Œuvres posthumes (Verlaine)/Les sots

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Œuvres posthumesMesseinSecond volume (p. 185-188).

LES SOTS

Extrait d’un manuscrit de la Bibliothèque de M. Henry Houssaye, remis au père de celui-ci, Arsène Houssaye, par Paul Verlaine pour être publié avec deux pièces de Mémoires d’un veuf, Jeux d’enfants et Corbillard, dans l’Artiste sous le titre Spectres et Fantoches.


La bonne journée que j’ai passée aujourd’hui ! Mon Dieu, la bonne journée.

J’avais justement feuilleté hier soir, pour la centième fois peut-être, un livre extrêmement spirituel de la fin du XVIIIe siècle anglais, et je m’étais endormi du sommeil inquiet, nerveux, que procurent d’ordinaire ces sortes de lectures. À mon réveil, pénible s’il en fut, une façon de Frontin-Jocrisse, qui est censé me servir de valet de chambre, m’avertit que quelqu’un désirait me parler. M’étant enquis, touchant le fâcheux, de son sexe et son nom, et obtenant du drôle des renseignements qui m’agréèrent, j’ordonnai qu’il fit entrer. Une demi-seconde après mes deux mains accueillaient d’une étreinte longue, affectueuse et sincère au possible, les deux mains gantées de chevreau-puce du plus ineffable imbécile que je connaisse.

Cet excellent ami croit à l’infinitésimalité de la Science, est fort lancé dans les théâtres, professe pour tout ce qui n’est pas positif un mépris indicible, et, à ses moments perdus, s’occupe de la direction des aérostats. Par-dessus cela, bavard intarissable et confus. Vous ne devinerez jamais avec quelle joie je l’invitai à mon frugal déjeuner qu’il accepta, médis en sa compagnie de plusieurs personnages à qui nous devions, lui et moi, quelque reconnaissance, compliquée de quelque argent, et finalement l’accompagnai jusqu’à un rendez-vous très lointain qu’il avait. Non ! ma félicité ne fut égalée que par mon attention hilare à lire sur les tables d’un cabaret du boulevard, dans lequel j’entrai un peu plus tard, quelques revues littéraires, artistiques et bimensuelles, bimensuelles surtout ! Ce dont il y était question, je ne m’en souviens que très vaguement ; au surplus, vous n’avez qu’à parcourir les revues bimensuelles littéraires et artistiques de ces deux prochains mois, et nos arrière-petits-neveux qu’à parcourir les revues analogues du siècle prochain, et nos arrière-petits-neveux, et vous serez tout aussi bien que moi au courant des opinions artistiques, littéraires et bimensuelles de Messieurs les rédacteurs des dites publications. Si ma mémoire est bonne, ces critiques éternellement actuels injuriaient le génie, le talent et l’esprit au nom de théories dont, par exemple, je n’ai gardé aucune remembrance, sinon qu’elles provenaient d’une certaine ignorance renforcée d’une mauvaise foi plus certaine encore. Et puis, comme il faut que le plaisant succède au sévère, le grave au doux, et la poésie consolatrice à cette grondeuse, la logique, ces proses graves étaient suivies de jolis vers librement rimes où les bêtes à bon Dieu grimpaient et cabriolaient sur le cou, duveté comme une prune, de maintes mignonnes cousines à une foule de chers petits nononcles. Le tout, proses et vers, mis en œuvre par une si impayable niaiserie que j’y faillis mourir d’aise, comme je viens d’avoir l’honneur de vous le dire.

Dans ce même cabaret je pris une absinthe, puis une autre, puis une troisième, ce qui me donna l’appétit nécessaire pour aller dîner chez un petit journaliste pauvre de mes intimes, qui avait convié quelques-uns de ses confrères les plus éminents, et en même temps tout l’hébétement convenable pour hausser ma folle du logis au niveau de la conversation qui suivit cette agape de l’intelligence. Je rentrai chez moi vers minuit, las, mais non rassasié de bêtise et, pour couronner une journée si bien remplie, n’allai-je pas rêver que toutes les héroïnes d’un théâtre célèbre par ses colonels m’épousaient à tour de rôle ?…