Œuvres posthumes (Verlaine)/Souvenirs/Mi-a-ou

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Œuvres posthumesMesseinPremier volume (p. 283-286).

MI-A-OU


Une chambre de malade. Un feu s’éteignant. De grands rideaux autour d’un lit et le long d’une vaste fenêtre. Une bougie encore fumante d’avoir été soufflée. Le malade bien chaudement couché, se parle, entre liant et bas.

T’is the turning point. Il n’y a pas à dire, il faut changer de vie, ou rien ! Ceci est providentiel ou il n’y a pas de Providence, et il y en a une. Les événements amenés par tes imprévoyances et ceux d’un hasard malveillant conspirent tous à ce but. Oui, mon vieux, c’est ainsi c’est bien ainsi. Et tout d’abord il faut renoncer à ce rêve où tu te berces, depuis l’instant lunaire où s’alluma ta raison, à cette paresse d’irresponsabilité, crue par autrui. Naïveté, par toi, sciemment ou non, considérée comme timidité, mais paresse pure et simple et coupable, paresse en toute vérité. Debout, dormeur éveillé, pique-toi de scrupules, secoue tes sécurités folles, vis de la vie, non de cette lente mort morale, intellectuelle, morale et civique. Allons, c’est ça, du courage, des résolutions, sapristi !

— Mi-a-ou…

— Tiens, le chat qu’on aura renfermé tout à l’heure en sortant de m’apporter mon dîner ! Bah, on va revenir pour remporter les dessertes. Tais-toi, chat. — C’est ça, des résolutions. La première, de guérir, de ceci, qui n’est rien et qui ne demande plus que du régime. S’abstenir de boisson, ô la boisson ! et du reste, imbécile ! Est-ce étant presque infirme, avec un système rhumatisant que… ? Mais la chair est si faible et tu trouves encore et toujours ça si bon ! C’était bien la peine d’avoir eu ta grande crise de vertu, que peu d’hommes eussent soutenue, après ton sang en route de par les fredaines de ta jeunesse pour en arriver à cet ithyphallisme un peu honteux à ton âge plus que mûr. Allons, d’abord ça, hein ?

— Miaou…

— Ah oui, les formes blanches, aux fuites d’ambre et d’ombre, les odeurs despotiques, insinuantes, bonnes toutes, la fraîcheur et la chaleur et la moiteur et les satins tissus, puis les défilés et les frisés blancs et rosés et noirs et blonds et les roux, et les draps caresseurs, et l’élasticité des lits et l’abandon de ta volonté sans compter les plongeons où ça ? Partout, vieux drôle ! Tes mains, tes lèvres… Oui, abjure ça. Rappelle-toi les belles chastetés. Que c’était bon aussi, au fond ! Même tu crus que c’était meilleur encore, souviens-toi. Mais non, tu te raidis. Ton corps un peu remis se bande à nouveau — et que quelqu’un de gentil vienne, que X ou qu’Y ou Z entre : ah misère, misère, cela, la vraie, la seule ! Car la boisson…

— Miaaaaou !

— Comme ce chat miaule bizarrement ! On dirait presque une voix humaine… Mais j’y suis… As-tu fini, gosse, de m’empêcher de dormir ? D’abord c’est bête, ce que tu fais là. et c’est mal imité. Tu ne sais même pas miauler ! Et puis, fiche-moi la paix, va-t-en, ou dès demain je le dirai à tes parents.

— Miaouaaaou !

— Petit insolent, tu me le paieras !

Car le malade s’imaginait que ce cri provenait du fils de la maison, galopin d’une douzaine d’années, plus qu’espiègle, qui avait l’habitude de le servir, d’ailleurs, gentiment et suffisamment poliment — non sans quelque manque intermittent de respect. Et, là-dessus, il frotta une allumette et alluma sa bougie. Ce ne fut pas sans une certaine et vague confusion qu’il s’aperçut que c’était bien le chat, et non le fils, de la maison, perché sur la cheminée, et qui le regardait de ses yeux verts, impassible et l’on eût dit presque ironique témoin de ses bonnes résolutions.