Œuvres posthumes (Verlaine)/La mère souris

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Œuvres posthumesMesseinSecond volume (p. 161-164).

LA MÈRE SOURIS

Qui ne la connaît dans nos parts ? Paradoxalement petite, un visage d’homme — chanoine ambitieux ou cabot à la recherche d’un engagement, au nez plus qu’aquilin que surplombe un binocle donnant aux yeux tout l’aspect de ceux d’une chouette en quête, d’où peut-être, par antinomie, cet étrange surnom de mère Souris. Femme d’affaires, si j’ose parler ainsi : la Providence, paraît-il, des escholiers non galetteux fin courant. Quels sont ses us et procédés pour leur venir en aide ?

J’en ignore, n’étant plus étudiant depuis quelque peu. J’ai pourtant eu, ou du moins crois avoir eu avec elle des rapports… d’adversaire, mais pardonnez et passons…

Je viens de dire que je crois avoir eu avec elle certaines accointances plus ou moins contentieuses et pourtant le hasard nous eût plutôt disposés à de l’entente, sinon à de la complicité, dont Dieu me garde ! Écoutez l’histoire que voici :

Un matin d’hiver, je somnolais encore, les rideaux rouges de la fenêtre bien tirés et jetant dans ma relativement belle chambre de l’hôtel*** rue D… cette chaude obscurité qui vous oblige à la paresse matutinale, quand trois coups assez violents furent frappés à ma porte, toujours pourvue d’une clef au dehors.

— Entrez, fis-je.

Et, dans l’ombre sang de bœuf, s’avança une forme bizarre. Un fichu de tricot couvrait comme d’une capuce une tête… dantesque où étincelaient deux verres de lorgnon comme deux feux-follets sur un charnier. — S’avança ou plutôt bondit, sauta, se précipita, tel un léopard de poche, telle encore une miniature de panthère et une voix plutôt masculine me hurla sous le nez :

— Ah ! vous voilà, vous, ce n’est pas malheureux !

Passablement stupéfait, j’allais commencer une phrase d’apologie, à la manière du bonhomme d’Edgar Poe dans son Corbeau : « Lady or gentleman ?? » madame ou monsieur ?… quand :

— Tenez, lisez ceci, dit-elle ; vous ne me ferez pas aller comme cela, mon petit père… Ah, vous n’y voyez pas clair… Je vais tirer les rideaux.

Et, sans attendre mon assentiment, la falote créature écarta les lourdes draperies… Un flot modéré de lumière décembrale me rendit possible, moyennant mes quatre-z-yeux (car moi aussi, je porte binocle), de lire une lettre où… je ne compris absolument rien : il s’y agissait de vastes tripotages, voilà tout ce que je pus déchiffrer dans ce grimoire d’ailleurs médiocrement orthographié.

Alors elle : — Hein, ce n’est pas mal pour un Italien ?

— … ? …

Et je me mis à relire en toute bonne foi (car tout arrive) la mystérieuse missive sans y voir plus clair dans la teneur.

Pendant ce temps, je sentais fixés sur moi, plongés plutôt, plantés, ces terribles verres de lorgnon, — et subito, l’étrange personnage :

— Tiens, vous avez donc laissé pousser votre barbe ?

Moi : — Mais voilà plus de trente au s que je la porte ainsi…

— Oh, oh, oh, oh ! Il y a erreur, ce n’est pas vous alors ?

— Vraisemblablement.

— Mille pardon, cher Monsieur… Verlaine, n’est-ce pas ? car je reconnais votre… portrait. L’individu pour qui je vous prenais est un agent d’affaires avec qui je collabore (!) quelquefois… et qui habitait cette chambre, il n’y a pas encore longtemps.

— Je crois que ce Monsieur habite encore ici. mais au n°…

— Merci, j’y monte. Et mille pardons, cher Maître !…