Œuvres posthumes (Verlaine)/Voyage en France par un Francais/Chapitre 6

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Œuvres posthumesMesseinSecond volume (p. 91-125).

CHAPITRE VI

les romanciers actuels et la religion


J’entends par romanciers actuels ceux qui ont suivi le mouvement donné par Balzac, et dont le chef immédiat est, sans contredit, Gustave Flaubert.

Pour préciser encore mieux mon titre, je déclare avoir en vue, après Flaubert, dont l’omnipotente influence opprime plus ou moins tous ces auteurs et déprime cruellement deux d’entre eux, MM. de Concourt, qui n’ont produit de romans qu’après la publication de Madame Bovary, — M. Zola, franchement, mais puissamment disciple, — M. Alphonse Daudet, naïf plagiaire avec une petite pointe aigre d’originalité mièvre, — et enfin M. Jules Vallès, presque indépendant, marqué toutefois de l’estampille initiale, comme un forçat du temps jadis, grommelant et révolté, mais marqué. Je commence par avouer que je trouve beaucoup de talent à ces Messieurs — à l’exception de M. Daudet — et j’expliquerai pourquoi cette brutalité à l’égard de cet « exquis » de profession. À l’observation terrible, implacable de Balzac, qu’ils manient, scalpel et poignard, chacun selon ses forces et son tempérament, ils joignent le style, ce desideratum de l’œuvre du Maître, ce style qu’il cherchait ardemment, qu’il tenait presque et qui lui échappait toujours, ne lui laissant guère aux mains que de riches lambeaux. Correction, solidité, poésie, pittoresque, le trait profond, cette sobriété voulue, de la surabondance là où il en faut, même la proportion, balancement de la phrase et rondeur de la période, ils ont tout cela, ces messieurs, ils l’ont durement, méritoirement conquis et se le sont partagé à butin à peu près égal, — sauf toujours ce même M. Daudet, à qui j’ai l’air d’en vouloir, mais qui m’agace trop, moi juste, pour que je n’aie pas raison contre lui, en dépit d’un peu tout le monde parmi les coutumiers d’avoir raison.

Je n’examinerai donc leurs travaux qu’au seul point de vue qui m’importe et que vous connaissez dores et déjà, la Religion : — comme ils la mêlent à leurs intrigues, les préjugés qui la leur voilent pitoyablement, leur plus ou moins de bonne foi à son égard, pour tout dire, le rabaissement s’ensuivant de leur honneur littéraire, et l’influence de leur influence sur les mœurs actuelles dont ils procèdent, oui, mais qu’ils contribuent certes, consciemment ou non, à faire ou à défaire, — tâche ingrate, grosse besogne, qu’il me faut expédier en conscience, et pour l’écrivain honnête que je suis, plus cruelle condition, sobrement, succinctement, en ce Voyage à travers tout un pays qui est le mien.

Je requiers donc la patience du lecteur pour les quelques pages concentrées et fatigantes qui vont suivre. Il fallait cet examen rude à lire, plus dur à écrire !


D’abord un mot d’explication sur une lacune apparente.


Je ne puis classer parmi les romanciers de l’ordre auquel je range les hommes de grand talent dont je viens de parler et dont je vais parler plus au long, deux écrivains, deux romanciers d’un mérite transcendant, aussi forts qu’eux tout au moins, plus originaux et d’une toute autre santé, parce qu’ils se sont élevés, sur les ailes de la Foi, bien au-dessus du niveau contemporain, littérairement et moralement. MM. Barbey d’Aurevilly et Paul Féval, sont deux maîtres incontestables, en dehors de Balzac lui-même, et qu’il me convient de saluer d’un mot d’ardent hommage au seuil d’une étude sur d’admirables talents déplorablement mis en œuvre. L’esprit gaulois et la verve française, la bonne humeur et la férocité cordiale, se marient chez eux à toutes les qualités des autres, décuplées, centuplées par le sincère, par le militant, par le vaillant, par l’héroïque catholicisme qui brûle et ilambe dans leurs épopées, simples comme le Vrai, magnifiques et subjugantes comme le Vrai, beau.

Je mettrai donc ces deux noms radieux et terribles à la porte même, bons gardiens du Paradis terrestre de l’Orthodoxie, au nom de laquelle je vais examiner et juger, suivant la conscience que Dieu m’a commise, le « cas », comme ils disent dans leur langue de réprouvés, de ces Parents responsables de notre décadence encore décadente, les romanciers « naturalistes » ! (Employons le nom que se donnent ces Adams de leur propre bestialité).

J’ai insisté sur la gaieté, sur l’esprit gaulois, sur la verve française de nos deux grands romanciers catholiques. M. Paul Féval tout particulièrement donne dans ses livres carrière au bon rire malin, et très malin, qu’une nature puissante porte en son flanc comme un orage salutaire dont elle se délivre au temps qu’il faut. M. Barbey d’Aurevilly, lui, si intempérant — (et qu’il a donc raison !) — comme critique furieusement ironique et comme polémiste à gorge déployée, dans ses romans concentre sa formidable bonne humeur, la cube et n’en laisse échapper, par éclairs, que d’éblouissantes visions. Or, si nous comparons ces deux romanciers nôtres à ceux qui vont nous occuper, convenons que cette gaieté, large ou profonde, est la plus grande différence qui puisse séparer œux-là, moralement, des contemporains, des confrères, des gens parlant, d’éducation et de vocation, le même langage. Cette différence est un nouvel honneur, après tous les autres, pour le Catholicisme, qui laisse à l’homme toutes ses facultés, toutes, à condition de rester honnêtes, comme elles le peuvent, tandis que, plongés d’imagination dans le vice et dans sa morosité, il va sans dire que les « naturalistes » ne peuvent, ne doivent tout d’abord, fût-ce en dépit de leur tempérament de Français — (mais ils mentent à sa tradition, en adoptant peu fièrement le relâchement et l’inquiétude modernes, — d’où leur mal) — qu’étaler l’immense tristresse dont Lucrèce parle d’expérience… En effet, la caractéristique de leur œuvre, prise en général, c’est, en dépit de toutes les qualités si intéressantes que je leur ai concédées tout à l’heure de si bonne grâce et si volontiers, une morosité intense, une mélancolie épaisse et lourde et, pour le lecteur, un ennui de plomb. Ils ont tous de l’esprit et ne le peuvent montrer, quelques-uns ont de la gaieté, — même M. Daudet, qui ne sait d’ailleurs diriger la sienne — et ils sont incapables de rire « un brin », et même de sourire. De la dent, ils en ont, et de la dure, et la force de mordre leur manque, oh totalement ! Le comique, très épars dans le monde désolé de leurs fables, est vraiment pauvre.

M. Flaubert, quand il a montré Homais et son bonnet grec et ses deux ou trois phrases à la Paul Bert, quand il a fait « parler » le dieu Crépitus, et mis aux prises Pécuchet tout nu avec un chien témérairement soupçonné d’hydrophobie, est au bout de son rouleau.

M. Zola n’a dans tout son bagage de vraiment, de cordialement amusant que la promenade à travers le musée du Louvre de la noce Coupeau ; fouillez tout le reste de ses livres vous n’y trouverez rien, mais là rien, excepté peut-être et encore ! (et c’est bien tout !) le La Faloise (dans Nana), un type sympathique à force de franche bêtise et de gâtisme inoffensif. MM. de Goncourt sont carrément lugubres, malgré tout l’envol de leur talent et l’exquis primesaut de leurs sensations exprimées.

Je ne parlerai pas de M. Daudet, ni de son Tartareigne de Tarascongne, encombrant conte à dormir debout sous prétexte de faire rire les seuls méridionaux de la latitude de M. Daudet, rien que de son midi à lui, ni de son « humour » pris à Dickens (et à quel point déshonoré !), ni de ses malices assez empoisonnées, il est vrai, pour constrister le faible et le vaincu, mais non assez définitives pour rester littéraires.

M. Valès, lui, a la note gaie, férocement gaie, la note « mauvais garçon », non comme Villon-le-Grand, mais comme Hégésippe Moreau, avec la haine (rédemptrice !) de Béranger et l’âpreté sincère en plus. Son comique qui va jusqu’au Cocasse, jusqu’à cet absolu dans le comique, le Cocasse, monte du pince-sans-rire et de Sterne, non imité, mais bel et bien congénère, jusqu’à l’esclaffement rabelaisien, jusqu’à l’insistance et la redondance comiques qui font Molière si grand de simplicité lourde et comme primitive. Mais encore ici c’est le cas de dire que la gaîté est triste ; elle raille et ne rit pas pour rire seulement, c’est des autres et de lui-même et non de leurs vices et des siens, que l’auteur fait ces belles gorges-chaudes et sonne ces francs éclats de rire : grimace et dissonance altèrent trop souvent ces expansions d’ailleurs amères toujours, et parfois méchantes, pour dire le mot.

Et pour la grande masse de leur œuvre, à ces quatre ou cinq messieurs, les premiers talents en prose, — certes ! moins un — de leur pays contemporain, quelle densité d’horrible tristesse désabusée, mais impénitente et, pour préciser en concluant, quel manque de religion ! quelle « ignorance invincible » ! dès lors quel ennui pour eux (contagieux à la lecture !) que de vivre dans des personnages dont ils n’ont pas la clef, taureaux de Phalaris dévorateurs du talent, du génie, de la vie même (littéraire), à travers la cervelle affreusement mangée dans cette nuit athée !

Ignorance invincible, ai-je dit, mais non celle innocente des hérétiques ou schismatiques abandonnés, ou des sauvages sans missions ! Non, nés dans l’Église, élevés par elle, du moins jusqu’à un certain âge, dans la science de ses préceptes et de ses conseils, ayant de plus que leurs concitoyens (pour la plupart, eux aussi, des indifférents ou des hostiles par ignorance), l’intelligence en éveil et l’étude des lettres antiques et modernes pour les garantir de trop d’épaisseur dans cette ignorance déjà si crasse, ils sont coupables et prévariquent même, intelectuellement parlant — hélas ! qu’ils ne le fissent et ne le fussent que de la sorte ! — de rester ainsi dans le refus d’examen et la pétition de principe tout à fait insuffisante, et infatuée d’une négation paresseuse. Oui, coupables, ils le sont, ils manquent à leur parole donnée à eux-mêmes le jour où ils se sont sentis (au moins cinq d’entre eux) grands écrivains de l’ordre des Observateurs. Leur vocation était complexe, et, à côté de l’Art implacable à servir, leur proposait la plus stricte obéissance à l’Enquête la plus minutieuse en tout et partout. Or, une rapide incursion dans la part faite à la Religion dans l’ensemble de leurs écrits, pris individuellement, va démontrer jusqu’à la cruauté la faute, je dirai le crime de ces messieurs, crime littéraire impardonnable, faute humaine inexcusable, et le plus inconsistant comme le moins oubliable de tous les ridicules de l’Écritoire !

La plupart de ces messieurs ont beaucoup parlé de la religion et des prêtres, sans rien savoir, sans rien avoir voulu sérieusement savoir de l’une et des autres. Néanmoins, comme ils n’ont pas insulté, comme ils n’ont que profané, un écrivain chrétien peut sans amertume, et je m’en réjouis, aborder le sujet de leur préoccupation à cet égard. Commençons par M. Flaubert, le maître incontesté d’eux tous. Il a principalement agité la question religieuse dans deux romans, Madame Bovary, Bouvard et Pécuchet. Je ne parlerai pas de Salammbô, très belle chose horriblement triste et furieusement opaque, en dépit de tous les ambres, jaspes, opales et jades là-dedans traversés, pénétrés, liquéfiés ou brûlés par la Lune ésotérique qui fait toute la mystique de ce poème cruel. Je ne rappellerai pas non plus La Tentation de Saint Antoine (chef-d’œuvre autrement) et ses faibles ironies à grosse voix d’homme petit, à l’encontre des « Eloïms » et des « Jéhovahs » bibliques, notre Dieu à nous Chrétiens, sans compter les Juifs et même les Déistes d’aujourd’hui et les Mahométans, gens sans polémique possible, mais sérieux. Tenons-nous à l’attaque directe, — car sans grosse malice dont un esprit aussi distingué aurait horreur, sans bien fine méchanceté non plus, plutôt en manière de jeu d’érudit sceptique, Flaubert attaque, même en décernant toute supériorité… évidente à l’homme du Christ, et finalement au Christ lui-même et à ses hommes.

C’est ainsi que, dans sa grossièreté, le curé Bournisien de Madame Bovary est très bien, il a toujours raison, raison dans ses colloques avec Homais, — répétés et gonflés jusqu’à l’ennui dense dans Bouvard et Pécuchet entre Bouvard et l’abbé Jeufroy sous un parapluie tenu à quatre mains par les interlocuteurs surpris par l’orage, — raison en renvoyant Mme Bovary à son mari médecin, puisque cette dame ne se plaint à lui qu’amphibologiquement et ne lui dit pas tout bonnement, lors de sa velléité religieuse, qu’elle désire se confesser ; raison en calottant les galopins du catéchisme ; raison quand il clôt le bec à l’insupportable apothicaire d’un sonore « mais sabre de bois ! », raison toujours, raison partout, raison en tout et pour tout ! Il en est de même pour le curé de Bouvard et Pécuchet, bien que le pli de l’ironie veuille, croirait-on, se mêler à la bonne humeur épanouie dans certaines pages excellentes et les gâter en la gâtant.

L’abbé Jeufroy, comme l’abbé Bournisien, n’est pas, tant s’en faut, favorisé par l’auteur au point de vue de l’intelligence ni du zèle. C’est un homme médiocre en tout, faible, socialement parlant, jusqu’à mettre « de la prétention », lui simple d’ordinaire, notez bien, dans des instructions religieuses à deux enfants pauvres, « à cause de l’auditoire » composé des quelques personnes comme il faut du village. Néanmoins, dans les longues discussions qu’il a la bonhomie de soutenir avec les deux maîtres imbéciles qui donnent leur nom à cette revue en charge de la sottise française contemporaine, il ne lâche aucun mot vraiment maladroit ou préjudiciable à la cause qu’il défend, non plus qu’il ne commet une seule inconséquence de conduite au milieu de toute l’absurdité en action où se débattent les nombreux pantins mus par la fantaisie énorme de l’âpre railleur qu’est Flaubert dans ce livre malheureusement inachevé. Enfin, il n’y a pas dans toute l’œuvre du plus grand romancier du second Empire de blasphème positif ni de négation bien préméditée. Donc, on ne peut pas dire que l’auteur de Madame Bovary et de Bouvard et Pécuchet soit foncièrement hostile au clergé ou à la religion ; mais il les fait entrer, sans sympathie à leur endroit et avec le moins possible du respect qui leur est dû par tout écrivain d’une telle valeur qui se respecte lui-même, — il fait, dis-je, entrer la Religion et ses ministres, comme le premier élément venu d’observation satirique, dans l’examen qu’il prétend passer des ridicules, des abus et des préjugés de notre époque.

Artiste et styliste avant tout, tout ce qui n’est pas l’art et le style n’existe pas pour lui, ou ne lui est pas avenu ; tout lui est sot, odieux, ou au moins inutile, encombrant, puérilement tyrannique, vertus privées, Chose-publique, patrie, l’autre vie, hélas ! aussi. De la Religion, certes, les harmonies le charmeront. — (On dit qu’il aimait beaucoup et relisait sans cesse Chateaubriand ! Le Génie du Christianisme a dû enthousiasmer son enfance collégienne et garder prise sur sa jeunesse et jusque sur son âge mûr, de plus en plus rhéteur). — Il considérera dogmes, rituels, préceptes généraux, les grandes lignes extérieures du Christianisme avec les yeux satisfaits d’un amateur d’ordre parfait et d’omnipotence intellectuelle ; mais l’humble côté, le plus vraiment beau, même au point de vue de l’art et de la poésie suprêmes, le côté pratique, terre à terre, la conduite à la fois irréprochable et conciliante, les rapports si délicats de la charité avec le monde si méchant, tout l’immense savoir-faire infiniment petit du Christianisme lui échappera, de toute nécessité. Le Catéchisme aussi, malheureusement pour les sommets de son intelligence, le Catéchisme, méconnu, raillé, traîné dans les scies d’atelier et les propos de table, à son tour fuira cet esprit imprudent, sortira de cette mémoire bondée de tant de vanités, et, soleil d’évidence, ne viendra plus frapper qu’ironiquement ces prunelles brûlées aux sales lueurs de la chair et du monde, et qui seulement sentiront son feu, en souffriront même, sans percevoir le plus fugitif, le plus pâle éclair de sa torrentielle, de son éternelle clarté. Aussi, quels pitoyables mannequins, au point de vue même de la vraisemblance et de cette observation dont se pique tant toute son école, que les deux prêtres de Flaubert ! M. Bournisien surtout est, dans la force du terme technique, un personnage « raté ». Observez-le, après qu’il a reçu la confession (que l’auteur nous donne comme sincère) de Mme Bovary, lors de sa première chute et de sa première désillusion. Le dernier rustre de village, la première portière venue de Paris (ce monde-là se frotte plus ou moins au prêtre, de gré ou de force, et connaît le train moyen de ses habitudes, de ses démarches en tel ou tel cas) n’importe quel repris de justice ayant passé par les mains d’un aumônier quelconque, sait que le prêtre, surtout que ses fonctions appellent aune fréquentation assidue de son pénitent, suit ce dernier des yeux de l’âme, le surveille, fait de ses fautes une part de sa propre conscience, le conseille surabondamment, l’investit en quelque sorte, assiège son péché principal, en un mot remplit son devoir de prêtre immanquablement, absolument, intégralement parce que tel est son dogme, telle sa discipline et, plus que tout, telle sa foi. Or, que fait Bournisien, sinon de ne pas plus se préoccuper de Mme Bovary, une fois la « dévotion » de celle-ci refroidie après le danger de mort passé, que ne ferait Homais lui-même mis à sa place par une supposition toute gratuite ? Remarquons du reste, en passant, que la Bovary, un type en général merveilleusement conduit de petite femme très mal élevée que son intelligence et son tempérament confiés aux déplorables mains d’un pauvre diable de mari bonasse et vulgaire portent à toutes les rages d’adultères encore plus vulgaires, et si honteux, si lâches ! — remarquons, dis-je, que la triste mais logique héroïne du meilleur livre de Flaubert perd toute sa réalité terrible et parfois tragique pour rouler à la poupée, tomber à la maquette de rapin, dès que l’auteur s’avise de la mêler aux choses de l’autel. Le tableau de son éducation au couvent est un type accompli de mauvaise foi mal informée. Croyez-vous, par exemple, pour votre part, à ces facilités de correspondance entre les élèves des bonnes dames Ursulines et la sempiternelle vieille mondaine dont Victor Hugo nous a déjà rebattu les oreilles dans son interminable flânerie à travers son monstrueux Picpus des Misérables ? — Non, certainement, pas plus que moi, ni que Flaubert, qui s’est servi de cette vilenie par paresse, et aussi, j’ose le répéter, par un brin de complaisance pour ce Prudhomme voltairien qu’il fait profession d’abhorrer et qu’il a passé sa vie de causeur, nous dit-on, à anathématiser, sans s’apercevoir qu’il en avait un en lui, de philistin épais, et non sans vices bien bourgeois, et que celui-là n’était pas moins hostile à l’Église, bien qu’instinctivement seulement, que son reflet de dedans son livre, l’expansif, l’indiscret, le compromettant Homais. Et puis, que nous veut-il, avec ces langueurs à vêpres de l’épouse future du par trop piteux Charles, et ses regards malsainement extasiés sur le mystère des vitraux, et ses rêves de gamine molle d’après telle ou telle statuette de la chapelle ? Pour quels Burgraves nous prend-il de nous servir ces antiques billevesées ? Où a-t-il pris ce catholicisme de « Paphos » et d’Epinal ? Dans quelle romance ? chez quel Pigault-Lebrun, ou sur quel autre fumier ? C’est vraiment la première fois, c’est la seule fois qu’un esprit de premier ordre, en général, très bien, très soigneusement renseigné, curieux d’exactitude au dernier point, ait pu accuser les offices si sévèrement directs de l’Eglise, les emblèmes, si nets et d’un si clair enseignement, de la décoration, toujours si simple et si saine dans sa poésie merveilleuse, de tous nos sanctuaires sans exception, d’être en quelque sorte le vague et nuageux véhicule des rêvasseries pâmées, des paresseuses religiosités, du mysticisme à fleur de peau et rien qu’à fleur de peau, bagage pestilentiel et conducteurs pourris, avant-coureurs et fourriers du Vice impur en personne ! Ineptie et sacrilège !

Quant à la crise religieuse, à la « conversion » de Bouvard et de Pécuchet, ce passage d’un livre à grandes prétentions ironiques est décidément plus faible que tout au monde. Je parlais tout à l’heure de l’immonde Pigault-Lebrun qui eut du moins, avec quelque grammaire, quelqu’esprit, quoique bien méprisable. — Il faut ici, pour exprimer l’extrême platitude de cette caricature, descendre jusqu’à l’évocation de Paul de Kock, tant cela porte malheur de toucher à la religion avec des mains encore fiévreuses et sales de toute la besogne littéraire, artistique et philosophique du siècle ! Je l’ai déjà dit, il y a, dans cet épisode, des pages gaies, de bonne satire lourde et profonde, mais qu’un méchant rire voltairianise, pour ainsi parler, acidulé, et salpêtre, et rend déplaisante au possible. Puis, M. Jeufroy rendrait des points à M. Bournisien comme faible polémiste. Entendons-nous, — par la force des choses, et l’ascendant d’une grande chose instinctivement subi par l’esprit généreux et large, au fond, de Gustave Flaubert, plutôt que par une volonté bien réfléchie de sa part, comme auteur, ces deux prêtres médiocres ne cèdent jamais, n’ont jamais tort devant leurs contradicteurs, d’ailleurs si misérables, non, mais ils rentrent trop sous le niveau de médiocratie et d’infatuation terre à terre dont l’auteur a fait l’atmosphère de ses romans modernes, pour ne point participer, disons le mot, à la sottise ambiante, et leur polémique à tous deux s’en ressent. C’est ainsi, pour ne citer qu’un exemple, qu’asticoté (c’est le seul mot juste, pris dans la plus littérale acception) asticoté, dis-je, par l’un des deux grotesques assez carrés et bien campés, il faut le reconnaître, par Flaubert dans son livre posthume, au sujet de la Sainte Trinité, l’abbé Jeufroy qui a sous la main et à la mémoire, lui prêtre quelconque, notez bien, les plus lumineuses et déterminantes réponses qui soient, celles de la théologie élémentaire, s’en tire par des cercles vicieux, des comparaisons boiteuses dont un tout petit séminariste, que dis-je, un enfant du catéchisme de mon village rougirait !… Un dernier grief, non le moindre, pour en finir avec Flaubert dans ses rapports d’écrivain avec l’Église, c’est la manière dont, à deux reprises différentes, entre autres âneries plus ou moins sincères, il parle de Sainte Thérèse ! On ne venge pas Sainte Thérèse, pas plus qu’on ne venge l’Église Catholique, mais il n’est pas permis à un chrétien tenant une plume et rencontrant ces lamentables choses, de les laisser passer sans les flétrir par la citation immédiate et complète… « Au lieu des sublimités qu’il attendait (Pécuchet), il ne rencontra que des platitudes, un style très lâche, de froides images et force comparaisons, tirées de la boutique des lapidaires »… (Bouvard et Pécuchet, édition Lemerre, page 321)… « Salammbô est une maniaque, une espèce de Sainte Thérèse »… (Lettre de Gustave Flaubert à Sainte-Beuve, en date de décembre 1862, publiée en appendice à l’édition définitive de Salammbô, G. Charpentier, 1877). — Il faut absolument n’avoir pas lu un seul chapitre de Sainte Thérèse, pour parler de la sorte : Sainte Thérèse, la dialectique subtile et la psychologie pénétrante par excellence, mise en œuvre par le plus vif, le plus rapide, le plus clair et le plus sobrement, le plus nettement imagé des styles ! Et il faut n’avoir jamais rien lu sur elle dans le plus abrégé des dictionnaires biographiques, pour proférer le mot, d’ailleurs grossier et bête, « maniaque », précisément à propos de cette merveilleuse activité, unique peut-être dans l’histoire des esprits, perpétuellement en éveil dans toutes les directions hautes, contemplation, administration, politique, — on connaît sa magnifique correspondance avec Philippe II, — littérature enfin, et j’entends par ce mot l’ensemble des opérations d’un esprit qui veut exprimer le plus consciencieusement, le plus exactement, le plus intimement possible ce qu’il sent que Dieu lui suggère de fort, de grand et d’aimable, pour l’avancement et l’édification du prochain. Il faut déplorer, et déplorer amèrement, ces fautes de Flaubert[1], et tout singulièrement la dernière, outrage inconscient, soit ! mais très grave et scandaleux, au Saint-Esprit, en même temps — pour comparer un instant les petites choses aux grandes, — que manquement impardonnable aux lois les plus élémentaires de la justice et du goût littéraire !

Je me suis beaucoup appesanti sur Flaubert, chef de la nouvelle école de romanciers, puisque nous en sommes toujours aux écoles jusque dans l’anarchie et dans le débraillé, politiquement comme autrement ! Ce soin que j’ai dû prendre d’être minutieux dans la première partie du présent examen me dispensera d’un bien long séjour avec les autres écrivains de fictions visés dans ce chapitre-ci.

MM. Zola et de Goncourt ont beaucoup plus parlé que Flaubert du Prêtre et de la Religion. M. Zola a consacré, pour sa part, deux gros volumes au récit des faits et gestes de prêtres, indépendamment de tous les ecclésiastiques et des « dévots » qu’il fait intervenir dans l’ensemble de son œuvre. La faute de l’abbé Mouret veut nous montrer tenté, succombant, se relevant, un jeune curé de village, bon, naïf, aussi saint que peut se l’imaginer et le retracer le gros tempérament et l’esprit foncièrement paillard — pardon du mot — de cet auteur d’un talent très réel mais très corrompu, avec de forts beaux restes d’une robuste santé cassée à tous excès d’outrance et d’indiscrétion maladroites. La conquête de Plassans est l’histoire d’un prêtre déjà d’un certain âge, ambitieux, tenace, orgueilleux, finalement atroce et féroce dans sa poursuite de domination d’une famille, puis d’une ville tout entière. Ce dernier roman fourmille de grotesqueries, non seulement à propos de l’abbé Faujas, — un type d’Eugène Sue (et quelle honte pour un écrivain de la taille de M. Emile Zola, très honnête au fond, remarquezle bien !) mais encore concernant sa principale « victime », une dame Mouret qui tombe de l’indifférence absolue en fait de religion, dans les excès de la « dévotion » et du « mysticisme » tels que les conçoivent les romanciers naturalistes, ces esclaves, à les entendre, du fait exact et du « document » authentique. Il n’est question là-dedans que « des délices du paradis », d’ « attendrissement, de larmes intarissables, « que cette dame pleurait sans les sentir couler ! » de crises nerveuses d’où elle sortait affaiblie, évanouie. « Elle a des accès de hurlement et des catalepsies nocturnes après chaque cérémonie religieuse », etc. etc., ce qui ne l’empêche pas de s’aigrir chaque jour davantage, de devenir querelleuse, chipotière, que sais-je encore ? Ô simplicité de la Foi, calme de la Charité, fraîche assurance et ferme discrétion des Espérances éternelles, qui vous a connues une fois ou simplement soupçonnées, et entrevues chez autrui, doit-il rire ou pleurer de pareilles peintures ? Quelle ignorance de vous, juste ciel ! et quel avortement de quelles grosses prétentions à vous analyser par le menu, absolument comme ces messieurs ont coutume de disséquer, si bien cette fois, les sales ambitions, les tristes luxures, les ignobles jalousies d’un monde qu’ils pratiquent et fréquentent, du moins ! La faute de l’abbé Mouret, (l’abbé Mouret, par parenthèse, est le fils de la Mme Mouret de La conquête des Plassans — M. Zola a sur l’hérédité mentale et physiologique des idées et un système « scientifiques », pour parler sa langue quand il fait l’enfant, qu’il fait circuler bien désagréablement et bien en vain dans ses livres), La faute, dis-je, de l’abbé Mouret contient, — avec des horreurs d’obscénité et de contre bon sens, — de belles choses, des développements intéressants et des descriptions admirables par places ; mais comme l’auteur se trompe dès qu’il veut entrer dans l’esprit de son héros, « dans la peau de son bonhomme », comme disent les gens de ce moment du siècle ! Je ne veux ni ne puis relever toutes les erreurs et toutes la monstruosité des erreurs où tombe M. Zola psychologue d’un prêtre catholique ; mais pourtant la plus triste d’entre elles sera du moins signalée en ces pages rapides. Figurez-vous que dans la Sainte-Vierge Marie, l’abbé sorti tout armé de sainteté, de doctrine, etc., du cerveau de M. Zola, voit « une femme », une sœur, une espèce de fiancée, pis encore (inconsciemment, innocemment, si j’ose parler ainsi), finalement a peur d’elle, quitte son culte particulier, lui savant et pieux ! pour la MÈRE, la reine et l’avocate toute spéciale du Clergé !

Voyons, à quel catholique fera-t-on croire en la vraisemblance d’une telle conception, puis d’une telle évolution dans l’âme d’un prêtre qui est présenté par l’auteur comme absolument correct entant qu’orthodoxe, et ne serait-il pas misérable de voir un homme comme Zola échouer si piteusement en une matière donnée, si précisément cette matière, — ô revanche de la logique et vengeance de la Vérité sainte ! — n’était pas le sanctuaire impénétrable au scepticisme, même du talent et du génie, — de la conscience sacerdotale, telle que l’a faite l’investiture Universelle Romaine ?

J’abrège cette revue, j’en arrive à MM. de Goncourt, qui ont, dans Madame Gervaisais, consacré tout l’effort de leur exquis et cruel talent à la description — tel est le mot juste pour ces patients, quoique nerveux, de la plume, j’allais dire du burin, — d’une conversion bien étrange et d’une mort bien théâtrale et bien de chic pour une « sainte » de si haut goût. Encore une dame, celle-ci des plus distinguées, qui, séduite par les beautés du culte catholique vu à Rome, passe du pédantisme polytechnique d’une Mme Roland d’aujourd’hui, — sans la politique toutefois, — à des ambitions mystiques qui sentent un peu leur bas-bleu très foncé. Elle change de confesseurs pour cause de pas assez de sévérité dans leur direction, s’impose de sa propre autorité des pénitences féroces, prend le train de prières d’un fakir ou d’un quaker, mais à coup sûr pas d’une catholique, et dès lors il n’est pas étonnant qu’ayant passé toute sa vie de « convertie » — quelques mois ! — à faire tout le contraire de ce que ferait un simple fidèle humble et confiant, elle apostasie presque à la fin sous la pression d’un gendarme de frère, pour, sans transition, mourir ensuite, de joie et… d’apoplexie, parce qu’elle voit le Pape dans une audience obtenue !!! Je le répète, comme de pareilles absurdités déshonorent une littérature illustre et que ce serait dommage si Dieu n’y trouvait son compte dans la démonstration de l’efficacité de la seule Foi, de la seule sancta simplicitas pour la science des choses saintes !


M. Vallès me plaît beaucoup, et je le trouve très doux et très exquis en dépit de ses gamineries parfois insupportables et des coups de pistolet qu’il tire dans la figure aux lecteurs. Lui aussi a du Paul de Kock en lui, mais pas comme Flaubert qui n’a pris de l’Homère des Cordons-bleus que la lourdeur et la bêtise ; non, M. Vallès lui a très légitimement emprunté, comme un homme qui reprend son bien où il le trouve, le récit rapide, direct, au présent la drôlerie naïve, primesautière, avec, en plus, et sans compter, bien entendu, la correction et le style, des trouvailles amusantes comme tout, des coups de couleur violente et gaie, de tourbillonnantes, d’étincelantes, de furieuses visions au fusain, à la Dickens. Et puis, au moins, M. Vallès ne fait pas de théologie. Il se déclare, ou plutôt il se montre hostile à tout ce qui existe actuellement, l’Université (et il a bien raison !), la famille (et qu’il aurait tort s’il n’était question dans ses livres de la famille telle que Quatre-vingt-neuf nous l’a faites !), les républicains qu’il a connus, lui républicain sceptique et naïf, ceux qu’il voit, dégoûté, et ceux que son écœurement devine, etc., etc. Comment le clergé échapperait-il à l’animadversion de cet irrespectueux d’instinct ? Encore ici, malgré tout, de par la Logique, il y a respect instinctif, — dirai-je sympathie au moins partielle ? C’est ainsi que Jacques Vingtras a un oncle curé, dépeint comme un excellent homme, — le meilleur, le plus bon personnage du livre de l’Enfant ; mais le malheur veut que cet oncle reçoive à dîner des confrères, et alors M. Vallès nous parle de papotage venimeux, de méchancetés sur le dos des absents, puis des caricatures, « des rabats sales », des « têtes de serpent », un « vieux qui a l’air ivrogne », toute la fantasmagorie grossière des Charletsde bas étage, des Goyas décadents… Je déclare que j’ai eu, moi laïque, très laïquement éduqué, dans ces cinq ou six dernières années, l’honneur et le plaisir très grand de vivre avec des prêtres de tout âge, et cela sur un pied de grande intimité, et que je n’ai jamais observé parmi eux de médisances ni même de commérages : de la bonne humeur et quelques malices bien anodines, tout au plus une ou deux vivacités vite réprimées, voilà tout. D’ailleurs, la vie des prêtres, leur règle, leur long apprentissage au séminaire de toutes les vertus et de toutes les qualités, l’esprit, enfin, dont ils sont, les préserveraient de tout vice d’éducation première ou rectifieraient tout penchant acquis par trop vulgairement blâmable. Je ne fais pas l’honneur aux autres « objections » indiquées de m’en préoccuper autrement que pour plaindre sincèrement l’auteur, si au-dessus d’elles, et que la sottise du siècle nivelle si bas en cette lamentable occasion. Mais que le monde est donc tout particulièrement injuste d’attribuer à ceux qui, par choix, ne vivent pas chez lui, ses misères et ses raisons !

Il y a aussi, cette fois, dans Le Bachelier, une… inexactitude qu’il importe de ne point laisser passer. Je citerais volontiers la page qui est charmante et du meilleur style Vallès, n’était l’esprit d’insulte décidément trop bas qui la déshonore. Je la résume brièvement. Il s’agit d’une manifestation d’étudiants républicains « troublée » par les sergents de ville qu’ont le mauvais goût d’applaudir des jeunes gens appartenant à la Société de Saint-Vincent de Paul. Émoi des manifestants. On en vient aux mains entre étudiants et « Saint-Vincent ». Jacques, le héros du roman, — une autobiographie à peine voilée — tombe sur un de ceux-ci qu’il a entendus et vus crier : bravo ! et, le tenant par l’oreille, le force à jurer qu’il n’en a rien fait, puis, après l’avoir lâché, réflexion faite, le rattrape et lui flanque un coup de pied quelque part, sans plus de résistance de la part du jeune homme que si ce dernier était le dernier des… capons, parce que « Saint— Vincent, » l’auteur nous le donne bien nettement à penser. Eh bien, M. Vallès a été victime, là, non d’une mauvaise mémoire, mais du préjugé le plus bêtement français de Quatre-vingt-neuf auquel il a obéi, lui, homme d’esprit, et homme d’esprit droit, esprit révolté contre toutes les sottises bourgeoises, et Quatre-vingt-neuf est atrocement bourgeois autant que bourgeoisement atroce. Ce préjugé veut que pour être chrétien, on n’ait pas de mains au bout des bras, ni des pieds au bout des jambes dans certaines circonstances. Les gens du monde, qui n’ont pas assez de moqueries pour le soufflet sur l’autre joue de l’Évangile, dont ils ne comprennent pas le véritable sens, d’ailleurs, et qui se raillent des Saints quand ils ont pratiqué ce divin précepte à la lettre, sont toujours stupéfaits de voir que les chrétiens, comme les autres, et souvent mieux que les autres, tapent dur, alors qu’il est nécessaire, sur les polissons et les drôles qui leur cherchent, à eux réputés sans défense, des querelles d’Allemand. De là à conclure qu’en général un « dévot » n’est qu’un hypocrite abritant derrière des grimaces et sous des formules une lâcheté primordiale, il n’y a qu’un pas ; et M. Vallès se trompe, en se coupant lamentablement, remarquez-le bien, après nous avoir présenté son « Saint-Vincent » comme un perturbateur des perturbateurs de la rue, un applaudisseur de la police (bien plausible en ce cas particulier comme dans les cinq sixièmes des cas, du reste), comme un tapageur par conséquent lui-même et un résolu de tapage et de crânerie, de nous donner ensuite ce garçon pour un « flanchard » du type exhibé, tout au contraire, quotidiennement, par les grands hurleurs et les démonstratifs à distance de la Marianne universelle, aussi bien la sienne à lui Vallès, le rouge sang de bœuf et « saignement de nez », que la R. F. des ventrus et des ruffians qu’il hait et méprise à un si juste titre et qui le lui rendent, dûment autorisés, — politiquement s’entend, pour M. Vallès !

Je m’arrête à regret, j’eusse aimé à poursuivre encore un écrivain que je goûte beaucoup, — ne fût-ce que pour lui prouver incidemment combien il a tort de détester les études latines et grecques, mères de son beau talent correct etfin, jamais empêtré dans les rhétoriques ignorantes de nos descripteurs-peintres. Mais une telle digression et d’autres encore qui me tentent, m’entraîneraient trop loin pour ce livre, et force m’est de conclure cette étude après un mot, hélas ! du triste M. Daudet.


M. Alphonse Daudet est une de mes grandes objections contre le Midi français.

Nul plus que moi ne rend justice à l’extrême intelligence, à la vive perception, à l’éloquence naturelle de nos méridionaux ; malheureusement, tout cela n’est pas réglé : splendides ébauches, grands commencements, — puis néant ; l’œuvre avorte toujours entre leurs mains ardentes, ce sont des rateurs hors pair ; en politique et dans tout le reste, ils sont toujours les Girondins de la chose ; beaucoup de faiblesse dans encore plus de bruit ; aussi l’encombrement qu’ils sont et qu’ils font est-il tout particulièrement déplaisant ; on ne voit que leur gesticulation, on n’entend que leur « assent », partout, toujours, et toujours ils prononcent faux, et partout ils se trémoussent à vide ! Quelques-uns sont vraiment forts et sympathiques, Mistral, les félibres (les vrais), ceux qui restent chez eux, que la faim des places et la soif des glorioles ne chassent pas, grinçant des dents et tirant la langue, hors de la fière pauvreté des ancêtres....., mais les « zotres », mais le plus connu d’entre ceux-ci, cet Alphonse Daudet ! Or, s’il est un rateur et un raté de l’esprit, c’est bien lui, c’est bien ce poète des « prunes », une ineptie plus bête encore que les salons où il fit fortune, ce conteur, ce crotteur des riens, le pondeur de petits articles faussement précieux sur de trop vraies banalités, le raccourci, le bossu mièvre aux airs jolis, — subitement décrampi, dégingandé, dévoyé en ce romancier diffus, puérilement anecdotique, d’une langue pillée partout, et lourde de tous emprunts, sans aucune solidité d’unité. Sa vocation était de rester un épisodique, un fragmentier, un essayiste de petite volée, quelque chose comme un Xavier de Maistre aigrelet, et le voilà gonflé aux proportions d’un Balzac pour rire ! N’est-ce pas le plus abominable avortement de son talent de cigalier venimeux et d’aigre cigale au cri dur, mais vibrant et non sans grâce méchante, que ce subit plagiat, grossier, impudent, honteux, que cette soudaine imitation, effrontée malhonnête de Flaubert et des autres, de leurs tournures, de leurs tics…, de leurs idées, pêle-mêle, l’un dans l’autre, grosso modo, sans le moindre respect de soi-même et du lecteur, — ah, le lecteur ! Mais passons sur l’absolu manque de mérite à mes yeux de M. Alphonse Daudet, si populaire — et c’est naturel — dans le public, lugubrement crétin, actuel, si camarade parmi les littérateurs, et ça se comprend, il est très influent en librairie — et finissons-en avec ce « signe-des temps », en dénonçant une fois de plus (car on commence à arracher son masque à ce faux honnête homme de lettres) l’odieux système politique et social de l’ex-obligé, du courtisan de l’Empire, tourné républicain écœurant, système de dépréciation injurieuse du passé et du présent s’il est faible, système de piétinement sur les morts et d’insulte aux vaincus persécutés, mais ce qu’il y a d’exquisement vengeur dans le cas de cet apostat et de ce renieur des vaincus, c’est que, dans son ardeur à plaire à ses patrons du jour, les ruffians gobergés et gobergeurs que l’on sait, lui aussi, pauvre petit imprudent, il s’en prend au Bon Dieu et à l’Église ; il crache sur cette dernière dans la personne d’un archevêque martyr (v. le Nabab), et sur la Toute-Puissance et la Toute-Bonté sous la forme d’une attaque vraiment odieuse contre la prière et contre ceux qui prient (Numa Roumestan) ; enfin, d’après l’exemple de ses aînés en « naturalisme », ses maîtres infiniment supérieurs à lui comme talent et comme caractère (eux n’ont jamais flatté et ne flattent aucun régime, ni aucun préjugé, excepté l’antireligieux, mais ça, c’est instinctif, et dans la race hélas !) il fourre le dernier blasphème, le juron suprême dans la bouche de ses personnages, il en sature ses pages, il s’en délecte, on croirait. Le tout, remarquez bien, vilenie, palinodie, impiété, sans conviction (sous l’Empire, il faisait dans la religiosité et dans le monarchisme de pacotille), sans rien de rien d’un peu plausible, uniquement par imitation de spéculation, ou par spéculation d’imitation, car ici tout est sens dessus dessous, réputation, talent, conditions des succès ou des chutes, et c’est le moins doué de talent, sans aucune espèce de comparaison possible, qui voit ses livres s’acheter, — puisque c’est l’étiage littéraire actuel, — non plus à l’édition trop vieux jeu ! mais au « mille », comme la paille !

J’en ai en vérité trop dit sur un aussi piètre sujet, et je généralise mes remarques précédentes : qui a lu ces messieurs connaît l’esprit français, j’entends tout l’esprit français, et je sous-entends l’esprit français en dehors de l’Église (je parlerai plus tard de celui qui est resté dans l’Église, le vrai !), l’esprit français officiel, bruyant, qui fait mode, — et, n’est-ce pas, grâce à cette ignorance du Catéchisme, que je signalais dans mes premiers chapitres, n’est-ce pas que de Voltaire en Thiers et de Thiers en… ceci, nous voici tombés bien bas comme bourgeoisie, car nos auteurs sont la bourgeoisie d’éducation et de fortune, ils le sont, quoi qu’ils en aient, et qu’au fond, talent à part, et je ne saurais assez le redire, grâce à l’oubli total du petit Catéchisme, MM. Zola, Flaubert, Vallès, même MM. de Goncourt, mieux élevés et plus élevés, c’est Prudhomme et c’est Homais, et c’est intellectuellement moins encore, si possible !

M. Daudet, lui, n’existe pas… heureusement !


Je n’ai point parlé de l’horrible luxure dont l’œuvre générale de ces messieurs regorge et déborde, non plus que de l’ennui colossal inséparable de ce plus triste des péchés. C’est le châtiment double et d’une pareille littérature et des lecteurs qui l’alimentent. Mais tout de même que de beau et grand talent déshonoré, perdu, — à détester comme la peste et plus qu’elle !

  1. Il me reste à relever une laide boutade contre le Catéchisme de persévérance de Mgr Gaume, ce compendium savant et instructif dont l’onction lumineuse a su pénétrer tant de cœurs, et la logique tant d’esprits. L’auteur du présent Voyage en France a, pour sa part, une gratitude infinie à ce livre modeste et fort, où il a, dans les premiers moments d’un lent mais sûr retour à la Foi, trouvé tout secours et toute consolation intellectuels.
    Il serait, d’ailleurs, à gager que Flaubert n’a pas ouvert ce livre ni les autres !