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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome II/Première partie/Livre III/Chapitre IV

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CHAPITRE IV.

Sierra-Leone.


La partie de l’Afrique que nous considérons se termine à la baie qui porte le non de Sierra-Leone, nom que les Portugais lui donnèrent, soit à cause des lions dont les montagnes voisines sont remplies, soit plutôt à cause du bruit des flots qui, en se brisant contre les rochers de la côte, semblaient imiter le rugissement de ces animaux. Le pays est borné au nord par le cap de la Vega et par celui de Tagrim au sud. Ces deux caps forment une baie spacieuse où la rivière de Sierra-Leone vient se jeter.

Le roi du pays fait sa résidence au fond de la baie : les Maures lui donnent le nom de Boréa. Les états du Boréa ou Bourré s’étendent l’espace de quarante lieues dans les terres. Ses revenus consistent dans un tribut d’étoffes de coton, de dents d’éléphans, d’un peu d’or, et dans le pouvoir de vendre ses sujets pour l’esclavage. L’usage des habitans est de s’arracher entièrement les sourcils, quoiqu’ils laissent croître leur barbe, qui est naturellement courte, noire et frisée. Leurs cheveux sont ordinairement coupés en croix et s’élèvent sur la tête en petites touffes carrées : d’autres les portent découpés en différentes formes ; mais les femmes ont généralement la tête rasée.

Ils ont de petites idoles ; mais ils n’en reconnaissent pas moins le Dieu du ciel. Lorsqu’un Anglais leur demandait l’usage de ces petites figures de bois, ils levaient leurs mains au-dessus de leur tête, pour faire entendre que le véritable objet de leurs adorations était en haut.

Au sud de la baie, à quarante ou cinquante lieues dans les terres, on trouve une nation d’anthropophages, qui inquiètent souvent leurs voisins.

Les fruits sont innombrables dans les bois de Sierra-Leone. Il se trouve des forêts entières de citronniers, surtout en-deçà du lieu de l’aiguade, assez près de la ville ; on y voit aussi quelques orangers. La boisson commune du pays est de l’eau. Cependant les hommes sont passionnés pour le vin de palmier qu’ils appellent may, et le partagent rarement avec les femmes. On trouve dans le pays beaucoup de mancenilles, espèce de pomme vénéneuse, qui ressemble à la prune jaune, et dont le jus est si malin, que la moindre goutte qui rejaillirait dans l’œil ferait perdre aussitôt la vue. On y voit le beguil, fruit de la grosseur d’une pomme ordinaire, mais dont la chair a la couleur, le grain et le goût de la fraise ; l’arbre qui le porte ressemble à l’arbousier. Les bois sont remplis de vignes sauvages, qui produisent un raisin dont le goût est amer. Les Nègres aiment beaucoup la datte et la mangent rôtie. Ils font des amas de cardamome, sorte de poivre qui leur sert de remède dans plusieurs maladies, et d’assaisonnement pour leur nourriture.

Les Nègres plantent des patates, et plus loin dans les terres, ils cultivent du coton, nommé parmi eux innoumma, dont ils font d’assez bon fil et des étoffes larges d’un quart. Le kambe est un bois qui leur sert à teindre en rouge leurs bourses et leurs nattes. Leur citronnier ressemble au pommier sauvage ; sa feuille est mince comme celle du saule ; il est rempli de pointes, et porte une prodigieuse quantité de fruits qui commencent à mûrir au mois d’août, et qui demeurent sur l’arbre jusqu’au mois d’octobre.

Le poivre de Guinée croît naturellement dans les bois, mais, il n’y est pas fort abondant. Sa plante est petite, assez semblable à celle du troëne, et chargée de petites feuilles fort minces. Son fruit ressemble à l’épine-vinette ; il est d’abord très-vert ; mais, en mûrissant, il devient rouge. Quoiqu’il ne se réunisse point en grappe, il s’en trouve de côté et d’autre deux ou trois ensemble autour de la tige. Le péné, dont les Nègres de ce pays composent leur pain, est une plante fort mince, qui ressemble à l’herbe ordinaire, et dont les petites tiges sont couvertes d’une graine qui n’est renfermée dans aucune espèce d’enveloppe.

Plus loin, dans l’intérieur des terres, il croît un fruit nommé gola ou kola, dans une coque assez épaisse ; il est dur, rougeâtre, amer, à peu près de la grosseur d’une noix, et divisé par divers angles. Les Nègres font des provisions de ce fruit, et le mâchent mêlé avec l’écorce d’un certain arbre. Leur manière de s’en servir n’aurait rien d’agréable pour les Européens. Celui qui commence à le mâcher le donne ensuite à son voisin, qui le mâche à son tour, et qui le donne au Nègre suivant. Ainsi chacun le mâche successivement, sans rien avaler de la substance. Ils le croient excellent pour la conservation des dents et des gencives. Les chevaux n’ont pas les dents plus fortes que la plupart des Nègres. Ce fruit leur sert aussi de monnaie courante, et le pays n’en a pas d’autre.

Le kola est fort estimé des Nègres qui habitent les bords de la Gambie. Il ressemble aux châtaignes de la plus grosse espèce, mais sa coque est moins dure. On en fait tant de cas parmi les Nègres que dix noix de kola sont un présent digne des plus grands rois. Après en avoir mâché, l’eau la plus commune prend le goût du vin blanc, et paraît mêlée de sucre. Le tabac même en tire une douceur singulière. On n’attribue d’ailleurs aucune autre qualité au kola. Les personnes âgées, qui ne sont plus capables de le mâcher, le font broyer pour leur usage ; mais ce n’est pas le peuple qui peut se procurer un ragoût si délicieux ; car cinquante noix suffisent pour acheter une femme.

Barbot décrit l’arbre qui produit cette fameuse noix ; il lui donne le nom de froglo ; il assure que la région de Sierra-Leone en est remplie ; qu’il est d’une hauteur médiocre ; que la circonférence du tronc est de cinq ou six pieds ; que le fruit croît en pelotons de dix ou douze noix, dont quatre ou cinq sont sous la même coque, divisées par une peau fort mince ; que le dehors de chaque noix est rouge, avec quelque mélange de bleu ; que, si elle est coupée, le dedans paraît d’un violet foncé. Les Nègres et les Portugais en demandent sans cesse, comme les Indiens ne demandent que leurs noix d’arek et leur bétel. Labat parle aussi de ce fruit, et dit que la plus grande partie vient de l’intérieur des terres, environ trois cents lieues de la côte ; l’arbre qui le porte est le sterculia acuminata.

La baie est remplie de poissons de toutes les espèces, tels que le mulet, la raie, la vieille, le brochet, le gardon, le cavallos, qui ressemble au maquereau ; la scie, le requin ; une autre espèce de squale, qui ressemble au requin, excepté que sa tête se termine dans la forme d’une pelle, et que l’on appelle marteau ou pantoufflier ; le cordonnier, qui a des deux côtés de la tête une espèce de barbe ou de soie pendante, et qui grogne comme un cochon, etc. Finch, voyageur anglais, prit dans l’espace d’une heure six mille poissons de la forme de l’able. Les huîtres y sont très-communes et s’y attachent aux branches des mangliers.

La côte n’est pas moins abondante en toutes sortes d’oiseaux dont l’espèce n’est pas connue dans nos climats. Les Nègres parlèrent à Finch d’un animal fort étrange, que son interprète nommait carboucle. On le voit souvent, mais toujours pendant la nuit ; sa tête jette un éclat surprenant, qui lui sert à trouver sa pâture. L’opinion des habitans est que cette lumière vient d’une pierre qu’il a dans les yeux ou sur le front. S’il entend le moindre bruit, il couvre aussitôt cette partie brillante de quelque membrane qui en dérobe l’éclat. Finch ajoute qu’il regarde ce récit comme fabuleux.

Les parties septentrionales dépendent du roi de Boulom, comme celles du sud sont soumises au roi de Bourré. Le royaume de Boulom est peu connu des Français et des Hollandais. L’affection des habitans s’est déclarée pour les Anglais et pour les Portugais, dont plusieurs y ont formé des établissemens.

Les singes se rassemblent en troupes nombreuses, et détruisent tous les champs cultivés dont ils peuvent approcher. Leurs ravages inspirent pour eux une haine implacable aux habitans.

La rivière, qui est connue sous le nom de Sierra-Leone, porte aussi ceux de Mitomba et de Tagrim : elle vient de fort loin dans les terres ; et, vers son embouchure, elle n’a pas moins de trois lieues de largeur ; mais, à quatorze ou quinze lieues de la mer, elle se resserre à la largeur d’une lieue.

Cette rivière, comme la plupart de celles de tous les pays très-chauds, est bordée à son embouchure de mangliers ou paletuviers.

Quoique les jours d’été soient fort chauds dans le pays plat et ouvert, les vents du sud-ouest y apportent de la fraîcheur pendant l’après-midi ; mais la chaleur est insupportable dans les parties montagneuses. En général, on peut dire que c’est une région fort malsaine pour les Européens, témoin tous les Anglais qui sont morts dans l’île de Bense. La pluie et le tonnerre y régnent continuellement pendant six mois, avec une chaleur si maligne aux mois de juin et juillet, qu’on est obligé de se tenir renfermé dans ses huttes. L’air, corrompu par tant de mauvaises influences, y produit en un instant des vers sur les alimens et sur les habits : quelquefois les ouragans, nommés tornados, y jettent l’épouvante. Souvent une épaisse obscurité, qui ne se dissipe pas un moment dans le jour, semble changer la face de la nature, et rend la vie presque insupportable.

Cette rivière porte le nom de Mitomba jusqu’à vingt-cinq ou trente lieues de son embouchure, et n’est pas connue plus loin des Européens : elle a, du côté du sud, une ville nommée las Magoas, où la permission de résider pour le commerce n’est accordée qu’aux Portugais. Les habitans viennent seulement dans la baie pour y faire des échanges avec les Français et les Anglais, lorsqu’ils voient entrer leurs bâtimens.

À l’entrée de la rivière on voit plusieurs petites îles. Les principales sont celles de Togou, de Tasso et de Bense. Dans cette dernière, qui est à neuf lieues de la rade, les Anglais ont élevé un petit fort.

Les Portugais sont établis dans divers endroits du pays ; mais la jalousie du commerce ne leur permet pas d’entretenir beaucoup de correspondance avec les Anglais de l’île de Bense.

La baie de France, où l’on trouve la fontaine du même nom, est éloignée d’environ six lieues du cap Tagrim, en remontant la rivière. On la distingue aisément à la couleur brillante du sable qui se présente sur le rivage comme une voile étendue ; aussi n’y voit-on pas de rocs qui en rendent l’accès difficile aux barques et aux chaloupes. La fontaine est à quelques pas de la mer ; c’est la meilleure et la plus commode de toute la côte. On y peut remplir cent tonneaux dans l’espace d’un jour : elle vient du centre des montagnes de Timna, qui forment une chaîne d’environ quinze lieues, mais dont les tigres, les lions et les crocodiles ne permettent pas d’approcher. Les eaux fraîches se précipitent du sommet des montagnes, et forment en tombant diverses cascades, avec un très-grand bruit. Ensuite, se réunissant dans une espèce d’étang, leur abondance les fait déborder pour se répandre sur un rivage sablonneux, où elles se rassemblent encore dans un bassin qu’elles se forment au pied des montagnes : de là elles recommencent à couler sur le sable, et se perdent enfin dans la mer. Barbot représente ce lieu comme un des plus beaux endroits de la contrée. Le bassin qui reçoit toutes ces eaux est environné de grands arbres d’une verdure continuelle, qui forment un ombrage délicieux dans les plus grandes chaleurs. Les rochers même qui sont dispersés aux environs contribuent à l’embellissement du lieu. C’était dans cette agréable retraite que Barbot prenait souvent plaisir à faire ses repas.

Les singes nommés barris sont d’une très-grande taille ; on les accoutume dans leur jeunesse à marcher droit, à broyer les grains, à puiser de l’eau dans des calebasses, à l’apporter sur leur tête, et à tourner la broche pour rôtir les viandes. Ces animaux se bâtissent des cabanes dans les bois ; ils aiment si passionnément les huîtres, que, dans les basses marées, ils s’approchent du rivage entre les rocs ; et lorsqu’ils voient les huîtres ouvertes à la chaleur du soleil, ils mettent dans l’écaille une petite pierre qui l’empêche de se fermer, et l’avalent ainsi facilement. Quelquefois il arrive que la pierre glisse, et que le singe se trouve pris comme dans une trappe : alors ils n’échappent guère aux Nègres, qui les tuent et qui les mangent. Cette chair et celle des éléphans leur paraissent délicieuses.

Les bois sont la retraite d’un nombre infini de perroquets, de pigeons ramiers, et d’autres oiseaux ; mais l’épaisseur des arbres ne permet guère qu’on les puisse tirer. La mer et les rivières fournissent les mêmes espèces de poissons que celles du cap Vert.

Chaque village est pourvu d’une salle ou d’une maison publique, où toutes les personnes mariées envoient leurs filles, après un certain âge, pour y apprendre à danser, à chanter, et d’autres exercices, sous la conduite d’un vieillard des plus nobles du pays. Lorsqu’elles ont passé un an dans cette école, il les mène à la grande place de la ville ou du village ; elles y dansent, elles chantent, elles donnent aux yeux des habitans des témoignages de leurs progrès. S’il se trouve quelque jeune homme à marier, c’est alors qu’il fait le choix de celle qu’il aime le mieux, sans aucun égard pour la naissance ou la fortune. Un amant n’a pas plus tôt déclaré ses intentions, qu’il passe pour marié, à la seule condition qu’il soit en état de faire quelques présens aux parens de la fille et à son vieux précepteur.

La rivière de Sierra-Leone est fréquentée depuis long-temps par les Européens. C’est à la fois un lieu de commerce et de rafraîchissement dans leurs navigations à la côte d’Or et au royaume de Juida. Les marchandises qu’ils y achètent sont des dents d’éléphans, des esclaves, du bois de sandal, une petite quantité d’or, beaucoup de cire, quelques perles, du cristal, de l’ambre gris, du poivre-long, etc. Les dents d’éléphans de Sierra-Leone passent pour les meilleures de toute l’Afrique ; elles sont d’une grosseur et d’une blancheur extraordinaires. Barbot en a vu qui pesaient cent livres, et qui ne se vendaient que la valeur de cent sous de France, en petites merceries fort méprisables.

Les peuples de Sierra-Leone ont quelques parties de gouvernement et de religion qui leur sont propres. Les Capez et les Combas, les deux principaux peuples de cette contrée, ont chacun leur gouverneur ou leur vice-roi, qui administre la justice suivant les lois.

Les avocats, qui portent le nom de troëns, ont un habillement fort singulier. Ils portent un masque sur le visage et des cliquettes aux mains, des sonnettes aux jambes, et sur le corps une sorte de casaque ornée de diverses plumes d’oiseaux. Cet habit emblématique pourrait fournir des explications plaisantes que nous abandonnerons à la fantaisie des lecteurs.

Les conseillers ou juges se nomment saltatesquis. Les cérémonies qui accompagnent leur élection ne sont pas moins ridicules que l’habit des troëns. Le sujet désigné s’assied dans une chaise de bois ornée à la manière du pays. Alors le gouverneur le frappe plusieurs fois au visage de la fressure sanglante d’un bouc qu’on a tué pour cet usage ; ensuite il lui frotte tout le corps de la même pièce, et, lui couvrant la tête d’un bonnet rouge, il prononce le mot de saltatesquis.

Le cap de Sierra-Leone se reconnaît à un arbre qui surpasse tous les autres en hauteur, et à la haute terre qui se présente par-derrière.

Atkins, un des voyageurs qui ont écrit sur le commerce de Sierra-Leone, a tracé un tableau de la vente des Nègres et des traitemens qu’éprouvent ces misérables victimes, qu’il faut rapporter ici, pour ne pas perdre une occasion d’intéresser l’humanité en faveur des opprimés. Atkins eut occasion de visiter les esclaves que vendait un vieux flibustier nommé Loadstone.

Jusqu’au moment de la vente, les esclaves demeurent dans les chaînes ; alors on les place dans des loges grillées, non-seulement pour la commodité de l’air et pour leur santé, mais encore pour faciliter à ceux qui les achètent le moyen de les mieux observer, Atkins remarqua que la plupart avaient le visage fort abattu. Il en découvrit un d’une haute taille, qui lui parut hardi, fier et vigoureux. Il semblait regarder ses compagnons avec dédain, lorsqu’il les voyait prompts et faciles à se laisser visiter. Il ne tournait pas les yeux sur les marchands ; et si son maître lui commandait de se lever ou d’étendre la jambe, il n’obéissait pas tout d’un coup ni sans regret. Loadstone, indigné de cette fierté, le maltraitait sans ménagement à grands coups de fouet, qui faisaient de cruelles impressions sur un corps nu ; il l’aurait tué, s’il n’eût fait attention que le dommage retomberait sur lui-même. Le Nègre supportait toutes ces insultes et ces cruautés avec une fermeté surprenante. Il ne lui échappait pas un cri. On lui voyait seulement couler une larme ou deux le long des joues ; encore s’efforcait-il de les cacher, comme s’il eut rougi de sa faiblesse. Quelques marchands, à qui ce spectacle donna la curiosité de le connaître, demandèrent à Loadstone d’où cet esclave lui était venu. Il leur dit que c’était un chef de quelques villages qui s’étaient opposés au commerce des Anglais sur la rivière Nougnez ; qu’il se nommait le capitaine Tomba, et qu’il avait tué plusieurs Nègres de leurs amis, brûlé leurs cabanes, et donné des marques d’une hardiesse extraordinaire ; que ceux qu’il avait traités si mal avaient aidé les Anglais à le surprendre pendant la nuit, et l’avaient amené prisonnier depuis un mois ; mais qu’avant de tomber entre leurs mains, il en avait tué deux de la sienne.

Atkins prétend que les alligators, dont la rivière de Sierra-Leone est remplie, ressemblent entièrement aux crocodiles du Nil et sont en effet de la même espèce. Leur forme diffère peu de celle du lézard ; ils pèsent jusqu’à deux cents livres. L’écaille qui les couvre est si dure, qu’elle est à l’épreuve de la balle, si le coup n’est tiré de fort près. Il ont les gencives fort longues, armées de dents tranchantes ; quatre nageoires semblables à des mains, deux grandes et deux petites ; la queue épaisse et d’une grosseur continue. Ils vivent si longtemps hors de l’eau, qu’ils se vendent vivans dans les Indes orientales. Quoique le moindre bruit les éveille, ils s’effraient peu, et ne prennent pas tout d’un coup la fuite. Les barques qui descendent la rivière en sont quelquefois fort proches avant qu’on leur voie quitter les gîtes qu’ils se font dans la vase, où ils se chauffent au soleil. Lorsqu’ils flottent sur l’eau, ils paraissent si tranquilles, qu’on les prendrait pour une pièce de bois, jusqu’à ce que les petits poissons qui se rassemblent autour d’eux semblent les exciter à fondre sur leur proie. Un matelot anglais, qui avait la tête échauffée de liqueurs, entreprit de passer à gué l’extrémité de la pointe de Tagrim, pour s’épargner la peine d’en faire le tour dans son canot. Il fut saisi en chemin par un alligator ; mais, ne manquant point de courage, il perça l’animal d’un coup d’épée. Le combat n’en fut pas moins vif, et recommença deux ou trois fois, jusqu’à l’arrivée du canot d’où l’Anglais reçut du secours. Mais il avait les épaules, les fesses et les cuisses cruellement déchirées ; et, quoique ces blessures ne fussent pas mortelles, on ne doute pas que, si le monstre avait été moins jeune, le matelot n’eût péri.

Le pays de Sierra-Leone est si couvert de bois, qu’on ne saurait pénétrer vingt pas sur le rivage, excepté du côté de la rivière ou les bâtimens prennent leur eau. Cependant les Nègres ont des sentiers qui les conduisent à leurs lougans ou plantations. Quoique les champs semés de millet, de riz et de maïs, ne soient pas à plus d’un mille ou deux de leur ville ils servent de promenade ordinaire aux bêtes féroces. Atkins aperçut de tous côtés leurs excrémens. Les Nègres mettent de la différence entre les lougans et les lollas. Les premiers sont des champs ouverts et fort bien cultivés ; mais les lollas, quoique ouverts comme les lougans, demeurent sans culture, et ne servent d’habitations qu’aux fourmis.

Les hommes du pays sont bien faits et n’ont pas le nez tout-à-fait plat. Les femmes ont la taille beaucoup moins belle que les hommes ; mais elles ont le ventre pendant et les mamelles si longues, qu’elles peuvent allaiter un enfant derrière leurs épaules. Les travaux pénibles dont elles s’occupent continuellement les rendent extrêmement robustes. Elles cultivent la terre, elles font l’huile de palmier, les étoffes de coton, etc., etc. Lorsqu’elles ont fini cet ouvrage, leurs indolens maris les occupent au soin de leur chevelure laineuse, dont ils sont extrêmement curieux, et leur font passer deux ou trois heures à cet exercice.

On voit souvent des villes entières qui se transportent d’un canton à l’autre, soit par haine pour leurs voisins, soit pour se procurer plus de commodités dans un autre lieu. Il ne leur faut pas beaucoup de temps pour défricher le terrain.

Les hommes et les femmes ne manquent pas chaque jour de s’oindre le corps d’huile de palmier ou de civette ; mais cette onction, qui n’est pas sans quelque mélange, jette une odeur forte et désagréable.

Sur les accusations de meurtre, d’adultère, et d’autres crimes odieux dans la nation, les personnes suspectes sont forcées de boire d’une eau rouge qui est préparée par les juges, et qui s’appelle l’eau de purgation. Si la vie de l’accusé n’est pas régulière, ou si on lui connaît quelque sujet de haine contre le mort, quoique l’évidence manque à l’accusation, les juges rendent la liqueur assez forte ou la dose assez abondante pour lui ôter la vie. Mais s’il mérite de l’indulgence par son caractère ou par l’obscurité des accusations, on lui fait prendre un breuvage plus doux, pour le faire paraître innocent aux yeux de la famille et des amis du mort. C’est une espèce de question qu’on rend plus ou moins cruelle, suivant l’opinion qu’on a de l’accusé. La nôtre est également barbare pour les innocens et pour les coupables.

Les bêtes farouches se font craindre jusqu’aux environs des villes et des villages. Les maisons même sont infectées d’une multitude de rats, de serpens, de crapauds, de mousquites, de scorpions, de lézards, et surtout d’une prodigieuse quantité de fourmis. On en distingue trois sortes, les blanches, les noires et les rouges. Celles-ci s’élèvent des logemens de neuf pieds de hauteur, emploient deux ou trois ans à jeter les fondemens de leur édifice, et réduisent en poudre une armoire pleine d’étoffe, dans l’espace de quinze ou vingt jours.

Le terroir est très-fertile : le riz, le millet, les pois, les fèves, les melons, les patates, les bananes et les figues y croissent en abondance et se vendent presque pour rien. La rivière est remplie de poissons, et les habitans en mangent beaucoup plus que de toute autre viande, quoiqu’ils ne manquent d’aucune sorte d’animaux, et qu’on les achète à leur marché. La volaille ordinaire, les pintades, les oies, les canards, les pigeons ne leur coûtent que la peine de les prendre. Leurs champs présentent de vastes troupeaux de bœufs, de vaches, de chèvres et de moutons. Les montagnes sont remplies de cerfs, de sangliers, de daims et de chevreuils. Ceux à qui le gibier manque n’en peuvent accuser que leur paresse. La bonté du pays et l’abondance du fruit y attirent une quantité incroyable de singes.

Le pays ne paraît pas propre à la production des métaux. C’est le partage des régions sèches et hautes telles que Bambouk. Ceux qui travaillent à la découverte des mines prennent pour un heureux signe les apparences les plus contraires à la fertilité, telles que les rocs, la sécheresse des terres, la couleur pâle et morte des plantes et de l’herbe. Il semble que la nature ne nous ait donné l’or qu’à regret, et comme un présent funeste. Elle l’a relégué dans des lieux où elle-même paraît n’avoir plus sa vertu productrice, ni sa richesse bienfaisante, où elle est comme ensevelie dans ses débris, et où, loin d’appeler l’homme, tout le repousse et l’effraie, si quelque chose pouvait effrayer l’avarice.