Œuvres posthumes (Verlaine)/Vive le Roy

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Œuvres posthumesMesseinSecond volume (p. 189).




VIVE LE ROY !

(FRAGMENT INÉDIT ET COMPLET D’UN DRAME
INACHEVÉ)


PREMIER TABLEAU

louis xvii, dans une chambre de la tour du Temple, seul.


Simon !
Ah, j’oubliais. Il est mort du moins, lui !
Ils l’ont guillotiné, comme on dit aujourd’hui.
Cet homme était affreux, il m’avait pris en grippe,
Il avait le regard de mon cousin Philippe,
Et, quand il me fixait, j’aurais eu peur, je crois ;
Mais je me sentais pur et me savais le roi.
Le roi ! Le roi !
Pas même un enfant !
Le fantôme
D’un roi très grand jadis, héritier d’un royaume
De fantômes, sujets morts, à naître, qui sait ?
Où dans le rêve d’un royaume mort, dont c’est
Moi le roi mort, issu d’une race abolie.
(Un silence.)
Encor c’était quelqu’un, ce Simon de folie,
Quelqu’un ! et non ces rats, ces rêves, cette nuit
Dans laquelle on entend comme une ombre qui fuit,

On dirait le fantôme encor d’un autre règne !
Et comment voulez-vous qu’un pauvre enfant ne craigne
Pas jusques à l’horreur, jusqu’à la mort de peur
Cette solitude inouïe et sa stupeur !
Simon me maltraitait de geste et de parole.
Toujours, avec sa pipe, un juron qui s’envole
D’une bouche à moustache au sourire mauvais.
Il me faisait sentir ses pieds, que je lavais…
Encor c’était quelqu’un avec ses « républiques »,
Ce Simon de fureur, et ses mots de « principes »,
De Liberté sans quoi la mort, d’Égalité,
De Droits de l’homme et d’Indivisibilité,
Quelqu’un, et non ce lourd linceul de noire haine
Sur moi, ce froid silence et l’injustice humaine,
Enfin, sur un irresponsable comme moi
Des sottises d’un peuple et des fautes d’un roi.
Roi, toujours ce reproche ! et toujours cette injure !
Peuple !
Voilà deux ans que ce supplice dure.
Voyons, Roi, qu’est-ce ? Et qu’est-ce, Peuple ? L’homme au fond,
L’homme et la vie ainsi que les font et défont
L’heure, la place et les événements de l’heure
Et de la place, avec Dieu, là-haut, qui demeure,
Et c’est l’Egalité, non celle de Simon,
Me semble-t-il, à moins pourtant que le démon
Ne soit l’égal de Dieu…
(Désespérément, les yeux au ciel.)
Dès lors, mon Dieu, que croire ?
Abîmes où je perds mon cœur et ma mémoire !

Quand j’étais le Dauphin, il n’y a pas longtemps,
pas assez longtemps de ces temps éclatants
Où j’allais, beau petit bon dieu, dans un nuage
De poudre blanche fleurant fin, et le voyage
Sans cesse, au long de mon carrosse, de pimpants
Cavaliers, dragons verts, marquis bleus, fiers trabans,
Et l’acclamation, autour de foules folles,
Au milieu des drapeaux, des fleurs, des girandoles,
De me voir si gentil, si joli, si petit,
Quand j’étais le Dauphin de France, qui m’eût dit ?

Quand j’étais Monseigneur le Dauphin, l’ample aisance
De prélats en dentelle assistait ma présence
D’une cour éloquente aux suaves façons,
Parlant du ciel avec du miel dans les leçons
Qu’ils prâlinaient « à mon usage », et vers les dames
Vite tournaient sur leurs talons en épigrammes,
En madrigaux après mon catéchisme su.
Enseignement sitôt oublié que reçu,
Excepté d’aimer Dieu par dessus toute chose ;
Ah ! qui m’eût dit, en cette enfance molle et rose,
Ceci ?
Puis, mes parents ! Ce pauvre papa roi,
Cette reine, ma mère et son je ne sais quoi
D’aimable et de hautain, il faut bien que j’en parle,
Ils me baisaient au front, le soir, du nom de Charle,
Et je m’allais coucher, précédé d’un laquais,
Suivi d’un gentilhomme, et sous mes rideaux gais
M’endormais à travers ma prière engourdie,
Charles, Dauphin et dernier Duc de Normandie,

Et je me réveillais dans ce même appareil
Dicté de loin par mon aïeul, le Roi Soleil !

Mais lui, Louis Quatorze, il eût, au gré des dires
De mes instituteurs, un début dans les pires :
Pauvre, presque en guenille et quasi prisonnier !
Et lui sut s’affranchir, sans nul lui dénier
L’espace et l’avenir qu’il fit siens pour sa race
Dont je suis pourtant !…
Ô de marcher sur sa trace,
De m’élancer aussi du plus près, au plus loin,
De plus haut en plus haut, ayant l’unique soin
De ma gloire et des torts vengés, bien vengés, quitte
À songer à de la clémence… par la suite !
De la clémence, il m’en sera besoin pourtant,
D’ailleurs cela doit être doux d’être content,
Sans plus haïr, de s’y plaire et de s’y complaire,
Ayant abdiqué tout souvenir de colère,
Et de s’entendre dire alentour qu’on est bon,
Généreux, digne enfin du grand nom de Bourbon !
Mais Bourbon, c’est Capet aujourd’hui. Que m’importe !
Capet, Bourbon, ça sonnera de même sorte
Quand je serai Louis XVII de mon vrai nom
Proclamé par la voix loyale du canon !

Ou plutôt, petit fou, tais ta voix pitoyable,
Ta voix qui fait pleurer mes yeux dans l’eirroyable
Demi-jour qui se lève et va grandir encor,
Daim chétif en sursaut au son rêvé du cor,
Prince pire qu’un orphelin, fils dérisoire

D’un peuple révolté contre sa propre histoire
Et qui ne m’adopta, par un lâche décret,
Que pour faire périr mon droit mieux en secret.

Peuple !
Ce mot encor dans mon discours de rêve !
Peuple, que me veux-tu sans répit et sans trêve !
Peuple, mot doux au fond, caressant, en français…
Redoutable en latin, c’est tout ce que j’en sais :
Populus, populo, chose affreuse apparue !
Ô ces faces, ces cris, ces odeurs de la rue,
Femmes faisant semblant d’être pires encor,
Hommes rouges de vin aux poches pleines d’or,
En haillons, tout en sang sous le soleil horrible
D’un Juin, puis d’un Août plus horrible et terrible
À force de canon, de massacre et de nous,
Roi, Reine, sœur et moi, cernés comme des loups
Par ces fous !
Après le canon, la fusillade,
Et nous nous en allons, la Cour, en enfilade,
Fuyant… Non ! Car mon père était brave surtout,
Ma mère plutôt téméraire, et moi, ce bout
D’homme, hardi comme les pages de ma suite,
Et ce fut un départ et non pas une fuite,
Quoi qu’en aient dit tels pamphlétaires, des bandits !
Et devant Dieu, je suis sûr de ce que je dis,
Devant Dieu seul, car mon sort irrémédiable,
Du moins, de par mon innocence exclut le diable…
Ah ! le Diable, à qui tout ce peuple ne croit plus,
Ce peuple, ah, ce peuple est le Diable, et les Élus

C’est ma famille et moi, devant Dieu qui nous juge.

Ce jour-là, donc, portés comme par un déluge
Comme en triomphe, à travers le pétillement
Des balles et sous l’admiration vraiment
De la foule spectatrice des Tuileries,
Gestes d’apitoiement et faces attendries,
Du Château jusques au Manège où siégeait
L’Assemblée, — et pour sûr il y avait sujet !
Et il y eut sujet plus encore peut-être
Quand le roi, qui restait en somme le vrai maître,
Et pouvait balayer d’un ordre tout et tous,
À notre tête entra dans la salle, très doux,
Très calme et lent ainsi qu’un père de famille
De retour au logis, y ramenant sa fille
Et son fils et sa femme aux soins des serviteurs.
— Ah ! cette salle c’est l’Enfer ! Un long tas sombre
Dans un couloir obscur d’hommes noirs que dénombre,
Eût-on dit, tel scrutin par la mort recensé.
Ils se levèrent néanmoins, tas insensé
De gens quelconques dont l’envie et l’ignorance
Évidemment du peuple investissaient la France
Oublieuse du manteau bleu de ciel des rois,
Puis se rassirent parmi de vagues abois,
Chiens déchaînés de la meute de la chicane,
Chiens déchaînés de votre meute charlatane,
Médecins de Molière et d’autres chiens couchants,
De tous les riens qui vaille, élus de braves gens
Qui ne comprenaient rien à leur révolte vile,
Gens de campagne sots, ignobles gens de ville,

Tous sincères pourtant dans leur funèbre erreur…
On nous tassa, parmi la rumeur qui s’aggrave
Dans la loge du, du, du tachylogograve
Ou graphe… je ne sais… Mot grec signifiant,
Je crois, ceux écrivant quand d’autres s’écriant.
Nous étouffâmes là, tandis que dans la salle
C’était un brouhaha dans une brume sale.
Au bout de quoi, ça dura deux heures ou trois,
On nous fit monter, nous roi, reine, enfants de rois
Dans un fiacre criard traîné par une rosse
Pour le Temple où, sitôt descendu du carrosse
Infâme, nous étions bel et bien prisonniers
De la… Commune de Paris… ?
Ô ces derniers
Moments d’air libre et d’ire encore respectée !
Puis on nous logea dans cette tour détestée…
Nous étions en famille et ce fut du repos.
Quel repos ! mais repos ! et les Municipaux
Gardèrent quelques temps, enfin ! quelque mesure.
Cinq longs mois, non souvent sans trouble et sans injure,
Se passèrent, au bout desquels on vint quérir
Mon Père… au nom de leur loi vile, pour mourir.
Ce fut un dur moment et j’en frissonne encore,
Et je n’ose en parler : la honte me dévore
Et la rage autant que la douleur en pensant
À ces choses… Et puis ce fut pire encor, cent
Dieux ! ô pardonnez-moi, Dieu fauteur de ma race
Si je jure, c’est par honte et non par audace.
Nous fûmes séparés, moi, ma mère et ma sœur,
Parqués par un prodige atroce de noirceur.

Or ça qu’advint-il de ma mère après mon père ?
Mon père, ils l’ont tué, je le sais. Mais j’espère
En ma mère vivant encore et même j’ai
Coutume de porter à mon seul préjugé
Des fleurs dont mes pleurs d’orphelin sont la rosée,
Offrande que je crains de son sang arrosée
Peut-être dès longtemps et peut-être bientôt !

Car le sang tombe à flots en bas autant qu’en haut
Dans cette France que celui de ses rois marque
Au front d’un signe affreux, moins funeste au monarque
Qu’au peuple que l’Enfer par ainsi baptisait,
Alors qu’il était temps encor, qu’on se plaisait
Et mutuellement se faisait des avances…
Des gens de rien vinrent alors en affluences,
Endettés sans honneur, créanciers sans pitié,
Canailles tout à fait, criminels à moitié,
Qui cherchant l’oubli bas, non le chaste silence,
N’espérant le trouver que dans la turbulence,
Sans plus prévoir n’ayant rien à prendre pour eux,
Jetèrent bas l’État dans ce désastre affreux
Ce désastre ! Et pourtant le peuple, le vrai, souffre
Mais s’il veut son malheur, mais s’il se creuse un gouffre ?
(Ici des crieurs publics annoncent l’écrasement des « Brigands. »)
Les Brigands, ce sont mes soldats de la Vendée !
(Ils annoncent la grande victoire des armées sans culottes sur Pitt et Cobourg.)
La victoire, Villars autrefois l’eut portée
Chez eux !

(Les crieurs vocifèrent.)
Vive la République !

louis xvii

Eh bien ! Et moi ?
(Se cramponnant aux barreaux de sa fenêtre, et à tue-tête :)
Vive le roi ! Vive le roi ! Vive le roi !


DEUXIÈME TABLEAU

Un champ de bataille en Vendée, au soleil couchant. Canonnade. Mousqueterie.


des voix, dans du bruit de fer qu’on manie.
Vive le roi !
d’autres voix, dans du bruit de fer manié aussi.
Vive la nation !
(Les combattants paraissent à travers la fumée : les Chouans et les Bleus presque en haillons. Dans tout l’acte, on ne voit point de drapeaux : c’est sous-entendu.)
À bas
La nation ! Vive le roi !

un bleu, sur la scène, blessé.

On n’en meurt pas.
Mais presque…

ordre à la cantonnade

Égayez-vous, messieurs les maîtres !

un officier bleu, à ses hommes.
« Maîtres ! »
Ils appellent ainsi leurs hommes.
un bleu, un peu saoul.
Mort aux prêtres !
voix, à la cantonade
Les prêtres, c’est Messieurs les Recteurs. Feu, garçons !

(Fusillade. Riposte.)

voix, à la cantonade.
Vive le roi !
bleus, en scène.

Vive la nation, cochons !
voix, au loin.
Égayez-vous ! Demain ils verront si nous sommes

Non seulement des cochons comme eux, mais des hommes !
le chef bleu
Or, les brigands nous ont débarrassés un peu !

Mais ces gens sont têtus : garde à vous, nom de Dieu !
Entendez-les qui nous gaussent… et qui se taisent,

Respirant…
un bleu

Quelques-uns ronflent…

le chef bleu

Chut, ils s’apaisent,

Ils sont partis, ils nous écoutaient. Quels soldats !
Qui diable peut les faire tels ? Ils n’ont mandats
Que du roi, qui n’est plus.

voix, au lointain et fusillade.

Vive le roi !

le chef bleu

Feu !

un officier bleu, au chef bleu.

Mince
Ressource, les mandats de leur roi mort !

le chef bleu

Du prince
Charles, ombre, captif, spectre ?

voix, à la cantonade et fusillade.

Vive le roi !

le chef bleu
Feu !
un bleu

N’en parlez plus, ça porte malheur.

le chef bleu

Ma foi,
N’en parlons plus. Montons la garde mieux en ordre,
Ils n’ont pourtant pas même d’assignats à mordre
Que ceux timbrés du Temple ou des Pitts et Cobourgs,
Blagues ! — Mettons que c’est des braves à rebours.

un bleu
À rebours ? Comprends mal. Ce semble de fiers mâles…
le bleu
J’entends braves à tort.
29 octobre 1895.