100%.png

Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome IV/Seconde partie/Livre I/Chapitre IX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE IX.

Timor. Îles Célèbes.


Ces deux îles sont, l’une au sud, l’autre au nord des Moluques, et toutes deux en sont à peu de distance. Nous parlerons en premier lieu de Timor. Dampier lui donne environ soixante et dix lieues de long, sur quinze ou seize de largeur. Elle est située à peu près du nord-est au sud-ouest, et son milieu est presqu’à 9 degrés de latitude méridionale. Elle n’a point de rivières navigables, ni beaucoup de havres ; mais on y trouve un grand nombre de baies, où les vaisseaux peuvent mouiller dans certaines saisons. C’est dans celle d’Anabo, qui la couvre au sud-ouest, que les Hollandais ont le fort Concordia bâti en pierre sur un rocher qui touche au rivage, une lieue à l’est de la pointe de Coupang, d’où ils chassèrent les Portugais en 1613. Cependant il en reste un grand nombre dans l’île, et ils y ont plusieurs établissemens, entre autres celui de Laphao. La ville est composée de quarante où cinquante maisons, dont chacune a son enclos rempli d’arbres fruitiers, tels que des tamariniers, des cocotiers, et des toddis. Chaque enclos a son puits. Une église à demi ruinée fait le principal ornement de la perspective. Assez près du rivage, une mauvaise plate-forme, accompagnée d’un petit édifice, soutient six canons de fer montés sur des affûts pouris, et quelques hommes y font la garde.

Dampier ne fait pas une peinture avantageuse des habitans de Laphao : « La plupart, dit-il, sont nés aux Indes ; ils ont les cheveux noirs et plats, et le visage couleur de cuivre jaune : leur langue est le portugais. Ils se disent catholiques romains, et ne se font pas moins honneur de leur religion que de leur origine : ils se fâcheraient beaucoup contre ceux qui leur refuseraient le nom de Portugais ; cependant je n’en vis que trois qui méritassent le nom de blancs ; deux étaient prêtres. » Ils ont trois ou quatre petits bâtimens qui servent à leur commerce avec les insulaires, et qu’ils envoient même jusqu’à Batavia pour en tirer des marchandises de l’Europe ; l’île leur fournit de l’or, de la cire et du bois de sandal. Quelques Chinois qu’ils ont parmi eux attirent de Macao, tous les ans, une vingtaine de petites jonques, qui leur apportent du riz commun, de l’or mêlé, du thé, du fer, des outils, de la porcelaine, des soies, etc., et qui prennent d’eux en échange de l’or pur, tel qu’on le trouve sur les montagnes, du bois de sandal, de la cire et des esclaves.

Les Portugais ont un autre établissement qu’ils nomment Porto-Novo, au bout oriental de l’île de Timor, où leur gouverneur général fait sa résidence ; ce qui faire juger que Laphao ne tient que le second rang. On assura Dampier, que, dans l’espace de vingt-quatre heures, ils pouvaient assembler cinq ou six cents hommes bien armés de fusils, d’épées et de pistolets. Quoiqu’ils se reconnaissent sujets du Portugal, leur situation approche beaucoup de l’indépendance. On les a vus pousser la hardiesse jusqu’à renvoyer chargés de fers ceux qui leur apportaient des ordres du vice-roi de Goa. Comme ils ne font pas scrupule de s’allier aux femmes de l’île, cette indocilité ne fait qu’augmenter à mesure qu’ils se multiplient et que leur sang s’éloigne de sa source.

L’île de Timor est divisée en plusieurs royaumes, dont chacun a son langage, quoique la ressemblance de la figure, des usages et des mœurs entre ceux qui les habitent semble prouver que tous ces insulaires ont une origine commune. La bonne intelligence est rare entre tous les princes de ces différens royaumes. La compagnie hollandaise, qui a son fort et son comptoir dans le royaume de Coupang, trouve de l’avantage à nourrir leurs divisions, tandis que, vivant en paix avec chaque puissance de l’île, elle tire tous les profits du commerce. Le roi de Coupang, ami particulier des Hollandais, est ennemi mortel de tous les autres rois, qui sont étroitement alliés avec tous les Portugais. Il tire du fort de Concordia un secours secret d’hommes et de munitions, qui lui est refusé en apparence comme à tous ses concurrens, mais qui doit être bien réel, pour le rendre capable de résister à tant de forces réunies, et de causer quelquefois beaucoup d’inquiétude aux Portugais. La guerre est si cruelle de la part des Coupangois, que les nobles du pays mettent leur gloire à placer sur des pieux, au sommet de leurs maisons, les têtes des ennemis qu’ils ont tués de leur propre main, et que les simples soldats sont obligés de porter celles qu’ils peuvent abattre aussi, dans des magasins destinés à les recevoir. Le village indien qui est voisin du fort hollandais contient un de ces sanglans dépôts. On doit juger par-là que la haine des Portugais, qui voient leurs têtes menacées du même sort, ne tombe pas moins sur les Hollandais que sur le roi de Coupang, et qu’ils n’épargnent rien pour leur nuire. Ils se vantent d’être toujours en état de les chasser de l’île, s’ils en avaient la permission du roi de Portugal, seule occasion où le respect a la force de les arrêter ; mais il paraît que les Hollandais, bien fournis d’artillerie et d’autres munitions, gardés par des soldats européens, et sûrs de recevoir tous les ans de nouveaux secours de Batavia, rient des bravades de leurs ennemis. D’ailleurs ils ont, à peu de distance, leur établissement de Solor, dont ils pourraient encore se fortifier. Les Portugais en ont un autre aussi dans l’île d’Ende, qui n’est pas plus éloignée ; et leur vile, qui se nomme Lorentouca, vers l’extrémité orientale de cette île, est mieux peuplée qu’aucune place de Timor ; mais loin de s’entre-prêter de l’assistance, les gouverneurs de leur nation, dans ces deux îles, se haïssent et se déchirent mutuellement. Ende et Solor font partie d’une chaîne d’îles situées au nord de Timor.

Les insulaires de Timor ont la taille médiocre, le corps droit, les membres déliés, le visage long, les cheveux noirs et lisses, et la peau fort noire. Ils sont naturellement adroits et d’une agilité singulière ; mais une extrême paresse, vice commun à toute leur nation, leur fait perdre l’avantage qu’ils pourraient tirer de ces deux qualités. Ils n’ont de la vivacité, suivant l’expression de Dampier, que pour la trahison et la barbarie ; leurs habitations ne présentent que la misère. Ils sont nus, à l’exception des reins, autour desquels ils ont un simple morceau de toile. Quelques-uns portent un ornement de nacre de perle ou de petites lames d’or, de figure ovale et de la grandeur d’un écu, assez joliment dentelées. Cinq de ces lames, rangées l’une près de l’autre au-dessus des sourcils, servent à leur couvrir le front. Elles sont si minces, et disposées avec tant d’art, qu’elles semblent enfoncées dans la peau. Cependant les frontons de nacre ont plus d’éclat. D’autres portent des bonnets de feuilles entrelacées.

Ils prennent autant de femmes qu’ils peuvent en nourrir ; et quelquefois ils vendent leurs enfans pour se mettre en état d’augmenter le nombre de leurs femmes. Leur nourriture ordinaire est le blé d’Inde, que chacun plante pour soi. Ils ne se fatiguent pas beaucoup à préparer la terre. Dans la saison sèche, ils mettent le feu aux arbres et aux buissons pour nettoyer leurs champs et les disposer à recevoir leurs grains dans la saison des pluies. D’ailleurs le goût de la chasse qui les occupe sans cesse leur fait négliger leurs plantations. Ils ne manquent point de buffles ni de porcs sauvages. Leurs armes ne sont que la lance et la zagaie, avec une sorte de rondache ou de bouclier.

Dampier s’informa de leur religion. On l’assura qu’ils n’en avaient point. Ils observe qu’à la faveur de la langue malais, qui est en usage dans toutes les îles voisines, le mahométisme s’était répandu dans celles qui faisaient quelque commerce avant que les Européens y fussent venus. C’est ainsi qu’il est devenu la religion dominante de Solor et d’Ende ; mais il ne paraît pas qu’il ait pénétré dans l’île de Timor, ni que les Portugais ou les Hollandais y aient obtenu plus de faveur pour le christianisme.

Tout le terrain de l’île est inégal, c’est-à-dire coupé par des montagnes et de petites vallées. Une chaîne de hautes montagnes la traverse presque d’un bout à l’autre. Elle est assez bien arrosée, dans les temps même de la sécheresse, par quantité de ruisseaux et de fontaines ; mais elle n’a point de grandes rivières, parce qu’étant fort étroite, les sources qui tombent de l’un ou de l’autre côté des montagnes ont peu de chemin à faire jusqu’à la mer. Dans la saison pluvieuse, les vallées et les terres basses sont couvertes d’eau. Alors les ruisseaux paraissent autant de grosses rivières, et les moindres cascades se changent en torrens impétueux. Vers le rivage, la terre est presque généralement sablonneuse, quoique assez fertile et couverte de bois. Les montagnes sont remplies de forêts et de savanes. Dans quelques-unes on ne voit que des arbres hauts, frais et verdoyans ; dans la plupart des autres, il paraissent tortus, secs et flétris, et les savanes sont pierreuses et stériles ; mais plusieurs de ces montagnes sont riches en or et en cuivre. Les pluies entraînent l’or dans les ruisseaux, où les insulaires le pêchent. Dampier ne put être informé comment ils tirent le cuivre.

Il s’attacha particulièrement à connaître les arbres de l’île, qui en produit un grand nombre qui lui étaient inconnus, et pour lesquels il ne se fit pas un vain honneur d’inventer des noms ; mais il vit des mangles blanches, rouges et noires. Il vit le mahot, l’arbre à calebasse, qui est rempli de piquans ; et qui s’élève fort haut, en diminuant vers la pointe, au lieu que dans les Indes occidentales il est bas, et ses branches s’étendent beaucoup en dehors ; le cotonnier, qui n’est pas fort gros à Timor, mais qui est plus dur que celui de l’Amérique.

Le cassier, qui est ici fort commun, a la grosseur de nos pommiers ordinaires ; mais ses branches ne sont ni épaisses ni garnies de feuilles. Cet arbre fleurit, à Timor, pendant les mois d’octobre et de novembre. Ses fleurs ressemblent beaucoup à celles de nos pommiers, et sont presque aussi grandes. Elles sont d’abord rouges ; mais, lorsqu’elles sont tout-à-fait épanouies, elles deviennent blanches, et jettent une odeur agréable. Le fruit, dans sa maturité, est rond, gros d’un pouce, long d’environ deux pieds, et d’un brun foncé qui tire sur le rouge. Les cellules du milieu sont entre elles à la même distance que celles du même fruit qu’on apporte en Angleterre. On y trouve aussi une petite semence plate. En un mot, il paraît de la même nature : cependant l’observateur demeura incertain si c’est le véritable cassier, parce qu’il n’y trouva point de pulpe noire.

Il vit des figuiers sauvages moins gros que ceux de l’Amérique, et dont les figues ne croissent point à part sur les branches, mais viennent par bouquets de quarante ou cinquante, autour du corps de l’arbre et de ses grosses branches, depuis la racine jusqu’au sommet.

Entre quantité d’arbres qui peuvent servir à toutes sortes d’usages, on trouve à Timor le sandal, dont les plus hauts ressemblent beaucoup au pin. Ils ont la tige droite et unie ; mais ils ne sont pas fort épais. Le bois en est dur, pesant et rougeâtre, surtout vers le cœur. On voit ici trois ou quatre sortes de palmiers que Dampier n’avait vus dans aucun autre lieu. Les troncs de la première espèce ont sept ou huit pieds de circonférence, et jusqu’à quatre-vingt-dix de hauteur. Leurs branches croissent vers le sommet, comme celles du cocotier, et leur fruit ressemble aux cocos ; mais il est plus petit, de figure ovale, à peu près de la grosseur d’un œuf de cane. La coquille en est noire et dure avant sa maturité. Il est rempli d’une chair si dure, qu’on ne saurait le manger ; et comme il a un petit vide au milieu, on y trouve cette eau ou ce petit-lait qui fait rechercher les cocos.

Les fruits de Timor sont les mêmes que dans la plupart des autres contrées des Indes ; mais il paraît que les insulaires en doivent une bonne partie aux Portugais et aux Hollandais qui les y ont transplantés. Dampier y trouva une herbe sauvage qui se nomme calalou[1] en Amérique, et qui ne lui parut pas moins agréable et moins saine que les épinards. L’île produit naturellement du pourpier, du fenouil marin et d’autres herbes connues des Européens. Le blé d’Inde y croît avec peu de culture. C’est la nourriture commune des habitans ; mais les Portugais et leurs voisins sèment un peu de riz.

Dampier ne vit des bœufs et des vaches qu’aux environs du fort Concordia. L’île est peuplée de singes et de serpens : on y trouve un grand nombre de serpens jaunes, de la grosseur du bras et longs de quatre pieds ; mais les plus dangereux ne sont pas plus gros que le tuyau d’une pipe ; leur longueur est de cinq pieds ; ils sont verts par tout le corps ; ils ont la tête rouge, plate et de la grosseur du pouce.

Entre les volatiles, on distingues l’oiseau à répétition, ainsi nommé, parce qu’il chante six notes deux fois de suite, et que, les commençant d’une voix haute et perçante, il les finit d’un ton assez bas. Sa grosseur est celle d’une alouette ; il a le bec petit, noir et pointu : les ailes bleues ; la tête et le jabot d’un rouge pâle, et une raie bleue autour du cou.

Dans le nombre infini de poissons que l’on pêche à Timor on remarque les mangeurs d’huîtres ; ils ont dans le gosier deux os fort épais, durs et plats, avec lesquels ils cassent la coquille pour avaler ensuite le poisson qu’elle renferme : aussi trouve-t-on toujours dans leur estomac quantité de ces coquilles en pièces.

Au nord-ouest des Moluques est située l’île Célèbes dont la forme est singulièrement irrégulière, tant elle est découpée profondément par plusieurs golfes. Nous rassemblerons les observations dispersées d’un grand nombre de voyageurs, surtout celles des Hollandais, qui possèdent dans cette île un fort et un excellent comptoir, fondé sur les ruines de l’ancien établissement portugais. C’est d’après eux qu’on s’est accoutumé à l’appeler indifféremment Célèbes ou Macassar, du nom de sa principale ville et du plus puissant de ses états.

Ce royaume, que ses habitans nomment Mancaçar, et qui, depuis les conquêtes d’un de ses rois vers la fin du dernier siècle, comprend en effet la plus grande partie de l’île, s’étend depuis la ligne équinoxiale jusqu’au 6e. degré de latitude méridionale ; sa longueur se prend du septentrion au midi : elle est d’environ cent trente lieues, sur quatre-vingts de largeur, qui est celle qu'on donne ordinairement à l’île. Mandar et Bonguis étaient deux autres royaumes qui le bornaient au septentrion, mais qui ont suivi la fortune de celui de Toradja, et de quelques autres provinces aujourd’hui soumises aux rois de Macassar. Quelques-uns comptent cette grande île au nombre des Moluques, dont elle n’est éloignée que d’environ quatre-vingts lieues.

Sa situation étant au milieu de la zone torride, on s’imagine aisément qu’il y règne une extrême chaleur. Peut-être serait-elle inhabitable, si ces ardeurs excessives n’étaient modérées par des pluies assez abondantes, qui rafraîchissent ordinairement la terre cinq ou six jours avant ou après les pleines lunes, et pendant les deux mois que le soleil, dans son cours annuel, emploie à passer au-dessus de l’île ; d’un autre côté, ce mélange de pluie et de chaleur, joint aux vapeurs qu’exhalent continuellement les mines d’or et de cuivre, qui sont en assez grand nombre dans le pays, y excite presque tous les jours, au coucher du soleil, des orages terribles et les plus furieux tonnerres. L’air y serait très-malsain, s’il n’était purifié par les vents du nord qui s’y font sentir avec violence pendant la meilleure partie de l’année. Aussitôt qu’ils viennent à manquer, ce qui est heureusement très-rare, le pays est désolé par diverses maladies contagieuses ; mais, lorsqu’ils soufflent avec leur force ordinaire, tous les habitans jouissent d’une santé parfaite. On en voit vivre sans maladies jusqu’à l’âge de cent ou de cent vingt ans.

De toutes les provinces qui composent le royaume de Macassar, il n’y en a point que la nature n’ait distinguée par quelque faveur particulière, qui la rend nécessaire à toutes les autres. Celles qui ne sont composées que de rochers et de montagnes inaccessibles contribuent à la richesse du pays par leurs carrières et leurs mines. Dans les unes on trouve de très-belles pierres, avantage rare aux Indes ; les autres ont des mines d’or, de cuivre et d’étain. La province de Toradja fournit seule une assez grande quantité de poudre d’or; et lorsque les ravines qui se précipitent des montagnes de Mamadja ont achevé de s’écrouler, on en découvre souvent de petits lingots dans les vallées : on raconte même qu’on y en a trouvé de la grosseur du bras.

Les terres de l’île de Célèbes sont remplies d’ébéniers, de bois de calambac[2], de sandal, et de quelques espèces qui servent à teindre en vert et en écarlate ; teinture si vive et si brillante, qu’elle efface la plupart des nôtres. Le bois de charpente et de menuiserie, plus commun que le bois à brûler ne l’est en Europe, met les habitans en état de construire des bâtimens de mer à meilleur marché qu’en aucun port. Leurs bambous sont si durs et si solides, qu’ils en font non-seulement des cabanes, mais de petits bateaux et des flèches. Il n’y a point de contrée dans les Indes où cette espèce de roseau croisse mieux. Au lieu d’un pied de diamètre, qui est sa grosseur commune, il en a souvent plus de trois dans l’île de Célèbes ; et comme il est naturellement creux, les Macassarois en font des tambours qui ne rendent pas moins de son que les nôtres.

D’autres provinces ne semblent formées que pour le plaisir de leurs habitans. Quantité de petites rivières dont elles sont arrosées leur fournissent d’excellent poisson, qui fait pendant toute l’année la principale partie de leur nourriture. Mais rien n’approche de la peinture qu’on nous fait du voyage. La variété en est infinie ; ce sont des collines et des campagnes remplies d’arbres toujours verts ; des fruits et des fleurs dans toutes les saisons ; des oiseaux qui ne cessent jamais de chanter. Entre quantité de fleurs que la terre produit d’elle-même on donne un rang fort supérieur à celle qui se nomme bougna-genay-maura. Elle a quelque chose du lis ; mais son odeur est infiniment plus douce, et se fait sentir de beaucoup plus loin. Les insulaires en tirent une essence dont ils se parfument pendant leur vie, et qui sert à les embaumer après leur mort. Sa tige est d’environ deux pieds de haut ; elle ne sort pas d’un ognon comme le lis, mais d’une racine fort amère, qu’on emploie pour la guérison de plusieurs maladies, surtout des fièvres pourprées et pestilentielles. Les arbres les plus communs dans ces délicieuses plaines sont les citronniers et les orangers. Parmi les oiseaux, dont le nombre est si grand, que l’air en est quelquefois obscurci, soit qu’ils y naissent tous, ou que la beauté du pays les y attire des îles voisines, celui qu’on vante le plus n’a guère que la grosseur d’une alouette. Son bec est rouge ; le plumage de sa tête et celui de son dos sont tout-à-fait verts ; celui du ventre tire vers le jaune, et sa queue est du plus beau bleu du monde. Il se nourrit d’un petit poisson qu’il va chasser sur la rivière, dans certains endroits où l’instinct est le seul guide qui puisse le conduire. Il y voltige en tournoyant à fleur d’eau, jusqu’à ce que ce poisson, qui est fort léger, saute en l’air, et semble vouloir prendre le dessus pour fondre sur son ennemi ; mais l’oiseau a toujours l’adresse de le prévenir. Il l’enlève avec son bec et l’emporte dans son nid, où il s’en nourrit un jour ou deux, pendant lesquels son unique occupation est de chanter. Ensuite, lorsque la faim le presse, il retourne à la chasse, et ne revient pas sans une nouvelle proie. Cet oiseau merveilleux se nomme ten-rou-joulon. Le lory est une sorte de perroquet presque entièrement rouge, dont la gorge surtout est d’un rouge de feu très-éclatant, et relevé par de petites raies noires. On ne le nomme, entre quantité d’autres espèces de perruches vertes ou bigarrées, que pour faire remarquer une propriété singulière qui lui fait garder un silence triste et mélancolique, tandis que les autres ont toute l’apparence de gaieté qui est ordinaire aux perroquets.

Tous les fruits des Indes, surtout les mangues, les bananes, les oranges et les citrons, croissent admirablement dans l’île de Célèbes. Les manguiers y sont si grands et si touffus, qu’on trouve en plein midi de la fraîcheur sous leur feuillage, et qu’on peut y être à couvert des plus grosses pluies. Les melons de Célèbes sont si rafraîchissans, que, malgré leur petitesse, la moitié d’un suffit pour apaiser la soif la plus ardente, et pour en préserver un voyageur pendant une journée entière dans les plus grandes chaleurs. L’homme le plus robuste ne l’est pas assez pour porter une grappe de bananes, qui sont les figues du pays. Elles ne sont guère plus grosses que les autres ; mais la plupart ont près d’un pied de long, et le goût en est véritablement délicieux. Les insulaires leur donnent le nom d’ontis.

De tous les fruits qui croissent en Europe, l’île Célèbes ne produit que les noix. Elles y sont moins blanches que les nôtres, et la coquille est incomparablement plus dure : elles ne sont pas même d’aussi bon goût ; mais on aurait peine à s’imaginer la quantité d’huile que les habitans en tirent. Entre plusieurs remèdes, dans lesquels ils l’emploient avec différentes préparations, ils en composent un onguent qui vaut le meilleur baume, et qui a des vertus encore plus certaines pour la guérison des plaies. Ils en font aussi des flambeaux, en la faisant bouillir avec la chair blanche du coco ; ce qui forme une pâte dont ils enduisent des bâtons fort secs, qu’ils exposent pendant quelques heures au soleil. Ces flambeaux sont aussi propres, durent autant, et ne donnent pas moins de lumière que ceux qu’on fait ici de la meilleure cire ; et lorsqu’ils sont bien allumés, on a beaucoup plus de peine à les éteindre.

L’abondance des palmiers supplée au défaut de la vigne, qu’on n’a jamais pu faire croître dans l’île, et lui procure continuellement une liqueur que les Hollandais ne font pas difficulté de comparer aux plus excellens vins de France, quoiqu’ils ne la trouvent pas tout-à-fait si saine. On n’en peut boire avec excès sans s’exposer à la dysenterie.

On voit dans le royaume de Macassar de vastes plaines qui ne sont couvertes que de cotonniers, et cet arbrisseau s’y distingue aussi par des propriétés singulières. Ses fleurs, au lieu d’être jaunes comme dans les autres contrées de l’Asie et de l’Afrique, y sont d’un rouge couleur de feu, longues, coupées comme le lis, et très-agréables à la vue, mais sans aucune sorte d’odeur. Aussitôt que la fleur est tombée, le bouton devient aussi gros qu’une noix verte, et donne un coton qui passe pour le plus fin de l’Inde.

On admire que, sous la ligne, non-seulement plusieurs légumes, tels que les raves, la chicorée et le pourpier, mais les choux même, soient aussi communs dans l’île de Célèbes qu’en Europe. On y trouve du romarin, du baume, du nénuphar, et quantité d’excellens simples dont les habitans connaissent la vertu pour de certaines maladies. L’opium, que les Portugais nomment ophion, est celui dont on fait le plus de cas : c’est une sorte d’arbuste qui croît ordinairement sur les tombeaux, dans les antres des montagnes, ou dans certains lieux pierreux et sauvages, qui ne sont connus que des insulaires. Ses feuilles sont d’un vert fort pâle. On tire une liqueur de ses rameaux par une incision sur laquelle on applique un vaisseau de bambou qui s’en remplit ; mais, lorsqu’il est plein, on observe soigneusement qu’il n’y puisse entrer d’air. La liqueur s’y épaissit dans l’espace de quelques jours. Aussitôt qu’elle acquiert une certaine consistance, on la coupe en morceaux pour en faire de petites boules, que les Malais et tous les mahométans viennent acheter au poids de l’or. De l’eau dans laquelle ils ont fait dissoudre une de ces boules, après l’avoir fait passer dans deux tamis différens, ils arrosent le tabac qu’ils veulent fumer. Cette teinture lui donne un goût qu’ils trouvent merveilleux. Ils prétendent qu’elle facilite la digestion et qu’elle fortifie l’estomac ; mais son effet le plus certain est de les enivrer ; et le sommeil qu’elle leur procure dans cette ivresse a tant de charme pour eux, qu’ils la préfèrent à tous les autres plaisirs. L’expérience leur apprend néanmoins que l’usage de l’ophion n’est pas sans danger. Il devient si nécessaire à ceux qui en ont fait beaucoup d’usage, que, s’ils le quittent, on les voit bientôt maigrir, tomber dans une affreuse langueur, et mourir de faiblesse et d’abattement : mais il est encore plus dangereux d’en prendre avec excès. L’homme le plus vigoureux, qui en fume plus de quatre ou cinq fois dans l’espace de vingt-quatre heures, tombe infailliblement en léthargie ; ou s’il en prend plus d’un demi-grain en substance, il s’endort presque aussitôt ; et ce sommeil, de quelque douceur qu’il paraisse accompagné, ne manque point de le conduire à la mort. Un grain de la grosseur du riz est un violent purgatif. Mêlé avec de la thériaque, il a des effets tout opposés, et le dévoiement le plus opiniâtre ne lui résiste pas long-temps. Les Macassarois en mêlent avec le tabac, qu’ils fument avant d’aller au combat, pour échauffer leur courage et se rendre insensible aux plus sanglantes blessures. Ils ont d’ailleurs une quantité surprenante de poisons et d’herbes vénéneuses dont ils composent une liqueur si subtile, qu’il suffit, dit-on, d’y toucher ou d’en ressentir l’odeur pour mourir à l’heure même. Ils y trempent la pointe de leurs flèches ; aussi ne font-elles point de blessure qui ne soit mortelle ; et quand elles seraient empoisonnées depuis vingt ans, l’effet n’en serait pas moins funeste. On assure qu’il n’y a que la fumée qui puisse leur faire perdre cette malheureuse vertu. Quelques-unes de ces redoutables plantes ressemblent beaucoup à l’ophion, et les insulaires ont quelquefois le malheur de s’y tromper ; mais les animaux de l’île, conduits par un instinct plus sûr que la raison, s’éloignent avec une promptitude admirable de tous les poisons qui se trouvent sous leurs pas.

Célèbes n’est pas moins abondante en bestiaux que l’Europe : les bœufs y sont aussi gros, et les vaches y donnent un lait qui n’est pas inférieur au nôtre. Il s’y trouve des chevaux et des buffles. On rencontre dans les forêts des troupeaux de cerfs et de sangliers. L’île n’a point de tigres, ni de lions, ni d’éléphans, ni de rhinocéros ; mais les singes y sont comme en possession de l’empire, autant par leur grandeur et leur férocité que par leur nombre. Les uns sont absolument sans queue ; d’autres ont une queue fort longue et d’une grosseur proportionnée à celle de leur corps. Les seuls ennemis que les singes aient à redouter dans l’île de Célèbes sont d’affreux serpens qui leur donnent la chasse nuit et jour ; quelques-uns sont d’une si prodigieuse grandeur, que d’un seul coup de gueule ils avalent un singe lorsqu’ils peuvent le surprendre ; d’autres, moins gros, mais plus agiles, les poursuivent jusque sur les arbres. Ceux qui ne se sentent point assez forts pour leur faire une guerre ouverte emploient diverses sortes de ruses ; ils observent le temps où les singes s’endorment, et chaque jour leur apporte une nouvelle proie. D’autres, dont le sifflement approche de celui de quelques oiseaux, montent sur les arbres, s’y cachent sous les feuilles et se mettent tranquillement à siffler ; ce bruit attire les singes, qui sont naturellement curieux, et le serpent, qui a comme le choix de sa victime, saute sur celui qu’il veut dévorer, le tient attaché sur une branche par sa queue, lui déchire les entrailles, et boit son sang jusqu’à la dernière goutte. Cette antipathie, ou plutôt ce goût des serpens de Célèbes pour les singes préserve les villes et les campagnes de ce qu’elles auraient à souffrir de leur excessive multiplication. Il en reste assez pour causer des alarmes continuelles aux insulaires, qui ont sans cesse leurs femmes et leurs champs à défendre contre des animaux également lascifs et voraces. À la vérité, le seul mouvement d’un bâton entre les mains d’un homme suffit pour les effrayer.

Tout le royaume de Macassar n’est arrosé que par une grande rivière qui le traverse du septentrion au midi : elle se jette dans le golfe, ou dans le détroit, vers le 5e. degré de latitude méridionale. Sa largeur est de plus d’une demi-lieue à son embouchure. Plus haut, elle n’a qu’environ trois cents pas, et de là, jusqu’à peu de distance de sa source, elle n’est pas plus large que la Seine à Paris ; mais dans toute l’étendue de son cours elle se divise par une infinité de bras qui se répandent dans toutes les parties du royaume, et qui contribuent à l’enrichir en formant les canaux du commerce. Elle est malheureusement infestée d’un grand nombre de crocodiles, plus dangereux que dans aucune autre rivière de l’Orient : ces monstres, ne se bornant point à faire la guerre aux poissons, s’assemblent quelquefois en troupes, et se tiennent cachés au fond de l’eau pour attendre le passage des petits bâtimens ; ils les arrêtent, et, se servant de leur queue comme d’un croc, ils les renversent, et se jettent sur les hommes et les animaux, qu’ils entraînent dans leur retraite. On trouve dans la même rivière des lamantins d’une prodigieuse grandeur, dont les nageoires de devant sont exactement taillées en forme de main.

Quoique le lit de la rivière de Macassar ait assez de profondeur pour les plus grands vaisseaux, il est coupé par une si grande quantité de sables, qu’une barque de cinquante tonneaux n’y peut avancer plus d’une demi-heure sans échouer ; mais plusieurs provinces ont de fort bons ports qui servent de retraite aux grands bâtimens. On vante beaucoup celui d’Ionpandam, qui est dans, le détroit même, et dont la ville est bâtie sur le rivage. Les Hollandais, qui en sont les maîtres, n’ont rien négligé pour s’en assurer la possession ; ils y ont construit un fort. Outre les richesses qu’ils tirent de l’île, en or, en soie, en coton fin, en bois d’ébène, de sandal et de calambac, que les habitans leur donnent en échange pour des draps de l’Europe, et pour du fer qui manque à l’île, ils ont fait de cet établissement un entrepôt fort avantageux pour le commerce avec d’autres pays qui n’en sont pas éloignés. De Macassar à l’île de Bornéo, d’où ils reçoivent de l’or, des diamans, du poivre et d’autres marchandises, le trajet n’est que d’un jour de navigation. Aux îles d’Amboine, de Banda et de Boutou, qui leur fournissent la muscade et le girofle, on ne compte que deux ou trois jours. Il n’y en a pas plus de quatre aux îles de Ternate et de Timor, d’où l’on apporte quantité de cire et de bois de sapan, dont on se sert pour la teinture. Les Moluques, comme on l’a déjà remarqué, en sont à quatre-vingts lieues. Les royaumes de Siam, de Camboge, de la Cochinchine et du Tonquin, l’empire de la Chine et des îles Philippines, n’en sont guère à plus de trois cents lieues. Aussi Ionpandam est devenue entre les mains de la compagnie hollandaise une des plus grandes et des plus importantes places du royaume de Macassar, et, par conséquent, de l’île entière.

Mancaçara, qui en est la capitale, et que les rois ont choisie pour leur séjour, est une belle et grande ville, dont les fortifications ne sont pas méprisables, quoique les Hollandais aient ruiné celles qui étaient l’ouvrage des Portugais. Elle est située un peu au-dessus de l’embouchure de la rivière, vers le 6e. degré de latitude méridionale, dans une plaine fertile en riz, en fruits, en fleurs et en légumes. Ses murailles sont battues d’un côté par la grande rivière. Ses rues sont en assez grand nombre, et la plupart fort larges. L’usage du pavé n’y est pas connu ; mais le sable, dont elles sont naturellement couvertes, y fait régner beaucoup de propreté. Elles sont bordées d’un double rang d’arbres fort touffus, que les habitans entretiennent avec soin, parce que les maisons en reçoivent de l’obre, et qu’ils y trouvent une fraîcheur continuelle pendant la chaleur du jour. On n’y voit point d’autres édifices de pierre que le palais du roi et quelques mosquées ; mais, quoique toutes les autres maisons soient de bois, la vue n’en est pas moins agréable par la variété de leurs couleurs. Le bois d’ébène, qui domine particulièrement, est d’un éclat qui surprend les étrangers ; et les pièces en sont enchâssées avec tant d’art, qu’on n’en aperçoit pas les jointures. Le plus grand de ces bâtimens n’a pas plus de quatre ou cinq toises de long sur une ou deux de largeur. Les fenêtres en sont fort étroites, et le toit n’est composé que de grandes feuilles, dont l’épaisseur résiste à la pluie. La plupart sont élevées et soutenues en l’air sur des colonnes d’un bois si dur, qu’il passe pour incorruptible. On y monte par une échelle que chacun tire soigneusement après lui, lorsqu’il est entré, dans la crainte d’être suivi de quelque chien. Cet animal passe pour immonde ; et ces insulaires, qui sont les plus superstitieux de tous les mahométans, se croiraient indignes du jour, s’ils n’allaient se laver dans la rivière aussitôt qu’un chien les a touchés. Sur le toit, qui est plat et fort bas, chaque maison a toujours trois croissans, dont deux sont droites et font les deux extrémités. Celui du milieu est renversé. On trouve à Mancaçara, dans un grand nombre de boutiques, tout ce qu’on peut désirer pour la commodité d’une grande ville. On y voit de belles places, où le marché se tient deux fois par jour, c’est-à-dire le matin avant le lever du soleil, et le soir une heure avant qu’il se couche. Jamais on n’y rencontre que des femmes. Un homme se rendrait méprisable s’il osait y paraître, et s’exposerait aux dernières insultes de la part des enfans, qui sont élevés dans l’opinion que le sexe viril est réservé pour des occupations plus sérieuses et plus importantes. On nous représente comme un spectacle agréable de voir arriver chaque jour les jeunes filles des bourgs et des villages voisins, chargées, les unes de poisson d’eau douce, qui se prend à cinq ou six lieues de la ville, dans un gros bourg nommé Galezon, où la pêche est établie ; les autres de marée, qu’elles apportent de différens ports, ou de fruits et de vin de palmier, qui viennent particulièrement de Bamtaim, village éloigné de deux lieues ; de volaille, de chair de bœuf et de buffle, qui se vendent dans les mêmes marchés que les fruits et le poisson. Autrefois les insulaires portaient leur zèle pour la loi de Mahomet jusqu’à faire scrupule de manger aucune sorte d’animaux à quatre pieds : mais leur abstinence se borne aujourd’hui à la chair du porc. Cependant on ne voit point de gibier dans les places publiques, parce que le droit de chasser est réservé au roi et aux seigneurs. D’ailleurs le sanglier, qui est le plus commun des animaux sauvages de l’île, est compris dans l’abstinence du porc, et l’usage du roi même est de faire présent aux étrangers de ceux qu’il prend à la chasse.

Tous les voyageurs conviennent que parmi les peuples des Indes il n’y en a point qui aient reçu de la nature plus de disposition que les Macassarois pour les arts, les sciences et les armes. Ils ont la conception vive, l’esprit juste, et la mémoire si heureuse, qu’ils n’oublient presque jamais ce qu’ils ont une fois appris. Les qualités du corps répondent à celles de l’âme. Ils sont grands et robustes, laborieux, capables de résister aux plus grandes fatigues. Leur teint est moins basané que celui des Siamois : mais ils ont le nez beaucoup plus plat et plus écrasé. Ce nez, qui les défigure à nos yeux, est chez eux une beauté, qu’on se plaît à former dès leur enfance. Aussitôt qu’ils voient le jour, on les couche nus dans un petit panier, où leurs nourrices prennent soin à toutes les heures du jour de leur aplatir le nez en le pressant doucement de la main gauche, tandis que de l’autre main elles le frottent avec de l’huile ou de l’eau tiède. On leur fait les mêmes frottemens sur toutes les autres parties du corps pour faciliter les développemens de la nature. De là vient apparemment qu’ils ont tous la taille fine et dégagée, et qu’on ne voit point dans l’île de bossus ni de boiteux. On les sèvre un an après leur naissance, dans l’opinion qu’ils auraient moins d’esprit s’ils continuaient plus long-temps d’être nourris du lait maternel. À l’âge de cinq ou six ans, tous les enfans mâles de quelque distinction sont mis comme en dépôt chez un parent ou chez un ami, de peur que leur courage ne soit amolli par les caresses de leur mère et par l’habitude d’une tendresse mutuelle. Ils ne retournent point dans leur famille avant l’âge de quinze ou seize ans ; la loi leur donne alors le droit de se marier ; mais il est rare qu’ils usent de cette liberté avant de s’être perfectionnés dans tous les exercices de la guerre. Comme ils naissent presque tous avec de l’inclination pour les armes, ils y acquièrent tant d’habileté, qu’on ne connaît pas d’Indiens plus adroits à monter à cheval, à décocher une flèche, à tirer un fusil, et même à pointer un canon. Il n’y en a point aussi qui manient mieux le cric et le sabre. Le cric, qu’on a souvent nommé dans cet ouvrage, est une arme commune aux Malais, aux Javans, et à d’autres insulaires de l’Inde, mais qui n’est nulle part si redoutable que dans le royaume de Macassar. Sa longueur est d’un pied et demi. Il a la forme d’un poignard, avec cette différence que la lame s’allonge en serpentant. Les Macassarois s’en servent particulièrement dans leurs duels, qui se font de deux manières : tantôt ils se battent avec le sabre et la rondache ; tantôt ils sont armés de deux crics. De celui qu’on tient de la main gauche on écarte et on rabat les coups ; de l’autre on pousse quelques bottes, qui finissent bientôt le combat ; car la moindre égratignure d’une arme qui est habituellement empoisonnée, devient ordinairement une plaie si mortelle, qu’on désespère du remède : aussi ces querelles sont-elles presque toujours suivies de la mort des deux combattans. Leur manière de décocher les flèches n’est pas moins extraordinaire. Ils les font d’un bois très-léger, au bout duquel ils attachent une dent de requin. Au lieu d’arc, ils ont une sarbacane de bois d’ébène, longue d’environ six pieds, et fort polie en dedans. Ils y mettent une flèche, qu’ils soufflent plus ou moins loin, suivant la force de leur haleine, mais qui porte ordinairement jusqu’à soixante ou quatre-vingts pas, et si juste, que, s’il en faut croire les voyageurs, ils ne manquent jamais de donner dans l’ongle d’un doigt qu’ils se sont proposé pour but.

Les Macassarois sont vêtus plus proprement qu’aucune autre nation des Indes. En campagne, ils ont, avec le cric, un sabre qu’ils passent aussi du côté droit, et dont la poignée est ordinairement d’or ou d’argent. Celle des plus simples soldats est d’ivoire ou de bois précieux. L’usage commun du pays est de marcher pieds nus. Cependant les personnes de qualité, qui craignent moins l’incommodité de la chaleur que celle de sentir le sable, chaussent de petites sandales moresques, bordées d’or et d’argent, à peu près comme les souliers de nos dames. Le chapeau est en horreur aux Macassarois ; et leur respect pour le turban va si loin, qu’ils ne s’en servent qu’aux jours de fêtes et de réjouissances publiques. Mais ils portent habituellement un petit bonnet, d’étoffe blanche, plus ou moins précieuse, suivant le rang ou les richesses, avec un petit bord d’or ou d’argent. C’est non-seulement une propreté, mais un usage indispensable pour les personnes de distinction, d’entretenir sur leurs ongles une teinture rouge qu’on y met dès leur enfance. Ils ne sont pas moins curieux de se teindre les dents en vert et en rouge. Dans leurs premières années, ils se les font polir et limer ; après quoi ils se les frottent avec du jus de citron, qui les rend susceptibles de la couleur qu’on veut leur donner. Cette opération ne se fait pas sans douleur, et sans qu’il en coûte du sang ; mais l’empire de la mode n’est pas moins respecté à Célèbes qu’en Europe. Souvent même les seigneurs macassarois se font arracher leurs meilleures dents pour en porter d’or, d’argent ou de tombac.

Les femmes ont encore plus de passion pour la propreté que les hommes ; mais elles sont moins magnifiques : on leur voit peu de bagues et de pierreries ; c’est l’ornement des hommes. Elles n’ont pour collier qu’une petite chaîne d’or, que leurs maris leur donnent le lendemain de leur noce, pour les faire souvenir, qu’elles sont leurs premières esclaves.

La noblesse, dans le royaume de Macassar, n’est pas, comme dans la plus grande partie de l’Orient une distinction passagère, attachée, suivant le caprice du prince, à la personne qu’il lui plaît d’en revêtir, et qui ne passe pas toujours à ses descendant. Elle est fondée sur des titres qui la rendent perpétuelle : aussi les nobles y sont-ils plus fiers que dans aucun autre endroit du monde. On en distingue plusieurs sortes. Les principaux sont ceux dont la noblesse est attachée à des terres anciennement anoblies par les rois en faveur de quelques sujets qui avaient rendu des services considérables à l’état. Les concessions de cette nature rendent une terre inaliénable. Elles obligent les possesseurs de payer une certaine somme à la couronne, et de servir le roi dans ses armées à leurs propres frais, lorsqu’ils reçoivent l’ordre de le suivre. Cette noblesse se transmet sans fin aux descendans de la même race ; et s’ils meurent sans enfans, leurs terres sont réunies au domaine. Elle donne d’autant plus de puissance et d’autorité, que tous les vassaux d’un seigneur sont obligés, sans distinction de sexe, de servir leur seigneur par quartier, ou de se racheter du service par une somme équivalente. Ces anciens nobles et leurs descendans sont distingués par le titre de dacous, qui répond parmi nous au titre de duc. Ils ne paraissent à la cour qu’avec un nombreux cortége ; ils marchent immédiatement après les premiers princes du sang : ils remplissent les premières charges et les meilleurs gouvernemens du royaume. Le nom de dacous est si honorable, qu’on le donne même aux princes de la maison royale. Mais, comme la multiplication d’une noblesse qui ne veut souffrir aucune concurrence pourrait avilir les autres nobles et devenir préjudiciable à l’état, le nombre de ces nobles est fixé. Il n’est guère plus grand aujourd’hui que celui de nos ducs. Les anciens s’opposeraient à de nouvelles créations ; et le roi se contente de soutenir ces illustres races par les faveurs qu’il leur accorde, soit en leur distribuant les terres nobles qui lui reviennent à l’extinction de ceux qui les ont possédées, soit en leur abandonnant les confiscations et autres profits. On croirait lire une description du gouvernement féodal de notre ancienne Europe.

Le second ordre de noblesse est celui des carrés, qui répondent à nos marquis et à nos comtes, et qui ne se sont pas moins multipliés. Cet honneur dépend uniquement de la volonté du roi. Un Macassarois qui plaît à la cour obtient facilement l’érection de son village en carré.Ses enfans lui succèdent : mais, quoique l’égalité règne dans cet ordre, les plus anciens jouissent d’une distinction que les autres ne peuvent attendre que du temps.

Les lolos, qui sont la troisième classe, composent la simple noblesse. Ils sont anoblis par des lettres particulières et par quelques présens qui répondent à leurs services, ou par l’espérance d’en recevoir. Souvent, pour flatter les riches marchands, leurs amis leur donnent le nom de lolos. Mais les dacous, les carrés et les vrais lolos se gardent bien de prodiguer ces titres.

Le gouvernement de Macassar est purement monarchique. Les rois, qui occupent ce trône depuis près de neuf cents ans, y ont toujours été fort absolus, toujours craints et respectés de leurs sujets. La couronne est héréditaire ; mais les frères y succèdent à l’exclusion des fils, soit qu’ils passent pour les plus proches parens, soit qu’on appréhende que la minorité des souverains ne donne lieu à des guerres civiles qui troubleraient l’ordre et la tranquillité de l’état.

Parmi ces peuples, les premiers momens du combat sont furieux, surtout lorsque, après avoir épuisé toute leur poudre, ils en viennent au sabre et au cric, qui font un ravage terrible. Mais cette espèce de transport où l’ophion jette les Macassarois à la vue de leurs ennemis n’est pas ordinairement de longue durée ; une résistance de deux heures fait succéder l’abattement à la rage. Ceux qui connaissent leur caractère cherchent le moyen de les amuser, pour laisser à leur premier feu le temps de s’éteindre, et n’ont pas de peine alors à les mettre en désordre.

La plupart de leurs autres usages ont trop de ressemblance avec ceux des îles voisines et de tous les Indiens mahométans pour demander ici des explications plus étendues ; mais l’on ne se dispensera point de quelque détail sur leur religion, et sur la manière dont les Hollandais se sont établis dans leur île.

Il n’y a pas deux cents ans que les Macassarois étaient tous idolâtres. Leurs docteurs enseignaient que le ciel n’avait jamais eu de commencement ; que le soleil et la lune y avaient toujours exercé une souveraine puissance, et qu’ils y avaient vécu en bonne intelligence jusqu’au jour d’une malheureuse querelle où le soleil avait poursuivi la lune dans le dessein de la maltraiter ; que, s’étant blessée en fuyant devant lui, elle avait accouché de la terre, qui était tombée par hasard dans la situation qu’elle garde encore ; que cette lourde masse s’étant entr’ouverte dans sa chute, il en était sorti deux sortes de géans ; que les uns s’étaient rendus maîtres de la mer, où ils y commandaient les poissons ; que dans leur colère ils y excitaient des tempêtes, et qu’ils n’éternuaient jamais sans y causer quelque naufrage ; que les autres géans s’étaient enfoncés jusqu’au centre de la terre pour y travailler à la production des métaux, de concert avec le soleil et la lune ; que, lorsqu’ils s’agitaient avec trop de violence, ils faisaient trembler la terre, et qu’ils renversaient quelquefois des villes entières ; qu’au reste, la lune était encore grosse de plusieurs autres mondes, qui n’avaient pas moins d’étendue que le nôtre, et qu’elle en accoucherait successivement pour réparer les ruines de ceux qui devaient être consumés par l’ardeur du soleil ; mais qu’elle accoucherait naturellement, parce que le soleil et la lune, ayant reconnu par une expérience commune que le monde avait besoin de leur influence, s’étaient enfin réconciliés, à condition que l’empire du ciel se partagerait également entre l’un et l’autre, c’est-à-dire que le soleil régnerait pendant la moitié du jour, et la lune pendant l’autre moitié. Ces fables en valent bien d’autres.

Les Portugais des Moluques et des marchands de Sumatra y prêchèrent en concurrence, les uns la loi de l’Évangile, et les autres celle de l’Alcoran. Le roi de Célèbes balançait entre ces deux religions ; il prit le parti de demander au roi d’Achem et au gouverneur des Moluques deux des plus savans docteurs de l’une et de l’autre loi pour terminer ses doutes. Mais son conseil, qui craignait que ces disputes ne troublassent les esprits, lui proposa d’embrasser la loi de ceux qui arriveraient les premiers, Dieu ne pouvant pas sans doute permettre que l’erreur arrivât avant la vérité. Le roi suivit ce singulier avis. Les mahométans arrivèrent les premiers, et l’Alcoran fut la loi du pays.

Vers l’année 1560, la compagnie hollandaise envoya quelques-uns de ses premiers officiers à Sambanco, qui régnait alors dans le Macassar, pour lui demander la permission de trafiquer avec ses sujets. Elle leur fut accordée d’autant plus facilement, que ce prince, ayant déjà tiré de grands avantages du commerce des Portugais, ne s’en promit pas moins de celui de Batavia. Des députés de la compagnie furent traités avec distinction, et partirent satisfaits. Quelques vaisseaux hollandais, qui furent bientôt envoyés pour l’exécution du traité, arrivèrent heureusement au port d’Ionpandam. Ils y firent un profit si considérable, qu’ils conçurent le dessein d’y retourner en plus grand nombre. Mais, ayant reconnu dès la première fois que leur gain croîtrait au double, s’il n’était pas partagé avec les marchands portugais, ils prirent la résolution d’employer tous leurs efforts à se défaire de ces dangereux rivaux. L’entreprise devait leur paraître difficile. Les Portugais étaient bien établis : ils étaient aimés du peuple et considérés du roi ; mais le conseil de Batavia fonda de grandes espérances sur les moyens qu’il résolut de mettre en œuvre. On y convint de faire monter tous les ans sur les vaisseaux qui devaient aller à Macassar un certain nombre de soldats choisis, qui se disperseraient adroitement dans les provinces, sous les prétextes ordinaires du commerce, mais particulièrement dans celle de Bonguis, où il serait plus aisé de jeter des semences de révolte, parce qu’elle était nouvellement conquise ; qu’entre ces émissaires il n’y en aurait que trois ou quatre dans chaque province auxquels on confierait le fond du secret, après les avoir engagés à la fidélité par les plus redoutables sermens ; qu’on attendrait que leur nombre fût assez grand pour lever le masque avec sûreté ; que dans l’intervalle on ferait un fonds capable de fournir aux présens continuels par lesquels il était à propos d’amuser le roi et ses ministres ; enfin qu’on ménagerait assez les Portugais et les jésuites pour ne leur donner aucun sujet de défiance et de plainte.

Cet étrange projet eut tout le succès que les Hollandais s’en étaient promis. Leurs soldats, bien entretenus, et dispersés pendant quelques années dans les provinces, se rassemblèrent au moment qu’on s’y attendait le moins, et vinrent se joindre aux mécontens de Bonguis. Ils s’avancèrent en corps d’armée vers la capitale du royaume. Leur marche fut si prompte, qu’avant que le roi pût en être averti, ils avaient déjà passé la rivière qui sépare les deux provinces. Ce prince ne laissa pas de rassembler quelques troupes, avec lesquelles il eut la fermeté de se présenter aux rebelles ; et les ayant chargés vigoureusement, il les força de chercher leur salut dans la fuite. Ils repassèrent la rivière, pour attendre sur ses bords les secours qu’on leur avait fait espérer de Batavia. Le roi, qui eut le temps de former une armée, n’épargna rien pour les engager dans un combat général ; mais, ne pouvant leur faire abandonner leur poste, il se réduisit à les fatiguer par les attaques continuelles d’un grand nombre de petits bateaux qui portaient l’alarme jusque dans leur camp.

Les Hollandais, au désespoir de se voir si mal secondés, et commençant à craindre que leurs partisans ne s’accommodassent avec le roi par quelques traités secrets, employèrent un stratagème abominable, qui prouve que les principes d’honneur et d’humanité établis chez les peuples de l’Europe leur paraissent anéantis au delà des tropiques. Après s’être aperçus que l’armée royale venait pendant la nuit boire et se rafraîchir à la rivière, ils choisirent dans leurs troupes quelques montagnards qui connaissaient les herbes vénéneuses ; et, dans l’espace de quelques jours, ils s’en firent apporter assez pour empoisonner toutes les eaux. Ce dessein demandait beaucoup de justesse dans leurs mesures ; ils avaient observé l’heure que leurs ennemis prenaient pour se rafraîchir. En jetant les herbes quelques lieues au-dessus du camp royal, ils les faisaient arriver dans le temps où ces malheureux se croyaient libres de satisfaire leur soif. Les uns mouraient immédiatement de la force d’un poison qui n’a nulle part autant de subtilité qu’à Célèbes ; les autres se traînaient avec peine jusqu’à leurs tentes pour mourir dans les bras de leurs compagnons, et les rendre témoins d’un désastre dont ils ne comprenaient pas encore la cause. Enfin le roi et ceux qui étaient échappés à la mort, ouvrant les yeux sur le sort qui les menaçait à leur tour, ne pensèrent qu’à s’éloigner de cette rive fatale. Mais ce ne fut pas sans pousser des cris d’horreur, qui devinrent pour eux une nouvelle source d’infortunes. Les Hollandais, avertis par ce tumulte, repassèrent promptement la rivière, et les poursuivirent jusqu’à la portée du canon de la capitale, où le roi fut obligé de se renfermer. Ils n’eurent pas la hardiesse de l’assiéger ; mais, bloquant la place, ils s’efforcèrent de couper la communication des vivres pendant que deux vaisseaux de leur nation gardaient le port et bouchaient le passage de la mer. En même temps ils mirent le feu de toutes parts au riz, dont on était près de faire la récolte. Ils pillèrent tous les villages voisins, forcèrent les habitans de chercher une retraite dans les montagnes. Les troupes qui restaient au roi dans la ville firent plusieurs sorties sous la conduite de Daen-ma-allé, frère de ce prince ; mais leurs ennemis, se flattant d’obtenir bientôt par la famine ce qu’ils n’étaient pas sûrs d’emporter par la force, prirent toujours le parti de battre en retraite. En effet, les provisions qui s’étaient trouvées dans la place furent bientôt épuisées. Le riz s’y vendit au poids de l’or ; et pendant plusieurs mois, on n’y vécut que du cuir de différens animaux, qu’on faisait bouillir dans de l’eau pure.

Les espérances du roi étaient fondées sur les vaisseaux portugais qui venaient mouiller tous les ans dans le port d’Ionpandam, et qu’il attendait de jour en jour. Ils arrivèrent enfin ; mais quelle fut la surprise des Macassarois à la vue de trente autres voiles qui parurent presque aussitôt avec le pavillon de Hollande, et qui enveloppèrent la petite flotte dont ils se promettaient du secours ! Deux des plus gros vaisseaux hollandais mirent à terre quelques compagnies de soldats, qui avaient ordre de se joindre aux rebelles de Bonguis. Cinq autres attaquèrent la forteresse portugaise ; et leur artillerie étant fort nombreuse, ils n’eurent besoin que d’un jour pour la réduire en poudre. Quantité de braves gens périrent sous les ruines ; et ceux qui se trouvèrent vivans lorsque l’ennemi entra dans la place, aimèrent mieux périr les armes à la main que d’accepter la composition qu’on leur offrit. Le gouverneur avait été tué dès la première décharge. Sa femme, ne pouvant lui survivre, fit une action dont la mémoire se conserve encore. Elle rassembla tout ce qu’elle avait de richesses en pierreries et en lingots d’or ; elle en fit charger sous ses yeux les plus gros canons de la forteresse ; et pour ôter aux Hollandais le plaisir de posséder de si précieuses dépouilles, elle mit de sa propre main le feu aux pièces qui étaient pointées du côté de la mer ; ensuite elle alla se poster courageusement dans l’endroit le plus dangereux, où elle trouva bientôt la mort.

Pendant que les cinq vaisseaux hollandais achevaient de battre la forteresse et la ville de Ionpandam, les autres étaient aux prises avec la petite flotte portugaise, qui se vit aussi forcée de céder à l’inégalité du nombre ; mais ce ne fut qu’après un combat fort glorieux. De sept vaisseaux dont elle était composée, trois furent brûlés, deux coulés à fond, et les deux autres qui restaient tombèrent entre les mains de l’ennemi. Les sept capitaines et les principaux officiers avaient perdu la vie dans une si belle défense, et l’avaient vendue si chère, qu’ils acquirent plus de gloire dans leur défaite que les Hollandais n’en purent tirer de leur victoire.

Aussitôt la flotte victorieuse s’avança vers la capitale du royaume, qui n’est éloignée que de cinq ou six lieues du port. Elle est située un peu au-dessus de l’embouchure de la rivière, dans un canton très-agréable, mais qui n’a rien d’avantageux pour sa défense ; aussi fut-elle attaquée par mer et par terre. Les Hollandais ne laissèrent pas d’y trouver plus de résistance qu’ils ne s’y étaient attendus. Le roi, qui était exercé à la guerre depuis sa première jeunesse, s’y défendit avec autant de jugement que de courage. Daen-ma-allé, son frère, se distingua par des actions si surprenantes, que les Hollandais en conçurent une jalousie qui leur fit jurer sa perte. Mais enfin la ruine des principaux appartemens du palais, de l’arsenal et de la meilleure partie des murailles de la ville, qu’une mine fit sauter en l’air, sans que les Macassarois, à qui cette espèce d’attaque était inconnue, pussent en deviner la cause, jeta le roi dans une si vive alarme, qu’il fit demander la paix. Il ne put obtenir qu’une suspension d’armes, pendant laquelle on convint des conditions suivantes :

« Que la ville, la forteresse et le port de Iopandam demeureraient en propriété à la compagnie hollandaise avec leurs dépendances, qui furent étendues par les vainqueurs à trois ou quatres lieues dans les terres, et que le roi renoncerait à tous ses droits sur ces trois possessions pour lui et ses successeurs.

» Que les jésuites seraient chassés du royaume, tous leurs biens confisqués au profit de la compagnie, pour la dédommager des frais d’une ambassade qu’on les accusait d’avoir fait manquer à la cour de la Chine ; leurs maisons rasées et leurs églises démolies.

» Que les Portugais seraient privés des gouvernemens, des charges et des dignités dont il avait plu au roi de les honorer ; leurs magasins fermés et leurs fortifications détruites : qu’ils sortiraient incessamment du royaume, s’ils n’aimaient mieux y demeurer, à condition de n’y faire aucun commerce ; et que, pour leur en ôter tous les moyens, ils seraient relégués dans quelque village éloigné des villes.

» Que le roi ferait partir incessamment un ambassadeur pour Batavia, avec des présens proportionnés à ses richesses, pour obtenir du conseil la ratification du traité.

» Que les Hollandais s’obligeraient, de leur part, aussi long-temps que le roi et ses successeurs seraient fidèles à leurs promesses, de ne leur causer aucun trouble dans la possession de ses états ; d’entrer dans tous leurs intérêts, et de les assister dans leurs guerres étrangères ou domestiques ; de continuer le commerce qu’ils avaient commencé avec leurs sujets, c’est-à-dire de vendre ou d’acheter d’eux, au prix ordinaire, les marchandises qu’ils apporteraient ou qu’ils trouveraient dans le port. »

Daen-ma-allé refusa de signer, un traité qui lui parut humiliant pour sa patrie ; mais le roi n’en accepta pas moins toutes les conditions, et nomma un des principaux seigneurs de sa cour pour le porter à Batavia, avec deux cents pains d’or et d’autres présens de la même richesse. Après la ratification, les jésuites et la plus grande partie des Portugais sortirent du royaume. Ceux que la pauvreté ou d’autres raisons obligèrent d’y rester, se virent honteusement relégués dans un village nommé Borobassou, où ils mènent encore une vie obscure et languissante.

Depuis cette révolution, les Hollandais ont satisfait assez fidèlement aux lois qu’ils se sont imposées. Ils sont attachés à leurs engagemens par l’avantage qu’ils trouvent continuellement dans le commerce de l’île, et par la crainte de perdre un des meilleurs ports des Indes. Daen-ma-allé périt dans la suite à Siam.

  1. Ketmia brasiliensis.
  2. Agallochum præstantissimum.