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Librairie Pierre Lafitte & Cie (p. 458-487).

LES TROIS CRIMES
D’ARSÈNE LUOIN


I


Ce fut, dans le cerveau de Lupin, comme un ouragan, un cyclone, où les fracas du tonnerre, les bourrasques de vent, des rafales d’éléments éperdus se déchaînèrent tumultueusement dans une nuit de chaos.

Et de grands éclairs fouettaient l’ombre. Et à la lueur fulgurante de ces éclairs, Lupin effaré, secoué de frissons, convulsé d’horreur, Lupin voyait et tâchait de comprendre.

Il ne bougeait pas, cramponné à la gorge de l’ennemi, comme si ses doigts raidis ne pouvaient plus desserrer leur étreinte. D’ailleurs, bien qu’il sût maintenant, il n’avait pour ainsi dire pas l’impression exacte que ce fût Dolorès. C’était encore l’homme noir, Louis de Malreich, la bête immonde des ténèbres ; et cette bête il la tenait, et il ne la lâcherait pas.

Mais la vérité se ruait à l’assaut de son esprit et de sa conscience, et, vaincu, torturé d’angoisse, il murmura :

— Oh ! Dolorès… Dolorès…

Tout de suite, il vit l’excuse : la folie. Elle était folle. La sœur d’Altenheim et d’Isilda, la fille des derniers Malreich, de la mère démente et du père ivrogne, elle-même était folle. Folle étrange, folle avec toute l’apparence de la raison, mais folle cependant, déséquilibrée, malade, hors nature, vraiment monstrueuse.

En toute certitude il comprit cela ! C’était la folie du crime. Sous l’obsession d’un but vers lequel elle marchait automatiquement, elle tuait, avide de sang, inconsciente et infernale.

Elle tuait parce qu’elle voulait quelque chose, elle tuait pour se défendre, elle tuait pour cacher qu’elle avait tué. Mais elle tuait aussi, et surtout, pour tuer. Le meurtre satisfaisait en elle des appétits soudains et irrésistibles. À certaines secondes de sa vie, dans certaines circonstances, en face de tel être, devenu subitement l’adversaire, il fallait que son bras frappât.

Et elle frappait, ivre de rage, férocement, frénétiquement.

Folle étrange, irresponsable de ses meurtres, et cependant si lucide en son aveuglement ! si logique dans son désordre ! si intelligente dans son absurdité ! Quelle adresse ! Quelle persévérance ! Quelles combinaisons à la fois détestables et admirables !

Et Lupin, en une vision rapide, avec une acuité prodigieuse de regard, voyait la longue série des aventures sanglantes, et devinait les chemins mystérieux que Dolorès avait suivis.

Il la voyait, obsédée et possédée par le projet de son mari, projet qu’elle ne devait évidemment connaître qu’en partie. Il la voyait cherchant, elle aussi, ce Pierre Leduc que son mari poursuivait, et le cherchant pour l’épouser et pour retourner, reine, en ce petit royaume de Veldenz d’où ses parents avaient été ignominieusement chassés.

Et il la voyait au Palace-Hôtel, dans la chambre de son frère Altenheim, alors qu’on la supposait à Monte-Carlo. Il la voyait, durant des jours, qui épiait son mari, frôlant les murs, mêlée aux ténèbres, indistincte et inaperçue en son déguisement d’ombre.

Et une nuit, elle trouvait M. Kesselbach enchaîné, et elle frappait.

Et le matin, sur le point d’être dénoncée par le valet de chambre, elle frappait.

Et une heure plus tard, sur le point d’être dénoncée par Chapman, elle l’entraînait dans la chambre de son frère, et le frappait.

Tout cela sans pitié, sauvagement, avec une habileté diabolique.

Et avec la même habileté, elle communiquait par téléphone avec ses deux femmes de chambre, Gertrude et Suzanne qui, toutes deux, venaient d’arriver de Monte-Carlo, où l’une d’elles avait tenu le rôle de sa maîtresse. Et Dolorès, reprenant ses vêtements féminins, rejetant la perruque blonde qui la rendait méconnaissable, descendait au rez-de-chaussée, rejoignait Gertrude au moment où celle-ci pénétrait dans l’hôtel, et elle affectait d’arriver elle aussi, ignorante encore du malheur qui l’attendait.

Comédienne incomparable, elle jouait l’épouse dont l’existence est brisée. On la plaignait. On pleurait sur elle. Qui l’eût soupçonnée ?

Et alors commençait la guerre avec lui, Lupin, cette guerre barbare, cette guerre inouïe qu’elle soutint tour à tour contre M. Lenormand et contre le prince Sernine, la journée sur sa chaise longue, malade et défaillante, mais la nuit, debout, courant par les chemins, infatigable et terrifiante.

Et c’étaient les combinaisons infernales, Gertrude et Suzanne, complices épouvantées et domptées, l’une et l’autre lui servant d’émissaires, se déguisant comme elle peut-être, ainsi que le jour où le vieux Steinweg avait été enlevé par le baron Altenheim, en plein Palais de Justice.

Et c’était la série des crimes. C’était Gourel noyé. C’était Altenheim, son frère, poignardé. Oh ! la lutte implacable dans les souterrains de la villa des Glycines, le travail invisible du monstre dans l’obscurité, comme tout cela apparaissait clairement aujourd’hui !

Et c’était elle qui lui enlevait son masque de prince, elle qui le dénonçait, elle qui le jetait en prison, elle qui déjouait tous ses plans, dépensant des millions pour gagner la bataille.

Et puis les événements se précipitaient. Suzanne et Gertrude disparues, mortes sans doute ! Steinweg, assassiné ! Isilda, la sœur, assassinée !

— Oh ! l’ignominie, l’horreur ! balbutia Lupin, en un sursaut de répugnance et de haine.

Il l’exécrait, l’abominable créature. Il eût voulu l’écraser, la détruire. Et c’était une chose stupéfiante que ces deux êtres accrochés l’un à l’autre, gisant immobiles dans la pâleur de l’aube qui commençait à se mêler aux ombres de la nuit.

— Dolorès… Dolorès… murmura-t-il avec désespoir.

Il bondit en arrière, pantelant de terreur, les yeux hagards. Quoi ? Qu’y avait-il ? Qu’était-ce que cette ignoble impression de froid qui glaçait ses mains ?

— Octave ! Octave ! cria-t-il, sans se rappeler l’absence du chauffeur.

Du secours ! Il lui fallait du secours ! Quelqu’un qui le rassurât et l’assistât. Il grelottait de peur. Oh ! ce froid, ce froid de la mort qu’il avait senti. Était-ce possible ?… Alors, pendant ces quelques minutes tragiques, il avait, de ses doigts crispés…

Violemment, il se contraignit à regarder. Dolorès ne bougeait pas.

Il se précipita à genoux et l’attira contre lui.

Elle était morte.

Il resta quelques instants dans un engourdissement où sa douleur paraissait se dissoudre. Il ne souffrait plus. Il n’avait plus ni fureur, ni haine, ni sentiment d’aucune espèce rien qu’un abattement stupide, la sensation d’un homme qui a reçu un coup de massue, et qui ne sait s’il vit encore, s’il pense, ou s’il n’est pas le jouet d’un cauchemar.

Cependant il lui semblait que quelque chose de juste venait de se passer, et il n’eut pas une seconde l’idée que c’était lui qui avait tué. Non, ce n’était pas lui. C’était en dehors de lui et de sa volonté. C’était le destin, l’inflexible destin qui avait accompli l’œuvre d’équité en supprimant la bête nuisible.

Dehors, des oiseaux chantèrent. La vie s’animait sous les vieux arbres que le printemps s’apprêtait à fleurir. Et Lupin, s’éveillant de sa torpeur, sentit peu à peu sourdre en lui une indéfinissable et absurde compassion pour la misérable femme – odieuse certes, abjecte et vingt fois criminelle, mais si jeune encore et qui n’était plus.

Et il songea aux tortures qu’elle avait dû subir en ses moments de lucidité, lorsque, la raison lui revenant, l’innommable folle avait la vision sinistre de ses actes.

— Protégez-moi… je suis si malheureuse ! suppliait-elle.

C’était contre elle-même qu’elle demandait qu’on la protégeât, contre ses instincts de fauve, contre le monstre qui habitait en elle et qui la forçait à tuer, à toujours tuer.

— Toujours ? se dit Lupin.

Et il se rappelait le soir de l’avant-veille où, dressée au-dessus de lui, le poignard levé sur l’ennemi qui, depuis des mois, la harcelait, sur l’ennemi infatigable qui l’avait acculée à tous les forfaits, il se rappelait que, ce soir-là, elle n’avait pas tué. C’était facile cependant : l’ennemi gisait inerte et impuissant. D’un coup, la lutte implacable se terminait. Non, elle n’avait pas tué, soumise, elle aussi, à des sentiments plus forts que sa cruauté, à des sentiments obscurs de sympathie et d’admiration pour celui qui l’avait si souvent dominée.

Non, elle n’avait pas tué, cette fois-là. Et voici que, par un retour vraiment effarant du destin, voici que c’était lui qui la tuait.

— J’ai tué, pensait-il en frémissant des pieds à la tête ; mes mains ont supprimé un être vivant, et cet être, c’est Dolorès !… Dolorès… Dolorès… »

Il ne cessait de répéter son nom, son nom de douleur, et il ne cessait de la regarder, triste chose inanimée, inoffensive maintenant, pauvre loque de chair, sans plus de conscience qu’un petit tas de feuilles, ou qu’un petit oiseau égorgé au bord de la route.

Oh ! comment aurait-il pu ne point tressaillir de compassion, puisque, l’un en face de l’autre, il était le meurtrier, lui, et qu’elle n’était plus, elle, que la victime ?

— Dolorès… Dolorès… Dolorès…

Le grand jour le surprit, assis près de la morte, se souvenant et songeant, tandis que ses lèvres articulaient, de temps à autre, les syllabes désolées… Dolorès… Dolorès…

Il fallait agir pourtant, et, dans la débâcle de ses idées, il ne savait plus en quel sens il fallait agir, ni par quel acte commencer.

— Fermons-lui les yeux, d’abord, se dit-il.

Tout vides, emplis de néant, ils avaient encore, les beaux yeux dorés, cette douceur mélancolique qui leur donnait tant de charme. Était-ce possible que ces yeux-là eussent été les yeux du monstre ? Malgré lui, et en face même de l’implacable réalité, Lupin ne pouvait encore confondre en un seul personnage les deux êtres dont les images étaient si distinctes au fond de sa pensée.

Rapidement il s’inclina vers elle, baissa les longues paupières soyeuses, et recouvrit d’un voile la pauvre figure convulsée.

Alors il lui sembla que Dolorès devenait plus lointaine, et que l’homme noir, cette fois, était bien là, à côté de lui, en ses habits sombres, en son déguisement d’assassin.

Il osa le toucher, et palpa ses vêtements.

Dans une poche intérieure, il y avait deux portefeuilles. Il prit l’un d’eux et l’ouvrit.

Il trouva d’abord une lettre signée de Steinweg, le vieil Allemand.

Elle contenait ces lignes :

« Si je meurs avant d’avoir pu révéler le terrible secret, que l’on sache ceci : l’assassin de mon ami Kesselbach est sa femme, de son vrai nom Dolorès de Malreich, sœur d’Altenheim et sœur d’Isilda. »

« Les initiales L et M se rapportent à elle. Jamais, dans l’intimité, Kesselbach n’appelait sa femme Dolorès qui est un nom de douleur et de deuil, mais Lætitia, qui veut dire joie. L et M – Lætitia de Malreich – telles étaient les initiales inscrites sur tous les cadeaux qu’il lui donnait, par exemple sur le porte-cigarettes trouvé au Palace-Hôtel, et qui appartenait à Mme Kesselbach. Elle avait contracté, en voyage, l’habitude de fumer.

« Lætitia ! elle fut bien en effet sa joie pendant quatre ans, quatre ans de mensonges et d’hypocrisie, où elle préparait la mort de celui qui l’aimait avec tant de bonté et de confiance.

« Peut-être aurais-je dû parler tout de suite. Je n’en ai pas eu le courage, en souvenir de mon vieil ami Kesselbach, dont elle portait le nom.

« Et puis j’avais peur… Le jour où je l’ai démasquée, au Palais de Justice, j’avais lu dans ses yeux mon arrêt de mort.

« Ma faiblesse me sauvera-t-elle ? »

— Lui aussi, pensa Lupin, lui aussi, elle l’a tué !… Eh parbleu, il savait trop de choses !… les initiales… ce nom de Lætitia… l’habitude secrète de fumer…

Et il se rappela la nuit dernière, cette odeur de tabac dans la chambre.

Il continua l’inspection du premier portefeuille.

Il y avait des bouts de lettre, en langage chiffré, remis sans doute à Dolorès par ses complices, au cours de leurs ténébreuses rencontres…

Il y avait aussi des adresses sur des morceaux de papier, adresses de couturières ou de modistes, mais adresses de bouges aussi, et d’hôtels borgnes… Et des noms aussi… vingt, trente noms, des noms bizarres, Hector le Boucher, Armand de Grenelle, le Malade…

Mais une photographie attira l’attention de Lupin. Il la regarda. Et tout de suite, comme mû par un ressort, lâchant le portefeuille, il se rua hors de la chambre, hors du pavillon, et s’élança dans le parc.

Il avait reconnu le portrait de Louis de Malreich, prisonnier à la Santé.

Et seulement alors, seulement à cette minute précise, il se souvenait : l’exécution devait avoir lieu le lendemain.

Et puisque l’homme noir, puisque l’assassin n’était autre que Dolorès, Louis de Malreich s’appelait bien réellement Léon Massier, et il était innocent.

Innocent ? Mais les preuves trouvées chez lui, les lettres de l’Empereur, et tout, tout ce qui l’accusait indéniablement, toutes ces preuves irréfragables ?

Lupin s’arrêta une seconde, la tête en feu.

— Oh ! s’écria-t-il, je deviens fou, moi aussi. Voyons, pourtant, il faut agir… c’est demain qu’on l’exécute… demain… demain au petit jour…

Il tira sa montre.

— Dix heures… Combien de temps me faut-il pour être à Paris ? Voilà… j’y serai tantôt oui, tantôt j’y serai, il le faut… Et, dès ce soir, je prends les mesures pour empêcher… Mais quelles mesures ? Comment prouver l’innocence ?… Comment empêcher l’exécution ? Eh ! qu’importe !… Je verrai bien une fois là-bas. Est-ce que je ne m’appelle pas Lupin ?… Allons toujours…

Il repartit en courant, entra dans le château, et appela :

— Pierre ! Vous avez vu M. Pierre Leduc ? Ah ! te voilà… Écoute…

Il l’entraîna à l’écart, et d’une voix saccadée, impérieuse :

— Écoute, Dolorès n’est plus là… Oui, un voyage urgent… elle s’est mise en route cette nuit dans mon auto… Moi, je pars aussi… Tais-toi donc ! Pas un mot… une seconde perdue, c’est irréparable. Toi, tu vas renvoyer tous les domestiques, sans explication. Voilà de l’argent. D’ici une demi-heure, il faut que le château soit vide. Et que personne n’y rentre jusqu’à mon retour ! Toi non plus, tu entends… je t’interdis d’y rentrer… je t’expliquerai cela… des raisons graves. Tiens, emporte la clef… tu m’attendras au village…

Et de nouveau, il s’élança.

Dix minutes après, il retrouvait Octave.

Il sauta dans son auto.

— Paris, dit-il.


II


Le voyage fut une véritable course à la mort.

Lupin, jugeant qu’Octave ne conduisait pas assez vite, avait pris le volant, et c’était une allure désordonnée, vertigineuse. Sur les routes, à travers les villages, dans les rues populeuses des villes, ils marchèrent à cent kilomètres à l’heure. Des gens frôlés hurlaient de rage : le bolide était loin il avait disparu.

— Patron, balbutiait Octave, livide, nous allons y rester.

— Toi, peut-être, l’auto peut-être, mais moi j’arriverai, disait Lupin.

Il avait la sensation que ce n’était pas la voiture qui le transportait, mais lui qui transportait la voiture, et qu’il trouait l’espace par ses propres forces, par sa propre volonté. Alors, quel miracle aurait pu faire qu’il n’arrivât point, puisque ses forces étaient inépuisables, et que sa volonté n’avait pas de limites ?

— J’arriverai parce qu’il faut que j’arrive, répétait-il.

Et il songeait à l’homme qui allait mourir s’il n’arrivait pas à temps pour le sauver, au mystérieux Louis de Malreich, si déconcertant avec son silence obstiné et son visage hermétique. Et dans le tumulte de la route, sous les arbres dont les branches faisaient un bruit de vagues furieuses, parmi le bourdonnement de ses idées, tout de même Lupin s’efforçait d’établir une hypothèse. Et l’hypothèse se précisait peu à peu, logique, invraisemblable, certaine, se disait-il, maintenant qu’il connaissait l’affreuse vérité sur Dolorès, et qu’il entrevoyait toutes les ressources et tous les desseins odieux de cet esprit détraqué.

« Eh oui, c’est elle qui a préparé contre Malreich la plus épouvantable des machinations. Que voulait-elle ? épouser Pierre Leduc dont elle s’était fait aimer, et devenir la souveraine du petit royaume d’où elle avait été bannie. Le but était accessible, à la portée de sa main. Un seul obstacle… moi, moi, qui depuis des semaines et des semaines, inlassablement, lui barrais la route ; moi qu’elle retrouvait après chaque crime, moi dont elle redoutait la clairvoyance, moi qui ne désarmerais pas avant d’avoir découvert le coupable et d’avoir retrouvé les lettres volées à l’Empereur…

— Eh bien ! puisqu’il me fallait un coupable, le coupable ce serait Louis de Malreich ou plutôt Léon Massier. Qu’est-ce que ce Léon Massier ? L’a-t-elle connu avant son mariage ? L’a-t-elle aimé ? C’est probable, mais sans doute ne le saura-t-on jamais. Ce qui est certain, c’est qu’elle aura été frappée par la ressemblance de taille et d’allure qu’elle-même pouvait obtenir avec Léon Massier, en s’habillant comme lui de vêtements noirs, et en s’affublant d’une perruque blonde. C’est qu’elle aura observé la vie bizarre de cet homme solitaire, ses courses nocturnes, sa façon de marcher dans les rues, et de dépister ceux qui pourraient le suivre. Et c’est en conséquence de ces remarques, et en prévision d’une éventualité possible, qu’elle aura conseillé à M. Kesselbach de gratter sur les registres de l’état civil le nom de Dolorès et de le remplacer par le nom de Louis, afin que les initiales fussent justement celles de Léon Massier.

« Le moment vient d’agir, et voilà qu’elle ourdit son complot, et voilà qu’elle l’exécute. Léon Massier habite la rue Delaizement ? Elle ordonne à ses complices de s’établir dans la rue parallèle. Et c’est elle-même qui m’indique l’adresse du maître d’hôtel Dominique et me met sur la piste des sept bandits, sachant parfaitement que, une fois sur la piste, j’irai jusqu’au bout, c’est-à-dire au-delà des sept bandits, jusqu’à leur chef, jusqu’à l’individu qui les surveille et les dirige, jusqu’à l’homme noir, jusqu’à Léon Massier, jusqu’à Louis de Malreich.

« Et de fait, j’arrive d’abord aux sept bandits. Et alors, que se passera-t-il ? Ou bien je serai vaincu, ou bien nous nous détruirons tous les uns les autres, comme elle a dû l’espérer le soir de la rue des Vignes. Et, dans ces deux cas, Dolorès est débarrassée de moi.

« Mais il advient ceci : c’est moi qui capture les sept bandits. Dolorès s’enfuit de la rue des Vignes. Je la retrouve dans la remise du Brocanteur. Elle me dirige vers Léon Massier, c’est-à-dire vers Louis de Malreich. Je découvre auprès de lui les lettres de l’Empereur, qu’elle-même y a placées, et je le livre à la justice, et je dénonce la communication secrète qu’elle-même a fait ouvrir entre les deux remises, et je donne toutes les preuves qu’elle-même a préparées, et je montre par des documents, qu’elle-même a maquillés, que Léon Massier a volé l’état civil de Léon Massier, et qu’il s’appelle réellement Louis de Malreich.

« Et Louis de Malreich mourra.

« Et Dolorès de Malreich, triomphante, enfin, à l’abri de tout soupçon, puisque le coupable est découvert, affranchie de son passé d’infamies et de crimes, son mari mort, son frère mort, sa sœur morte, ses deux servantes mortes, Steinweg mort, délivrée par moi de ses complices, que je jette tout ficelés entre les mains de Weber ; délivrée d’elle-même enfin par moi, qui fais monter à l’échafaud l’innocent qu’elle substitue à elle-même, Dolorès victorieuse, riche à millions, aimée de Pierre Leduc, Dolorès sera reine.

— Ah ! s’écria Lupin hors de lui, cet homme ne mourra pas. Je le jure sur ma tête, il ne mourra pas.

— Attention, patron, dit Octave, effaré, nous approchons… C’est la banlieue… les faubourgs…

— Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?

— Mais nous allons culbuter… Et puis les pavés glissent… on dérape…

— Tant pis.

— Attention… Là-bas…

— Quoi ?

— Un tramway, au virage…

— Qu’il s’arrête !

— Ralentissez, patron.

— Jamais !

— Mais nous sommes fichus.

— On passera.

— On ne passera pas.

— Si.

— Ah ! nom d’un chien…

Un fracas, des exclamations… La voiture avait accroché le tramway, puis, repoussée contre une palissade, avait démoli dix mètres de planches, et, finalement s’était écrasée contre l’angle d’un talus.

— Chauffeur, vous êtes libre ?

C’était Lupin, aplati sur l’herbe du talus, qui hélait un taxi-auto.

Il se releva, vit sa voiture brisée, des gens qui s’empressaient autour d’Octave et sauta dans l’auto de louage.

— Au ministère de l’Intérieur, place Beauvau… Vingt francs de pourboire…

Et s’installant au fond du fiacre, il reprit :

— Ah ! non, il ne mourra pas ! non, mille fois non, je n’aurai pas ça sur la conscience ! C’est assez d’avoir été le jouet de cette femme et d’être tombé dans le panneau comme un collégien… Halte-là ! Plus de gaffes ! J’ai fait prendre ce malheureux… Je l’ai fait condamner à mort… je l’ai mené au pied même de l’échafaud… Mais il n’y montera pas !… Ça, non ! S’il y montait, je n’aurais plus qu’à me fiche une balle dans la tête !

On approchait de la barrière. Il se pencha :

— Vingt francs de plus, chauffeur, si tu ne t’arrêtes pas.

Et il cria devant l’octroi :

— Service de la Sûreté !

On passa.

— Mais ne ralentis pas, crebleu ! hurla Lupin… Plus vite !… Encore plus vite ! Tu as peur d’écharper les vieilles femmes ? écrase-les donc. Je paie les frais.

En quelques minutes, ils arrivaient au ministère de la place Beauvau. Lupin franchit la cour en hâte et monta les marches de l’escalier d’honneur. L’antichambre était pleine de monde. Il inscrivit sur une feuille de papier : « Prince Sernine », et, poussant un huissier dans un coin, il lui dit :

— C’est moi, Lupin. Tu me reconnais, n’est-ce pas ? Je t’ai procuré cette place, une bonne retraite, hein ? Seulement, tu vas m’introduire tout de suite. Va, passe mon nom. Je ne te demande que ça. Le Président te remerciera, tu peux en être sûr… Moi aussi… Mais marche donc, idiot ! Valenglay m’attend…

Dix secondes après, Valenglay lui-même passait la tête au seuil de son bureau et prononçait :

— Faites entrer « le prince ».

Lupin se précipita, ferma vivement la porte, et, coupant la parole au Président :

— Non, pas de phrases, vous ne pouvez pas m’arrêter… Ce serait vous perdre et compromettre l’Empereur… Non… il ne s’agit pas de ça. Voilà. Malreich est innocent. J’ai découvert le vrai coupable… C’est Dolorès Kesselbach. Elle est morte. Son cadavre est là-bas. J’ai des preuves irrécusables. Le doute n’est pas possible. C’est elle…

Il s’interrompit. Valenglay ne paraissait pas comprendre.

— Mais, voyons, monsieur le Président, il faut sauver Malreich… Pensez donc… une erreur judiciaire !… la tête d’un innocent qui tombe !… Donnez des ordres… un supplément d’information… est-ce que je sais ?… Mais vite, le temps presse.

Valenglay le regarda attentivement, puis s’approcha d’une table, prit un journal et le lui tendit, en soulignant du doigt un article.

Lupin jeta les yeux sur le titre et lut :

L’exécution du monstre. Ce matin, Louis de Malreich a subi le dernier supplice…

Il n’acheva pas. Assommé, anéanti, il s’écroula dans un fauteuil avec un gémissement de désespoir.

Combien de temps resta-t-il ainsi ? Quand il se retrouva dehors, il n’en aurait su rien dire. Il se souvenait d’un grand silence, puis il revoyait Valenglay incliné sur lui et l’aspergeant d’eau froide, et il se rappelait surtout la voix sourde du Président qui chuchotait :

— Écoutez… il ne faut rien dire de cela, n’est-ce pas ? Innocent, ça se peut, je ne dis pas le contraire… Mais à quoi bon des révélations ? un scandale ? Une erreur judiciaire peut avoir de grosses conséquences. Est-ce bien la peine ? Une réhabilitation ? Pour quoi faire ? Il n’a même pas été condamné sous son nom. C’est le nom de Malreich qui est voué à l’exécration publique… précisément le nom de la coupable… Alors ?

Et, poussant peu à peu Lupin vers la porte, il lui avait dit :

— Allez… Retournez là-bas… Faites disparaître le cadavre… Et qu’il n’y ait pas de traces, hein ? pas la moindre trace de toute cette histoire… Je compte sur vous, n’est-ce pas ?

Et Lupin retournait là-bas. Il y retournait comme un automate, parce qu’on lui avait ordonné d’agir ainsi, et qu’il n’avait plus de volonté par lui-même.

Des heures, il attendit à la gare. Machinalement il mangea, prit son billet et s’installa dans un compartiment.

Il dormit mal, la tête brûlante, avec des cauchemars et avec des intervalles d’éveil confus où il cherchait à comprendre pourquoi Massier ne s’était pas défendu.

— C’était un fou… sûrement… un demi-fou… Il l’a connue autrefois et elle a empoisonné sa vie… elle l’a détraqué… Alors, autant mourir… Pourquoi se défendre ?

L’explication ne le satisfaisait qu’à moitié, et il se promettait bien, un jour ou l’autre, d’éclaircir cette énigme et de savoir le rôle exact que Massier avait tenu dans l’existence de Dolorès. Mais qu’importait pour l’instant ! Un seul fait apparaissait nettement : la folie de Massier, et il se répétait avec obstination :

— C’était un fou… ce Massier était certainement fou. D’ailleurs, tous ces Massier, une famille de fous…

Il délirait, embrouillant les noms, le cerveau affaibli.

Mais, en descendant à la gare de Bruggen, il eut, au grand air frais du matin, un sursaut de conscience. Brusquement les choses prenaient un autre aspect. Et il s’écria :

— Eh ! tant pis, après tout ! il n’avait qu’à protester… Je ne suis responsable de rien, c’est lui qui s’est suicidé… Ce n’est qu’un comparse dans l’aventure… Il succombe… Je le regrette… Mais quoi !

Le besoin d’agir l’enivrait de nouveau. Et, bien que blessé, torturé par ce crime dont il se savait malgré tout l’auteur, il regardait cependant vers l’avenir.

« Ce sont les accidents de la guerre. N’y pensons pas. Rien n’est perdu. Au contraire ! Dolorès était l’écueil, puisque Pierre Leduc l’aimait. Dolorès est morte. Donc Pierre Leduc m’appartient. Et il épousera Geneviève, comme je l’ai décidé ! Et il régnera ! Et je serai le maître ! Et l’Europe, l’Europe est à moi ! »

Il s’exaltait, rasséréné, plein d’une confiance subite, tout fiévreux, gesticulant sur la route, faisant des moulinets avec une épée imaginaire, l’épée du chef qui veut, qui ordonne, et qui triomphe.

— Lupin, tu seras roi ! Tu seras roi, Arsène Lupin.

Au village de Bruggen, il s’informa et apprit que Pierre Leduc avait déjeuné la veille à l’auberge. Depuis, on ne l’avait pas vu.

— Comment, dit Lupin, il n’a pas couché ?

— Non.

— Mais où est-il parti après son déjeuner ?

— Sur la route du château.

Lupin s’en alla, assez étonné. Il avait pourtant prescrit au jeune homme de fermer les portes et de ne plus revenir après le départ des domestiques.

Tout de suite il eut la preuve que Pierre lui avait désobéi : la grille était ouverte.

Il entra, parcourut le château, appela. Aucune réponse.

Soudain, il pensa au chalet. Qui sait ! Pierre Leduc, en peine de celle qu’il aimait, et dirigé par une intuition, avait peut-être cherché de ce côté. Et le cadavre de Dolorès était là !

Très inquiet, Lupin se mit à courir.

À première vue, il ne semblait y avoir personne au chalet.

— Pierre ! Pierre ! cria-t-il.

N’entendant pas de bruit, il pénétra dans le vestibule et dans la chambre qu’il avait occupée.

Il s’arrêta, cloué sur le seuil.

Au-dessus du cadavre de Dolorès, Pierre Leduc pendait, une corde au cou, mort.


III


Impassible, Lupin se contracta des pieds à la tête. Il ne voulait pas s’abandonner à un geste de désespoir. Il ne voulait pas prononcer une seule parole de violence. Après les coups atroces que la destinée lui assenait, après les crimes et la mort de Dolorès, après l’exécution de Massier, après tant de convulsions et de catastrophes, il sentait la nécessité absolue de conserver sur lui-même tout son empire. Sinon, sa raison sombrait…

— Idiot ! fit-il en montrant le poing à Pierre Leduc… triple idiot, tu ne pouvais pas attendre ? Avant dix ans, nous reprenions l’Alsace-Lorraine.

Par diversion, il cherchait des mots à dire, des attitudes, mais ses idées lui échappaient, et son crâne lui semblait près d’éclater.

— Ah ! non, non, s’écria-t-il, pas de ça, Lisette ! Lupin, fou, lui aussi ! Ah ! non, mon petit ! Flanque-toi une balle dans la tête si ça t’amuse, soit, et, au fond, je ne vois pas d’autre dénouement possible. Mais Lupin gaga, en petite voiture, ça, non ! En beauté, mon bonhomme, finis en beauté !

Il marchait en frappant du pied et en levant les genoux très haut, comme font certains acteurs pour simuler la folie. Et il proférait :

— Crânons, mon vieux, crânons, les dieux te contemplent. Le nez en l’air ! et de l’estomac, crebleu ! du plastron ! Tout s’écroule autour de toi ?… Qu’èque ça t’fiche ? C’est le désastre, rien ne va plus, un royaume à l’eau, je perds l’Europe, l’univers s’évapore ?… Eh ben, après ? Rigole donc ! Sois Lupin ou t’es dans le lac… Allons, rigole ! Plus fort que ça… À la bonne heure… Dieu que c’est drôle ! Dolorès, une cigarette, ma vieille !

Il se baissa avec un ricanement, toucha le visage de la morte, vacilla un instant et tomba sans connaissance.

Au bout d’une heure il se releva. La crise était finie, et, maître de lui, ses nerfs détendus, sérieux et taciturne, il examinait la situation.

Il sentait le moment venu des décisions irrévocables. Son existence s’était brisée net, en quelques jours, sous l’assaut de catastrophes imprévues, se ruant les unes après les autres à la minute même où il croyait son triomphe assuré. Qu’allait-il faire ? Recommencer ? Reconstruire ? Il n’en avait pas le courage. Alors ?

Toute la matinée il erra dans le parc, promenade tragique où la situation lui apparut en ses moindres détails et où, peu à peu, l’idée de la mort s’imposait à lui avec une rigueur inflexible.

Mais, qu’il se tuât ou qu’il vécût, il y avait tout d’abord une série d’actes précis qu’il lui fallait accomplir. Et ces actes, son cerveau, soudain apaisé, les voyait clairement.

L’horloge de l’église sonna l’Angélus de midi.

— À l’œuvre, dit-il, et sans défaillance.

Il revint vers le chalet, très calme, rentra dans sa chambre, monta sur un escabeau, et coupa la corde qui retenait Pierre Leduc.

— Pauvre diable, dit-il, tu devais finir ainsi, une cravate de chanvre au cou. Hélas ! Tu n’étais pas fait pour les grandeurs… J’aurais dû prévoir ça, et ne pas attacher ma fortune à un faiseur de rimes.

Il fouilla les vêtements du jeune homme et n’y trouva rien. Mais, se rappelant le second portefeuille de Dolorès, il le prit dans la poche où il l’avait laissé.

Il eut un mouvement de surprise. Le portefeuille contenait un paquet de lettres dont l’aspect lui était familier, et dont il reconnut aussitôt les écritures diverses.

— Les lettres de l’Empereur ! murmura-t-il. Les lettres au vieux Chancelier !… tout le paquet que j’ai repris moi-même chez Léon Massier et que j’ai donné au comte de Waldemar… Comment se fait-il ?… Est-ce qu’elle l’avait repris à son tour à ce crétin de Waldemar ?

Et, tout à coup, se frappant le front :

— Eh non, le crétin, c’est moi. Ce sont les vraies lettres, celles-là ! Elle les avait gardées pour faire chanter l’Empereur au bon moment. Et les autres, celles que j’ai rendues, sont fausses, copiées par elle évidemment, ou par un complice, et mises à ma portée… Et j’ai coupé dans le pont, comme un bleu ! Fichtre, quand les femmes s’en mêlent…

Il n’y avait plus qu’un carton dans le portefeuille, une photographie. Il regarda. C’était la sienne.

— Deux photographies… Massier et moi, ceux qu’elle aima le plus sans doute… Car elle m’aimait… Amour bizarre, fait d’admiration pour l’aventurier que je suis, pour l’homme qui démolissait à lui seul les sept bandits qu’elle avait chargés de m’assommer. Amour étrange ! je l’ai senti palpiter en elle l’autre jour quand j’ai dit mon grand rêve de toute-puissance ! Là, vraiment, elle eut l’idée de sacrifier Pierre Leduc et de soumettre son rêve au mien. S’il n’y avait pas eu l’incident du miroir, elle était domptée. Mais elle eut peur. Je touchais à la vérité. Pour son salut, il fallait ma mort, et elle s’y décida.

Plusieurs fois, il répéta pensivement :

— Et pourtant, elle m’aimait… Oui, elle m’aimait, comme d’autres m’ont aimé… d’autres à qui j’ai porté malheur aussi… Hélas ! toutes celles qui m’aiment meurent… Et celle-là meurt aussi, étranglée par moi… À quoi bon vivre ?…

À voix basse, il redit :

— À quoi bon vivre ? Ne vaut-il pas mieux les rejoindre, toutes ces femmes qui m’ont aimé ?… et qui sont mortes de leur amour, Sonia, Raymonde, Clotilde Destange, miss Clarke ?…

Il étendit les deux cadavres l’un près de l’autre, les recouvrit d’un même voile, s’assit devant une table et écrivit :

« J’ai triomphé de tout : et je suis vaincu. J’arrive au but et je tombe. Le destin est plus fort que moi… Et celle que j’aimais n’est plus. Je meurs aussi. »

Et il signa : Arsène Lupin.

Il cacheta la lettre et l’introduisit dans un flacon qu’il jeta par la fenêtre, sur la terre molle d’une plate-bande.

Ensuite il fit un grand tas sur le parquet avec de vieux journaux, de la paille et des copeaux qu’il alla chercher dans la cuisine.

Là-dessus il versa du pétrole.

Puis il alluma une bougie qu’il jeta parmi les copeaux.

Toute de suite, une flamme courut, et d’autres flammes jaillirent, rapides, ardentes, crépitantes.

— En route, dit Lupin, le chalet est en bois : ça va flamber comme une allumette. Et quand on arrivera du village, le temps de forcer les grilles, de courir jusqu’à cette extrémité du parc trop tard ! On trouvera des cendres, deux cadavres calcinés, et, près de là, dans une bouteille, mon billet de faire-part… Adieu Lupin ! Bonnes gens, enterrez-moi sans cérémonie… Le corbillard des pauvres… Ni fleurs, ni couronnes… Une humble croix, et cette épitaphe :

CI-GIT ARSÈNE LUPIN, AVENTURIER

Il gagna le mur d’enceinte, l’escalada et, se retournant, aperçut les flammes qui tourbillonnaient dans le ciel…

Il s’en revint à pied vers Paris, errant, le désespoir au cœur, courbé par le destin.

Et les paysans s’étonnaient de voir ce voyageur qui payait ses repas de trente sous avec des billets de banque.

Trois voleurs de grand chemin l’attaquèrent, un soir, en pleine forêt. À coups de bâton, il les laissa quasi morts sur place…

Il passa huit jours dans une auberge. Il ne savait où aller… Que faire ? À quoi se raccrocher ? La vie le lassait. Il ne voulait plus vivre… il ne voulait plus vivre…

— C’est toi !

Mme Ernemont, dans la petite pièce de la villa de Garches, se tenait debout, tremblante, effarée, livide, les yeux grands ouverts sur l’apparition qui se dressait en face d’elle.

Lupin !… Lupin était là !

— Toi ! dit-elle… Toi !… Mais les journaux ont raconté…

Il sourit tristement.

— Oui, je suis mort.

— Eh bien… eh bien… dit-elle naïvement…

— Tu veux dire que, si je suis mort, je n’ai rien à faire ici. Crois bien que j’ai des raisons sérieuses, Victoire.

— Comme tu as changé ! fit-elle avec compassion.

— Quelques légères déceptions… Mais c’est fini. Écoute, Geneviève est là ?

Elle bondit sur lui, subitement furieuse.

— Tu vas la laisser, hein ? Geneviève ! revoir Geneviève ! la reprendre ! Ah ! mais cette fois, je ne la lâche plus. Elle est revenue fatiguée, toute pâlie, inquiète, et c’est à peine si elle retrouve ses belles couleurs. Tu la laisseras, je te le jure.

Il appuya fortement sa main sur l’épaule de la vieille femme.

— Je veux… tu entends… je veux lui parler.

— Non.

— Je lui parlerai.

Il la bouscula. Elle se remit d’aplomb, et, les bras croisés :

— Tu me passerais plutôt sur le corps, vois-tu. Le bonheur de la petite est ici, pas ailleurs… Avec toutes tes idées d’argent et de noblesse, tu la rendrais malheureuse. Et ça, non. Qu’est-ce que c’est que ton Pierre Leduc ? et ton Veldenz ? Geneviève, duchesse ! Tu es fou. Ce n’est pas sa vie. Au fond, vois-tu, tu n’as pensé qu’à toi là-dedans. C’est ton pouvoir, ta fortune que tu voulais. La petite, tu t’en moques. T’es-tu seulement demandé si elle l’aimait, ton sacripant de grand-duc ? T’es-tu seulement demandé si elle aimait quelqu’un ? Non, tu as poursuivi ton but, voilà tout, au risque de blesser Geneviève, et de la rendre malheureuse pour le reste de sa vie. Eh bien ! je ne veux pas. Ce qu’il lui faut, c’est une existence simple, honnête, et celle-là tu ne peux pas la lui donner. Alors, que viens-tu faire ?

Il parut ébranlé, mais tout de même, la voix basse, avec une grande tristesse, il murmura :

— Il est impossible que je ne la voie plus jamais. Il est impossible que je ne lui parle pas…

— Elle te croit mort.

— C’est cela que je ne veux pas ! Je veux qu’elle sache la vérité. C’est une torture de songer qu’elle pense à moi comme à quelqu’un qui n’est plus. Amène-la, Victoire.

Il parlait d’une voix si douce, si désolée, qu’elle fut tout attendrie, et lui demanda :

— Écoute… avant tout, je veux savoir… Ça dépendra de ce que tu as à lui dire… Sois franc, mon petit… Qu’est-ce que tu lui veux, à Geneviève ?

Il prononça gravement :

— Je veux lui dire ceci : « Geneviève, j’avais promis à ta mère de te donner la fortune, la puissance, une vie de conte de fées. Et ce jour-là, mon but atteint, je t’aurais demandé une petite place, pas bien loin de toi. Heureuse et riche, tu aurais oublié, oui, j’en suis sûr, tu aurais oublié ce que je suis, ou plutôt ce que j’étais. Par malheur, le destin est plus fort que moi. Je ne t’apporte ni la fortune, ni la puissance. Je ne t’apporte rien. Et c’est moi au contraire qui ai besoin de toi. Geneviève, peux-tu m’aider ? »

— À quoi ? fit la vieille femme anxieuse.

— À vivre…

— Oh ! dit-elle, tu en es là, mon pauvre petit…

— Oui, répondit-il simplement, sans douleur affectée oui, j’en suis là. Trois êtres viennent de mourir, que j’ai tués, que j’ai tués de mes mains. Le poids du souvenir est trop lourd. Je suis seul. Pour la première fois de mon existence, j’ai besoin de secours. J’ai le droit de demander ce secours à Geneviève. Et son devoir est de me l’accorder… Sinon…

— Sinon ?…

— Tout est fini.

La vieille femme se tut, pâle et frémissante. Elle retrouvait toute son affection pour celui qu’elle avait nourri de son lait, jadis, et qui restait, encore et malgré tout, « son petit ». Elle demanda :

— Qu’est-ce que tu feras d’elle ?

— Nous voyagerons… Avec toi, si tu veux nous suivre…

— Mais tu oublies… tu oublies…

— Quoi ?

— Ton passé…

— Elle l’oubliera aussi. Elle comprendra que je ne suis plus cela, et que je ne peux plus l’être.

— Alors, vraiment, ce que tu veux, c’est qu’elle partage ta vie, la vie de Lupin ?

— La vie de l’homme que je serai, de l’homme qui travaillera pour qu’elle soit heureuse, pour qu’elle se marie selon ses goûts. On s’installera dans quelque coin du monde. On luttera ensemble, l’un près de l’autre. Et tu sais ce dont je suis capable…

Elle répéta lentement, les yeux fixés sur lui :

— Alors, vraiment, tu veux qu’elle partage la vie de Lupin ?

Il hésita une seconde, à peine une seconde et affirma nettement :

— Oui, oui, je le veux, c’est mon droit…

— Tu veux qu’elle abandonne tous les enfants auxquels elle s’est dévouée, toute cette existence de travail qu’elle aime et qui lui est nécessaire ?

— Oui, je le veux, c’est son devoir.

La vieille femme ouvrit la fenêtre et dit :

— En ce cas, appelle-la.

Geneviève était dans le jardin, assise sur un banc. Quatre petites filles se pressaient autour d’elle. D’autres jouaient et couraient.

Il la voyait de face. Il voyait ses yeux souriants et graves. Une fleur à la main, elle détachait un à un les pétales et donnait des explications aux enfants attentives et curieuses. Puis elle les interrogeait. Et chaque réponse valait à l’élève la récompense d’un baiser.

Lupin la regarda longtemps avec une émotion et une angoisse infinies. Tout un levain de sentiments ignorés fermentait en lui. Il avait une envie de serrer cette belle jeune fille contre lui, de l’embrasser, et de lui dire son respect et son affection. Il se souvenait de la mère, morte au petit village d’Aspremont, morte de chagrin…

— Appelle-la donc, reprit Victoire.

Il s’écroula sur un fauteuil en balbutiant :

— Je ne peux pas… Je ne peux pas… Je n’ai pas le droit… C’est impossible… Qu’elle me croie mort… Ça vaut mieux…

Il pleurait, les épaules secouées de sanglots, bouleversé par un désespoir immense, gonflé d’une tendresse qui se levait en lui, comme ces fleurs tardives qui meurent le jour même où elles éclosent.

La vieille s’agenouilla, et, d’une voix tremblante :

— C’est ta fille, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est ma fille.

— Oh ! mon pauvre petit, dit-elle en pleurant, mon pauvre petit…