. Ces jalousies et ces haines qui règnent entre elles mettront toujours de grandes difficultés à ce qu’elles se subjuguent mutuellement. Cependant, si l’on examine attentivement quels sont les voisins de la ville de Florence et ceux qui environnent Venise, on ne s’étonnera pas, comme beaucoup de personnes, que Florence, quoiqu’elle ait plus dépensé pour la guerre, ait cependant moins gagné que Venise ; tout provient de ce que les villes qui entourent Venise se sont défendues avec moins d’obstination que celles que Florence a conquises. Les villes voisines de la première, accoutumées à vivre sous un prince, ne connaissaient pas la liberté ; et aux peuples habitués à la servitude, il est indifférent de changer de maître ; souvent même ils le désirent. Ainsi Venise, quoiqu’elle ait eu des voisins plus puissants que ceux de Florence, ayant trouvé leurs villes moins obstinées à la défense, a pu les vaincre plus facilement que ne l’a pu faire cette dernière, entourée de toutes parts de villes indépendantes.

Pour en revenir à mon premier point, un capitaine qui assiége une place doit donc employer toutes ses ressources à ôter aux assiégeants la nécessité de se défendre, et, de cette manière, éteindre en eux le désir d’une résistance opiniâtre, soit en leur promettant le pardon, s’ils redoutent le châtiment ; et, s’ils craignaient pour leur liberté, en leur persuadant qu’on n’en veut pas au bien général, mais seulement au petit nombre d’ambitieux qui les asservissent. Voilà ce qui tant de fois a facilité les entreprises et la reddition d’une ville. Quoique les fausses couleurs dont on couvre ces promesses frappent aisément tous les yeux, et surtout ceux des sages, elles séduisent facilement les peuples ; et désireux du repos présent, ceux-ci détournent leurs regards des piéges qu’on leur tend sous les vastes promesses. C’est ainsi qu’une multitude de villes sont tombées sous le joug de la servitude : tel fut de notre temps le sort de Florence ; tel fut celui de Crassus et de son armée : quoique convaincu de la mauvaise foi des Parthes, qui ne faisaient de promesses à ses soldats que pour leur ôter la nécessité de se défendre, Crassus ne put jamais parvenir à leur faire désirer le combat, tant ils étaient aveuglés par les offres pacifiques que leur faisait l’ennemi, comme on peut le voir en lisant la vie de ce général.

Les Samnites, excités par l’ambition d’un petit nombre de leurs citoyens, avaient violé le traité qu’ils venaient de conclure, et se répandant sur les terres des alliés des Romains, ils les avaient livrées au pillage ; bientôt après, cependant, ils envoyèrent à Rome des ambassadeurs pour implorer la paix et offrir de restituer tout ce qu’on avait enlevé, en livrant les auteurs du trouble et du pillage : leurs offres furent repoussées, et ils retournèrent à Samnium sans espoir d’accommodement. Claudius Pontius, qui commandait alors l’armée samnite, leur fit voir, dans un discours remarquable, que les Romains voulaient la guerre à tout prix, et que quelque désir qu’ils eussent eux-mêmes de la paix, il fallait obéir à la nécessité qui les contraignait à combattre. Voici ses paroles : Justum est bellum, quibus est necessarium ; et pia arma, quibus nisi in armis spes est. C’est sur cette nécessité que lui-même et son armée fondèrent l’espoir de la victoire.

Mais, pour ne plus revenir sur ce sujet, je crois devoir citer encore quelques exemples qui m’ont paru les plus remarquables dans l’histoire romaine.

Caïus Manilius était allé avec son armée à la rencontre des Véïens ; une partie de l’armée ennemie ayant pénétré dans ses retranchements, Manilius accourut avec une troupe d’élite ; et, pour ôter aux Véïens tout espoir de salut, il leur ferma toutes les issues du camp. L’ennemi se voyant ainsi renfermé, combattit avec le courage du désespoir, tua Manilius lui-même, et aurait entièrement écrasé les restes de l’armée romaine, si la prudence d’un tribun n’eût ouvert un passage. Cet exemple prouve que tant que la nécessité contraignit les Véïens à combattre, ils se défendirent avec fureur ; mais qu’aussitôt qu’ils aperçurent un passage, ils songèrent bien plus à la fuite qu’au combat.

Les Volsques et les Éques avaient pénétré avec leur armée sur le territoire de Rome. On envoya les consuls pour s’opposer à leur invasion. Pendant la durée du combat, l’armée des Volsques, que commandait Vetius Messius, se trouva tout à coup renfermée entre ses retranchements qu’occupaient déjà les Romains, et la seconde armée consulaire. Voyant qu’il ne lui restait plus qu’à mourir ou à s’ouvrir une route par le fer, Vetius adressa ce discours à ses soldats : Ite mecum ; non murus, nec vallum, sed armati armatis obstant : virtute pares, necessitate, quæ ultimum ac maximum telum est, superiores estis.

Ainsi, Tite-Live lui-même appelle cette nécessité : ULTIMUM AC MAXIMUM TELUM.

Camille, le plus prudent de tous les capitaines que Rome ait possédés, venait de pénétrer avec son armée dans la ville de Véïes ; pour en faciliter la prise et ôter à l’ennemi toute nécessité de se défendre davantage, il fit publier, de manière que tout le monde l’entendit, la défense de faire le moindre tort à tous ceux qui seraient désarmés ; aussitôt les Véïens s’empressèrent de jeter leurs armes, et la ville fut prise, pour ainsi dire, sans effusion de sang. Cette conduite a, par la suite, servi de modèle à un grand nombre de capitaines.


CHAPITRE XIII.


Lequel doit inspirer plus de sécurité, ou un bon général qui commande une armée peu courageuse, ou une vaillante armée que dirige un faible général.


Coriolan, banni de Rome, se réfugia chez les Volsques : ayant réuni parmi eux une armée pour se venger de ses concitoyens, il vint assiéger Rome, d’où l’éloigna plutôt sa piété envers sa mère, que les forces des Romains.

Tite-Live se sert de cet exemple pour prouver que la république romaine dut sa grandeur bien plus à l’habileté de ses généraux qu’au courage de ses soldats ; il fait remarquer à cette occasion que les Volsques, qui jusqu’alors avaient été vaincus, sont vainqueurs à leur tour dès qu’ils ont pour chef Coriolan.

Quoique Tite-Live énonce cette opinion, cependant on voit en plusieurs endroits de son histoire que les armées romaines, privées de général, ont donné des preuves admirables de leur courage ; qu’elles se sont montrées plus disciplinées et plus terribles après la mort des consuls qu’avant leur trépas ; comme on le voit par la conduite de l’armée que les Romains avaient en Espagne sous la conduite des Scipion. Ces deux généraux ayant été tués, l’armée, par son seul courage, parvint non-seulement à se sauver, mais à vaincre l’ennemi, et à conserver à la république cette importante province.

Si l’on parcourt attentivement cette série de faits, on trouvera une foule d’exemples où le courage seul des soldats a remporté la victoire, ainsi qu’un grand nombre d’autres où elle a été due à l’habileté du capitaine, de sorte qu’il est évident que l’armée et son chef ont mutuellement besoin l’un de l’autre.

Il faut examiner d’abord ce qu’on doit le plus redouter, ou une bonne armée mal commandée, ou une mauvaise armée avec un bon général. Si l’on s’en tenait là-dessus à ce que disait César, on n’estimerait pas l’une plus que l’autre ; car lorsqu’il se rendit en Espagne pour y combattre Afranius et Petreius qui commandaient une armée pleine de courage, il dit qu’il n’en faisait nul cas : Quia ibat ad exercitum sine duce ; faisant sentir par ces paroles l’incapacité des chefs. Quand, au contraire, il passa en Thessalie pour s’opposer à Pompée, il dit : Vado ad ducem sine exercitu.

On peut examiner encore une autre question. Est-il plus facile à un bon capitaine de créer une bonne armée, qu’à une bonne armée de former un bon capitaine ? Sur quoi je dis que la question parait être décidée ; car il semble qu’une réunion de braves trouvera plus aisément le moyen d’instruire un seul homme ou de lui inspirer du courage, qu’il ne le serait à un seul de réformer une multitude.

Lorsque Lucullus fut envoyé pour combattre Mithridate, il n’avait aucune expérience de la guerre : néanmoins, la brave armée qu’il commandait, et qui possédait tant de chefs aguerris, en fit en peu de temps un excellent général.

D’un autre côté, les Romains, à défaut d’hommes libres, avaient été obligés d’armer un assez grand nombre d’esclaves dont ils confièrent l’instruction à Sempronius Gracchus, qui parvint en peu de temps à en faire une excellente armée. Épaminondas et Pélopidas, après avoir délivré Thèbes, leur patrie, du joug des Lacédémoniens, firent bientôt des paysans thébains des soldats pleins de courage, capables non-seulement de résister aux troupes spartiates, mais même d’en triompher.

Le succès paraît devoir être le même dans les deux cas, parce que le bon peut trouver le bon. Cependant une bonne armée, sans un bon chef, devient ordinairement insolente et dangereuse, comme il arriva à l’armée des Macédoniens après la mort d’Alexandre, ou comme étaient les vétérans dans les guerres civiles.

Je suis donc convaincu qu’on doit avoir plus de confiance en un capitaine qui aurait le loisir d’instruire ses soldats, et la facilité de les armer, qu’en une armée indisciplinée qui aurait choisi son chef d’une manière tumultueuse. Aussi doit-on décerner une double gloire et une double louange à ces capitaines qui non-seulement ont triomphé de l’ennemi, mais qui, avant d’en venir aux mains, ont été contraints de former leur armée et de la plier à la discipline. Ils ont montré par cette conduite un double talent : exemple d’autant plus rare et plus difficile, que si une semblable lâche avait été imposée à un grand nombre de capitaines illustres, bien peu d’entre eux auraient mérité leur réputation.


CHAPITRE XIV.


Des effets que produisent les inventions nouvelles qui apparaissent au milieu du combat, et les paroles inattendues que l’on y fait entendre.


On a vu, par une foule d’exemples, de quelle importance peut être, dans une émeute ou dans une bataille, un nouvel incident résultant d’une parole ou d’un événement inattendu. Un des plus frappants est ce qui arriva lors de la bataille que les Romains livrèrent aux Volsques, et pendant laquelle le consul Quintius, s’apercevant qu’une des ailes de son armée faiblissait, se mit à crier de tenir ferme, parce que l’autre aile était victorieuse. Ces paroles rendirent le courage à ses troupes, épouvantèrent les ennemis, et assurèrent la victoire.

Si de semblables paroles ont tant d’influence sur une armée bien disciplinée, combien cette influence n’est-elle pas plus puissante sur des troupes sans règle et sans ordre, qui se laissent toujours entraîner par un semblable tourbillon ! Je veux en rapporter un exemple remarquable de nos jours.

Il y a quelques années que la ville de Pérouse se trouvait partagée entre la faction des Oddi et celle des Baglioni : ces derniers triomphaient ; les autres étaient dans l’exil. Les Oddi ayant rassemblé une armée, à l’aide de leurs amis, se réunirent dans une place voisine de Pérouse, qui leur appartenait : à la faveur des intelligences qu’ils avaient conservées dans la ville, ils parvinrent à y pénétrer pendant la nuit, et ils étaient sur le point de s’emparer de la place publique sans avoir été découverts. Comme toutes les issues de chaque rue sont fermées par des chaînes de fer qui interdisent le passage, la troupe des Oddi avait à sa tête un homme qui, avec une masse de fer, brisait toutes les serrures de ces chaînes, afin d’ouvrir un passage aux chevaux ; il ne restait plus à briser que celle qui débouchait sur la place : déjà on avait appelé le peuple aux armes ; mais celui qui rompait les chaînes, trop pressé par la foule qui se précipitait derrière lui, et ne pouvant à son aise lever le bras pour frapper, se mit à crier, afin de se ménager un peu d’espace : Reculez donc en arrière ! Ce dernier mot seul, en arrière, courant de rang en rang, commença à faire fuir ceux qui se trouvaient en queue ; et peu à peu une telle épouvante saisit toute la troupe, qu’elle se dispersa d’elle-même dans le plus grand désordre. Et c’est par un si faible incident que s’évanouit le projet des Oddi.

On doit donc considérer que l’ordre est essentiel dans une armée, non-seulement pour pouvoir combattre sans confusion, mais pour que le moindre incident ne puisse y répandre le trouble. C’est par cette raison seule que les masses populaires sont absolument inutiles dans une armée, où le moindre tumulte, une seule parole, le plus léger bruit, suffisent pour les épouvanter et les obliger à la fuite. Aussi un capitaine habile, parmi ses dispositions, doit régler quelles sont les personnes qui seront chargées de prendre ses ordres pour aller les transmettre aux autres corps de l’armée ; il doit habituer ses troupes à ne croire qu’à ce que leur disent leurs chefs habitués eux-mêmes à ne répéter que les ordres qu’il leur a confiés. Si l’on ne se conforme pas exactement à ces dispositions, il en résulte souvent les désordres les plus funestes.

Quant à l’apparition d’objets inusités, un général habile doit employer toute son industrie à en faire naître quelques-uns tandis que les armées sont aux prises, afin d’inspirer du courage à ses troupes, et de l’éteindre dans le cœur des ennemis : parmi tous les moyens d’obtenir la victoire, celui-là est un des plus efficaces. On peut citer à ce sujet l’action du dictateur Caïus Sulpitius. Au moment de livrer bataille aux Gaulois, il fit armer tous les valets et les gens inutiles de l’armée, les fit monter sur les mulets et autres bêtes de somme, leur donna des armes et des drapeaux susceptibles de les faire prendre pour de la cavalerie réglée ; il les posta derrière une colline, leur ordonna de se montrer à un signal qu’il leur donnerait lorsque la bataille serait dans toute sa force, et de s’offrir aux yeux de l’ennemi : ce stratagème ainsi réglé, et exécuté comme il l’avait prescrit, inspira une telle épouvante aux Gaulois qu’ils perdirent la bataille.

Ainsi donc un habile capitaine doit faire attention à deux choses : l’une de tâcher, par quelques-unes de ces inventions nouvelles, d’inspirer de la terreur à ses ennemis ; l’autre de se tenir prêt à déjouer tous les stratagèmes que l’ennemi pourrait tenter contre lui, et les rendre inutiles. Telle fut la conduite du roi des Indes envers Sémiramis. Cette reine, remarquant que le roi avait un grand nombre d’éléphants, pour l’épouvanter à son tour et lui montrer qu’elle n’en possédait pas moins que lui, en fit faire un certain nombre avec des peaux de buffle et de vache, les mit sur des chameaux et les envoya ainsi en avant ; mais le roi découvrit la ruse ; et ce stratagème, inutile à Sémiramis, tourna même à son détriment.

Mamercus avait été nommé dictateur contre les Fidénates. Ce peuple, pour jeter l’épouvante dans l’armée romaine, ordonna qu’au plus fort du combat un certain nombre de soldats sortissent de Fidène avec des feux au bout de leurs lances, dans l’espoir que les Romains, étonnés de la nouveauté de ce spectacle, rompraient leurs rangs et fuiraient en désordre.

On doit ici remarquer que plus ces stratagèmes ont l’apparence de la réalité, plus on peut les employer sans balancer. Comme ils ont pour ainsi dire un fondement solide, on ne saurait, au premier coup d’œil, en découvrir toute la faiblesse ; mais lorsqu’ils ont plus d’apparence que de réalité, il est bon, ou de ne pas s’en servir, ou, si l’on en fait usage, de les tenir assez éloignés des regards pour qu’on ne puisse facilement en découvrir le mensonge : c’est ce que fit Caïus Sulpitius avec ses valets d’armée. En effet, lorsque ces stratagèmes ne renferment qu’une vaine apparence, elle frappe bientôt tous les yeux ; et loin de vous servir, ils vous deviennent funestes : comme le prouve ce qui arriva à Sémiramis avec ses éléphants, et aux Fidénates avec leurs feux. Les Romains, il est vrai, éprouvèrent d’abord quelque émotion ; mais le dictateur étant accouru, leur demanda s’ils n’avaient pas honte de fuir la fumée, comme les abeilles, et leur imposa l’obligation de revenir sur l’ennemi, en s’écriant : Suis flammis delete Fidenas, quas vestris beneficiis placare non potuistis. Ainsi cette ruse que les Fidénates avaient imaginée ne leur servit en rien, et ils furent vaincus dans la bataille.


CHAPITRE XV.


Une armée ne doit obéir qu’à un seul général, et non à plusieurs, et la multiplicité des chefs est dangereuse.


Les Fidénates s’étaient révoltés, et avaient massacré la colonie envoyée à Fidène par les Romains. Rome, pour venger cet outrage, créa quatre tribuns avec autorité consulaire : l’un d’entre eux fut laissé à la garde de la ville, et l’on fit marcher les trois autres contre les Fidénates et les Véïens ; mais, comme ces tribuns étaient divisés entre eux, le déshonneur fut tout ce qu’ils rapportèrent d’une expédition que la valeur seule des troupes empêcha de devenir funeste.

En conséquence, les Romains, s’apercevant de leur imprudence, eurent recours à la création d’un dictateur, afin que la présence d’un seul chef rétablît l’ordre que trois avaient troublé. Cet exemple démontre l’inutilité de plusieurs commandants dans une armée ou dans une ville obligée de se défendre ; et Tite-Live ne peut s’expliquer plus clairement à ce sujet, qu’en écrivant ces paroles : Tres tribuni potestate consulari documente fuere quam plurium imperium bello inutile esset ; tendendo ad sua quisque consilia, cum alii aliud videretur, aperuerunt ad occasionem locum hosti.

Quoique ce fait prouve, d’une manière assez évidente, l’inconvénient qu’entraîne à sa suite la multiplicité des chefs, je veux, pour le faire mieux sentir, en rapporter encore quelques-uns, tant anciens que modernes.

En 1500, lorsque le roi de France Louis XII eut repris Milan, il envoya une partie de ses troupes à Pise, pour restituer cette ville aux Florentins, qui, de leur côté, nommèrent pour commissaires Giovanbatista Ridolli et Luca degli Albizzi, fils d’Antonio. Giovanbatista était un homme d’une grande réputation, auquel son âge avait donné une plus longue expérience des affaires ; aussi Luca lui laissait-il tout gouverner. Mais s’il ne témoignait pas ouvertement son ambition, en s’opposant aux vues de son collègue, il la manifestait par son silence, et par l’insouciance et le dégoût qu’il montrait pour les affaires ; de sorte que, loin de diriger les opérations de la guerre, soit par ses conseils, soit par ses actions, on l’eût pris pour un homme rempli d’incapacité. Il fit bientôt voir cependant tout le contraire : un accident ayant obligé Giovanbatista à retourner à Florence, Luca, demeuré seul à la tête des affaires, découvrit, par son courage, son habileté et ses conseils, tout ce qu’il valait ; toutes qualités qui furent inutiles à la république tant qu’il eut un collègue à ses côtés.

Je citerai de nouveau, à l’appui de cet exemple, un passage de Tite-Live. Il rapporte que les Romains ayant envoyé contre les Éques Quintius et Agrippa son collègue, ce dernier exigea que toute la conduite de la guerre fût confiée à Quintius, et il dit : Saluberrimum in administrations magnarum rerum est summam imperii apud unum esse.

Nos républiques et nos princes suivent une conduite bien différente : ils ont l’habitude d’envoyer, pour diriger les opérations, plusieurs commissaires ou plusieurs généraux, sans s’apercevoir des désordres incalculables qui en résultent. Si l’on voulait rechercher quelle a été la cause de la ruine de tant d’armées italiennes et françaises que nous avons vue de nos jours, on serait convaincu que cette habitude en a été la plus puissante.

Concluons donc qu’il est moins dangereux de charger d’une expédition importante un homme seul, quoique doué d’une capacité ordinaire, que deux hommes supérieurs, revêtus d’une égale autorité.


CHAPITRE XVI.


Dans les temps difficiles, c’est au vrai mérite que l’on a recours ; et lorsque tout est tranquille, ce ne sont pas les hommes vertueux, mais ceux que distinguent leurs richesses ou leurs alliances, qui obtiennent le plus de faveur.


On a vu et l’on verra toujours que les hommes rares et éminents en vertu, qui brillent au sein d’une république, sont négligés lorsque les temps sont paisibles : l’envie, qui accompagne la réputation que leur ont méritée leurs grandes qualités, excite contre eux une foule de citoyens qui non-seulement se croient leurs égaux, mais se prétendent même supérieurs à eux. Thucydide, historien grec, renferme à ce sujet un passage très-remarquable. Il dit que la république d’Athènes, ayant terminé à son avantage la guerre du Péloponèse, dompté l’orgueil de Lacédémone, et soumis à son joug la Grèce presque entière, acquit une telle prépondérance, qu’elle forma le projet de s’emparer de la Sicile. Cette entreprise fut mise en délibération devant le peuple d’Athènes. Alcibiade et quelques autres citoyens voulaient qu’elle eût lieu ; mais ce n’était pas l’intérêt public qui les dirigeait, c’était leur ambition personnelle, dans la pensée qu’ils seraient les chefs de l’entreprise. Alors Nicias, le citoyen le plus illustre d’Athènes à cette époque, voulant dissuader le peuple de ce projet, crut, en le haranguant, ne pouvoir le convaincre par un argument plus pressant, qu’en lui faisant voir que le conseil qu’il lui donnait de ne point entreprendre cette guerre était contraire à ses propres intérêts ; car tant qu’Athènes demeurait en paix, il savait qu’une infinité de citoyens prétendaient le surpasser ; mais que si la guerre venait à se déclarer, il avait la conviction que nul citoyen ne lui serait supérieur, ni même égal.

On voit donc qu’un des vices des gouvernements populaires est de dédaigner en temps de paix les hommes supérieurs. Cet oubli est pour eux une double source de mécontentement : l’une, en se trouvant privée du rang qu’ils méritent ; l’autre, en voyant regarder comme leurs égaux, et même leurs supérieurs, des hommes méprisables ou moins capables qu’eux. Ces abus ont été, pour les républiques, une source continuelle de désordres ; parce que les citoyens qui se croient injustement méprisés, et qui savent trop bien que cet oubli ne doit être attribué qu’aux temps de paix et de tranquillité, s’efforcent de faire naître des troubles en allumant des guerres nouvelles, préjudiciables aux intérêts de la république.

En réfléchissant aux remèdes qu’on pourrait opposer à ce désordre, on en trouvera deux : le premier est de maintenir les citoyens dans la pauvreté, afin que les richesses, sans la vertu, ne puissent corrompre ni eux ni les autres ; le second est de diriger toutes les institutions vers la guerre, de manière à y être toujours préparé, et à sentir sans cesse le besoin d’hommes habiles, comme le fit Rome dans les premiers temps de son existence. L’habitude d’avoir toujours une armée en campagne donnait place sans cesse au courage des citoyens ; on ne pouvait alors ravir à nul d’entre eux le grade qu’il avait mérité, pour le donner à celui qui ne le méritait pas : si cela avait lieu, ou par erreur, ou pour tenter un essai, il en résultait bientôt pour la république des désordres si grands ou de si grands périls, que l’on rentrait bien vite dans le véritable chemin.

Mais les républiques, dont les institutions ont un autre esprit, et qui ne font la guerre que quand la nécessité les y contraint, ne peuvent se mettre à l’abri de cet inconvénient ; au contraire, elles semblent s’y précipiter ; et l’on verra toujours naître le trouble dans leur sein, si le citoyen courageux qu’on néglige est vindicatif, ou s’il possède dans l’État des relations et du crédit. Si Rome sut se défendre pendant longtemps de cet abus, à peine eut-elle vaincu Carthage et Antiochus, que, n’ayant plus rien à redouter de la guerre, elle crut pouvoir également confier le commandement des armées à tous ceux qui le briguaient, moins déterminée par leur valeur que par les autres qualités qui pouvaient leur mériter la faveur du peuple. Paul Émile s’était mis plusieurs fois sur les rangs pour obtenir le consulat ; il avait toujours été rejeté ; mais aussitôt que la guerre de Macédoine eut éclaté, il obtint tous les suffrages, et on lui en confia la conduite d’un consentement unanime, tant cette guerre semblait périlleuse.

Depuis 1494, la ville de Florence avait eu de nombreuses guerres à soutenir. Tous les citoyens chargés de les diriger y avaient échoué, lorsque le hasard en fit découvrir un au sein de la république, qui sut montrer de quelle manière il fallait commander une armée : c’était Antonio Giacomini. Tant qu’il y eut à soutenir des guerres périlleuses, l’ambition des autres citoyens se tut, et il ne rencontra jamais aucun compétiteur lorsqu’il fut question d’élire un commissaire de l’armée ou un général ; mais lorsqu’il n’y eut plus de guerres qui présentassent du danger ; lorsqu’elles n’offrirent plus que des honneurs et un rang, il trouva tant de rivaux, que quand il fallut élire trois commissaires pour diriger le siége de Pise, on le laissa dans l’oubli. Quoiqu’on ne puisse prouver sans réplique que l’État ait eu à souffrir de n’en avoir pas chargé Antonio, on peut néanmoins le conjecturer aisément ; car les Pisans n’ayant plus ni vivres ni moyens de défense, Antonio, s’il eût été présent, les aurait pressés avec tant de vigueur, qu’ils se seraient rendus à discrétion aux Florentins. Mais, se voyant assiégés par des chefs qui ne savaient ni les resserrer ni les emporter de vive force, ils traînèrent le siége tellement qu’ils forcèrent les Florentins à acheter ce que pouvait leur donner la force des armes. Un tel oubli aurait pu avec justice irriter Antonio, et il fallait toute sa patience et toute sa vertu pour ne pas désirer de se venger, ou par la ruine de sa patrie, s’il eût pu le faire, ou par la perte de quelques-uns de ses rivaux : danger dont une république doit surtout se préserver, comme nous l’exposerons dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XVII.


Il ne faut point outrager un citoyen, et lui confier ensuite ou un emploi ou un gouvernement important.


Un gouvernement doit faire attention à ne jamais confier une administration importante à quelqu’un qui aurait reçu une sanglante injure.

Claude Néron, ce fameux consul qui, s’éloignant de l’armée avec laquelle il s’opposait aux progrès d’Annibal, alla se réunir avec une partie de ses troupes à l’autre consul qui se trouvait dans la Marche d’Ancône, afin de combattre Asdrubal avant qu’il eût pu rejoindre Annibal, son frère ; Claude Néron, dis-je, s’était trouvé précédemment en Espagne, en présence du même Asdrubal, et l’avait resserré dans une position tellement désavantageuse, qu’il fallait ou qu’il combattît, ou qu’il mourût faute de vivres. Mais Asdrubal sut tellement l’amuser par de fausses démarches d’accommodement, qu’il parvint à s’échapper de ses mains, et à lui enlever cette occasion de le vaincre. Cet événement, à peine connu dans Rome, excita contre Néron le mécontentement du sénat et du peuple ; toute la ville se répandit en invectives contre lui, et il ne put voir sa honte sans indignation. Mais, ayant depuis été nommé consul et envoyé pour combattre Annibal, il prit la résolution dont nous venons de parler. Rome, qu’elle exposait aux plus imminents dangers, en demeura saisie de trouble et d’épouvante, jusqu’au moment où l’on reçut la nouvelle de la défaite d’Asdrubal. Comme on demanda par la suite à Néron quel motif l’avait engagé à tenter un parti si dangereux, et où, sans y être contraint par une extrême nécessité, il avait joué pour ainsi dire la liberté de Rome, il répondit qu’il s’y était déterminé parce qu’il n’ignorait pas que, s’il réussissait, il recouvrait toute la gloire qu’il avait perdue en Espagne ; tandis que, s’il eût échoué, et que son entreprise eût présenté un résultat contraire à celui dont il s’était flatté, il aurait montré du moins comment il aurait su se venger d’une ville et de citoyens qui l’avaient offensé avec si peu de ménagement et tant d’ingratitude.

Si le ressentiment d’une telle injure a eu tant de pouvoir sur un citoyen romain, et dans un temps où Rome n’était pas encore corrompue, combien ne doit-il pas aigrir plus profondément encore le citoyen d’une ville tout autre que ne l’était Rome à cette époque ! Comme on ne peut indiquer un remède certain à ces inconvénients, qui sont inhérents au gouvernement républicain, il en résulte l’impossibilité d’établir une république perpétuelle, parce que mille chemins divers la conduisent à sa ruine.



CHAPITRE XVIII.


Rien n’est plus digne d’un capitaine habile que de pressentir les desseins de l’ennemi.


Le Thébain Épaminondas disait que rien n’était plus nécessaire et plus avantageux à un général que de connaître les projets et les résolutions de l’ennemi. Comme il est difficile d’obtenir cette connaissance, celui-là mérite d’autant plus de louange qui fait si bien qu’il les devine. Quelquefois même il est plus facile de pénétrer les projets de l’ennemi, qu’il ne l’est de savoir ce qu’il fait ; et quelquefois aussi, de deviner les mouvements qu’il opère à de grandes distances, que ceux qu’il exécute inopinément et près de nous. Combien de fois, après une bataille que la nuit seule avait fait cesser, le vainqueur ne s’est-il pas cru vaincu, et le vaincu victorieux ! Cette erreur a souvent inspiré des déterminations funestes au salut de celui qui les a prises ; comme le prouve l’exemple de Brutus et de Cassius, auxquels une semblable erreur arracha tous les fruits de la guerre. L’aile commandée par Brutus avait défait les ennemis ; Cassius, de son côté, ayant été vaincu, se persuada que toute l’armée était en déroute ; désespérant alors du salut de la patrie, il se frappa d’un coup de poignard.

De nos jours, à cette bataille que François Ier, roi de France, livra aux Suisses, près de Santa-Cecilia, en Lombardie[1], la nuit étant survenue, un corps de Suisses qui n’avait point été entamé crut que la victoire lui était restée, n’ayant aucune nouvelle de ceux qui avaient été mis en déroute et tués ; cette erreur fut cause de leur perte, parce qu’ils attendirent le jour pour combattre de nouveau avec un si grand désavantage. Leur erreur fut partagée par l’armée du pape et de l’Espagne, dont elle fut sur le point de causer la ruine totale, attendu que, sur la fausse nouvelle de la victoire, elle avait passé le Pô, et que si elle eût continué à s’avancer, elle serait tombée entre les mains des Français victorieux.

Une erreur semblable trompa les Romains et les Éques. Le consul Sempronius était allé avec son armée à la rencontre de l’ennemi ; il l’avait attaqué, et l’on s’était battu jusqu’à la nuit avec différents succès des deux côtés ; de manière que l’une et l’autre armée, à moitié vaincue, ne voulut pas rentrer dans son camp, mais prit position sur les collines voisines, où elle se croyait plus en sûreté ; l’armée romaine se divisa en deux corps, dont l’un suivit le consul et l’autre demeura avec un centurion nommé Tempanius, dont le courage avait seul préservé dans la journée l’armée romaine d’une déroute complète. Lorsque le jour fut venu, le consul, sans s’informer davantage de l’ennemi, se retira vers Rome ; l’armée des Éques suivit la même conduite, parce que chacun d’eux, croyant son ennemi vainqueur, fit sa retraite sans se soucier d’abandonner son camp au pouvoir de son adversaire. Il arriva que Tempanius, qui était resté avec l’autre partie de l’armée romaine, et qui même se retirait déjà, apprit de quelques blessés des ennemis que leurs généraux s’étaient sauvés, abandonnant leurs retranchements ; Tempanius, à cette nouvelle, rentra dans le camp des Romains, qu’il sauva, ravagea ensuite celui des Éques et revint à Rome victorieux.

Ainsi qu’on le voit, une semblable victoire n’est due qu’à ce que le vainqueur a le premier connu le désordre de l’ennemi. Il faut en conclure qu’il peut souvent arriver que deux armées qui se trouvent en présence tombent dans les mêmes désordres, subissent les mêmes désavantages, et que la victoire demeure alors à celui qui, le premier, connaît la fâcheuse position de son adversaire.

Je vais en citer un exemple domestique et récent. En 1498 les Florentins avaient réuni contre Pise une nombreuse armée ; ils pressaient avec vigueur le siége de cette ville, que les Vénitiens avaient prise sous leur protection ; ces derniers, ne voyant aucun moyen de la sauver, résolurent de changer le théâtre de la guerre, en attaquant sur un autre point le territoire de Florence ; ils réunirent donc une forte armée- pénétrèrent par la Val-di-Lamone, s’emparèrent du bourg de Marradi, et assiégèrent le château de Castiglione, qui se trouve placé au-dessus de la colline qui domine ce bourg. Les Florentins, à cette nouvelle, résolurent de secourir Marradi, sans diminuer les forces qu’ils avaient devant Pise : ils levèrent un autre corps d’infanterie, équipèrent une cavalerie nouvelle, et les envoyèrent dans cette direction, sous la conduite de Jacopo IV d’Appiano, seigneur de Piombino, et du comte Rinuccio da Marciano. Ces troupes étant parvenues sur la colline qui domine Marradi, l’ennemi abandonna soudain les approches de Castiglione, et se retira dans le bourg. Les deux armées, après être restées quelques jours en présence, commençaient de part et d’autre à souffrir du manque de vivres et des autres objets de première nécessité ; mais, n’osant s’attaquer mutuellement et ignorant les difficultés de leur position respective, elles formèrent une même nuit, l’une et l’autre, le projet de lever leur camp à la pointe du jour, et de battre en retraite, l’armée vénitienne vers Berzighella et Faenza, la florentine sur Casaglia et le Mugello. Au lever du jour chacun des deux camps avait déjà commencé à expédier ses bagages, lorsqu’une femme, partie par hasard du bourg de Marradi, et que rassuraient sa vieillesse et sa pauvreté, se rendit au camp des Florentins pour y chercher quelques-uns de ses parents qu’elle désirait voir, et qui se trouvaient dans ce camp. Les généraux florentins, ayant appris de sa bouche que les Vénitiens levaient leur camp, reprirent courage à cette nouvelle, et changèrent soudain de résolution, comme si c’était eux qui forçassent l’ennemi à abandonner ses campements, marchèrent contre lui, et écrivirent à Florence qu’ils avaient repoussé l’ennemi, et obtenu tous les avantages de la guerre. Cette victoire n’eut d’autre cause que d’avoir appris les premiers que les ennemis s’éloignaient ; et si cette nouvelle eût été portée d’abord dans le camp opposé, elle aurait produit contre nous les mêmes résultats.


CHAPITRE XIX.


Si, pour gouverner la multitude, la clémence a plus de pouvoir que la rigueur.


La république romaine était déchirée par les dissensions des nobles et du peuple ; néanmoins la guerre s’étant allumée, on mit les armées en campagne sous la conduite de Quintius et d’Appius Claudius. Appius, dont le commandement était dur et grossier, fut mal obéi de ses troupes, et, presque battu, il fut obligé d’abandonner la province où il commandait. Quintius, au contraire, dont le caractère était doux et plein d’humanité, vit ses soldats s’empresser de lui obéir, et la victoire couronner ses entreprises.

Il semblerait donc que pour gouverner la multitude il vaut mieux être humain que superbe, clément que cruel. Néanmoins Tacite, dans un passage auquel souscrivent la plupart des historiens, avance une opinion contraire lorsqu’il dit : In multitudine regenda plus pœna quam obsequium valet.

En cherchant de quelle manière on peut concilier l’une et l’autre opinion, on pourrait dire : ou vous avez à gouverner des hommes qui, pour l’ordinaire, sont vos égaux, ou qui vous sont soumis en tout temps comme sujets. On ne peut user sans restriction, envers ceux qui sont nos égaux, de ces peines et de cette rigueur dont parle Tacite et comme dans Rome le peuple partageait l’empire avec la noblesse, celui qui en devenait le chef pour un temps limité ne pouvait le gouverner avec rigueur et brutalité ; aussi l’on a vu souvent que les capitaines romains qui ont su se faire aimer de leurs troupes, et qui n’employaient pour les conduire que la douceur et les bons procédés, en ont tiré plus de fruit que ceux qui s’en faisaient redouter, à moins qu’ils ne fussent soutenus d’une vertu surnaturelle, tel que fut Manlius Torquatus.

Mais celui qui commande à des sujets, et c’est de ces derniers que parle Tacite, doit, s’il veut maîtriser leur insolence et les empêcher de fouler aux pieds une autorité trop douce, employer plutôt la rigueur que la clémence. Cependant cette rigueur doit être assez modérée pour ne point enfanter la haine ; car aucun prince ne s’est jamais bien trouvé de s’être fait haïr. Le moyen de l’éviter est de respecter les biens des sujets ; quant à leur sang, lorsque la spoliation n’est point un prétexte pour le répandre, il est rare qu’un prince aime à le verser sans nécessité ; et cette nécessité se présente rarement ; mais si l’avarice vient se mêler à la cruauté, les occasions et le désir de le répandre viennent s’offrir à chaque moment, comme nous l’avons longuement exposé dans un traité spécial sur cette matière.

Quintius mérite donc les louanges qu’on doit refuser à Claudius ; et la maxime de Tacite, renfermée dans de justes bornes, est digne d’être approuvée, mais ne doit pas servir d’exemple dans des circonstances semblables à celles où se trouvait Appius.

Puisque j’ai parlé des effets de la douceur et de la sévérité, je ne crois pas superflu de rappeler qu’un trait d’humanité eut plus de pouvoir sur les Falisques que la force des armes.


CHAPITRE XX.


Un trait d’humanité eut plus de pouvoir sur les Falisques que toutes les forces de Rome.


Tandis que Camille se trouvait avec son armée autour de la ville des Falisques, dont il faisait le siége, un maître d’école, qui élevait les enfants les plus distingués de la ville, croyant se rendre agréable à Camille et au peuple romain, sortit avec ses élèves sous prétexte de leur faire prendre de l’exercice, et les conduisit tous dans le camp du dictateur, auquel il les présenta, en lui disant qu’il lui mettait entre les mains un gage certain de la prise de la ville. Camille, loin d’accepter un pareil présent, fit dépouiller ce maître d’école de ses vêtements, ordonna qu’on lui liât les mains derrière le dos, et, donnant à chacun de ses élèves une poignée de verges, il le fit reconduire par eux dans la ville, en l’accablant de coups. Les habitants, instruits de cette conduite, furent tellement touchés de l’humanité et de la probité de Camille, qu’ils résolurent de lui rendre la ville sans songer davantage à se défendre.

Cet exemple mémorable prouve que souvent un acte de justice et de douceur a plus de pouvoir sur le cœur des hommes que la violence et la barbarie, et que souvent aussi ces villes et ces provinces, dont les armées, les instruments de guerre, ni toute la force des hommes n’avaient pu ouvrir l’entrée, se sont laissé désarmer par un exemple d’humanité ou de douceur, de chasteté ou de grandeur d’âme. Outre le fait que je viens de rapporter, l’histoire en présente une foule d’autres. Ainsi nous voyons Pyrrhus, que les armes des Romains n’avaient pu chasser d’Italie, s’en éloigner quand Fabricius, par grandeur d’âme, lui découvrit l’offre que son médecin avait faite aux Romains de l’empoisonner.

Scipion l’Africain acquit moins de réputation en Espagne par la prise de Carthagène que par l’exemple de continence qu’il donna en rendant, sans la déshonorer, à son époux une femme jeune et belle : action dont la renommée lui gagna l’affection de toute l’Espagne. Cet exemple prouve également combien les peuples désirent cette vertu dans les grands hommes ; combien elle est l’objet de la louange des historiens, et de ceux qui écrivent la vie des princes, et de ceux qui enseignent comment ils doivent vivre. Parmi ces derniers, Xénophon s’efforce de faire voir quels honneurs, quelles victoires, quelle renommée, procurèrent à Cyrus sa douceur et son affabilité, et le soin qu’il mettait à ne se montrer ni orgueilleux, ni cruel, ni dissolu, ni entaché d’aucun de ces vices qui souillent la vie des autres hommes. Cependant, considérant qu’Annibal, tout en suivant une conduite opposée à celle de ces hommes illustres, a obtenu une grande renommée et remporté d’éclatantes victoires, je crois devoir examiner, dans le chapitre suivant, d’où peut naître cette différence.



CHAPITRE XXI.


D’où vient qu’Annibal, en se conduisant d’une manière tout opposée à celle de Scipion, obtint en Italie les mêmes succès que son rival en Espagne.


Il me semble qu’il y a lieu de s’étonner lorsque l’on voit un général, quoique ayant tenu une conduite entièrement opposée, obtenir néanmoins les mêmes résultats que ceux qui se comportèrent de la manière dont je viens de parler. Il faut donc que la victoire ne dépende pas de ces causes ; il paraît même que ces vertus n’augmentent ni vos forces ni vos succès, puisqu’en tenant une conduite contraire on peut également acquérir et la gloire et le crédit.

Mais, pour ne point m’écarter de l’exemple des deux grands hommes que j’ai cités, et pour mieux éclaircir ma pensée, j’ajouterai qu’à peine Scipion a-t-il pénétré en Espagne, qu’il gagne tous les cœurs par ses vertus et son humanité, et qu’il se fait admirer, et, pour ainsi dire, adorer des peuples de cette contrée. Au contraire, à peine Annibal a-t-il mis le pied en Italie, que, suivant une conduite opposée, c’est-à-dire se livrant à la violence, à la cruauté, au pillage, et surtout à la mauvaise foi, il obtient les mêmes succès en Italie que Scipion en Espagne. En effet, toutes les villes d’Italie se révoltèrent en faveur d’Annibal, tous les peuples se précipitèrent à sa suite.

En examinant d’où peut naître ce résultat, on en trouve plusieurs raisons. La première est que les hommes sont à un tel point avides de nouveautés, que ceux qui sont heureux ne les désirent pas avec moins d’empressement que ceux dont le sort est à plaindre : en effet, comme je l’ai déjà dit et comme le prouve l’expérience, les hommes se tourmentent dans le bonheur même, et se plaignent dans l’adversité ; ce désir fait tomber toutes les barrières devant celui qui, dans un pays, se met à la tête d’un changement : s’il est étranger, on se précipite à sa suite ; s’il est du pays, on l’entoure, on le sert, on le fortifie ; et, quelle que soit sa manière d’agir, il obtient bientôt les plus vastes résultats. En second lieu, les hommes sont excités par deux puissants mobiles : l’affection ou la crainte ; et il est aussi facile à celui qui se fait craindre de commander, qu’à celui qui se fait aimer : on a vu même plusieurs fois le chef redouté, obéi et suivi avec plus d’empressement que celui qu’on aimait. Il importe donc peu à un capitaine de suivre l’une ou l’autre de ces deux voies, pourvu qu’il soit doué d’un courage supérieur, et que cette qualité l’ait mis en réputation parmi les hommes. Lorsqu’elle est portée à un degré aussi éminent que dans Annibal et Scipion, elle couvre toutes les fautes que l’on pourrait commettre pour se faire trop chérir ou trop redouter ; car de ces deux manières d’agir peuvent naître des inconvénients assez graves pour causer la ruine d’un prince.

En effet, celui qui désire trop se faire aimer, pour peu qu’il s’écarte des justes bornes, n’obtient que le mépris : celui, au contraire, qui ne cherche qu’à se faire craindre, et qui dépasse le but, devient l’objet de la haine. Marcher entre ces deux excès est une chose absolument impossible, à laquelle la nature même de l’homme se refuse. Il est donc nécessaire de les balancer par des qualités aussi extraordinaires que celles d’Annibal et de Scipion.

Cependant on voit que les principes qui dirigeaient leur conduite leur furent aussi préjudiciables qu’ils leur avaient été avantageux. Nous avons parlé de la gloire qu’ils leur obtinrent. C’est en Espagne même que Scipion éprouva les inconvénients de son trop de bonté, lorsque ses soldats et une partie de ses amis se soulevèrent contre lui, uniquement parce qu’ils ne le craignaient pas, car les hommes sont dans une inquiétude tellement continuelle, qu’à la moindre voie ouverte à leur ambition ils oublient soudain l’affection que la bonté d’un prince devrait leur inspirer ; comme le montre la conduite des soldats et des amis de Scipion. Aussi ce grand homme, pour arrêter le mal, fut contraint d’employer la rigueur qu’il avait voulu fuir jusqu’alors.

On ne peut spécifier aucun fait particulier où Annibal ait été victime de sa cruauté ou de sa mauvaise foi ; mais on peut supposer que c’est la crainte seule qu’elle leur inspirait qui retint Naples et beaucoup d’autres villes dans l’alliance des Romains : seulement on voit évidemment que sa conduite impie le rendit plus exécrable aux Romains qu’aucun des autres ennemis qu’ait jamais eus cette république. Tandis qu’ils avaient découvert à Pyrrhus le traître qui voulait l’empoisonner, quoiqu’il fût encore en Italie à la tête de son armée, ils ne voulurent jamais pardonner à Annibal ; et, bien qu’errant et désarmé, ils le poursuivirent jusqu’à ce qu’ils l’eussent fait mourir. Tels sont les désavantages qu’attira à ce général sa réputation d’homme cruel, sans foi et contempteur des dieux. Mais, d’un autre côté, il en tira un avantage immense que tous les historiens ont admiré : c’est que son armée, quoique composée d’une foule de nations différentes, ne vit jamais naître le moindre soulèvement ni parmi les troupes ni contre le général ; ce qui ne peut provenir que de la terreur qu’inspirait sa personne. Cette terreur, jointe à la renommée que son courage lui avait acquise, suffisait pour tenir ses soldats unis dans l’obéissance.

Ainsi donc je conclus qu’il importe peu de quelle manière un chef d’armée se conduit, pourvu que ses qualités soient assez éminentes pour corriger les excès de l’une ou de l’autre de ces manières de se conduire. Ainsi que nous l’avons dit, toutes deux offrent des dangers et des inconvénients, lorsqu’elles ne sont pas tempérées par un courage et un talent extraordinaires.

Si Annibal et Scipion, l’un par des actions dignes de louanges, l’autre par une conduite odieuse, obtinrent les mêmes résultats, je ne crois pas devoir négliger de parler encore de deux citoyens romains, qui, en suivant une marche différente, quoique également louable, méritèrent tous deux la même gloire.


CHAPITRE XXII.


Comment la dureté de Manlius Torquatus et la modération de Valerius Corvinus leur acquirent à tous deux une gloire semblable.


Rome posséda en même temps deux généraux habiles ; Manlius Torquatus et Valerius Corvinus. Tous deux vécurent dans cette ville, égaux en courage, en triomphes et en gloire ; tous deux, à l’égard de l’ennemi, durent ces avantages à une valeur semblable ; mais, quant à la manière de diriger leur armée et de traiter leurs soldats, ils suivirent une marche entièrement différente. Manlius, déployant en toute occasion une sévérité sans bornes, accablait sans cesse les troupes de travaux pénibles ; Valerius, au contraire, rempli de douceur envers elles, se plaisait à leur témoigner la familiarité la plus affable. L’un, pour maintenir la discipline dans son armée, livra son propre fils à la mort ; l’autre n’offensa jamais le moindre citoyen ; cependant chacun retira les mêmes fruits d’une conduite si opposée, à l’égard de l’ennemi, de la république et de soi-même. En effet, jamais aucun soldat ne refusa de marcher au combat, ne se souleva contre eux, ou ne se montra opposé à leurs commandements, quoique ceux de Manlius fussent tellement rigoureux, que l’on nomma Manliana imperia tous les ordres qui se faisaient remarquer par leur excessive sévérité.

Il faut donc examiner d’abord ce qui obligea Manlius à déployer une si grande sévérité, et pourquoi Valerius, au contraire, put s’abandonner à sa douceur naturelle ; ensuite comment il se fait que des procédés si divers aient obtenu les mêmes résultats ; et enfin quel est celui qu’il est plus désirable et plus avantageux d’imiter.

Si l’on examine avec attention le caractère de Manlius, du moment où Tite-Live commence à parler de lui, on verra en lui un homme doué du plus ferme courage, plein de tendresse pour son père et pour sa patrie, de respect pour ses supérieurs. Il fit éclater ces vertus dans le combat où il donna la mort à un Gaulois, et dans la défense de son père, qu’il entreprit contre un des tribuns. Avant d’aller combattre ce Gaulois, il vint trouver le consul et lui dit : In jussu tua adversus hostem nunquam pugnabo, non si certam victoriam videam. Un homme de cette trempe, parvenu au commandement, doit vouloir que tous les hommes lui ressemblent ; son âme sans faiblesse lui dicte des ordres rigoureux ; et lorsqu’il a fait connaître ses volontés, il ne souffre pas qu’on les enfreigne. Une règle sans exception, c’est que si l’on donne des ordres pleins de sévérité, il faut les faire exécuter impitoyablement, lorsqu’on ne veut pas en être soi-même la victime ; d’où il faut conclure que, quand on veut être obéi, il faut savoir commander. Et ceux-là seuls savent commander, qui comparent leurs qualités à celles des hommes qui doivent leur obéir ; qui ne donnent des ordres que lorsqu’ils y voient de la proportion, et qui, lorsqu’elle n’existe pas, se gardent bien de rien prescrire. C’est ce qui faisait dire à un sage que, lorsqu’on voulait gouverner un État par la violence, il fallait qu’il y eût proportion entre celui qui l’employait et le peuple qui la souffrait ; que, lorsque cette balance existait, il était à présumer que la violence pourrait être durable ; mais que, lorsque l’opprimé était plus fort que l’oppresseur, on pouvait s’attendre chaque jour à voir cesser cette violence.

Pour en revenir à mon sujet, je dis que lorsque l’on donne des ordres pleins de vigueur, il faut être fort soi-même ; et celui qui, doué de cette force d’âme, donne des ordres rigoureux, ne peut ensuite descendre à la douceur pour les faire exécuter. Celui qui ne possède point une âme de cette trempe doit éviter les ordres extraordinaires ; mais dans ceux qui ne sortent point de la classe ordinaire, il peut s’abandonner à toute la douceur de son caractère, attendu que les châtiments ordinaires s’imputent seulement aux lois et à la raison d’État, et jamais au prince.

Il faut donc croire que Manlius fut contraint d’agir avec autant de rigueur par la nature de son caractère, qui l’inclinait aux ordres sévères. Ces ordres sont utiles dans une république ; car ils en ramènent les institutions à leur principe et la rappellent à son antique vertu. Si une république était assez heureuse pour voir souvent naître dans son sein des hommes dont l’exemple, ainsi que je l’ai dit, rendit la vigueur à ses lois, et qui non-seulement la retinssent sur le penchant de sa ruine, mais pussent la faire revenir sur ses pas, elle serait sans doute éternelle. Ainsi Manlius fut un de ces mortels dont la rigidité et le caractère absolu conservèrent dans Rome la discipline militaire : d’abord, il fut entraîné par la nature de son caractère ; et ensuite par le désir de faire observer les ordres que lui avaient dictés ses inclinations naturelles.

D’un autre côté, Valerius, à qui il suffisait de maintenir les règles de la discipline en vigueur dans les armées romaines, put s’abandonner à toute sa douceur. Comme cette discipline était bonne, il n’avait besoin que de la faire observer pour obtenir de la gloire ; d’ailleurs, comme elle était facile à suivre, elle n’obligeait point à sévir contre les transgresseurs, soit qu’il n’en existât pas, soit que, s’il s’en fût trouvé quelques-uns, c’eût été, comme nous l’avons dit, aux règlements qu’ils auraient imputé leur châtiment, et non à la cruauté de leur chef. Ainsi Valerius pouvait suivre sans obstacle son penchant à la douceur, de manière à mériter l’amour de ses soldats, et à les rendre satisfaits de leur sort. Il en résulta que Valerius et Manlius, ayant su se faire obéir tous deux, quoique par des voies différentes, purent obtenir les mêmes effets.

Toutefois ceux qui voudraient imiter ces deux grands hommes pourraient encourir cette déconsidération et cette haine dont j’ai dit que Scipion et Annibal furent l’objet ; et ce n’est que par des qualités pour ainsi dire surnaturelles que l’on peut échapper à ce double inconvénient.

Il me reste maintenant à examiner lequel de ces deux modes de se conduire mérite le plus de louanges. Ce point peut être sujet à discussion ; car les écrivains ont fait de tous deux l’objet de leurs éloges ; néanmoins ceux qui ont écrit sur la conduite que doivent suivre les princes paraissent plus pencher pour Valerius que pour Manlius. Xénophon, que j’ai déjà cité, racontant plusieurs traits d’humanité de Cyrus, se rapproche infiniment de ce que dit Tite-Live touchant Valerius, qui, ayant été fait consul dans la guerre contre les Samnites, parla à ses soldats, le jour même du combat, avec cette douceur et cette affabilité qui le dirigeaient dans toutes ses actions. Après cette harangue, Tite-Live ajoute ces paroles : Non alias militi familiarior dux fuit, inter infimos militum omnia haud gravate munia obeundo. In ludo prœterea militari, cum velocitatis viriumque inter se œquales certamina ineunt, comiter facilis vincere ac vinci, vultu eodem ; nec quemquam adspernari parem, qui se obferret ; factis, benignus pro re ; dictis, haud minus libertatis alienas, quam suæ dignitatis memor ; et, quo nihil popularius est, quibus artibus petierat magistratus iisdem gerebat.

Tite-Live parle de Manlius d’une manière également honorable, en faisant voir que la sévérité qu’il déploya dans la mort de son fils rendit l’armée tellement soumise au consul, qu’elle fut cause de la victoire que le peuple romain remporta sur les Latins ; il pousse la louange au point, qu’après avoir décrit cette victoire et les dispositions du combat, et mis sous les yeux du lecteur tous les dangers que les Romains coururent, ainsi que tous les obstacles qu’ils durent surmonter pour triompher, il conclut en disant que c’est à la seule valeur de Manlius que Rome fut redevable de la victoire. Il établit ensuite une comparaison entre les forces des deux armées, et il affirme que celle-là eût été victorieuse, qui aurait eu Manlius pour consul.

En examinant les différentes opinions des écrivains qui ont traité cette question, il serait difficile de porter un jugement définitif. Néanmoins, pour ne point la laisser indécise, je pense que, dans un citoyen vivant sous les lois d’une république, la conduite de Manlius mérite plus de louanges et présente moins de dangers, parce qu’elle est toute en faveur de l’État, et n’est nullement dictée par l’ambition personnelle ; car, ce n’est pas en se montrant dur envers tout le monde, et uniquement touché du bien public, que l’on obtient des partisans. Par cette conduite, on ne peut acquérir de ces amis particuliers, auxquels nous donnons, comme je l’ai dit précédemment, le nom de partisans. Cela est si vrai, qu’une république ne saurait trop honorer une conduite qui lui présente de si grands avantages, et qui, ne tendant qu’à l’utilité commune, ne peut être suspecte de vues personnelles et intéressées.

La manière d’agir de Valerius, au contraire, quoique ses résultats soient les mêmes relativement au bien de l’État, doit enfanter de nombreux soupçons, par la bienveillance particulière qu’elle fait naître dans le cœur du soldat, bienveillance capable, après un long commandement, de produire des résultats funestes à la liberté. Si la popularité de Valerius n’eut point de suite dangereuse, c’est que les mœurs de Rome n’étaient pas encore corrompues, et que le pouvoir qu’on lui confia ne fut ni perpétuel ni même de longue durée.

Mais s’il était question d’un prince, comme dans Xénophon, nous pencherions entièrement pour Valerius, et Manlius serait rejeté ; car, ce que doit surtout rechercher un prince dans ses sujets et ses soldats, c’est l’obéissance et l’amour. Il obtient l’obéissance, parce qu’il observe lui-même les lois et que l’on croit à ses vertus. Il doit leur amour à l’affabilité, à l’humanité, à la douceur, et à toutes ces qualités que l’on révérait dans Valerius, et qui, selon Xénophon, éclataient également dans Cyrus. L’affection particulière pour le prince, le dévouement de ses armées, sont parfaitement en harmonie avec toutes les autres institutions d’un gouvernement monarchique ; mais, lorsqu’un citoyen ne compte dans une armée que des partisans, il s’écarte en cela de ses autres devoirs, qui l’obligent à vivre sous l’empire seul des lois et à obéir à ses magistrats.

On lit dans les anciennes histoires de Venise que les galères de cette ville étant rentrées dans le port, il s’éleva quelques différends entre les matelots et le peuple ; on s’ameuta et l’on prit les armes ; le désordre était si grand que ni la force publique, ni le crédit des principaux citoyens, ni la crainte des magistrats, ne pouvaient parvenir à l’apaiser. Soudain se présente devant les matelots un gentilhomme qui, l’année précédente, avait été leur capitaine ; et, apaisés par l’affection qu’ils lui portaient, ils se retirèrent en abandonnant le combat. Cette prompte obéissance inspira de tels soupçons an sénat, que quelque temps après les Vénitiens s’assurèrent de ce gentilhomme en le plongeant en prison ou en le faisant mourir.

Je conclus donc que la conduite de Valerius est utile dans un prince, mais que, dans un citoyen, elle est dangereuse, non-seulement pour la patrie, mais encore pour lui-même ; pour la patrie, parce que c’est ainsi que l’on prépare les voies à la tyrannie ; pour lui-même, parce que l’État, pour se mettre à couvert des soupçons qu’il a conçus, est contraint d’employer, pour s’assurer de lui, des mesures qui lui sont funestes. Le procédé de Manlius, au contraire, ne peut dans un prince produire que du mal ; mais il est utile dans un citoyen, et surtout pour la patrie. Il est cependant des cas où il cause quelque mal : c’est lorsque cette haine qu’enfante la sévérité se trouve augmentée encore par les soupçons qu’inspirent les autres vertus qui vous ont acquis tant de considération ; comme nous allons le voir dans le chapitre suivant, au sujet de Camille.


CHAPITRE XXIII.


Par quels motifs Camille fut banni de Rome.


La conclusion du chapitre précédent a été, qu’en se conduisant comme Valerius, on nuit à la patrie et à soi-même, et qu’en suivant l’exemple de Manlius on se rend utile à l’État, mais qu’on se nuit aussi quelquefois. Je citerai, à l’appui de cette assertion, l’exemple de Camille, qui, dans sa conduite, ressemblait plutôt à Manlius qu’à Valerius. Aussi Tite-Live, en parlant de lui, dit-il que « ses soldats admiraient et haïssaient tout à la fois son courage, » ejus virtutem milites oderant et mirabantur. Les qualités qui lui attiraient l’admiration étaient sa sollicitude, sa prudence, sa grandeur d’âme, les bonnes dispositions qu’il savait déployer dans l’emploi et le commandement des armées ; la haine avait sa source dans son penchant à se montrer plus sévère dans les châtiments que libéral dans les récompenses.

Tite-Live attribue cette haine aux motifs suivants : le premier, c’est qu’il appliqua aux besoins de l’État le produit de la vente des terres des Véïens, au lieu d’en faire le partage avec le reste du butin ; le second, que, lors de son triomphe, il avait fait tirer son char par quatre chevaux blancs, ce qui faisait dire que, dans son orgueil, il avait voulu s’égaler au soleil ; le troisième, qu’ayant fait vœu de donner au temple d’Apollon la dixième partie du butin fait sur les Véïens, il avait fallu, pour satisfaire à ce vœu, la retirer des mains des soldats qui se l’étaient déjà partagée.

On voit clairement, par cet exemple, quelles sont les actions qui rendent un prince odieux au peuple, et dont la principale est de lui ravir un avantage qu’il possède déjà : ce point est d’une grande importance. L’homme que l’on prive d’un avantage quelconque n’en perd jamais le souvenir : le moindre besoin suffit pour en ranimer la mémoire ; et comme ces besoins renaissent chaque jour, chaque jour aussi la réveille.

L’orgueil et la vanité sont encore une des sources les plus fécondes de la haine des peuples, surtout parmi les hommes libres. Quoiqu’il ne résulte pour eux rien de funeste de cet orgueil et de cette ostentation, néanmoins ils n’en détestent pas moins ceux qui s’y livrent : c’est ce que les princes doivent craindre comme un écueil ; car, se rendre l’objet de la haine universelle sans y trouver son profit, c’est une conduite tout à fait imprudente et téméraire.

CHAPITRE XXIV.


La prolongation des commandements rendit Rome esclave.


Si l’on examine attentivement la manière de procéder de la république romaine, on apercevra que sa dissolution doit être attribuée à deux causes : la première, les dissensions que la loi agraire fit naître ; la dernière, la prolongation des commandements. Si ces deux causes avaient été bien connues dès le principe, et qu’on y eût opposé les remèdes voulus, la liberté aurait vu son existence prolongée, et peut-être même plus tranquille. Et, quoique la prolongation du commandement n’ait jamais en apparence occasionné de troubles dans Rome, on voit cependant, en effet, combien devint nuisible à la république l’autorité que les citoyens y usurpèrent par ce moyen.

Si les autres citoyens dont les magistratures furent prorogées avaient été aussi sages et aussi vertueux que Lucius Quintius, on n’eût point été exposé à de pareils dangers. Sa vertu offre un exemple remarquable. Le peuple ayant fait un accommodement avec le sénat et prolongé d’une année le pouvoir des tribuns, parce qu’il les croyait propres à résister à l’ambition des nobles, le sénat, pour rivaliser avec le peuple et ne pas lui paraître inférieur, voulut continuer L. Quintius dans son consulat ; mais Quintius rejeta cette proposition et dit qu’il fallait s’efforcer de détruire les mauvais exemples, et non les accroître par de plus mauvais encore ; et il exigea que l’on nommât de nouveaux consuls.

Si tous les citoyens de Rome avaient eu la même sagesse et la même vertu, on n’aurait point laissé s’introduire dans l’État cette coutume de continuer les magistrats dans leurs fonctions, et l’on n’en serait pas venu à prolonger également le commandement des armées ; usage qui, avec le temps, entraîna la ruine de la république. Le premier pour qui le commandement fut prorogé est Publius Philo. Il assiégeait la ville de Palaepolis, son consulat touchait à son terme ; et le sénat, qui craignait que la victoire ne lui échappât des mains, ne lui envoya pas de successeur, mais le nomma proconsul, et il est le premier qui fut revêtu de cette dignité. Une telle innovation, quoique dictée au sénat par l’intérêt de l’État, fut celle qui, avec le temps, amena l’asservissement de Rome. Plus les armées romaines s’éloignèrent du centre de l’empire, plus cette prorogation parut nécessaire, et plus on en fit usage. Il en résulta deux inconvénients : le premier, c’est qu’un plus petit nombre de citoyens s’exercèrent au commandement, et de là vint que quelques-uns d’entre eux seulement obtinrent toute la considération ; le dernier, c’est qu’un général, après avoir commandé pendant un assez long espace de temps une armée, gagnait l’affection de ses soldats, dans chacun desquels il trouvait autant de partisans ; et à la longue l’armée, oubliant le sénat, ne connaissait plus que son chef. C’est ainsi que Sylla et Marius parvinrent à trouver des soldats qui ne balancèrent pas à les suivre pour opprimer la république ; c’est ainsi que César put asservir sa patrie. Si jamais les Romains n’avaient prolongé ni les magistratures, ni les commandements ; si leur élévation n’eût point été aussi rapide ; si leurs conquêtes eussent été plus lentes, ils seraient aussi tombés plus tard dans la servitude.


CHAPITRE XXV.


De la pauvreté de Cincinnatus, et de celle d’un grand nombre de citoyens


Nous avons exposé ailleurs comment une des institutions les plus utiles à un gouvernement libre était de maintenir les citoyens dans la pauvreté. Quoiqu’on n’aperçoive pas quelle a été dans Rome l’institution destinée à obtenir ce résultat, puisque la loi agraire éprouva une opposition aussi acharnée, cependant on voit que, quatre cents ans après sa fondation, la plus grande pauvreté régnait dans la république ; et il y a lieu de croire que, sans qu’il fût besoin d’aucun règlement pour obtenir cet effet, il suffisait d’être convaincu que la pauvreté n’interdisait à aucun citoyen le chemin des honneurs et des dignités, et qu’on allait toujours trouver la vertu sous quelque toit qu’elle habitât.

Ces mœurs austères rendaient moins vif le désir des richesses. On en trouve une preuve évidente dans la conduite que tinrent les Romains lorsque l’armée du consul Minutius se trouva enveloppée par les Éques. À cette nouvelle, Rome, craignant la perte de son armée, eut recours à la création d’un dictateur, dernier remède dans ses derniers malheurs. On décerna cette dignité à L. Quintius Cincinnatus, qui se trouvait alors dans une petite ferme qu’il cultivait lui-même de ses mains. Tite-Live célèbre ce trait par ces paroles d’or : Operœ pretium est audire, qui omnia prœ divitiis humana spernunt, neque honori magno locum, neque virtuti putant esse, nisi effuse affluant opes.

Cincinnatus labourait lui-même son petit héritage, qui n’avait pas plus de quatre arpents d’étendue, lorsque les envoyés du sénat arrivèrent de Rome pour lui annoncer son élévation à la dictature, et lui faire connaître dans quel péril imminent se trouvait la république. Il prit aussitôt sa toge, se rendit à Rome ; et, rassemblant une armée, il courut délivrer Minutius ; mais, après avoir battu et dépouillé les ennemis et sauvé le consul, il ne voulut pas que l’armée délivrée participât au butin, et lui adressa ces paroles : « Je ne veux pas que tu partages les dépouilles de ceux dont tu as failli devenir la proie. » Il priva Minutius du consulat, et le fit simple lieutenant, en lui disant : « Tu resteras dans ce grade jusqu’à ce que tu aies appris à savoir être consul. » Il avait nommé maître de la cavalerie L. Tarquinius, que sa pauvreté obligeait de combattre à pied. Et remarquons combien dans Rome la pauvreté était en honneur, et comment un homme illustre et vertueux, tel que Cincinnatus, n’avait besoin que de quatre arpents de terre pour se nourrir. On voit encore cette pauvreté subsister du temps de Marcus Regulus ; et ce général, qui se trouvait en Afrique à la tête des armées romaines, demanda au sénat la permission de venir soigner sa métairie, dont ses fermiers avaient négligé la culture.

On doit ici faire attention à deux considérations bien importantes : l’une est de voir les citoyens, satisfaits au sein de la pauvreté, se contenter de la gloire que leur procurait la guerre, et en abandonner tous les autres avantages à l’État. S’ils avaient pensé, en effet, à s’enrichir par la guerre, que leur aurait importé de voir leurs propres champs dégradés ?

L’autre est d’examiner la grandeur d’âme de ces citoyens. A peine placés à la tête d’une armée, leur magnanimité les élevait au-dessus des princes : méprisant la puissance des rois et des républiques, rien ne pouvait ni les éblouir ni les épouvanter ; mais à peine étaient-ils rentrés dans la vie privée, ils devenaient économes, modestes, cultivateurs de leurs humbles possessions, soumis aux magistrats, respectueux envers leurs supérieurs ; de manière qu’il semble presque impossible que le caractère d’un homme puisse se plier à un tel changement.

Cette pauvreté dura encore jusqu’aux temps de Paul Émile, derniers jours heureux de la république, où l’on vit un citoyen, dont le triomphé enrichit la ville de Rome, demeurer lui-même dans l’indigence. Cette pauvreté était encore tellement en honneur à cette époque, qu’une coupe d’argent que Paul Émile avait donnée à son gendre, dans la distribution des récompenses décernées aux citoyens qui s’étaient distingués à la guerre, fut le premier argent qui entra dans sa maison. On pourrait prouver longuement combien les fruits que produit la pauvreté sont supérieurs à ceux de la richesse ; et comment la première a honoré les républiques, les royaumes, les religions mêmes, tandis que l’autre a été cause de leur perte, si ce sujet n’avait été traité un grand nombre de fois par d’autres écrivains.



CHAPITRE XXVI.


Comment les femmes ont été quelquefois cause de la perte d’un État.


Il s’éleva entre la noblesse et le peuple de la ville d’Ardée une sédition enfantée par un mariage. Il s’agissait d’établir une riche héritière recherchée en même temps par un plébéien et un noble : comme elle avait perdu son père, ses tuteurs voulaient la marier au premier ; mais la mère préférait le dernier. Il en résulta un tel désordre qu’on en vint aux armes : toute la noblesse les prit en faveur du noble ; le peuple s’arma pour soutenir le plébéien : le peuple ayant succombé, fut obligé de quitter Ardée, et implora le secours des Volsques ; les nobles s’adressèrent à Rome. Les Volsques, ayant prévenu les Romains, arrivèrent les premiers devant Ardée et en formèrent le siége. À leur arrivée, les Romains resserrèrent les Volsques entre la ville et leur armée, et les contraignirent par la famine à se rendre à discrétion : ils entrèrent alors dans Ardée, livrèrent au supplice les chefs de la sédition, et rétablirent l’ordre dans la ville.

Ce texte donne lieu à plusieurs réflexions. D’abord on peut remarquer que les femmes ont été la cause d’une foule d’événements funestes, l’occasion de grands malheurs pour ceux qui gouvernaient une cité, et qu’elles y ont fait naître de nombreuses divisions. Comme on a vu dans cette même histoire que l’outrage fait à Lucrèce renversa du trône les Tarquins, de même celui que subit Virginie précipita les décemvirs de leur puissance. Aussi Aristote regarde comme une des principales causes de la ruine de la plupart des tyrans les outrages commis envers les femmes, soit en les déshonorant, soit en les violant, soit en corrompant la sainteté du mariage ; matière sur laquelle nous nous sommes étendu dans le chapitre où nous avons traité des conjurations.

Je dirai donc que les princes absolus et les magistrats d’une république ne doivent pas attacher peu d’importance à cet objet ; ils ne sauraient trop réfléchir à tous les accidents qui peuvent en résulter, afin d’y remédier lorsqu’il en est temps encore, et sans qu’il en résulte de la honte ou du dommage pour l’État ou pour la république, comme il arriva aux Ardéates, qui, pour avoir laissé grandir la discorde élevée entre les citoyens, en vinrent à une rupture ouverte, et furent obligés, pour rétablir la concorde, d’avoir recours à l’appui des étrangers : conduite qui est la cause la plus immédiate d’une prochaine servitude.

Mais il est temps d’examiner ce qu’il y a encore de remarquable dans les moyens de rétablir l’union dans une ville : ce sera l’objet du chapitre suivant.

CHAPITRE XXVII.


Quelle est la conduite qu’on doit suivre pour rétablir l’union dans une ville où règne la discorde, et combien est fausse l’opinion que, pour se maintenir dans une ville, il faut y entretenir la désunion.


La manière dont les consuls romains réconcilièrent les habitants d’Ardée indique la conduite qu’on doit suivre pour rétablir le calme dans une ville où règne la discorde, et qui n’est autre que d’exterminer les chefs de la révolte. Il n’y a pas d’autre remède. On ne peut employer en effet qu’un des trois moyens suivants : ou se défaire sans pitié des coupables, comme firent les Romains, ou les bannir de la cité, ou les contraindre à faire la paix entre eux, en contractant l’obligation de ne plus s’outrager. De ces trois moyens, le dernier est le plus dangereux, le plus incertain et le plus inutile. Il est impossible, lorsque le sang a coulé, ou que des outrages de cette espèce ont été commis, qu’une paix imposée par la force puisse durer longtemps, surtout lorsque chaque jour des ennemis se revoient en face. Il est difficile de les empêcher de s’injurier de nouveau, lorsqu’à chaque parole un nouveau sujet de querelle peut s’élever entre eux.

On ne peut citer sur cette matière un exemple plus frappant que celui de la ville de Pistoja. Cette ville était partagée, il y a quinze ans, comme aujourd’hui, entre les deux factions des Panciatichi et des Cancellieri ; mais à cette époque elle avait en mains les armes qu’elle a déposées maintenant. Après de longues querelles, on en vint à s’égorger, à détruire les maisons, à piller les propriétés, et à toutes les extrémités dont on use envers des ennemis. Les Florentins, qui avaient entrepris d’apaiser ces troubles, avaient toujours usé du troisième moyen, et sans cesse on voyait renaître de nouveaux tumultes, et de plus grands désordres. Las enfin de leurs efforts inutiles, ils résolurent de se servir du second moyen, en éloignant les chefs des deux partis ; en conséquence, ils en plongèrent plusieurs en prison, et exilèrent les autres en divers endroits : c’est alors seulement que la concorde qu’ils rétablirent dans la ville, et qui a duré jusqu’à ce moment, put se consolider. Cependant il est hors de doute que le premier parti eût été le plus sûr. Mais comme de semblables exécutions ont en elles quelque chose de grand et de hardi, une république faible n’ose les employer ; elle en est même si éloignée qu’à peine a-t-elle la force d’arriver jusqu’au second.

Voilà une des erreurs dans lesquelles j’ai dit en commençant que les princes de nos jours se laissaient entraîner, lorsqu’ils ont à juger d’une affaire importante. Il faudrait qu’ils voulussent connaître d’abord la manière dont se sont conduits, dans l’antiquité, ceux qui se sont trouvés dans les mêmes circonstances ; mais le manque d’énergie des hommes de nos jours, produit par la faiblesse de leur éducation et le peu de connaissance des affaires, est cause que l’on regarde en partie les jugements rendus par les anciens comme contraires à l’humanité, et en partie comme impraticables. Ils ont donc adopté dans ces temps modernes des maximes entièrement erronées : telle est celle qu’avançaient encore tout récemment les citoyens de notre ville réputés les plus sages, Qu’il faut maintenir Pistoja par les factions, et Pise par des forteresses ; sans s’apercevoir combien l’une et l’autre de ces mesures est inutile.

Je ne parlerai pas des forteresses, parce que j’ai déjà traité fort au long ce sujet dans un chapitre précédent ; je me bornerai à démontrer combien est vain le moyen d’entretenir les divisions dans une ville dont on a le gouvernement, pour y maintenir son autorité.

D’abord, que ce soit un prince ou une république qui gouverne, il est impossible d’obtenir à la fois l’amitié des deux factions. Il est dans le caractère de l’homme de prendre un parti quelconque dans tout ce qui offre diversité d’opinion, et de le préférer à l’autre : d’où il résulte qu’une portion des sujets étant mécontente, vous perdez l’État à la première guerre qui vient à s’allumer ; parce qu’il est impossible de conserver un État qui a des ennemis au dedans et au dehors.

Si c’est une république qui gouverne, il n’est pas de meilleur moyen de corrompre ses propres citoyens, et d’introduire les dissensions parmi eux, que d’avoir à gouverner une cité partagée entre les factions, et dans laquelle chaque parti, s’efforçant d’obtenir la faveur, emploie toutes les ressources de la corruption pour acheter des amis ; de sorte qu’il en résulte deux immenses inconvénients : le premier, c’est de ne pouvoir jamais se faire un ami du peuple, parce qu’il est impossible de le bien gouverner lorsque le gouvernement varie à chaque instant, suivant que l’une ou l’autre faction triomphe ; le dernier, c’est que cette attention à entretenir les divisions divise nécessairement aussi votre république. C’est ce qu’atteste le Biondo, lorsqu’en parlant des Florentins et des habitants de Pistoja, il s’exprime en ces termes : Tandis que les Florentins s’efforçaient de rétablir la concorde dans Pistoja, ils se divisaient eux-mêmes. On peut donc juger par cet exemple des suites funestes qu’entrainent les divisions.

Lorsqu’en 1501 Florence perdit Arezzo et toute la Valdi-Tevere et la Val-di-Chiana, qu’occupaient les Vitelli et le duc de Valentinois, un seigneur de Laon, envoyé par le roi de France, arriva pour faire restituer aux Florentins toutes les places qu’ils avaient perdues. Lors de la visite qu’il fit des forteresses, il trouva dans chacune d’elles des habitants qui lui dirent qu’ils étaient du parti de Marzocco. Il blâma vivement ces divisions, et ajouta que si en France quelques sujets osaient avancer qu’ils sont du parti du roi, ils seraient punis soudain, parce que ces mots ne pourraient signifier autre chose, sinon qu’il existerait dans le royaume des ennemis du roi, et que son maître prétendait que toutes les villes soumises à son obéissance lui fussent attachées, et vécussent entre elles unies et sans factions.

Mais cette conduite, et ces principes si éloignés de la vérité, ne prennent leur source que dans la faiblesse de ceux qui gouvernent, et qui, convaincus qu’ils ne peuvent conserver leurs États par la vigueur et le courage, se livrent à cette lâche industrie, qui peut être quelquefois utile dans des jours de calme, mais qui, lorsqu’arrivent l’adversité et les temps difficiles, en découvre soudain toute la vanité.


CHAPITRE XXVIII.


On doit surveiller avec soin les actes des citoyens, parce qu’il arrive souvent que les commencements de la tyrannie se cachent sous une action vertueuse.


Rome se trouvait accablée par la famine, et les approvisionnements publics ne pouvaient la faire cesser : un certain Spurius Melius, possesseur de richesses assez considérables pour ce temps, résolut de faire à ses frais des provisions de blé, et de les distribuer gratuitement au peuple. Cette conduite lui attira à tel point l’affection de toute la population, que le sénat, redoutant les suites qui pourraient résulter d’une telle libéralité, créa, pour en étouffer les dangers avant qu’ils devinssent plus grands, un dictateur uniquement contre Melius, et fit mourir ce dernier.

Cet événement remarquable prouve que bien souvent les actions qui paraissent vertueuses et non susceptibles d’être blâmées avec raison, deviennent funestes, et exposent une république aux plus graves dangers, lorsqu’on n’y remédie pas de bonne heure. Pour développer ma pensée j’ajouterai qu’une république ne peut subsister sans citoyens recommandables, et se gouverner heureusement sans leur concours. Mais, d’un autre côté, c’est à la célébrité des citoyens que la tyrannie doit sa naissance. Afin de prévenir ce malheur, il faut établir des institutions telles, que la réputation d’un homme illustre soit utile sans jamais être nuisible à l’État ou à la liberté. Il faut donc examiner les chemins que suivent les citoyens pour se mettre en crédit. Il y en a deux en effet : la conduite privée, et la conduite publique. On arrive à la considération par la conduite publique, en donnant de bons conseils, et mieux encore, en agissant pour l’intérêt commun. Ces chemins doivent toujours être ouverts aux citoyens ; et il faut présenter à ceux qui y marchent de telles récompenses, qu’ils puissent tout à la fois y trouver l’honneur et la satisfaction ; et quand la renommée acquise par ces voies est pure et sans détour, elle ne peut occasionner aucun danger.

Mais quand la réputation est le fruit de la conduite privée, qui est le second chemin dont nous avons parlé, elle est extrêmement dangereuse et nuisible sous tous les rapports. La conduite privée consiste à rendre des services à tous les citoyens indistinctement, soit en leur prêtant de l’argent, soit en mariant leurs filles, soit en les défendant contre les magistrats, soit enfin en les comblant de tous ces bienfaits qui font les partisans, et qui donnent la hardiesse à celui qui a obtenu par ces voies la faveur du peuple de le corrompre et de violer les lois.

Ainsi une république bien ordonnée doit, comme on l’a dit, ouvrir tous les chemins à celui qui recherche la faveur du peuple par les voies publiques ; mais elle doit les fermer devant ceux qui la poursuivent par les voies privées. C’est ainsi que Rome se comporta, en instituant pour ceux dont les actions étaient utiles au public ces triomphes et tous ces autres honneurs qu’elle prodiguait à ses citoyens ; tandis qu’elle avait établi les accusations contre ceux qui, sous divers prétextes, cherchaient à s’agrandir par leurs actions privées. Et, lorsque ces accusations ne suffisaient pas pour dessiller les yeux du peuple, aveuglé par l’apparence d’un faux bien, elle avait institué le dictateur, dont le bras royal faisait rentrer dans les bornes celui qui s’en était écarté ; comme on voit qu’elle le fit pour punir Spurius Melius. Une seule action de cette espèce, demeurée impunie, est capable de renverser une république, parce qu’il est difficile, après un tel exemple d’impunité, de remettre l’État dans sa véritable route.


CHAPITRE XXIX.


Les fautes des peuples naissent des princes.


Que les rois ne se plaignent plus d’aucune des fautes que commet un peuple dont le gouvernement leur est confié ; car elles ne proviennent jamais que de leur négligence ou de ce qu’eux-mêmes sont entachés des mêmes erreurs. Si l’on parcourt l’histoire des peuples qui de nos jours se sont signalés par leurs rapines et d’autres vices semblables, on verra que tout est né de ceux qui gouvernaient, et dont le caractère était semblable au leur.

La Romagne, avant que le pape Alexandre VI y eût détruit cette foule de seigneurs qui y commandaient, offrait l’exemple de toutes les scélératesses : la plus légère cause servait de prétexte aux assassinats et aux plus affreux brigandages. Ces désordres avaient leur source dans la méchanceté des princes, et non dans la corruption des peuples, comme ils osaient l’avancer, parce que ces princes, quoique pauvres, voulaient vivre dans le faste ; et, contraints de se livrer à de nombreuses exactions, ils les multipliaient sous toutes les formes. Une de leurs pratiques les plus perfides consistait à faire des lois pour prohiber certaines actions ; ensuite ils étaient les premiers à fournir des facilités pour les enfreindre, et laissaient les coupables dans l’impunité, jusqu’à ce qu’ils eussent vu leur nombre se multiplier : alors ils prenaient le parti de venger l’outrage fait aux lois, non par zèle pour la justice, mais dans l’espoir d’assouvir leur cupidité en s’enrichissant par des amendes.

De là une foule de désordres : les peuples s’appauvrissaient sans se corriger, et ceux qui se trouvaient ainsi appauvris cherchaient à s’en dédommager aux dépens des peuples moins puissants qu’eux ; de là tous ces crimes dont nous avons parlé, et qu’on ne peut attribuer qu’à la conduite du prince.

Tite-Live vient à l’appui de cette opinion, lorsqu’il rapporte que les ambassadeurs romains chargés de porter les dépouilles des Véïens au temple d’Apollon furent pris par des corsaires de Lipari, en Sicile, et conduits dans ce port. Timasithée, qui gouvernait la ville, ayant appris la nature de ce don, le lieu de sa destination, et par qui il était envoyé, se conduisit, quoique né à Lipari, comme l’aurait pu faire un Romain : il représenta au peuple combien il serait impie de s’emparer de ce don sacré ; et il fit tant, que, d’un consentement unanime, on permit aux ambassadeurs de s’éloigner avec tout ce qui leur appartenait. Voici les paroles dont se sert l’historien : Timasitheus multitudinem religione implevit, quæ semper regenti est similis. Et Laurent de Médicis confirme cette maxime, lorsqu’il dit :


« E que che fa il signor fanno poi molti,
« Che nel signor son tutti gli occhi volti[2]. »


CHAPITRE XXX.


Un citoyen qui veut user de son crédit pour opérer quelque entreprise utile à sa patrie doit d’abord étouffer l’envie. Comment, à l’approche de l’ennemi, on doit pourvoir à la défense de l’État.


Le sénat de Rome ayant appris que toute la Toscane s’était levée en armes pour venir attaquer Rome, et que les Latins et les Herniques, qui jusqu’alors avaient été les alliés du peuple romain, s’étaient réunis aux Volsques, ses ennemis perpétuels, jugea que cette guerre présenterait de grands dangers. Camille, à cette époque, était un des tribuns consulaires ; et l’on pensa qu’il serait inutile de créer un dictateur si ses collègues consentaient à remettre entre ses mains le suprême commandement ; ce que ces tribuns firent volontiers : Nec quicquam, dit Tite-Live, de majestate sua detractum credebant, quod majestati ejus concessissent. Camille profita avec empressement de cette déférence et prescrivit la formation de trois armées. Il arrêta qu’il commanderait la première, destinée à combattre les Toscans ; il nomma Quintius Servilius chef de la seconde, et lui ordonna de se tenir aux environs de Rome, afin de s’opposer aux Latins et aux Herniques, s’ils remuaient ; il mit Lucius Quintius à la tête de la troisième, et lui confia la garde de la ville et la défense des portes et de la curie, selon que les circonstances l’exigeraient. Il ordonna en outre qu’Horatius, un de ses collègues, veillerait aux approvisionnements d’armes et de vivres, et à tout ce qui est indispensable dans les temps de guerre ; enfin, il proposa au sénat et à l’assemblée du peuple Cornelius, également son collègue, pour diriger la délibération et les mesures qu’il y aurait journellement à prendre et à faire exécuter. C’est ainsi que les tribuns, à cette époque, se montraient disposés, pour le salut de la patrie, à commander et à obéir.

Ce récit nous enseigne ce que peut faire un homme sage et prudent ; de quel bien il est la source, et quels avantages il peut procurer à sa patrie, lorsque ses vertus et son courage sont parvenus à étouffer l’envie, ce vice qui trop souvent est cause que les hommes vertueux ne peuvent rendre leurs vertus utiles, en les empêchant d’avoir cette autorité qu’il est nécessaire de posséder dans les circonstances difficiles.

L’envie est surmontée de deux manières : elle l’est, ou par un danger imminent et redoutable, dans lequel chacun, se voyant périr, fait abnégation de toute ambition personnelle et court se soumettre volontairement à celui qu’il croit le plus capable de le sauver par son courage : c’est ce qui arriva à Camille. Il avait donné tant de preuves éclatantes de sa supériorité ; et, nommé trois fois dictateur, il avait tellement gouverné à l’avantage de la république, sans jamais songer à son intérêt particulier, que ses concitoyens ne redoutaient nullement sa grandeur, et que, dans le rang où l’avaient élevé ses vertus et son courage, personne ne regardait comme une honte de s’abaisser devant lui. C’est donc avec raison que Tite-Live a fait la réflexion que nous avons citée.

L’envie est encore surmontée lorsqu’une mort violente ou naturelle ravit le jour à ceux qui courent avec vous la carrière de la gloire ou des honneurs, et qui, à l’aspect d’une réputation plus éclatante que la leur, ne peuvent ni demeurer en repos, ni supporter patiemment cette élévation. Si ce sont des hommes accoutumés à vivre dans un gouvernement corrompu, où l’éducation ne leur ait inspiré nulle vertu, il est impossible qu’aucun événement puisse jamais les ramener ; car, pour obtenir l’objet de leurs désirs et satisfaire la perversité de leur âme, ils verraient d’un œil content la ruine de leur propre patrie. Pour vaincre cette envie, il n’existe qu’un seul remède : c’est la mort de ceux qu’elle possède. Si la fortune est tellement propice à un homme vertueux, qu’elle lui enlève ses rivaux par une mort naturelle, il peut alors monter sans opposition au faite de la gloire, puisqu’il peut faire éclater sans obstacle une vertu qui ne saurait plus offenser personne. Mais quand il n’a pas ce bonheur, il faut qu’il cherche à se défaire de ses rivaux par tous les moyens ; et avant de rien entreprendre, il doit n’en épargner aucun pour surmonter cette difficulté.

Quiconque lira la Bible dans le sens propre verra que Moïse fut contraint, pour affermir ses lois et ses institutions, de massacrer une foule d’individus qui, par envie seulement, s’opposaient à ses desseins.

Le frère Jérôme Savonarola était convaincu de cette nécessité ; Pierre Soderini, gonfalonier de Florence, ne la connaissait pas moins. Cependant Savonarola ne put parvenir à la surmonter, parce qu’il n’avait point l’autorité nécessaire, et qu’il ne fut pas compris par ceux qui le suivaient, et qui en auraient eu le pouvoir. Il fit bien tout ce qui dépendait de lui ; et ses prédications sont remplies d’accusations et de reproches contre les sages de ce monde, appelant ainsi les envieux et ceux qui s’opposaient à ses plans de réforme.

De son côté, Soderini s’imaginait que le temps, que sa bonté, que ses richesses, qu’il prodiguait à chacun, parviendraient enfin à éteindre cette envie ; car il se voyait encore à la fleur de l’âge, et les faveurs que lui attirait chaque jour sa conduite lui persuadaient qu’il s’élèverait enfin sans aucun scandale, sans violence et sans désordre, au-dessus de tous ceux qui, par jalousie, s’opposaient à ses desseins : ne sachant pas qu’il ne faut rien attendre du temps ; que la bonté ne suffit point ; que la fortune varie sans cesse, et que la méchanceté ne trouve aucun don qui l’apaise. Aussi tous deux succombèrent, et leur ruine n’eut d’autre cause que de n’avoir pu ni su vaincre l’envie.

Une autre chose digne de remarque est l’ordre qu’établit Camille au dedans et au dehors pour la défense et le salut de Rome. Sans doute ce n’est pas sans dessein que les historiens éclairés, tels surtout que Tite-Live, sont entrés dans les détails de certains événements ; c’était afin que les descendants pussent apprendre par des exemples la manière dont ils ont à se défendre en de pareilles circonstances. On doit remarquer dans ce texte que la défense qui offre le plus de danger et le moins d’utilité est celle où tout se fait avec désordre et précipitation : c’est ce que démontre surtout cette troisième armée que Camille fit lever pour rester dans Rome à la garde de la cité. Un grand nombre regarderait et regarde peut-être encore cette disposition comme tout à fait superflue chez un peuple belliqueux et toujours sous les armes, par cette raison qu’il paraissait inutile de faire des enrôlements, et qu’il suffisait d’armer les citoyens quand le besoin s’en ferait sentir.

Mais Camille, comme l’eût fait tout autre général aussi expérimenté, pensa au contraire qu’il ne faut jamais permettre à la multitude de prendre les armes sans un certain ordre et quelques précautions. Ainsi, d’après cet exemple, tout chef préposé à la défense d’un État doit éviter, comme un écueil funeste, d’armer tumultueusement le peuple : il faut qu’il choisisse et qu’il désigne d’abord les hommes qu’il veut appeler sous les armes, les chefs auxquels ils doivent obéir, le poste où ils se réuniront, celui où ils doivent se rendre, et ordonner à ceux qui ne doivent point marcher de se tenir dans leurs maisons, pour veiller à leur défense. Ceux qui, dans une ville assiégée, se conformeront à cette conduite parviendront facilement à se défendre ; celui qui agirait d’une manière opposée n’imitera point Camille, et ne se défendra pas.

CHAPITRE XXXI.


Les républiques vigoureuses et les hommes d’un grand caractère conservent, dans toutes les situations, la même force d’âme et la même dignité.


Parmi les actions et les paroles admirables que notre historien rapporte de Camille, pour retracer le portrait d’un grand homme, il lui met ces mots dans la bouche : Nec mihi dictatura animos fecit, nec exilium ademit. Ces paroles montrent que les grands hommes sont toujours les mêmes, quelle que soit leur fortune : si elle varie, soit en les exaltant, soit en les opprimant, eux seuls ne changent point, et conservent toujours une âme également ferme et tellement unie avec leur manière ordinaire de vivre, que chacun s’aperçoit sans peine que la fortune n’a pas de prise sur eux.

Les hommes sans force d’âme se conduisent d’une manière toute différente. La bonne fortune les enfle et les enivre, et ils attribuent tous les avantages qu’ils possèdent à des vertus qu’ils ne connurent jamais ; aussi deviennent-ils bientôt insupportables et odieux à tous ceux qui les entourent : de là ces prompts changements de fortune. A peine ont-ils vu l’adversité en face, qu’ils tombent dans l’excès opposé, et deviennent vils et bas. Il en résulte que les princes de ce caractère songent bien plus, dans le malheur, à se fuir eux-mêmes qu’à se défendre, comme des hommes qui, pour avoir mal usé de la bonne fortune, ne sont jamais préparés à la défense.

Ce courage et cette lâcheté, que j’ai dit se trouver dans un seul homme, se rencontrent également dans une république ; et Rome et Venise en sont un exemple. La première ne se laissa jamais ni abattre par l’adversité, ni enorgueillir par le succès, comme le prouvent évidemment sa conduite après la défaite de Cannes et la victoire remportée sur Antiochus. La défaite de Cannes, quoique extrêmement désastreuse pour Rome, puisqu’elle était la troisième qu’elle eût éprouvée, ne put triompher de sa constance et l’empêcher de lever de nouvelles armées, ni la forcer à violer les institutions de la république en rachetant les prisonniers : elle n’envoya ni à Carthage ni près d’Annibal pour implorer la paix ; mais, rejetant loin d’elle toute mesure lâche et déshonorante, elle tourna toutes ses pensées vers la guerre ; et, à défaut d’hommes en âge de servir, elle arma jusqu’aux vieillards et aux esclaves. Lorsque le Carthaginois Hannon, ainsi que je l’ai dit précédemment, eut connu ces résolutions, il fit sentir au sénat de Carthage le peu d’espoir qu’il fallait fonder sur la défaite de Cannes. On voit ainsi que les temps difficiles n’étonnèrent point les Romains et ne purent les abaisser.

D’un autre côté, la prospérité ne les rendit jamais insolents, puisque Antiochus ayant envoyé des ambassadeurs à Scipion, pour lui proposer un arrangement avant de livrer la bataille et d’avoir été vaincu, Scipion lui dicta, pour condition de la paix, de se retirer au fond de la Syrie, et de laisser le reste à la générosité des Romains. Antiochus refusa et livra bataille ; mais, ayant été défait, il envoya de nouveaux ambassadeurs à Scipion, avec ordre d’accepter toutes les conditions qui leur seraient imposées par le vainqueur. Celui-ci n’en proposa point d’autres que celles qu’il avait offertes avant de triompher ; et il ajouta ces paroles : Quod Romani si vincuntur non minuuntur animis, nec si vincunt insolescere solent.

Les Vénitiens, au contraire, ont suivi une marche entièrement opposée. Enivrés de leur bonne fortune, et croyant ne la devoir qu’à un courage qu’ils ne possédaient nullement, ils avaient poussé si loin l’insolence, qu’ils n’appelaient le roi de France que le fils de saint Marc ; méprisant l’Église, trouvant l’Italie trop resserrée pour eux, et s’abusant jusqu’à vouloir obtenir une domination aussi vaste que celle des Romains. Mais lorsque le sort les eut abandonnés et que le roi de France les eut à demi battus à Vaila, non-seulement ils perdirent tout l’État par la révolte, mais ils en abandonnèrent une grande partie au pape et à l’Espagne, par lâcheté et bassesse de courage. Ils poussèrent même l’abjection au point d’envoyer des ambassadeurs à l’empereur, pour s’offrir à lui comme tributaires ; et les lettres qu’ils écrivirent au pape, pour exciter sa pitié en leur faveur, sont des monuments de honte. Ainsi, quatre jours et une demi-défaite suffirent pour les plonger dans cette ignominie. Leur armée, après un premier combat, fut obligée, en faisant sa retraite, d’en livrer un nouveau, dans lequel la moitié des troupes à peu près furent battues ; l’un des provéditeurs prit la fuite avec le reste, et ramena dans Vérone plus de vingt-cinq mille hommes, tant d’infanterie que de cavalerie ; de sorte que, s’il y avait eu dans Venise et dans ses institutions quelque ombre de vertu, elle eût pu facilement réparer ce désastre, montrer de nouveau le front à la fortune et se trouver encore en état de vaincre, ou de succomber avec gloire, ou d’obtenir des conditions moins déshonorantes. Mais la lâcheté de ses citoyens, produite par les vices de ses institutions, en ce qui concernait la guerre, lui fit perdre à la fois et la puissance et le courage.

Tel est le sort qui attend tous ceux qui se comporteront de la sorte ; parce que cette insolence dans la bonne fortune et cette bassesse dans l’adversité naissent de la manière de vivre et de l’éducation que l’on a reçue ; éducation qui, si elle est lâche ou frivole, produit des hommes qui lui ressemblent, mais qui, si elle est différente, donne également des hommes différents, et, en leur procurant une connaissance plus vraie des choses de ce monde, les empêche de se laisser trop réjouir par le bien ou trop attrister par le mal.

Ce que je dis d’un seul homme s’applique à tous ceux qui vivent dans un même gouvernement, et dont la perfection est toujours égale à celle qui existe dans la manière dont on y vit.

Quoique j’aie déjà dit ailleurs que le fondement de tous les États était une bonne milice, et que là où elle n’existe pas il ne saurait y avoir ni bonnes lois ni aucune autre bonne chose, je crois nécessaire de le répéter ; parce qu’à chaque pas que l’on fait dans la lecture de cette histoire on voit apparaître cette nécessité ; on voit comment la milice ne peut être bonne si elle n’est continuellement exercée ; et comment il est impossible de l’exercer si elle n’est composée de vos propres sujets, parce qu’on n’est pas toujours en guerre et qu’on ne peut toujours y rester. Il faut donc pouvoir exercer une armée en temps de paix ; et si elle n’est composée de vos propres sujets, cet exercice ne saurait avoir lieu à cause de la dépense.

Camille, ainsi que nous l’avons dit, avait marché avec son armée à la rencontre des Toscans : ses soldats s’effrayèrent à l’aspect du grand nombre de leurs ennemis, se croyant trop inférieurs pour soutenir leur attaque. Cette fâcheuse disposition des troupes étant parvenue aux oreilles de Camille, il parut devant elles et parcourut le camp en parlant à chaque soldat : il parvint à effacer de leur esprit cette dangereuse idée ; et enfin, sans ordonner d’autres dispositions, il se contenta de dire : Quod quisque didicit, aut consuevit, faciat.

Si l’on réfléchit bien à cette conduite et aux paroles qu’il prononça pour exciter ses troupes à marcher contre l’ennemi, on sera convaincu qu’on ne pouvait dire et faire exécuter une chose semblable qu’à une armée également instituée et exercée dans la paix et dans la guerre. Un général ne peut se confier à des soldats ignorants, ni se persuader qu’ils rempliront bien leur devoir ; et, dût un nouvel Annibal les conduire, il succomberait lui-même sous un pareil fardeau ; car, dans un jour de bataille, un général ne pouvant se trouver sur tous les points à la fois, si d’abord il n’a pas pourvu à ce que tous les soldats de son armée soient pénétrés de son esprit, et connaissent ses dispositions et sa manière de se conduire, il court évidemment à sa perte.

Si donc un État s’arme et s’organise comme Rome ; si chaque jour ses citoyens, et en particulier et en public, doivent faire l’expérience de leur courage et du pouvoir de la fortune, on les verra toujours, dans quelques circonstances qu’ils se trouvent, conserver le même courage et garder la même dignité. Mais, s’ils ne sont point armés, et qu’ils ne s’appuient que sur les caprices de la fortune et non sur leur propre courage, ils subiront tous les changements auxquels elle est sujette, et ne donneront d’eux que l’exemple que nous ont donné les Vénitiens.


CHAPITRE XXXII.


Quels sont les moyens qu’ont employés quelques individus pour troubler une paix.


Circé et Vélitra, deux colonies romaines, s’étaient révoltées contre la métropole, dans l’espoir d’être secourues par les Latins ; mais ce peuple ayant été vaincu, leurs espérances s’évanouirent, et un assez grand nombre de citoyens conseillèrent alors d’envoyer à Rome des ambassadeurs pour se recommander à la clémence du sénat. Cet avis fut rejeté par les auteurs de la révolte, qui craignaient que tout le châtiment ne retombât sur leur tête ; et pour éloigner entièrement toute proposition pacifique, ils excitèrent la multitude à prendre les armes et à faire une incursion sur les terres de Rome.

En effet, quand on veut ou qu’un peuple ou qu’un prince rejette tout accommodement, il n’est pas de moyen plus sûr ni plus solide que de l’exciter à quelque grave perfidie envers celui avec lequel on ne veut pas qu’il se réconcilie : son éloignement pour la paix sera d’autant plus grand, qu’il redoutera davantage la peine que son outrage semble lui mériter.

Après la première guerre punique, les troupes que les Carthaginois avaient employées contre les Romains, en Sicile et en Sardaigne, retournèrent en Afrique dès que la paix fut conclue : mécontentes de leur solde, elles se soulevèrent contre Carthage, mirent à leur tête Matho et Spendius, s’emparèrent de beaucoup de villes de la république, et en dévastèrent un grand nombre. Les Carthaginois, résolus de tenter toutes les voies avant d’en venir à une bataille, envoyèrent vers eux, comme ambassadeur, Asdrubal leur concitoyen, qu’ils jugeaient devoir conserver quelque autorité sur ces troupes, pour avoir été autrefois leur général. A peine était-il arrivé, que Spendius et Matho, dans l’espoir d’obliger tous leurs soldats à ne plus compter sur la paix avec Carthage, et pour les contraindre au contraire à la guerre, leur persuadèrent qu’il était bien mieux d’égorger Asdrubal, ainsi que tous les Carthaginois qui se trouvaient prisonniers entre leurs mains. Non-seulement ces furieux les massacrèrent, mais ils les livrèrent auparavant aux tourments les plus affreux ; et, pour ajouter à leur barbarie, ils publièrent un édit qui menaçait du même supplice tout Carthaginois qui, à l’avenir, tomberait en leur pouvoir. Cette résolution, et les massacres qui en furent le résultat, portèrent à leur comble la rage et l’obstination dont cette armée était animée contre Carthage.

CHAPITRE XXXIII.


Il faut, pour remporter une victoire, que l’armée ait confiance en elle-même et dans son général.


Lorsqu’on veut qu’une armée soit victorieuse, il faut lui inspirer une si grande confiance, qu’elle soit persuadée que rien ne l’empêchera de vaincre. Ce qui lui donne cette assurance, c’est d’être bien armée, bien disciplinée, et composée de troupes qui se connaissent entre elles. Mais cette confiance ou cette discipline ne peut naître que parmi des soldats du même pays, et accoutumés à vivre ensemble.

Il est indispensable que le général jouisse de l’estime, de manière que l’armée se confie en sa prudence ; et toujours elle s’y confiera, si elle le voit ami de la discipline, plein de sollicitude et de courage, soutenant avec dignité la majesté de son rang ; et il la soutiendra sans peine, quand il les punira de leurs délits, sans les fatiguer inutilement ; qu’il tiendra exactement ses promesses ; qu’il leur fera voir que le chemin de la victoire est facile ; qu’il leur cachera les objets qui de loin sembleraient présenter des dangers, et qu’il les atténuera à leurs yeux. Toutes ces conditions, bien observées, sont une des grandes causes de la confiance d’une armée ; et la confiance conduit à la victoire.

Les Romains se servaient du secours de la religion pour inspirer cette confiance à leurs armées ; d’où il résultait que c’était par le moyen des auspices et des aruspices qu’ils procédaient à la nomination des consuls, à la levée des troupes, au partage de l’armée, et qu’ils livraient bataille. Un bon capitaine n’eût jamais tenté la moindre entreprise sans avoir rempli toutes ces formalités, persuadé qu’il aurait échoué sans peine si les soldats n’avaient pas entendu dire d’abord que les dieux étaient de leur côté. Et si un consul, ou quelque autre général, avait combattu malgré les auspices, ils l’auraient puni comme ils punirent Claudius Pulcher.

Quoique cette conduite se fasse voir dans tout le cours de l’histoire romaine, cependant on en trouve une preuve particulière dans les paroles que Tite-Live met dans la bouche d’Appius Claudius. Il se plaignait au peuple de l’orgueil et de l’impudence de ses tribuns, en lui exposant qu’eux seuls étaient cause que les auspices, ainsi que toutes les autres institutions religieuses, perdaient de leur influence ; et voici ce qu’il lui dit : Eludant nunc licet religionem. Quid enim interest, si pulli non pascentur, si ex cavea tardius exierint, si occinuerit avis ? Parva sunt hœc ; sed parva ista non contemnendo, majores nostri maximam hanc rempublicam fecerunt. Ces petites choses, en effet, possèdent la force d’entretenir l’union et la confiance parmi les troupes ; ce qui est la première cause de toutes les victoires ; cependant elles doivent toujours être inséparables du courage ; autrement elles ne servent à rien.

Les habitants de Préneste, ayant mis leur armée en campagne contre les Romains, allèrent asseoir leur camp sur les bords de l’Allia, à l’endroit où les premiers avaient été vaincus par les Gaulois : ils l’avaient fait pour inspirer de la confiance à leurs troupes, et épouvanter les Romains par la fortune du lieu. Quoique ce parti offrît quelque probabilité, par les raisons que j’ai rapportées précédemment, néanmoins l’issue fit voir combien le vrai courage est au-dessus de ces faibles obstacles. Tite Live le démontre d’une manière évidente, en mettant ces paroles dans la bouche du dictateur lorsqu’il donne ses ordres à son maître de cavalerie : Vides-ne tu, loci fortuna illos fretos, ad Alliam consedisse ? At tu, fretus armis anirnisque, invade mediam aciem.

En effet, un véritable courage, une discipline exacte, cette sécurité que donne l’habitude de la victoire, ne peuvent se laisser vaincre par des incidents de si peu d’importance ; et une fausse terreur, un désordre imprévu ne sauraient ni les effrayer ni les abattre. C’est ce que l’on voit dans la circonstance suivante. Les deux Manlius, consuls du même nom, se trouvaient en présence des Volsques : ils envoyèrent imprudemment une partie du camp au butin, de sorte que ceux qui étaient sortis et ceux qui étaient restés au camp se trouvèrent assiégés ; et ce ne fut pas l’habileté des consuls qui sauva l’armée de ce danger, mais le courage seul de leurs soldats. C’est ce qui fait dire à Tite-Live : Militum etiam sine redore stabilis virtus tutata est.

Je ne veux point passer sous silence un moyen qu’employa Fabius : il venait de rentrer sur le territoire de la Toscane ; et, pour inspirer à son armée une confiance qu’il jugeait nécessaire à ses projets dans un pays inconnu, en présence d’ennemis nouveaux, il parlait à ses soldats de la bataille qui allait avoir lieu ; après leur avoir exposé les motifs qu’ils pouvaient avoir d’espérer la victoire, il ajouta : « Je pourrais bien vous dire encore beaucoup d’autres bonnes raisons, et où vous verriez une victoire certaine ; mais il serait dangereux de les découvrir. » Cet expédient, dont il usa avec sagesse, mérite d’être imité.


CHAPITRE XXXIV.


Quelle renommée, quelle voix publique, quelle opinion, font qu’un peuple commence à favoriser un citoyen ; et s’il accorde les magistratures avec plus de discernement qu’un prince.


Nous avons rapporté précédemment comment Titus Manlius, qui fut depuis surnommé Torquatus, sauva son père L. Manlius d’une accusation qu’avait dirigée contre lui Marcus Pomponius, tribun du peuple. Quoique la manière dont il le sauva eût en elle-même quelque chose de violent et d’extraordinaire, néanmoins la piété filiale qu’il fit éclater charma si fort la multitude, que, loin d’encourir la moindre réprimande lorsque l’on procéda à l’élection des tribuns des légions, il fut nommé le second.

Le succès qu’il obtint en cette circonstance m’a conduit à examiner sur quels fondements le peuple appuie le jugement qu’il porte des hommes pour la distribution de ses faveurs, et si, comme je l’ai avancé précédemment, il les accorde avec plus de discernement qu’un prince. Je dis donc que le peuple, lorsqu’il s’agit de fixer son choix sur un citoyen que ses actions n’ont point encore fait connaître, interroge la voix publique et la renommée, qui se forment, ou par conjecture, ou d’après l’idée que ce citoyen donne de lui. Cette double opinion a sa source dans la renommée des ancêtres, qui, dans leur temps, ayant par leur valeur illustré la cité, font présumer que leur fils leur sera semblable, jusqu’à ce que ses actions aient prouvé le contraire ; ou elle résulte de la conduite qu’adopte lui-même ce dernier. La meilleure qu’il puisse tenir est de fréquenter la compagnie des hommes graves, de bonnes mœurs, et dont la sagesse est généralement reconnue. Comme le plus sûr indice qu’on puisse avoir du caractère d’un homme est de connaître les personnes qu’il fréquente, il est évident que celui qui ne voit qu’une compagnie vertueuse ne peut manquer d’acquérir une excellente renommée, parce qu’il est impossible qu’il ne ressemble point par quelque endroit à ceux avec lesquels il vit. On acquiert encore la publique estime par quelque action extraordinaire et éclatante, quoique privée, et dont l’issue vous couvre de gloire et d’honneur.

De ces trois manières d’agir, propres à commencer la réputation d’un citoyen, il n’en est aucune qui en donne une plus grande que cette dernière, parce que celle qui dépend des ancêtres est si trompeuse, que les hommes ne s’y confient que faiblement ; et elle s’évanouit bientôt quand la vertu personnelle de celui sur lequel s’exerce le jugement de ses concitoyens ne l’accompagne pas.

La seconde, c’est-à-dire celle qui vous fait connaître par la société que vous fréquentez, est meilleure que la première ; mais elle est bien inférieure à la troisième, parce que tant qu’on ne voit de vous aucun acte qui naisse de votre propre vertu, votre réputation repose simplement sur l’opinion d’autrui, qu’il est extrêmement facile d’effacer. Mais la troisième, commencée et fondée par vos belles actions, vous donne dès le principe un tel renom, qu’il faut le démentir par bien des actions contraires avant de parvenir à le détruire.

Ceux qui naissent dans une république doivent donc suivre cette route, et chercher à s’illustrer d’abord par quelque action d’éclat. C’est ainsi qu’agirent une foule de jeunes Romains, soit en faisant rendre un décret avantageux au public, soit en dirigeant une accusation contre quelque citoyen puissant, comme transgresseur des lois, soit en faisant quelque autre action éclatante et nouvelle qui faisait parler d’eux. Non-seulement cette conduite est nécessaire pour commencer à se mettre en crédit, elle est indispensable pour le conserver et l’accroître.

Mais, pour réussir de cette manière, il faut renouveler les actions d’éclat, comme le fit Titus Manlius durant tout le cours de sa vie. En effet, à peine eut-il défendu son père d’une manière si courageuse et si extraordinaire, et par cette conduite obtenu sa première renommée, qu’on le vit, quelques années après, combattre et tuer ce Gaulois auquel il arracha le collier d’or qui lui fit décerner le nom de Torquatus. Mais cela ne lui suffit pas : et, dans la maturité de l’âge, il fit mourir son fils pour avoir combattu contre son ordre, quoiqu’il eût cependant triomphé de son ennemi. Ces trois actions lui acquirent alors plus de célébrité, et l’ont fait plus connaître de la postérité que ses victoires et les triomphes dont il fut orné autant qu’aucun autre Romain. La raison en est que, dans la victoire, Manlius eut beaucoup de rivaux, tandis qu’il n’en eut que très-peu, si toutefois il en eut, dans ces actions qui n’appartiennent qu’à lui seul.

Le grand Scipion acquit moins de gloire par ses triomphes que lorsque, jeune encore, il défendit son père sur les bords du Tésin, ou qu’après la défaite de Cannes, tirant courageusement son épée, il fit jurer à tous les jeunes Romains de ne jamais abandonner l’Italie, quoiqu’ils eussent déjà formé ce projet entre eux. Ces deux actions furent le fondement de sa réputation, et lui servirent de degré pour s’élever aux triomphes de l’Espagne et de l’Afrique. Mais il mit le comble à sa gloire lorsqu’en Espagne il renvoya la fille à son père et l’épouse à son mari.

Une semblable conduite est celle que doit nécessairement tenir non-seulement le citoyen qui ne poursuit la renommée que pour obtenir des honneurs dans la république, mais même le prince qui veut conserver toute sa réputation dans ses États. Rien n’est plus propre à lui concilier l’estime que des actions ou des paroles extraordinaires et remarquables, ayant pour objet le bonheur du peuple, et qui le fassent connaître comme un souverain magnanime, juste et libéral, dont la conduite soit telle qu’elle passe en proverbe parmi ses sujets.

Mais, pour en revenir au point par lequel nous avons commencé ce chapitre, je dis que le peuple ne peut se tromper lorsque, s’appuyant sur un des trois motifs que je viens d’énoncer, il commence à donner un emploi à un de ses concitoyens ; mais il est encore moins sujet à l’erreur quand, par la suite, celui qu’il a choisi d’abord accroît sa réputation par des actes de vertu souvent répétés, parce que, dans ce cas, il est presque impossible que son jugement s’égare. Je ne parle ici que de ces emplois que l’on donne à un homme dès ses premiers pas dans la carrière, et avant qu’il se soit fait connaître par une constante expérience, ou qu’il ait passé d’une conduite à une autre tout à fait contraire : d’où il résulte que le peuple, et quant aux fausses opinions et quant à la corruption, est bien moins sujet à l’erreur que les princes.

Il peut arriver, il est vrai, que les peuples se laissent tromper, séduits par la renommée, par l’opinion, ou par des actions qui lui paraissent plus grandes qu’elles ne sont en réalité ; ce qui n’arriverait point à un prince, parce que ses conseillers ne tarderaient pas à lui ouvrir les yeux. Cependant, pour que les peuples ne manquent pas non plus de conseils, les sages fondateurs de républiques ont établi que, lorsqu’il s’agirait de remplir les emplois suprêmes de l’État auxquels il serait dangereux de mettre des hommes inexpérimentés, et que l’on verrait le peuple incliner vers quelqu’un d’incapable, il serait permis, il serait même glorieux à tout citoyen de manifester en public les défauts de ce candidat, afin que le peuple, mieux instruit sur son compte, pût asseoir un jugement plus sain.

Et que cet usage fût en vigueur à Rome, c’est ce que témoigne le discours que Fabius Maximus prononça devant le peuple, durant la seconde guerre punique, lorsqu’il s’aperçut que les suffrages du peuple désignaient pour consul Titus Octacilius. Fabius, ne croyant pas que, dans ces circonstances, un pareil candidat pût remplir convenablement le consulat, s’éleva contre ce choix, en fit sentir toute l’insuffisance, et parvint à détourner les faveurs du peuple sur un citoyen plus digne de les obtenir.

Ainsi les peuples, dans l’élection de leurs magistratures, sont dirigés par les preuves les plus palpables que les hommes puissent donner de leur capacité ; et, lorsqu’ils peuvent, comme les princes, être éclairés par de sages conseils, ils sont bien moins qu’eux exposés à l’erreur. Et tout citoyen qui, dès le principe, voudra obtenir les faveurs du peuple doit, comme Titus Manlius, les mériter par quelque action éclatante.


CHAPITRE XXXV.


Quels sont les périls auxquels s’exposent ceux qui, les premiers, conseillent une résolution quelconque ; dangers d’autant plus grands qu’elle sort davantage des règles ordinaires.


Il serait trop long et trop difficile d’approfondir ici les dangers auxquels on s’expose en se faisant le moteur d’une entreprise nouvelle qui exige le concours d’un grand nombre de personnes ; combien il est difficile de la diriger et de la conduire à sa fin, et, une fois parvenue à ce terme, de l’y maintenir. Tout en me réservant de traiter cette matière dans un moment plus convenable, je parlerai seulement ici des dangers auxquels s’exposent les citoyens, ou les conseillers d’un prince, en mettant les premiers en avant une résolution sérieuse et importante, de manière à en voir retomber sur eux seuls toutes les conséquences. Les hommes, habitués à juger des événements par les résultats, rejettent sur l’auteur du conseil tout le mal qui en est la suite. Il est vrai que s’il réussit il obtient des louanges ; mais cette récompense est bien loin de balancer les suites funestes auxquelles il s’expose.

Le sultan Sélim, qui règne aujourd’hui sur les Turcs, se préparait, à ce que rapportent des voyageurs revenus de ce pays, à tenter la conquête de la Syrie et de l’Égypte ; le pacha qui commandait en son nom sur les frontières de la Perse l’encouragea à marcher contre le sofi. Persuadé par ce conseil, il s’avança à cette conquête à la tête d’une nombreuse armée ; mais, arrivé dans un pays d’une étendue sans bornes, où se déploient de vastes déserts, et où les eaux sont extrêmement rares, il rencontra les mêmes obstacles qui jadis avaient causé la perte des armées romaines : réduit à ces funestes extrémités, et quoiqu’il eût battu ses ennemis, il perdit la plus grande partie de son armée par la peste et par la famine. Dans son courroux contre l’auteur de ce conseil, il le tua.

Les histoires sont remplies d’exemples de citoyens envoyés en exil pour avoir conseillé des entreprises dont le résultat fut malheureux. Quelques citoyens romains s’étaient mis à la tête de ceux qui voulaient un consul plébéien : le premier qui obtint cette dignité fut battu la première fois qu’il conduisit les armées à la guerre. Ceux qui avaient conseillé cette innovation en auraient sans doute été punis si le parti en faveur duquel elle avait été introduite n’avait pas été aussi puissant.

Il est évident que les hommes placés à la tête des conseils d’une république ou d’un prince se trouvent dans une fâcheuse alternative : s’ils s’abstiennent de conseiller ce qui leur paraît utile au prince ou à la république, ils trahissent leur devoir ; s’ils le conseillent, ils s’exposent à perdre et leur vie et leur état ; les hommes étant tellement aveugles, qu’un conseil, à leurs yeux, n’est bon ou mauvais que par ses résultats.

Quand je réfléchis sur la manière dont on peut se mettre à l’abri d’un tel danger ou d’une pareille honte, il me semble que la voie la plus sûre est de prendre les choses avec modération, de n’en embrasser aucune comme sa propre affaire, de dire son opinion sans passion, de la défendre sans emportement et avec modestie, de manière que si l’État et le prince la suivent, ils le fassent volontairement, et ne paraissent pas y avoir été entraînés par vos importunités. En suivant cette conduite, il serait absurde que le prince ou le peuple vous voulût mal d’un conseil qui aurait réuni toutes les volontés. Il n’y a de dangers que là où votre avis a trouvé de nombreux contradicteurs, qui s’empresseront, si le succès vous trahit, à précipiter votre ruine. Si, en agissant ainsi, vous n’avez pas la gloire qui est le partage de celui qui seul, et malgré l’opposition générale, donne un conseil que le succès couronne, vous y trouvez du moins deux avantages : le premier, de ne redouter aucun péril ; le dernier, de voir que si le conseil que vous avez donné avec modestie est rejeté dans la discussion, pour en adopter un autre dont les suites sont funestes, du moins il en résulte pour vous une très-grande gloire. Et, quoiqu’on ne puisse se réjouir d’obtenir la gloire au détriment de son prince ou de sa patrie, ce n’est cependant pas une chose à dédaigner.

Je ne crois pas qu’il y ait d’autre conseil à donner aux hommes sur ce sujet. En leur disant de se taire et de ne point faire connaître leur opinion, ce serait leur conseiller d’être inutiles à la république et au prince ; et ils n’éviteraient même pas le danger, puisqu’en peu de temps leur conduite deviendrait suspecte, et qu’ils pourraient éprouver le sort des amis de Persée, roi de Macédoine, qui, battu par Paul Émile, et fuyant avec un petit nombre de ses amis, leur rappelait tous les événements qui s’étaient passés. L’un d’entre eux osa reprocher à Persée les nombreuses fautes qu’il avait commises, et qui étaient cause de sa perte. Le roi se retournant alors vers lui : « Traître, lui dit-il, fallait-il attendre pour me parler ainsi de me voir sans ressources ? » Et à ces mots il le tua de sa propre main.

C’est ainsi que ce courtisan fut puni d’avoir gardé le silence quand il devait parler, et d’avoir parlé quand il devait se taire ; et il ne sut point éviter le péril auquel il avait cru échapper en ne donnant pas de conseil. Je pense donc qu’il faut se borner à suivre la marche que j’ai indiquée.

CHAPITRE XXXVI.


Pourquoi les peuples de la France ont eu et ont encore la réputation d’être plus que des hommes au commencement du combat, et moins, ensuite, que des femmes.


L’intrépidité de ce Gaulois, qui, sur les bords du fleuve Anio, défiait les plus braves Romains, et son combat avec T. Manlius, me rappellent ce que dit plusieurs fois Tite-Live, que les Gaulois, au commencement de la bataille, sont plus que des hommes ; mais qu’en continuant de combattre, ils deviennent moins que des femmes.

En réfléchissant d’où cette opinion peut provenir, on est généralement porté à penser qu’elle tient à leur nature même ; ce que je crois fondé. Cependant, il n’en résulte pas nécessairement que ce naturel, qui leur inspire d’abord tant d’intrépidité, ne puisse être discipliné de manière à leur conserver le même courage jusqu’à la fin du combat.

Pour prouver ce que j’avance, je dirai qu’il y a des armées de trois espèces : l’une, dans laquelle éclatent également le courage et le bon ordre, qui est la véritable source du courage. Telles étaient les armées romaines, chez lesquelles on voit, par toute leur histoire, qu’il existait un ordre excellent, introduit depuis longtemps par la discipline militaire. En effet, dans une armée bien ordonnée, personne ne doit rien faire qui ne soit réglé. Aussi voit-on que, dans les armées romaines, dignes sous ce rapport de servir de modèle à toutes les autres nations, puisqu’elles ont vaincu l’univers, on ne mangeait, on ne dormait, on ne vendait, on n’achetait, on ne formait enfin aucune entreprise militaire ou domestique sans la permission du consul. Les armées qui agissent différemment ne sont pas de véritables armées ; et si elles viennent à en donner quelque marque, c’est par emportement, par impétuosité, et non par un véritable courage.

Mais là où le courage lui-même est réglé, le soldat développe son ardeur selon les temps et les circonstances ; aucun obstacle ne peut l’avilir ni lui faire manquer de cœur ; le bon ordre, au contraire, ranime sans cesse sa vaillance et cette ardeur qu’alimente encore l’espoir de la victoire, espoir qui ne l’abandonne jamais tant que le bon ordre subsiste.

Le contraire arrive dans ces armées où il n’y a que de la fureur et point d’ordre, comme étaient celles des Gaulois, dont l’impétuosité se démentait souvent pendant la durée du combat. Lorsque la victoire résistait à leur premier choc, comme cette impétuosité, sur laquelle ils fondaient toute leur espérance, n’était pas soutenue par un courage bien réglé, et qu’ils ne voyaient au delà aucune autre ressource sur laquelle ils pussent compter, ils devaient être vaincus lorsque cette ardeur venait à se refroidir.

Les Romains, au contraire, rassurés par la bonté de leurs dispositions, redoutant peu les périls, ne se défiant point de la victoire, mais fermes et inébranlables à leur rang, combattaient à la fin de la bataille avec le même courage qu’au commencement, et, sans cesse animés par le bruit des armes, ne faisaient que s’enflammer de plus en plus.

La troisième sorte d’armée est celle où il n’existe ni valeur naturelle, ni discipline accidentelle, comme sont de nos jours les armées d’Italie : elles sont même entièrement inutiles, et ne sauraient ce que c’est que la victoire, si le hasard ne les faisait tomber sur une armée que quelque événement imprévu met en fuite ; et, sans qu’il soit nécessaire d’en rapporter des exemples particuliers, on voit chaque jour les preuves qu’elles donnent de leur lâcheté.

Pour que l’autorité de Tite-Live puisse faire comprendre à chacun comment doit être faite une bonne milice, et comment est faite une mauvaise, je rapporterai les paroles de Papirius Cursor, quand il voulut punir Fabius, maître de la cavalerie : Nemo hominum, nemo deorum verecundiam habeat : non edicta imperatorum, non auspicia observentur : sine commeatu vagi milites in pacato, in hostico errent ; immemores sacramenti, licentia sola se, ubi velint, exauctorent ; infrequentia deserantur signa ; neque conveniatur ad edictum, nec discernatur interdiu, nocte, œquo, iniquo loco, jussu, injussu imperatoris pugnent ; et non signa, non ordines servent ; latrocinii modo, cœca et fortuita, pro solemni et sacrata militia sit.

On peut facilement juger, d’après ce passage, si la milice de nos jours est une institution solennelle et sacrée, ou seulement un attroupement aveugle et fortuit : on peut voir tout ce qui lui manque pour ressembler à ce qui mérite le nom d’armée, et combien elle est éloignée d’unir, comme les Romains, la discipline au courage, et même de n’avoir, comme les Gaulois, que la seule impétuosité.


CHAPITRE XXXVII.


S’il est nécessaire d’en venir à des engagements partiels avant de livrer la bataille générale, et comment il faut s’y prendre pour connaitre un ennemi nouveau lorsqu’on veut éviter ces engagements.


Ainsi que je l’ai déjà dit, il semble que, dans toutes les actions des hommes, outre les difficultés qu’on rencontre pour les faire réussir, il y ait toujours auprès du bien quelque mal qui lui est si fortement uni, qu’il parait impossible de jouir de l’un sans subir les inconvénients de l’autre. On en a la preuve dans toutes les entreprises des hommes. Aussi n’est-ce qu’avec peine que le bien s’obtient, à moins que la fortune ne vous favorise au point que sa puissance surmonte cet inconvénient ordinaire et naturel.

C’est ce que m’a rappelé le récit que fait Tite-Live du combat de Manlius Torquatus et du Gaulois, et qu’il termine par ces mots : Tanti ea dimicatio ad universi belli eventum momenti fuit, ut Gallorum exercitus, relictis trepide castris, in Tiburtem agrum, mox in Campaniam transierit.

Je considère, d’un côté, qu’un capitaine habile doit éviter par-dessus tout de rien faire qui, par son peu d’importance, produise un mauvais effet dans l’armée : commencer une bataille où l’on n’emploie pas toutes ses forces, mais où l’on expose toute sa fortune, est une conduite des plus téméraires, comme je l’ai dit précédemment, en blâmant la défense des défilés.

D’un autre côté, je pense qu’un général prudent, lorsqu’il a en tête un ennemi nouveau, qui jouit d’une grande réputation de courage, est obligé, avant d’en venir à une bataille générale, d’essayer ses soldats contre les ennemis, par de légères escarmouches, afin qu’ayant commencé à les connaître par cette épreuve, ils perdent cette terreur que leur avaient inspirée la renommée et la réputation de courage de leurs adversaires. C’est là une chose extrêmement importante pour un général, parce qu’il y a pour ainsi dire une nécessité d’en agir ainsi, sans quoi les troupes croiraient marcher à une perte certaine, si, par de légers engagements, on n’avait chassé d’abord de leur esprit la crainte que la réputation de l’ennemi aurait pu y répandre.

Valerius Corvinus avait été envoyé par les Romains avec une armée contre les Samnites, ennemis nouveaux et contre lesquels ils n’avaient point jusqu’alors mesuré leurs armes. À cette occasion Tite-Live dit que Valerius engagea quelques légères escarmouches avec les Samnites, ne eos novum bellum, ne novus hostis terreret.

C’est s’exposer cependant au plus grand danger, parce que si vos soldats restent vaincus dans ces combats, leur effroi et leur lâcheté prennent un nouvel accroissement, et il en résulte un effet entièrement opposé à vos desseins ; c’est-à-dire, qu’au lieu de les rassurer, vous les effrayez davantage. C’est donc là une de ces mesures où le mal est si près du bien, où ils sont même tellement confondus, qu’il est aisé de rencontrer l’un en croyant embrasser l’autre.

Sur quoi je dis, qu’un habile général doit avoir le plus grand soin qu’il ne s’élève aucun accident qui puisse porter le découragement dans son armée. Ce qui ôte le courage aux soldats, c’est de commencer par éprouver un échec ; aussi doit-il éviter toutes les actions partielles, et ne les permettre que lorsqu’on peut le faire avec un grand avantage, et l’espoir certain de la victoire : il ne doit point tenter de garder les passages où il ne peut réunir toute son armée ; il ne doit défendre que les places dont la perte entraînerait inévitablement la sienne ; quant à celles qu’il garde, il faut qu’il s’arrange de manière qu’au moyen de leurs garnisons et de son armée il puisse, dans le cas où ces places viendraient à être assiégées, disposer de toutes ses forces ; quant aux autres, il doit les laisser sans défense. Toutes les fois, en effet, qu’on ne perd qu’une chose abandonnée et que votre armée est encore intacte, elle ne perd ni sa réputation dans la guerre ni l’espérance de la victoire. Mais quand l’ennemi vous arrache un point que vous projetiez de défendre, et dont chacun est convaincu que vous aviez entrepris la défense, c’est alors que le dommage se joint à la perte, et un événement de peu d’importance vous enlève comme aux Gaulois tout le succès de la guerre.

Philippe de Macédoine, père de Persée, prince belliqueux et d’une grande réputation dans son temps, attaqué par les Romains, abandonna une partie de ses États, qu’il croyait ne pouvoir défendre après les avoir entièrement ravagés. Sa prudence lui avait fait voir qu’il y avait un danger plus réel à perdre sa réputation en défendant inutilement ce qu’il aurait voulu préserver, que de l’abandonner en proie à l’ennemi comme une chose qu’on néglige.

Quand les Romains, après la défaite de Cannes, virent leurs affaires presque entièrement ruinées, ils refusèrent leurs secours à la plupart de leurs protégés et de leurs sujets, leur recommandant seulement de se défendre du mieux qu’ils pourraient. Un tel parti est bien meilleur que d’entreprendre la défense d’une chose, et de ne pouvoir ensuite la défendre, parce que, dans ce dernier cas, on perd tout à la fois ses amis et ses forces ; dans le premier, on perd ses amis seulement.

Mais, pour en revenir aux engagements partiels, il faut, si un général est forcé d’en venir à cette extrémité par la nouveauté de l’ennemi, qu’il le fasse avec un tel avantage, qu’il ne puisse même craindre le danger d’être vaincu, ou plutôt qu’il se comporte comme Marius ; ce qui est le plus sage parti. Ce général allait combattre les Cimbres, peuple féroce, qui menaçaient d’inonder l’Italie entière pour la livrer au pillage. Leur barbarie et leur multitude répandaient partout la terreur, qu’augmentait encore la défaite d’une armée romaine vaincue par eux. Marius, avant de leur livrer bataille, jugea qu’il était nécessaire de prendre des mesures propres à bannir de l’armée la terreur qu’y avait imprimée la renommée de l’ennemi, et, en général expérimenté, il fit camper plusieurs fois ses troupes dans des lieux où les Cimbres devaient passer avec toute leur armée. Il voulait que ses soldats, renfermés dans leurs retranchements, pussent les voir et accoutumer leurs yeux à la vue de l’ennemi, afin qu’apercevant une multitude sans ordre, embarrassée par ses bagages, couverte d’armes inutiles, en partie même désarmée, ils reprissent courage et demandassent eux-mêmes le combat.

Ce parti, où Marius fit éclater toute son habileté, doit être pour tous un exemple utile, et qu’on doit imiter avec empressement, si l’on ne veut tomber dans les dangers que j’ai signalés plus haut, et n’être point obligé d’imiter les Gaulois, qui ob rem parvi ponderis trepidi in Tiburtem agrum et in Campaniam transierunt.

Puisque j’ai cité dans ce chapitre Valerius Corvinus, je veux, dans le chapitre suivant, m’appuyer de ses paroles, pour faire voir quelles doivent être les qualités d’un général.



CHAPITRE XXXVIII.


Quelles sont les qualités nécessaires à un général pour qu’il puisse inspirer la confiance à ses soldats.


Ainsi que nous venons de le dire, Valerius Corvinus commandait l’armée destinée à s’opposer aux Samnites, ennemis nouveaux des Romains. Pour augmenter la confiance de ses troupes et leur faire connaître leurs ennemis, il commença par livrer de légères escarmouches ; mais ces épreuves ne lui paraissant pas suffisantes, il voulut les haranguer avant le combat, et il s’efforça de leur prouver combien peu de cas elles devaient faire de pareils ennemis, en leur alléguant et leur propre courage et celui qu’il possédait lui-même. Les paroles que Tite-Live met dans sa bouche peuvent servir à faire connaître quelles sont les qualités nécessaires à un général pour mériter la confiance de ses troupes : Tum etiam intueri cujus ductu auspicioque ineunda pugna sit : utrum qui audiendus duntaxat magnificus adhortator sit, verbis tantum ferox, operum militarium expers ; an qui, et ipse tela tractare, procedere ante signa, versari media in mole pugnœ sciat. Facta mea, non dicta, vos, milites, sequi volo, nec disciplinam modo, sed exemplum etiam à me petere, qui hac dextra mihi tres consulatus summamque laudem peperi.

Si l’on pèse bien ces paroles, elles apprendront quelles sont les qualités que doit posséder quiconque voudra bien remplir le grade de général : celui qui ne les aura pas trouvera avec le temps que cette dignité, à laquelle la fortune ou l’ambition l’aura fait monter, lui enlèvera sa réputation, loin de lui en donner ; car ce ne sont pas les titres qui honorent les hommes, mais les hommes qui honorent les titres.

On doit encore tirer une autre conséquence de ce que j’ai dit au commencement de ce chapitre : c’est que si les capitaines les plus célèbres ont usé de moyens extraordinaires pour affermir le courage d’une armée de vieux soldats prêts à combattre avec des ennemis inaccoutumés, à plus forte raison doit-on les employer lorsque l’on commande une armée nouvelle, qui n’a jamais vu l’ennemi en face. Si un ennemi inusité peut inspirer la terreur à de vieux soldats, combien n’en doit pas causer un ennemi quelconque à une armée novice !

Cependant on a vu souvent toutes ces difficultés prudemment surmontées par des capitaines expérimentés, tels que le Romain Gracchus, et le Thébain Épaminondas, dont j’ai déjà parlé, qui, avec des troupes novices, parvinrent à vaincre des vétérans habitués depuis longtemps aux combats. Les moyens qu’ils employèrent consistaient à les exercer pendant plusieurs mois dans des combats simulés, à les plier à l’obéissance et à la discipline, et à les employer ensuite avec confiance à de véritables combats. Un homme de guerre ne doit donc jamais désespérer de créer une bonne armée, lorsque les hommes ne lui manqueront pas ; et le prince qui manque de soldats, quoique ses États soient très-peuplés, ne doit se plaindre que de sa faiblesse et de son imprudence, et non de la lâcheté des hommes.


CHAPITRE XXXIX.


Un capitaine doit connaître le pays où il fait la guerre.


Parmi les connaissances nécessaires à un chef d’armée, une des plus importantes est celle des sites et des pays, parce que, sans cette connaissance générale et particulière, on ne peut former aucune bonne entreprise militaire. Et si toutes les sciences demandent une longue pratique pour les posséder parfaitement, celle dont il s’agit en exige une bien plus grande encore. Cette pratique, ou plutôt cette connaissance particulière des lieux, s’acquiert par la chasse plus que par tout autre exercice. Aussi les historiens de l’antiquité rapportent que ces héros, qui dans leur temps gouvernèrent le monde, passaient leur vie dans les forêts et à la chasse, parce que ce délassement, outre la connaissance particulière des lieux, donne une infinité d’autres notions indispensables à la guerre.

Xénophon, dans la Cyropédie, rapporte que Cyrus, se mettant en marche pour aller combattre le roi d’Arménie, rappela à ses capitaines, après leur avoir donné à chacun ses instructions, que ce qu’ils allaient entreprendre n’était autre chose qu’une de ces chasses qu’ils avaient si souvent faites ensemble. Il rappela à ceux qu’il envoyait en embuscade sur les montagnes qu’ils étaient semblables aux chasseurs qui vont tendre des rets dans les lieux escarpés ; et à ceux qui devaient parcourir la plaine, qu’ils ressemblaient aux chasseurs qui font lever la bête de son fort pour la lancer et la faire tomber dans les filets.

Je rapporte cet exemple pour faire voir que, selon Xénophon lui-même, la chasse est une image de la guerre. Aussi les grands ne peuvent-ils se livrer à un exercice plus honorable et plus utile. Rien d’ailleurs n’est plus propre à donner une connaissance intime d’un pays : la chasse fait connaître à celui qui s’y livre jusqu’aux moindres détours des lieux où il l’exerce. Lorsqu’on s’est rendu familière la connaissance d’un pays, on se forme aisément une idée des contrées nouvelles ; car chaque pays, et chaque site en particulier, ont entre eux des ressemblances qui font que l’on passe facilement de la connaissance de l’un à celle d’un autre. Mais celui qui n’a point l’expérience particulière d’un pays ne parvient que difficilement et par une longue étude, si même il réussit jamais, à connaître une nouvelle contrée. Celui au contraire qui possède cette habitude voit d’un coup d’œil de quelle manière une plaine s’étend, comment s’élève une montagne, par où s’ouvre une vallée, et mille autres détails semblables, dont il a, par le passé, acquis une connaissance solide.

Tite-Live me fournit un exemple à l’appui de cette assertion. Publius Decius était tribun légionnaire dans l’armée que le consul Cornelius conduisait contre les Samnites : le consul s’étant engagé dans une gorge où les Romains pouvaient être facilement enveloppés par les Samnites, Decius s’aperçut d’un aussi grand danger, et, s’adressant au consul, il lui dit : Videsne tu, Aule Corneli, cacumen illud supra hostem ? Arx illa est spei salutisque nostrœ, si eam (quam cœci reliquere Samnites) impigre capimus. Tite-Live avait déjà dit lui-même, avant de rapporter ce discours de Decius : Publius Decius, tribunus militum, conspicit unum editum in saltu collem, imminentem hostium castris, aditu arduum impedito agmini, expeditis haud difficilem. Le consul l’ayant envoyé en effet, avec trois mille soldats, pour s’emparer de cette colline, il sauva de cette manière l’armée romaine ; mais, à l’approche de la nuit, voulant à son tour s’éloigner et se sauver lui et les siens, il tint ce discours à ses soldats : Ite mecum, ut dum lucis aliquid superest, quibus locis (hostes) prœsidia ponant, qua pateat hinc exitus, exploremus. Hœc omnia sagulo gregali amictus, ne ducem circumire hostes notarent, perlustravit.

Si l’on examine attentivement ce récit, on verra combien il est utile et nécessaire qu’un capitaine connaisse la nature des pays. Si Decius, en effet, n’avait connu les localités, il n’aurait pu savoir combien il importait aux Romains de se rendre maîtres de cette colline, ni juger de loin si elle était accessible ou non ; et lorsqu’il fut parvenu à son sommet, et qu’il entreprit de s’en éloigner pour rejoindre le consul, entouré d’ennemis comme il l’était, il n’aurait pu de loin explorer les chemins ouverts à son passage, et ceux que gardaient les ennemis. Il fallait donc que Decius eût une connaissance si parfaite du terrain, qu’elle lui fournît le moyen, en s’emparant de cette colline, de sauver l’armée romaine ; et, quoiqu’il fût environné de toutes parts, d’échapper ensuite à l’ennemi, lui et tous ceux qui l’avaient suivi.


CHAPITRE XL.


Se servir de la ruse dans la conduite de la guerre est une chose glorieuse.


Quoique ce soit une action détestable d’employer la fraude dans la conduite de la vie, néanmoins, dans la conduite de la guerre, elle devient une chose louable et glorieuse ; et celui qui triomphe par elle de ses ennemis ne mérite guère moins de louanges que celui qui en triomphe par les armes. C’est le jugement que portent ceux qui ont écrit l’histoire des grands hommes : ils louent Annibal et tous les capitaines qui se sont fait remarquer par une semblable manière d’agir. Les exemples en sont trop nombreux pour que j’en rapporte aucun.

Je ferai observer seulement que je ne regarde pas comme une ruse glorieuse celle qui nous porte à rompre la foi donnée et les traités conclus ; car, bien qu’elle ait fait quelquefois acquérir des États et une couronne, ainsi que je l’ai exposé précédemment, elle n’a jamais procuré la gloire : je parle seulement de ces tromperies dont on use envers un ennemi qui ne se repose point sur votre foi, et qui consistent proprement dans la conduite de la guerre. Telle est celle d’Annibal, lorsqu’arrivé près du lac Trasimène, il feignit de prendre la fuite pour renfermer le consul et l’armée romaine ; et lorsque, pour échapper des mains de Fabius Maximus, il mit des brandons enflammés aux cornes d’un troupeau de bœufs.

C’est d’une ruse semblable que se servit Pontius, général des Samnites, pour renfermer les Romains dans les Fourches Caudines. Après avoir caché son armée sur le revers de la montagne, il envoya un certain nombre de soldats déguisés en bergers conduire dans la plaine de nombreux troupeaux ; les Romains, s’en étant emparés, demandèrent où était l’armée des Samnites : tous les prisonniers, conformément aux instructions de Pontius, répondirent uniformément qu’elle était occupée à faire le siége de Nocera. Ce rapport, cru aisément par les consuls, fut cause qu’ils s’engagèrent sans crainte dans les défilés de Caudium ; mais à peine y furent-ils entrés, qu’ils se trouvèrent soudain enveloppés par les Samnites.

Cette victoire, obtenue par la ruse, eût été bien plus glorieuse encore pour Pontius, s’il avait voulu suivre les avis de son père, qui lui conseillait, ou de renvoyer librement les Romains, ou de les massacrer tous, et de ne point s’arrêter à une de ces demi-mesures qui n’ont fait jamais ni acquérir un ami, ni perdre un ennemi, quæ neque amicos parat, neque inimicos tollit ; mesures qui, ainsi que je l’ai dit ailleurs, ont toujours été dangereuses dans les affaires d’État.



CHAPITRE XLI.


La patrie doit se défendre par la honte ou par la gloire, et, dans l’un et l’autre cas, elle est bien défendue.


Le consul et l’armée romaine, ainsi que je viens de le dire, se trouvaient assiégés par les Samnites, qui leur proposèrent les conditions les plus ignominieuses, entre autres de les faire passer sous le joug, et de les renvoyer à Rome, après les avoir désarmés. À ces propositions, les consuls restèrent frappés d’étonnement, et toute l’armée tomba dans le désespoir ; mais Lucius Lentulus, l’un des lieutenants, représenta qu’il ne pensait pas qu’on pût rejeter un parti auquel était attaché le salut de la patrie, puisque l’existence de Rome reposait sur celle de l’armée ; qu’il fallait donc la sauver à tout prix ; que la patrie est toujours bien défendue, de quelque manière qu’on la défende, soit par la gloire, soit par la honte ; qu’en préservant l’armée de sa perte, Rome serait toujours à temps d’effacer son ignominie ; mais qu’en ne la sauvant point, encore qu’on mourût glorieusement, Rome et la liberté étaient également perdues. Le conseil de Lentulus fut suivi.

Ce fait est digne d’attention et mérite de servir de règle à tout citoyen qui serait appelé à donner des conseils à sa patrie. Partout où il faut délibérer sur un parti d’où dépend uniquement le salut de l’État, il ne faut être arrêté par aucune considération de justice ou d’injustice, d’humanité ou de cruauté, de gloire ou d’ignominie ; mais, rejetant tout autre parti, ne s’attacher qu’à celui qui le sauve et maintient sa liberté.

Les Français ont toujours imité cette conduite, et dans leurs actions et dans leurs discours, pour défendre la majesté de leurs rois et la puissance de leur royaume : ils ne peuvent entendre dire patiemment que tel parti est ignominieux pour leur roi. Le roi, disent-ils, ne saurait être exposé à la honte, quel que soit le parti qu’il prenne, soit dans la bonne, soit dans la mauvaise fortune, parce que, vainqueur ou vaincu, ses résolutions sont toujours d’un roi.



CHAPITRE XLII.


On ne doit pas tenir les promesses arrachées par la force.


Après l’affront qu’elle avait reçu, l’armée, dépouillée de ses armes, rentra dans Rome avec les consuls. Le premier qui décida dans le sénat que l’on ne devait point observer la paix conclue à Caudium, fut le consul Spurius Posthumius, en disant que ce traité ne liait en rien les Romains ; qu’il n’était obligatoire que pour lui seul et pour tous ceux qui avaient juré la paix ; que, par conséquent, si le peuple voulait s’affranchir de toute obligation, il n’avait qu’à livrer entre les mains des Samnites lui et tous ceux qui avaient pris part à ce traité. Il soutint sa proposition avec tant de vigueur que le sénat l’adopta et envoya le consul et ses compagnons prisonniers à Samnium, où ils déclarèrent aux Samnites que la paix n’était pas valable. La fortune, dans cette circonstance, favorisa tellement Posthumius, que les Samnites le laissèrent partir, et que, de retour à Rome, sa défaite lui acquit plus de gloire aux yeux des Romains que la victoire n’en avait mérité à Pontius parmi les Samnites.

Il faut ici remarquer deux choses : l’une, que la gloire s’acquiert par toutes sortes d’actions, et que si la victoire la donne ordinairement, on peut la trouver encore dans la défaite, soit en montrant qu’on ne peut vous en imputer la faute, soit en se hâtant d’en effacer la honte par quelque acte éclatant de courage ; l’autre, qu’il ne peut y avoir d’ignominie à ne point observer les promesses imposées par la force ; et toujours les promesses forcées, lorsqu’elles intéressent la chose publique, se rompront sans que la honte atteigne celui qui les aura rompues, dès que la force qui les maintenait cessera d’exister. Les histoires de l’antiquité sont pleines de pareils exemples ; et de notre temps il n’est pas de jour qu’on n’en voie quelques-uns. Non-seulement, entre les princes, on n’observe pas les promesses dictées par la force, lorsque cette force a disparu ; mais ils n’observent pas davantage les autres promesses, lorsque les motifs qui les avaient dictées n’existent plus à leur tour. J’ai examiné en détail, dans mon Traité du prince, si cette conduite est louable ou non, et si un souverain doit se croire enchaîné par de pareils traités ; en conséquence, je n’en dirai pas ici davantage.


CHAPITRE XLIII.


Les hommes nés dans un même pays conservent presque dans tous les temps le même caractère.


Ce n’est ni au hasard ni sans raison que les sages ont coutume de dire que pour connaître ce qui doit arriver il suffit de considérer ce qui a été, parce que tous les événements de ce monde ont dans tous les temps des rapports analogues avec ceux qui sont déjà passés : cela provient de ce que toutes les affaires humaines étant traitées par des hommes qui ont et qui auront toujours les mêmes passions, il faut nécessairement qu’elles offrent les mêmes résultats. Il est vrai que leurs actions sont plus éclatantes, tantôt dans un pays, tantôt dans un autre ; mais cela dépend de l’éducation dans laquelle ces peuples ont puisé leur manière de vivre.

Il est encore facile de connaître l’avenir par le passé, lorsque l’on voit une nation vivre longtemps sous l’empire des mêmes mœurs, se montrant continuellement avare ou continuellement perfide, ou livrée à quelque autre vice ou vertu semblable. Quiconque lira les événements qui se sont passés dans notre ville de Florence et examinera en outre ceux qui ont eu lieu dans ces derniers temps, verra que les Français et les Allemands se sont montrés, dans toutes les circonstances, pleins d’avarice, d’orgueil, de cruauté et de mauvaise foi ; car notre république, à presque toutes les époques, a été de leur part la victime de ces quatre défauts.

Quant à la mauvaise foi, qui ne sait à combien de reprises on a donné de l’argent au roi Charles VIII, qui promettait de restituer les citadelles de Pise, sans que jamais il les rendit ; en quoi ce prince a fait voir son peu de bonne foi et son excessive avidité. Mais laissons de côté les exemples trop récents.

Chacun peut avoir appris ce qui arriva dans la guerre que le peuple florentin entreprit contre les Visconti, ducs de Milan. Florence, dénuée de toute autre ressource, forma le projet d’attirer l’empereur en Italie et de le décider à attaquer la Lombardie avec toute sa réputation et toutes ses forces. L’empereur promit de venir avec une armée considérable, de déclarer la guerre aux Visconti et de défendre les Florentins contre la puissance de ces princes, à condition qu’on lui donnerait cent mille ducats pour se mettre en marche, et cent mille autres dès qu’il serait arrivé en Italie, Les Florentins acceptèrent ces conditions ; ils lui payèrent la première somme, et bientôt après la dernière ; mais à peine était-il parvenu à Vérone qu’il retourna sur ses pas, sans rien opérer en leur faveur, alléguant pour excuse de sa conduite que les Florentins n’avaient pas observé toutes les clauses du traité conclu avec lui.

Si Florence n’avait pas été contrainte par la nécessité, ou aveuglée par les passions, et qu’elle eût voulu se rappeler l’ancienne conduite des barbares, elle ne se serait laissé tromper par eux, ni dans cette circonstance, ni dans mille autres : elle aurait vu qu’ils avaient toujours été les mêmes ; que partout où on les avait appelés, ils s’étaient conduits de la même manière ; elle aurait considéré qu’ils en agirent de la sorte autrefois envers les anciens Toscans, qui, opprimés par le peuple romain, qui les avait plusieurs fois mis en fuite et battus, et voyant que leurs forces étaient insuffisantes pour résister à ce peuple, convinrent avec les Gaulois, qui occupaient alors cette partie de l’Italie située en deçà des Alpes, de leur donner une forte somme d’argent, sous la condition qu’ils réuniraient leurs forces aux leurs, et marcheraient contre les Romains. Il arriva que les Gaulois reçurent l’argent, mais refusèrent de prendre les armes en faveur des Toscans, disant qu’ils l’avaient reçu non pour faire la guerre à leurs ennemis, mais pour s’abstenir de ravager le territoire de la Toscane.

C’est ainsi que l’avarice et la mauvaise foi des Gaulois privèrent en même temps les Toscans et de leur argent et des secours qu’ils comptaient se procurer par ce moyen. L’exemple des anciens Toscans et des Florentins de nos jours démontre que les Gaulois et les Français ont toujours suivi les mêmes principes ; et l’on peut juger par là de la confiance qu’ils doivent inspirer aux princes.

CHAPITRE XLIV.


On emporte souvent, par la violence et l’audace, ce qu’on n’obtiendrait jamais par les moyens ordinaires.


Les Samnites, attaqués par l’armée romaine, ne pouvant tenir campagne et résister en face aux Romains, prirent le parti de mettre de fortes garnisons dans toutes les villes du Samnium, et de passer avec toute leur armée dans la Toscane, qui était alors en trêve avec les Romains, pour voir si leur passage et la présence de leur armée pourraient engager les Toscans à prendre les armes ; ce qu’ils avaient refusé à leurs ambassadeurs. Dans le discours que les Samnites adressèrent aux Toscans, pour leur faire mieux sentir les motifs qui leur avaient mis les armes à la main, ils se servirent de ces expressions bien remarquables : Rebellasse, quod pax servientibus gravior, quam liberis bellum esset. C’est ainsi que, moitié par persuasion, moitié par la présence de leur armée, ils les excitèrent à prendre les armes.

On doit tirer de ce fait la conclusion que, quand un prince désire obtenir quelque chose d’un autre, il doit, si l’occasion le permet, ne pas lui laisser le temps de réfléchir, et faire en sorte qu’il sente lui-même la nécessité d’une prompte résolution ; ce qui arrive toutes les fois que celui qu’on sollicite s’aperçoit que son refus ou ses retards peuvent faire naître contre lui un prompt et dangereux ressentiment.

Nous avons vu de nos jours un exemple frappant de cette conduite entre le pape Jules et les Français, et entre monseigneur de Foix, général des armées du roi de France, et le marquis de Mantoue. Le pape Jules II avait l’intention de chasser les Bentivogli de Bologne : jugeant que les forces des Français pourraient le servir, et que les Vénitiens resteraient neutres, il les sollicita les uns et les autres ; mais n’en ayant tiré que des réponses évasives et ambiguës, il résolut de les amener à ses desseins en ne leur laissant pas le temps de délibérer : il partit soudain de Rome avec toutes les troupes qu’il put réunir, s’avança vers Bologne, et fit dire aux Vénitiens de garder la neutralité, et au roi de France de mettre ses forces à sa disposition : de sorte que ces deux puissances, pressées par le peu d’espace de temps, et voyant que le pape éprouverait une indignation manifeste si elles différaient ou si elles refusaient, cédèrent à ses désirs ; le roi lui envoya des secours, et les Vénitiens restèrent neutres.

Gaston de Foix se trouvait encore à Bologne avec son armée lorsqu’il apprit la révolte de Brescia. Deux chemins s’offraient à lui pour aller reconquérir cette ville : l’un, à travers les possessions du roi, était long et fatigant ; l’autre, plus court, traversait les États de Mantoue ; non-seulement il fallait passer sur ce territoire, mais on était obligé d’y pénétrer par des chaussées élevées entre des marais et des lacs, que le marquis gardait par des forteresses et d’autres moyens de défense. Gaston, résolu de prendre le chemin le plus court, et ne voulant être retardé par aucun obstacle, ni par l’incertitude du marquis, se mit en marche de ce côté, et fit en même temps signifier au marquis de lui envoyer les clefs du passage. Ce prince, déconcerté par cette subite résolution, les lui envoya sur-le-champ : ce qu’il n’eût jamais fait si le duc de Foix s’était conduit avec moins de chaleur et d’activité ; car le marquis était allié avec le pape et les Vénitiens ; il avait même un fils en otage auprès du pape, et c’étaient autant de prétextes plausibles pour un refus. Mais, surpris par une résolution subite, les raisons que nous avons exposées plus haut le déterminèrent à céder. C’est ainsi que les anciens Toscans en agirent avec les Samnites, lorsque ces derniers les décidèrent, par la présence de leur armée, à saisir les armes qu’ils avaient précédemment refusé de prendre.


CHAPITRE XLV.


Quel est le parti le plus avantageux dans une bataille, ou de soutenir le premier choc des ennemis et de les attaquer ensuite, ou de tomber d’abord sur eux avec impétuosité.


Les consuls Decius et Fabius étaient allés avec deux armées romaines à la rencontre de celles des Samnites et des Toscans : ils leur livrèrent bataille en même temps ; et il est nécessaire d’examiner, dans cette opération, quelle est, des deux manières opposées de se conduire, suivies par chaque consul, celle qu’on doit regarder comme la meilleure.

Decius, plein d’impétuosité, se jeta avec toutes ses forces sur l’ennemi ; Fabius se contenta de soutenir le premier choc, persuadé qu’il valait mieux attaquer avec lenteur, et réserver toute sa vigueur pour la fin du combat, quand l’ennemi a perdu sa première chaleur, ou, comme nous le disons, toute sa fougue. L’issue de la bataille prouva que la conduite de Fabius était plus sage que celle de Decius, qui s’épuisa tellement dans sa première attaque, que, voyant son armée près, pour ainsi dire, d’être mise en déroute, et voulant acquérir par son trépas la gloire que la victoire ne pouvait lui donner, il résolut, à l’exemple de son père, de sacrifier sa vie pour le salut des légions romaines. Fabius, ayant appris cette résolution, et ne voulant pas obtenir moins de gloire en vivant, que son collègue n’en avait acquis par sa mort, poussa en avant toutes les forces qu’il avait mises en réserve pour ce moment difficile, et obtint par ce moyen la victoire la plus décisive. On voit par cet exemple que le parti que suivit Fabius est le plus certain et le plus digne d’être imité.


CHAPITRE XLVI.


D’où vient que certaines familles, dans un État, conservent longtemps les mêmes mœurs.


Non-seulement il semble que les diverses cités ont des mœurs et des institutions différentes, et produisent des hommes plus robustes ou plus efféminés, mais que la même diversité se fait remarquer, dans chaque ville, entre les familles qui la composent. Cette vérité se manifeste dans toutes les cités ; mais c’est particulièrement dans Rome qu’on en trouve une foule d’exemples. On y voit que les Manlius avaient un caractère dur et inflexible ; que les Publicola étaient humains et populaires ; les Appius, ambitieux et ennemis du peuple ; et de même d’un grand nombre d’autres familles qui avaient chacune leurs qualités particulières et distinctes. Ces différences ne pouvaient être seulement l’effet du sang, qui se mélange nécessairement par les mariages : il fallait donc qu’elles vinssent de la diversité de l’éducation que recevait chacune de ces familles. Il suffit qu'un adolescent ait commencé à entendre dire, dès ses premières années, que telle chose est bonne ou mauvaise, pour que cette opinion s’imprime dans son âme, et lui serve à l’avenir de règle pour diriger toutes les actions de sa vie. S’il n’en était point ainsi, comment la même volonté eût-elle semblé diriger tous les Appius ? comment se seraient-ils en tous temps abandonnés aux mêmes passions, comme le remarque Tite-Live à l’égard de la plupart d’entre eux, et, en dernier lieu, de celui qui avait été nommé censeur ? Son collègue, obéissant à la loi, avait déposé sa magistrature au bout de ses dix-huit mois d’exercice. Appius refusa de suivre cet exemple, et prétendit qu’il avait le droit de demeurer en charge pendant cinq ans, suivant la loi primitive proclamée par les censeurs. Quoique ce refus donnât lieu à une foule de discussions, et engendrât des troubles sérieux, il n’y eut pas moyen de le faire abdiquer, et il résista à la volonté du peuple et de la majorité du sénat.

Si on lit le discours que prononça contre lui Publius Sempronius, tribun du peuple, on y verra en même temps le tableau de toute l’insolence des Appius, et du respect et de la douceur avec lesquels la foule des citoyens se soumettait aux lois et aux auspices de la patrie.


CHAPITRE XLVII.


Un bon citoyen doit, par amour pour la patrie, oublier ses injures particulières.


Le consul Manlius dirigeait la guerre contre les Samnites, et fut blessé dans le combat qu’il leur livra. Son armée se trouvant, par cet accident, exposée à de grands dangers, le sénat jugea nécessaire d’y envoyer, comme dictateur, Papirius Cursor, afin de suppléer à l’absence forcée du consul. Comme il était indispensable que le dictateur fût nommé par Fabius, qui se trouvait en Toscane avec son armée, et que l’on connaissait son inimitié contre Papirius, les sénateurs, qui craignaient qu’il n’y voulût pas consentir, lui envoyèrent deux députés pour le supplier de déposer tout sentiment de haine particulière et de le nommer pour le salut de l’État. Fabius, touché de l’amour de la patrie, se rendit à cette prière, quoique son silence et plusieurs autres indices témoignassent assez combien cette nomination lui était pénible.

Voilà l’exemple sur lequel devraient se régler tous ceux qui ambitionnent la réputation de citoyen vertueux.


CHAPITRE XLVIII.


Lorsqu’on voit son ennemi commettre une erreur manifeste, On doit soupçonner qu’elle cache quelque piége.


Le consul, obligé de quitter la Toscane et de se rendre à Rome pour assister à quelques cérémonies religieuses, avait laissé le commandement de l’armée à Fulvius, son lieutenant. Les Toscans, voulant essayer de l’attirer dans un piége, placèrent une embuscade près du camp des Romains, et envoyèrent alors de nombreux troupeaux sous la conduite de quelques soldats déguisés en bergers ; ces derniers vinrent en vue de l’armée romaine, et, ainsi travestis, ils s’approchèrent des retranchements du camp. Fulvius, étonné de leur audace, ne la jugea pas naturelle : il s’y prit de manière à découvrir le piége ; et c’est ainsi que le projet des Toscans fut déjoué.

Il est facile de voir, par cet exemple, qu’un général d’armée ne doit pas se laisser séduire par une erreur manifeste qu’il voit commettre à son ennemi : il doit y soupçonner quelque fraude : car il n’est pas croyable que les hommes poussent l’imprudence aussi loin. Mais souvent le désir de vaincre aveugle les esprits qui ne voient ordinairement que ce qui leur paraît être avantageux.

Les Gaulois, après avoir vaincu les Romains sur les bords de l’Allia, marchèrent sur Rome, dont ils trouvèrent les portes ouvertes et sans gardes : ils restèrent tout le jour et toute la nuit sans oser y entrer, redoutant quelque piége, et ne pouvant croire que les Romains fussent assez lâches ou assez imprudents pour leur abandonner la patrie.

Lorsqu’en 1508 les Florentins allèrent mettre le siége devant Pise, Alfonso del Mutolo, habitant de cette ville, tomba entre les mains des ennemis. Il promit, si l’on voulait lui rendre la liberté, de livrer une des portes de la ville à l’armée de Florence : il fut délivré. Pour pratiquer ensuite cette trame, il vint plusieurs fois au camp s’entretenir avec les délégués des commissaires : il ne venait jamais en secret, mais toujours publiquement, et accompagné de plusieurs de ses concitoyens, qu’il laissait à l’écart toutes les fois qu’il parlait avec les Florentins. Il était aisé de voir dans cette conduite toute la duplicité de son âme ; car il n’était pas probable, si cette pratique avait été fidèle, qu’il eût mis tant de publicité dans ses démarches. Mais le désir de s’emparer de Pise aveugla tellement les Florentins, que, se laissant conduire par lui à la porte de Lucques, ils y perdirent honteusement une foule de chefs et de soldats, victimes de la double trahison d’Alfonso.


CHAPITRE XLIX.


Une république qui veut conserver sa liberté a besoin chaque jour de mesures nouvelles. Quels sont les services qui méritèrent à Quintius Fabius le surnom de Maximus ?


C’est une nécessité, comme je l’ai dit autrefois, qu’il survienne chaque jour dans une cité des accidents qui aient besoin du médecin, et qui, suivant qu’ils sont plus graves, exigent une main plus habile. Si jamais cité vit naître de pareils accidents, c’est surtout dans Rome qu’ils furent inouïs et imprévus : comme lorsqu’on découvrit que toutes les femmes romaines avaient formé le complot de faire périr leurs maris ; tant on en trouva qui avaient déjà empoisonné les leurs, ou qui avaient préparé le poison destiné à leur ôter la vie.

Telle fut encore la conjuration des Bacchanales, que l’on découvrit du temps de la guerre de Macédoine, et dans laquelle se trouvaient déjà impliqués plusieurs milliers d’hommes et de femmes. Elle eût exposé l’État aux plus grands dangers si elle n’eut pas été découverte, ou si Rome n’eût pas été accoutumée à châtier des multitudes d’hommes lorsqu’ils se rendaient coupables ; et si la grandeur de cette république ne se manifestait par une infinité de signes et par la force qu’elle mettait dans tout ce qu’elle exécutait, on la verrait éclater dans la manière dont elle sévissait contre ceux qui s’étaient égarés.

Elle ne balance pas à faire mourir des mains de la justice une légion entière, ou même toute une ville, ou à bannir huit ou dix mille hommes en leur imposant des conditions tellement extraordinaires, que leur observation paraît impossible, non-seulement de la part d’une multitude, mais même d’un seul homme : comme il arriva aux soldats qui avaient combattu si malheureusement à Cannes, et qui furent exilés en Sicile, en leur imposant la défense d’habiter dans des villes, et de manger autrement que debout.

Mais de tous leurs châtiments, le plus terrible était de décimer les armées, c’est-à-dire de livrer à la mort, par la voie du sort, sur toute l’armée, un homme par chaque dix hommes. Il était impossible de trouver, pour châtier une multitude, une punition plus épouvantable. En effet, lorsque toute une multitude se rend coupable, et que l’auteur du crime est incertain, on ne peut punir tout le monde, parce que le nombre est trop grand : en châtier une partie, et laisser l’autre impunie, serait injuste envers ceux que l’on punirait, et ce serait encourager ceux que l’on aurait épargnés à se rendre coupables une autre fois. Mais en massacrant la dixième partie des coupables par la voie du sort, lorsque tous méritent la même peine, celui qui est puni se plaint du sort ; celui qui ne l'est pas a peur qu’une autre fois il ne l’atteigne, et il se garde d’errer de nouveau. Les empoisonneuses et ceux qui étaient entrés dans la conjuration des Bacchanales furent donc punis selon que le méritait l’énormité de leur crime.

Quoique ces épidémies produisent des effets funestes dans une république, elles ne sont jamais mortelles, parce qu’on est presque toujours à temps de les extirper ; mais celles qui menacent le gouvernement sont presque toujours cause de sa ruine, si la sagesse d’un homme éclairé n’y apporte un remède.

La générosité avec laquelle les Romains accordaient aux étrangers le droit de bourgeoisie avait introduit dans Rome une telle foule d’hommes nouveaux, et leur influence sur les élections était devenue si puissante, que le gouvernement commençait à s’altérer, et s’éloignait des institutions et des hommes qu’il était accoutumé à suivre. Quintus Fabius, qui à cette époque était censeur, s’étant aperçu des dangers de l’État, réunit sous quatre tribus ces familles nouvelles, source de tous les désordres, afin que, resserrées dans des limites étroites, elles ne pussent corrompre Rome entière. Cette mesure fut parfaitement sentie par Fabius : sans rien altérer, il apporta au mal le véritable remède, et la république en fut tellement reconnaissante, qu’elle ne le nomma plus que Maximus, ou très-grand.



FIN DES DISCOURS SUR TITE-LIVE,



  1. Bataille de Marignan.
  2. « Les peuples ont toujours les yeux tournés vers ceux qui gouvernent, et leur exemple est une loi pour eux. »