Œuvres posthumes (Verlaine)/Souvenirs/Conte pédagogique

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Œuvres posthumesMesseinPremier volume (p. 258-261).
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CONTE PÉDAGOGIQUE


Il y avait une fois, — quelle fois ? — dans une grande ville, — quelle grande ville ? — trop d’enfants. Ces enfants, en outre, étaient trop sages. Les parents ne s’en plaignaient pas, tant s’en faut ; et c’était plaisir que de voir un intérieur de cette ville-là à l’heure de la rentrée de l’école qui était celle du dîner : toute la petite tribu rentrant après avoir déposé soigneusement galoches et socques et s’attablant en chaussons, chacun à sa place, mangeant et buvant sans bruit, causant juste autant qu’il fallait et jouant bien paisiblement jusqu’au moment d’aller au lit après un baiser affectueux et respectueux à leurs père et mère.

Mais l’État voyait cela d’un mauvais œil et ne connut de cesse qu’il n’eût tiré, d’où ? un affreux bonhomme à grosse moustache grisonnante cirée sur des lèvres sèches comme du parchemin et sous un nez crochu et des yeux à peine visibles à cause de sourcils noirs en broussaille et qu’on devinait, qu’on sentait méchants, et qui boitait des plus disgracieusement, — de qui Il fit l’éducateur public en chef de la ville.

Bientôt les enfants n’obéirent plus, ne mangèrent plus proprement, eurent des jeux brutaux (des saute-mouton où les filles faisaient leur partie avec les garçons, des barres pour les deux sexes et maigrissaient à vue d’œil. Passablement d’entre eux moururent. En revanche, ils savaient des choses qui ne devaient jamais leur servir à rien, ou ne pouvaient que leur aider à mal faire. « Voler » perdit son nom, on disait « chiper ». Répondre aux parents sembla le comble de la crânerie et jouer de mauvais tours aux gens âgés être « dégourdi ».

Le temps passa : « les vieux » (nouveau style « claquèrent » pour la plupart. Les survivants, grossis de quelques jeunes, dès lors grandes personnes, hommes et femmes, qui avaient gardé les traditions d’il n’y avait pas encore longtemps formèrent un groupe, tôt accru des mécontents de toutes sortes d’opposition, qui fit son travail, puis son bruit, puis sa révolution.

L’État essaya bien de résister, mais cette révolution était invincible, ayant été lente et pacifique. On congédia le grand Éducateur, qui s’en retourna dans son chez soi, en claudicant non sans proférer de ricanantes menaces.

On pourvut sans retard à son absence, qui ? l’État, et son remplaçant sembla dès l’abord réunir tous les suffrages. Jeune, beau, imberbe, avec des cheveux d’or, un « ange de lumière », disait l’opinion publique qui n’en dit jamais d’autre ! Toujours est-il qu’au bout de peu de temps il y avait en effet un changement pour le mal, ô dans un tout autre genre !

Cette fois-ci, les enfants, — ceux déjà bien moins nombreux de la génération élevée par l’affreux vieillard — ne s’occupèrent plus à l’école que d’art d’agrément : les filles ne faisaient que du crochet, que des gammes ; les garçons savaient, mieux que nature et rien que cela, la littérature du temps qui était à la fois fade et pornographique et quelque dessin calligraphique dont les ronds et les déliés affectaient des rondeurs polissonnes.

La mortalité continuait toujours. La dépopulation encore plus. L’opposition, muette et inoffensive, durant environ toute la prime jeunesse de cette génération tiède, indifférente à tout et au fond méchamment sceptique, se réveilla. L’État mit à la porte le suave second sauveur. Celui-ci s’en alla joliment comme il était venu, regretté de passablement de ses anciens élèves, de même que l’autre n’était pas sans avoir de partisans. Ces fonctionnaires n’avaient pas été sans faire des créatures, — et n’était-ce pas tout naturel ?

L’État alors déclara ne plus vouloir s’occuper de rien, — et tout alla de nouveau comme sur des roulettes.