Œuvres posthumes (Verlaine)/Au quartier

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Œuvres posthumesMesseinSecond volume (p. 157-160).

AU QUARTIER

Souvenirs des dernières années.




introduction


J’entreprends une série de notes autobiographiques à propos d’un assez long séjour au quartier dit Latin, alternant, il est vrai, avec une vie plus calme dont on trouvera le détail, intéressant, j’espère, dans un livre intitulé Mes hôpitaux, sous presse et dont des fragments parurent.

Ma jeunesse s’était passée aux Balignolles, chez mes parents, et rue Chaptal, dans une pension dont les pions nous conduisaient deux fois par jour, sauf bien entendu, jeudis et dimanches, au lycée alors Bonaparte, puis Condorcet, puis Fontanes, et de nouveau et définitivement peut-être, mais le sait-on ? Condorcet, où je fis d’assez médiocres études couronnées d’ailleurs par un diplôme de bachelier ès lettres.

Comme ma présence dans les dites Batignolles était le résultat de jours de congé, j’ai toujours gardé un cher souvenir de ces régions de bonne bourgeoisie.

Même je me souviens avec une sorte d’émotion de la toute petite rue Hélène où j’appris à lire à sept ans, je l’avoue à ma grande confusion.

Plus tard, quand je fus un grand flandrin de rhétoricien, d’autres études des moins classiques m’attirèrent vers un naturalisme pratique, vers des rues de ces parages, que Mossieur Prudhomme appellerait mal fréquentées… et j’y passe encore, non sans un certain attendrissement sui generis.

Sous prétexte d’étudier la jurisprudence, je pris une inscription à l’École de la place du Panthéon, où j’assistai à quelques séances plus ou moins soporifiques de droit français et de droit romain sans oublier d’autres séances ès caboulots de la rue Soufflot (le caboulot était comme qui dirait l’embryon de la brasserie de femmes contemporaines), si bien que l’étude des « lois et coutumes » fut tôt abandonnée par votre serviteur. Celui-ci, fort d’une aisance relative et de l’indulgence de parents parfaits quoiqu’un peu faibles parfois, passa d’abord quelque six mois à ne rien faire que la noce ; puis il entra comme expéditionnaire dans une compagnie d’assurances, ce qui lui permit de plus fréquentes visites au divin Quartier.

En ce temps-là, je me liai avec des « célébrités » telles que ce beau garçon d’André Gill, ce bon garçon de Vermersch, morts tous deux si lamentablement ; le déjà félibre Paul Arène, bien vivant, lui, et tant mieux pour les lettres ! les trois Cros, dont l’un, hélas !… Cabaner et Valade, hélas aussi ! Mérat, à qui je suis heureux de serrer la main tous les lundis soir au café Voltaire ; et tutti quanti avec quels j’ai beaucoup fréquenté depuis.

Disons encore qu’en ma qualité de rive-droitier j’opérais mes excursions rives-gauchères en compagnie, le plus souvent, de François Coppée, du regretté Philippe Burty et de mes vieux amis Louis-Xavier de Ricard et Edmond Lepelletier, habitants de ce Montmartre et de ces Batignolles.

On se réunissait presque toujours dans un petit café de la rue de Fleurus, proche le théâtre « Bobino », et ce qu’on y causait art et littérature, ce n’est rien que de le dire ! Quelquefois un grand et gros garçon à peine sorti de la prime adolescence, tumultueux et souvent présomptueux, participait à nos agapes de bière et de rhum-à-l’eau : j’ai désigné Victor Noir.