Œuvres posthumes (Verlaine)/Voyage en France par un Francais/Chapitre 5

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Œuvres posthumesMesseinSecond volume (p. 80-90).

CHAPITRE V

à mon fils


Je me suppose un fils dans l’âge d’être soldat et, formant toutes les hypothèses favorables à mon raisonnement, j’imagine que je lui dis ou lui écris ce qui suit :


« Le jour de gloire » est donc arrivé, mon cher enfant, la R. F. de 1880 « forme ses bataillons ». Elle « appelle ses enfants » comme la « France » de Quarante-huit. Et les « volontaires » d’accourir à sa voix, les volontaires appropriés à l’enthousiasme qu’elle excite, les volontaires d’un an, alias les « engagés conditionnels » ou, comme on parle au régiment, « les conditionnels » tout court.

Ton âge te désigne pour l’armée, et ton instruction t’admet parmi ces privilégiés de la dernière heure ; car le bruit court d’une suprême conquête de la démocratie, de l’Envie, dis-je, qui nous gouverne (si c’est là gouverner !). Il est fortement question, paraît-il, de déchirer pour l’an prochain ce testament du bon sens dans l’organisation funeste de notre armée. L’instruction dont on fait tant flamberge chez nos maîtres, l’argent, leur dieu et celui de tant d’autres, leurs électeurs, ne sauveront plus personne du niveau fatal. « Tout le monde soldat ! » s’écrie l’Envie, et l’écho répond en allemand : a personne soldat ! »[1].

Mais cela, après tout, ne nous concerne pas, et puisque c’est la vertu de ce siècle d’être égoïste, soyons-le une petite fois et félicitons-nous de profiter, nous derniers, d’une liberté qui va prendre le chemin de toutes autres — liberté d’ailleurs bien payée à ces marchands d’anarchie !

Te voilà donc soldat pour un an. Un an, qu’est ce que cela auprès de quatre ? — Peu presque rien en vérité, au prix de quatre, — bien que ce soit déjà trop, par le temps qui court, pour un père anxieux de lame aussi bien et plus que du bien-être matériel d’un fils unique. Et tu as déjà deviné, ton cœur chrétien a compris que je ne puis te laisser partir


« … Ô la meilleure part
De moi-même… »


sans le viatique d’une brève et chaude parole, d’un conseil direct, qui te suive, te guide et te défende, quand il y aura lieu, par les étranges chemins qu’il te va falloir prendre.


D’abord, laisse-moi me rassurer de l’idée que tu es chrétien ; cette sécurité dont je remercie Dieu tous les jours comme de l’immense récompense de quelques efforts d’éducation, se corrobore encore de la connaissance, acquise à ma sollicitude paternelle, de ton caractère, décidément sérieux tout en restant aimable, ingénu sans gaucherie et délicat sans timidité ni duperie. Une décision prompte et du feu à l’action me garantissent ton retour au bien en cas de chute. Le bien est un chemin mauvais qu’il faut poursuivre coûte que coûte à travers toute fatigue et à quoi qu’on se puisse butter.

Dans une agglomération d’hommes quelconques (c’est dire quel élément prédomine dans l’armée actuelle) sous un régime pareil à celui que nous a fait l’absurbe Nombre et par les temps fétides que nous traversons comme on traverse un sale brouillard, la pire pierre d’achoppement serait, pour un catholique même pratiquant comme toi, cette chose, française depuis Quatre-vingt-neuf, lâche en tout temps et coupable plus particulièrement aujourd’hui, le Respect humain. Je crains presque de t’irriter généreusement en évoquant le soupçon que tu puisses heurter ton pied contre ce vil caillou et broncher, et de provoquer sur tes lèvres une filiale réplique à la Rodrigue, mais, mon cher enfant, c’est précisément une des ruses de ce Diable auquel nous croyons, nous, alors que ses plus précieux agents le renient en le niant — (il n’est pas fier, le Diable !) — c’est, dis-je, un des meilleurs tours du Mauvais que d’opposer à ses plus généreux adversaires des obstacles tellement méprisables qu’ils n’y font point assez attention et souvent s’y prennent cruellement. D’illustres exemples de respect humain devraient nous faire trembler et la Miséricorde infinie ne les a sans doute permis que pour nous avertir solennellement de l’extrême malice de cette faiblesse : si un Pierre a pu renier son maître par trois fois, que ne devons-nous pas craindre, nous chétifs, de notre pusillanimité ?

Sois donc fort contre le Respect humain. Et dans ce conseil, je n’implique aucun zèle indiscret, note-le bien. Fais ton devoir de chrétien tout entier sans t’inquiéter des sots ou des méchants, sans propagande, non plus, que celle toute puissante de l’exemple.

Le moyen est bien simple d’avoir la paix avec les tristes loustics d’impiété ou les brutes d’indifférence que tu es malheureusement sûr de rencontrer : c’est d’éviter, fut-ce brusquement, leur compagnie. Puis, l’amabilité qu’une bonne conscience communique immanquablement à la conversation, aux manières générales d’être et de vivre, bref, à tout l’individu, vaincra toute mauvaise volonté extérieure, sauf peut-être de rares exceptions dont une attitude ferme, mais toujours digne et polie, ferait prompte justice, sois-en sûr. D’ailleurs, en cas de difficultés, Dieu est là, et son Esprit Saint, invoqué chaque jour dans tes prières, saura toujours t’inspirer la conduite et les paroles qu’il faut. Je viens de parler de paroles et je parlais tout à l’heure de la propagande de l’exemple. Il y a précisément, dans ta présente situation, qu’elles sont en complète corrélation, jusqu’à presque n’en former qu’une. Je veux dire qu’au service, même en ce moment de première décomposition et de discipline qui se relâche, l’action est bonne forcément, en tant qu’il puisse y avoir scandale ! Une sévérité paternelle réprime rudement l’ivrognerie ou la luxure nocturne ; l’obéissance est le premier devoir et, si méconnue, se voit terriblement vengée ; si bien qu’à moins d’être une pure canaille ou un stupide entêté, il est d’autant plus facile de bien remplir tous ses devoirs de soldat qu’il serait désagréable au possible d’expier la moindre infraction à ce rigide programme… Mais la parole, à la caserne, parlons-en ! Toute la hideur criminelle du blasphème s’y marie à l’obscénité la plus ignominieuse. Une oreille chrétienne ou simplement honnête saigne à chaque mot entendu — en ceci nulle protection, nul recours dans la règle. La règle est sourde à de si légitimes délicatesses et muette sur cet article. Les chefs, pour la plupart, donnent l’exemple et renchérissent sur le ton de l’inférieur, et c’est de l’enchifrènement du major gras d’absinthe, à la crécelle du Saint-Cyrien frais pondu sous-lieutenant, une gamme de jurons et de cochonneries que les « hommes » ne sont que trop disposés à chanter, eux aussi, sur un si fort exemple — et plus cyniquement encore !

Ceci est de « tradition »… depuis cet ignoble Quatre-vingt-neuf. Où est le temps où les officiers appelaient les soldats « Messieurs les maîtres », et où la politesse fleurissait avec la piété dans les camps ?

Mais où est la Monarchie ?

Eh bien, puisque l’exemple, à peu près inutile en ce qui concerne l’action à la caserne où bien faire est une condition sine qua non d’existence point trop insupportable, s’y trouve de la première opportunité, quant à la parole, c’est-à-dire offre une admirable accasion à la Charité, toi, « bien embouché », donne le ton à ceux qui t’approcheront. Jamais ne condescends à dire même une trivialité, ni à rire d’aucune. Quant à jurer, ce serait te blesser que de te faire à cet égard la moindre recommandation. On ne prévient pas l’hermine contre les souillures, ni un chrétien contre une offense directe à son Dieu et l’un des plus noirs péchés mortels.

J’aborderai à peine la question des tentations : femmes, boissons, cartes, etc. Comme je te connais, tu es au-dessus de ces désordres, et tu as dans l’âme de trop fières affections pour m’alarmer beaucoup de ce chef. De la boisson, je n’en dirai un mot que pour te mettre en défense contre les camaraderies de comptoir, contre les « gouttes » hygiéniques du matin, digestives de midi, et apéritives de cinq heures, sous quelque nom qu’elles se présentent, « cognac » ou « bitter », prises avec tels bons camarades que leur estomac, solide ou non, sollicite vers ces joies glissantes. Et je te répéterai ici, ce que je te disais touchant le respect humain : plus le danger est vil et plus il y a à prendre de précautions. Un petit verre d’eau-de-vie, plate mais inoffensive récréation, invite au deuxième qui vous échauffe et au troisième qui vous excite ; le quatrième vous habitue et dès lors c’est la fin de l’homme, dans quelles catastrophes ! Evidemment, je mets les choses au pire et j’use des exemples les plus graves, mais non les moins fréquents, pour mieux te faire prudent. Il est clair que l’on peut accepter une invitation on la rendre en restant « dans de justes limites », mais toujours souviens-toi d’y rester, et ce n’est pas très facile. Fais-toi donc une règle assez stricte, et mets-la sous la protection divine. C’est la sagesse.

L’autre question, tu l’as en partie résolue toi-même, il y a un an. Ta chute dans des circonstances où il était si difficile de triompher, ton immédiat repentir, la franchise et la noblesse de ton ouverture auprès de moi, ta docilité à mes conseils, et ton bonheur de revenir à Dieu par les voies sacramentelles, spes unica, tous ces gages de force, toutes ces leçons te gardent contre les pièges de garnison : mais ici encore, quelle prudence, combien il te faut veiller sur tes yeux ! Le moindre relâchement laisserait tout passer dans le sang, et, tu le sais, c’est, avec le meurtre et l’oppression des pauvres, la chose la plus odieuse à Dieu, et, quand on y réfléchit bien, un attentat, humainement et socialement parlant, atroce et cruel, que ce genre de désordre. Une prière quotidienne à Marie en vue spéciale de ce danger te fera fuir les occasions et surmonter les tristes élans de la chair.

Tes devoirs d’état sont bien simples pour un chrétien : obéissance, ponctualité, mépris de la mort ou de la souffrance, quand il y a lieu. En d’autres temps, je t’eusse recommandé d’aimer ton nouveau métier, le plus beau de tous, après la vocation du prêtre et la fonction du magistrat.

Aujourd’hui que l’armée est une tourbe ouverte à tous les vents de la politique et que de récentes… infractions, au sens moral, viennent d’adjoindre la jeunesse en esclavage à la basse police d’un parti d’aventuriers, je te dirai simplement : « fais ton temps » en patience, et, si le cas échéait d’ordres sacrilèges, ou insurrectionnels contre le Roi et de fidèles « révoltés » — révolte-toi ! Imite l’exemple de ce Quaker qui dernièrement aima mieux aliéner sa liberté pour des années que d’enfreindre les prescriptions de son Église en acceptant de porter les armes ; celui-là, sois-en sûr, tout hérétique qu’il soit, Dieu lui enverra plutôt un ange à sa dernière heure que de lui refuser la lumière et le salut. L’Église Catholique, qui est divine, n’a pas de ces répugnances pour le noble état militaire. Elle proclame l’obéissance à César, et la légitimité de la guerre de frontières ou de principes. Et c’est pourquoi si, dans le cours restreint de ta carrière militaire, se présentait l’alternative de combattre pour ce gouvernement détestable contre l’étranger, combat, contre l’étranger et meurs, Dieu le veut, pour la France, en priant pour son Roi… et pour la conversion des pécheurs ; — mais si une généreuse insurrection qu’il faut espérer et presque attendre de l’Esprit-Saint du Dieu des armées venait à se produire contre l’Immondice actuelle, combats pour la France, et meurs ou triomphe avec le Roi, ton salut en Dieu. Si on t’envoie contre Dieu et ses ministres, carrément refuse de servir et souffre pour Dieu. Ton père sera à tes côtés pour souffrir et mourir avec toi si les choses vont jusque là.

En un mot, sois Français quand même, et chrétien par dessus tout.

  1. Note de l’auteur. — Est-il besoin d’insister sur cette vérité mille fois rappelée depuis la triste législation de Soixante-treize que le système prussien, lui, naquit des circonstances précaires où Napoléon avait réduit le recrutement de l’armée allemande après Iéna, et ne fut en somme qu’un pis-aller, qu’un moyen détourné de suppléer à un effectif dérisoire imposé par le plus impitoyable des vainqueurs. Mais la Médiocratie qui prédominait en Soixante-treize, en attendant les coquins que voici, ne trouva rien de mieux que d’adapter à nos nécessités d’alors, et ce — ô prodige d’imbécillité ! en toute liberté laissée d’agir, — la ressource empirique d’un patriotisme de tout autre tempérament, acculé aux suprêmes expédients.