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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome IV/Seconde partie/Livre I/Chapitre VIII

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CHAPITRE VIII.

Îles Moluques.


En poursuivant notre route dans l’Océan oriental, nous rencontrons les Moluques, célèbres par la production de ses épices, qui sont devenues un objet de commerce si important pour les nations d’Europe, et une source si féconde de richesses pour les Hollandais. Nous avons vu ce peuple entreprenant et infatigable arracher aux Portugais cette partie de l’Archipel indien, qui depuis est demeurée en sa possession.

Moluc, qui se prononce Moloc dans la langue du pays, signifie tête ou chef. D’autres néanmoins le font venir de maluco, mot arabe qui signifie le royaume ; mais, dans l’un et l’autre sens, il paraît que le nom des Moluques emporte une idée d’excellence et de distinction. Il appartient originairement et proprement à cinq petites îles, qui n’occupent guère plus de vingt-cinq lieues d’étendue, toutes à la vue les unes des autres, et qui sont situées à l’ouest de Gilolo. Ce sont Ternate, Tidor, Motir, Bakian ou Batchian, et Makian. Plusieurs autres îles, composant l’archipel qui s’étend au sud de Gilolo, sont aussi comprises sous le nom de Moluques.

La forme des cinq îles nommées plus haut est ronde et presque la même. On ne donne pas plus de huit lieues de tour à la plus grande. Elles sont séparées les unes des autres par des bras de mer et par quelques autres îles beaucoup plus petites, et, la plupart désertes. L’accès en est dangereux par la multitude de bancs de sable et d’écueils dont elles sont environnées. Cependant on y trouve quelques rades où les vaisseaux peuvent mouiller. En général, le terroir est si sec et si spongieux, que, malgré l’abondance des pluies, les ruisseaux et les torrens qui tombent des montagnes ne parviennent pas jusqu’à la mer. Quelques-uns n’en trouvent pas la perspective agréable, parce qu’elles sont trop couvertes d’herbes et de broussailles qui s’y entretiennent dans une verdure perpétuelle. Au contraire, d’autres sont charmés de cette vue, et se plaignent seulement que l’air n’y est pas sain, surtout pour les étrangers. On fait une triste description du berber, maladie fort commune dans les cinq îles. Elle fait enfler tout le corps, affaiblit les membres, et les rend presque inutiles. Cependant les habitans ont découvert un préservatif dont l’effet passe pour certain, lorsqu’il n’est pas employé trop tard. C’est un vin des Philippines, pris avec du clou de girofle et du gingembre. Les Hollandais attribuent la même vertu au suc de citron.

Les Moluques produisent une quantité surprenante d’épiceries et de plantes aromatiques, surtout de clous de girofle, de noix et de fleurs de muscade, de bois de sandal, d’aloës, d’oranges, de citrons et de cocos. Elle n’ont ni blé ni riz ; mais la nature et l’industrie suppléent à ce défaut. Les habitans pilent le bois d’un arbre qui ressemble beaucoup au palmier sauvage, et qui rend une sorte de farine très-blanche, dont ils font des petits pains de la forme des pains de savon d’Espagne. Cet arbre ou cette plante, qu’ils nomment sagou, s’élève de quinze ou vingt pieds, et pousse des branches qui approchent de celles du palmier. Son fruit, qui est rond et fort semblable à celui du cyprès, contient une sorte de fils ou de petits poils déliés qui causent de l’inflammation lorsqu’ils touchent à la chair. En coupant les branches tendres de la plante, on en fait sortir, comme de la plupart des palmiers, une liqueur qui sert de breuvage aux Indiens. Cette liqueur, qu’ils nomment toual, a la blancheur du lait. Le nipa et le cocotier sont deux autres arbres dont les habitans tirent beaucoup d’utilité. Ils trouvent encore une liqueur plus douce dans l’espèce de roseau qu’ils nomment bambou. Quelques relations hollandaises ne leur accordent ni poissons ni viandes ; ce qui ne doit être entendu que de la quantité nécessaire pour fournir les vaisseaux ; car tous les autres voyageurs assurent qu’ils en ont assez pour leur provision. Le ciel, soit dans sa colère ou dans sa bonté, ne leur a donné aucune mine d’or ni d’argent, ni même d’autres métaux inférieurs ; mais ils ne sont pas éloignés de Lambaco, île abondante en fer et en acier. Ils en tirent la matière de leurs sabres, qu’ils nomment campillanes, et celles de leurs poignards, auxquels ils donnent le nom de crics, comme dans plusieurs autres parties des Indes. D’ailleurs les Portugais et les Hollandais leur ont fourni des mousquets, des canons, et toutes les armes qui sont connues en Europe.

On prétend que les Chinois occupèrent autrefois les Moluques, lorsqu’ils subjuguèrent la plus grande partie des pays orientaux, et qu’après eux elles eurent successivement pour maîtres les Javanais, les Malais, les Persans et les Arabes. C’est aux derniers qu’on attribue l’introduction du mahométisme, dont les superstitions s’y mêlèrent avec celle de l’idolâtrie. Il s’y trouve d’anciennes familles, qui se font honneur de tirer leur origine des premières divinités du pays, sans en être moins attachées à l’Alcoran. Les lois y sont grossières et barbares : elles permettent la pluralité des femmes, sans en fixer le nombre, et sans aucune règle pour le bon ordre des mariages. Cependant, la première femme du roi est distinguée par le nom de poutriz, et ses enfans sont estimés plus nobles que ceux des autres femmes. Leur droit à la succession n’est jamais contesté par les enfans d’une autre mère. Les lois pardonnent difficilement le larcin, et font grâce à l’adultère. Dans l’opinion de ces insulaires, la propagation du genre humain doit être le premier objet de la politique. Ils ont des ministres publics, qui sont obligés de se promener dès la pointe du jour dans toutes les rues des villes et des bourgs en battant la caisse, pour éveiller les personnes mariées et les exciter à remplir le devoir conjugal.

Les hommes portent des turbans de diverses couleurs, ornés de plumes, et quelquefois de pierres précieuses. Celui du roi est distingué des autres. C’est une espèce de mitre qui lui tient lieu de couronne. L’habit commun est un pourpoint ou une veste, qu’ils appellent chenines, avec des hauts-de-chausses de damas bleu, rouge, vert ou violet. Ils portent aussi des manteaux courts de la même étoffe, quelquefois étendus, et quelquefois raccourcis et noués sur l’épaule. Les femmes entretiennent soigneusement leur chevelure, qu’elles laissent flotter de toute sa longueur, ou qu’elles relèvent en nœuds entremêlés de fleurs, de plumes et d’aigrettes. Leurs robes sont à la turque ou à la persane : elles portent des bracelets, des pendans d’oreilles, des colliers de diamans et de rubis, et de grands tours de perles. Ces ornemens sont communs à tous les états. Les étoffes de soie et d’écorce d’arbre sont aussi en usage, sans aucune distinction, pour les deux sexes, et leur viennent de toute les parties de l’Inde, qui s’empressent de les porter en échange pour du girofle et du poivre. On doit juger que ce n’est pas pour se garantir du froid qu’elles apportent tant de soin à leur parure ; ce goût de propreté leur est venu sans doute avec le mahométisme. Les hommes le portent jusqu’à parfumer leurs habits.

En général, les femmes sont d’une taille médiocre, blanches, assez jolies, et d’une humeur vive. Avec quelque soin qu’elles soient gardées, on ne peut les empêcher de tromper leurs maris : elles s’occupent ordinairement à filer du coton, qui croît en abondance dans toutes leurs îles. Les plus riches ne possèdent point d’argent. La principale richesse de ces insulaires consiste en clous de girofle. Il est vrai qu’avec cette précieuse marchandise, il n’y a rien qu’ils ne puissent se procurer. Les hommes sont un peu basanés ; ou plutôt d’une couleur jaunâtre, plus obscure que celle du coing. Ils ont des cheveux plats, et plusieurs se les parfument d’huiles odoriférantes. La plupart ont les yeux grands, et le poil des sourcils fort long. Ils les colorent d’une sorte de peinture, aussi-bien que celui des paupières : ils sont robustes, infatigables à la guerre et sur mer, mais paresseux pour tout autre exercice ; ils vivent long-temps, quoiqu’ils blanchissent de bonne heure ; ils sont doux et officieux à l’égard des étrangers, se familiarisant aisément ; mais ils sont importuns par leurs demandes continuelles, intéressés dans le commerce, soupçonneux, trompeurs ; et, pour joindre plusieurs vices en un seul, ils sont ingrats.

Les îles de Ternate, de Tidor et de Bakian, ont chacune leur roi particulier ; mais le plus puissant de ces trois princes est celui de Ternate, qui compte dans ses états la plupart des îles voisines. Le terrain de cette île est haut, et l’eau des puits y est fort douce. Elle a deux ports qui regardent l’orient : l’un est Telingamma, et l’autre à une lieue de là, Toloco. Leurs quais sont revêtus de pierres, et commodes pour les vaisseaux. Le roi tient sa cour à Gammalamma, ville située sur le rivage, mais sans rade, parce que la mer y a trop de profondeur, et que le fond en est pierreux. Les habitans y ont fait une jetée de pierre pour se mettre à couvert des surprises ; de sorte que les vaisseaux étrangers vont mouiller ordinairement devant Telingamma où la rade est fort bonne entre cette place et l’île de Tidor. À une demi-lieue de Telingamma, dans les terres, est Maléca, petite ville qui est revêtue d’un mur de pierres sèches.

Gammalamma, qui peut passer pour la capitale de Ternate, quoique d’autres donnent ce titre à Maléca, ne contient qu’une rue assez longue, mais sans pavé. La plupart des édifices sont de roseaux ; le reste est de bois ; et les deux rangs qui forment la rue s’étendent le long du rivage. On découvre au milieu de l’île une très-haute montagne, couverte de palmiers et d’autres arbres, au sommet de laquelle on trouve une profonde caverne, qui semble pénétrer jusqu’au fond de la montagne, et dont l’ouverture est si large, qu’à peine reconnaîtrait-on quelqu’un d’un côté à l’autre.

Elle contient un espace en forme d’aire composé de pierres et de terre mouvante. C’est un volcan d’une nature extraordinaire. On en voit sortir une fontaine ; mais on ne sait si l’eau en est douce, aigre ou amère ; car personne n’a la hardiesse d’en goûter. Un Espagnol nommé Gabriel Rebelo, ayant eu la curiosité de mesurer avec des cordes la profondeur de la caverne, la trouva de deux mille cinq cents pieds. Antoine Galvan, qui commandait les Portugais dans ces îles en 1538, en a donné une description un peu embrouillée ; c’est pourquoi nous l’omettons.

Les relations hollandaises rapportent plus simplement que, près de la ville où le roi tient sa cour, il y a un volcan qui paraît terrible, surtout dans le temps des équinoxes, parce qu’alors on voit toujours régner certains vents dont le souffle embrase la matière qui nourrit le feu. Elles ajoutent qu’il fait toujours froid sur le haut de la montagne, et qu’elle ne jette point de cendre, mais seulement une matière légère qui ressemble à la pierre ponce, qu’elle s’élève en forme de pyramide, et que, depuis le bas jusqu’au sommet, elle est couverte d’arbrisseaux et de broussailles, qui conservent toujours leur verdure, sans que le feu qui brûle dans ses entrailles paraisse jamais les altérer ; qu’au contraire, il semble contribuer à les arroser et à les rafraîchir par des ruisseaux qui se forment des vapeurs qu’il exhale.

Un Hollandais de la suite du gouverneur Timbe, qui allait commander aux Moluques en 1626, dans les établissemens de la compagnie de Hollande, déclare, dans la relation de son voyage, que, malgré le témoignage de plusieurs personnes qui se sont vantées d’avoir visité le sommet de la montagne de Ternate, il ne peut se persuader que cette entreprise ait jamais été véritablement exécutée. « Ce n’est pas seulement, dit-il, par les roseaux pointus dont presque tout le bas de cette montagne est environné, ni par la multitude des rochers escarpés, qu’un curieux serait arrêté. Il y trouverait un obstacle invincible dans la quantité de cendres et de pierres brûlées qui sont entre ces roseaux, et qui remplissent tous les endroits par lesquels on pourrait espérer de s’ouvrir un passage. Toutes les séparations qu’on croit voir entre les roseaux et les broussailles sont bouchées de ces cendres, dont les monceaux ont plus de hauteur que les pointes mêmes des buissons, et qui sont comme autant de petites montagnes taillées à pied droit ; la hauteur du volcan n’est pas d’ailleurs très-extraordinaire. Ceux qui l’ont mesurée le plus exactement ne la font aller qu’à trois cent six toises.

Vers le même temps, l’île de Ternate était fort bien peuplée. La ville de Maleye se trouvait environnée de bonnes palissades. Elle était habitée par des bourgeois libres et par des Mardicres. Les Hollandais y avaient élevé au côté du nord le fort Orange, à quatre bastions revêtus de pierres. Les murailles des courtines étaient épaisses et les fossés profonds. On y voyait des appartemens commodes pour les officiers et les subalternes, de grands magasins, un hôpital, un grand atelier pour les ouvriers, et quantité de canons. En sortant de la ville, on découvrait le grand chemin de la compagnie et une nouvelle négrerie, avec une petite redoute de pierre du côté de l’eau.

La négrerie ou la petite ville, qui était au côté septentrional de la forteresse, consistait en une grande et large rue, qui avait plus de mille pas de long. On y voyait la mosquée royale et la sépulture des rois. Le prince, frère du roi, y faisait sa demeure avec sa sœur, qu’on nommait la princesse de Gammalamma ; au bout de la rue étaient les palais du roi et ses jardins. Les édifices étaient dans le goût du pays, c’est-à-dire fort mal entendus ; encore avaient-ils été ruinés par les dernières guerres.

L’île de Tidor est plus grande que celle de Ternate, au sud de laquelle elle est située. Son nom signifie fertilité et beauté dans l’ancien langage du pays : mais il paraît qu’il s’écrivait Tidoura, du moins en caractères arabes et persans. Elle n’est pas moins fertile ni moins agréable que celle de Ternate. Sa côte orientale est couverte de bois. Du nord au sud, le rivage est défendu par un retranchement de pierres de la longueur de deux ou trois portées de mousquet. À l’extrémité méridionale est une montagne ronde et assez haute, au pied de laquelle est la ville capitale, qui porte, comme l’île, le nom de Tidor.

Bakian est aussi un royaume particulier, mais tombé en décadence par la mollesse de ses habitans. L’historien des Moluques traite cette île de grand pays désert, quoique abondant en sagou, en fruit, en poisson, en diverses sortes de denrées ; mais il ne fait pas connaître autrement son étendue. Il ajoute seulement qu’on y recueillait peu de clous, et que les girofliers s’y étaient insensiblement détruits, quoiqu’ils y crussent mieux qu’en aucun autre endroit.

Le circuit de Makian est d’environ sept lieues. C’est, après Bakian, la plus fertile des Moluques en sagou, dont elle a non-seulement sa provision, mais assez pour en faire part aux îles voisines.

Le roi de Ternate a étendu sa puissance sur soixante et douze îles ; il règne encore sur Makian et Motir, sur la partie septentrionale de Gilolo, sur Mortaï, sur quelques portions de Célèbes, et même sur une partie de la Nouvelle-Guinée.

On distingue dans l’archipel des Moluques, outre Gilolo, les îles de Céram, Bouro, Amboine, le groupe de Banda, Timor-Laout et Vaiguiou.

La forme de Gilolo est très-irrégulière. L’intérieur renferme des montagnes très-hautes à cimes aiguës. Cette île abonde en buffles, chèvres, daims, sangliers ; mais les moutons y sont peu nombreux. Il y a beaucoup d’arbres à pain et de sagous. Les forêts, de même que la plupart de celles de cet archipel, renferment probablement des girofliers et des muscadiers, malgré les soins que les Hollandais ont mis à les extirper.

Bouro offre aux navigateurs une côte très-escarpée. Un lac de figure ronde occupe l’intérieur. Il paraît qu’il croît et diminue comme le lac de Czirnitz en Carniole. L’air de Bouro est très-humide.

Céram a de grandes forêts de sagous qui forment un objet considérable d’exportation. Cette île est traversée de l’est à l’ouest par plusieurs chaînes de montagnes parallèles. C’est là que vivent les Alfouriens, dont il sera question plus tard.

Amboine, qui fut découverte par les Portugais en 1515, c’est-à-dire en même temps que Ternate, et que les Hollandais leur enlevèrent le 23 de février 1603, est située à 4 degrés de latitude sud, au-dessous de Céram. Dès l’an 1607, la compagnie de Hollande y avait un gouverneur qui se nommait Frédéric Houtman. L’amiral Matelief, qui y passa dans le même temps, en fait la description suivante : « Cette île, dit-il, est divisée en deux parties, et presqu’en deux îles, par deux golfes qui s’enfoncent dans les terres. On y comptait vingt habitations d’insulaires, qui pouvaient mettre deux mille hommes sous les armes, tous convertis au christianisme par les Portugais. La grande partie de l’île nommée Pito avait quatre villes ou quatre habitations principales, dont chacune en avait sept autres sous sa juridiction. Elles pouvaient fournir quinze cents hommes pour la guerre, la plupart Maures, c’est-à-dire mahométans, et qui, relevant du fort, étaient sous la domination des Hollandais.

» Le fort tenait en bride non-seulement toute l’île, mais encore les îles voisines jusqu’à celle de Banda ; mais il avait proprement dans sa dépendance quatre autres îles qui se nommaient en général îles d’Uliaser, et qui abondaient en sagous. Leurs habitans s’attribuaient la qualité de chrétiens ; c’étaient au moins des chrétiens sauvages, puisqu’ils mangeaient encore la chair de leurs ennemis, lorsqu’ils les pouvaient prendre. »

Toutes les relations hollandaises du même temps donnent vingt-deux ou vingt-quatre lieues de circuit à l’île d’Amboine, et s’expliquent dans les mêmes termes sur les deux parties dont elle est composée. Au côté occidental, suivant la relation du premier voyage, on trouve un grand port qui s’enfonce l’espace de six lieues dans les terres, et qui peut contenir un nombre infini de vaisseaux. Il est presque partout sans fond, excepté vers le fort, où le fond est de bonnes tenue : sa largeur, qui est d’abord de deux lieues, se resserre ensuite de la moitié. Au côté oriental est un grand golfe qui répond à ce port : le terrain qui les sépare n’est que d’environ quatre-vingts perches. Il est si bas, qu’en le creusant de la hauteur d’un homme, on aurait joint facilement les deux golfes. Déjà même les pirogues et les catacores qui venaient de l’est au golfe occidental aimaient mieux se faire tirer par-dessus cette espèce d’isthme que de faire le tour de l’île ; et ce travail ne demandait pas plus de deux heures.

L’air du pays est sain, quoique la chaleur y soit excessive : l’eau est excellente ; le riz, le sagou et les fruits y sont en abondance. Le bois de construction n’y manque pas, et le brou de coco y fournit des cordages. La plus grande partie de l’île était alors inculte, par l’indolence des habitans qui ne se donnaient pas la peine de planter des girofles ; mais la nature leur en fournissait assez pour en faire un continuel commerce. Leurs mœurs, leurs usages et leurs armes étaient à peu près les mêmes qu’à Ternate.

Les rois de Ternate ont consenti à brûler tous les girofliers de leur île pour rendre ce commerce plus avantageux aux Hollandais, qui en ont confiné la culture dans Amboine.

Nous devons au Hollandais Valentyn des détails plus intéressans sur l’île d’Amboine, que nous ne déroberons pas à la curiosité des lecteurs.

L’aspect intérieur du pays n’offre d’abord qu’un désert très-rude. De quelque côté qu’on tourne les yeux, on se voit environné de hautes montagnes dont le sommet se perd dans les nues, d’affreux rochers entassés les uns sur les autres, de cavernes épouvantables, d’épaisses forêts et de profondes vallées qui en reçoivent une obscurité continuelle, tandis que l’oreille est frappée par le bruit des rivières qui se précipitent dans la mer avec un fracas horrible, surtout au commencement de la mousson de l’est, temps auquel les vaisseaux arrivent ordinairement de l’Europe. Cependant les étrangers qui s’arrêtent dans le pays jusqu’à la mousson de l’ouest y trouvent des agrémens sans nombre. Ces montagnes qui abondent en sagou et en girofle, ces forêts toujours vertes et remplies de beaux bois, ces vallées fertiles, ces rivières qui roulent des eaux pures et argentines, ces rochers mêmes et ces cavernes qui sont comme les ombres dans un tableau ; tous ces objets, diversifiés en tant de manières, forment le plus magnifique tableau du monde.

Il est vrai que quelques personnes y ont été atteintes de paralysie, et que d’autres en rapportent un teint d’olivâtre ; ce qu’on appelle, avec beaucoup d’injustice, la maladie du pays. Mais, si l’on excepte les tempéramens faibles, la plupart de ceux qui perdent l’usage de leurs membres ne doivent attribuer cet accident qu’à leur imprudence. On en a vu qui, pour s’être endormis en chemise au clair de la lune, dans les soirées fraîches, se sont trouvés perclus à leur réveil, surtout après quelque débauche. Le vin de palmier donne à ceux qui ont pris l’habitude d’en boire avec excès cette couleur pâle qu’on nomme la maladie du pays. Les insulaires, qui usent de la même liqueur avec plus de modération, et qui ne s’exposent point à l’air pendant les nuits froides, ne sont pas sujets à ces inconvéniens.

Les grosses pluies et les tremblemens de terre sont les deux principales incommodités du pays. Pendant la mousson de l’est, qui commence au mois de mai et qui finit en septembre, on voit quelquefois pleuvoir sans discontinuation plusieurs semaines entières. Malgré l’abondance d’eau qui tombe à plomb, et les torrens impétueux qui coulent des montages dans les lieux bas, le terrain est si spongieux, que les campagnes sont bientôt desséchées. Mais on remarque, comme une merveille de la nature moins facile à comprendre, que la saison de ces pluies n’est pas la même pour toutes ces îles. Quand il pleut dans celle d’Amboine, il fait beau à Bouro et dans d’autres îles situées à l’occident. Ce qui paraît encore plus surprenant, c’est qu’à l’ouest, on ait à la fois la mousson sèche, et à l’est celle des pluies. Cette dernière saison est souvent accompagnée de violens ouragans ; mais les tremblemens de terre sont plus fréquens dans l’autre, qui commence au mois de novembre, et qui règne aussi pendant cinq mois. Dans les mois d’avril et d’octobre on n’a point de vents réglés ; ceux de l’est et du sud-est amènent les pluies ; ceux de l’ouest et du nord-ouest causent la sécheresse, mais ils tempèrent les grandes chaleurs, qui, sans cela, seraient excessives. L’ardeur du soleil dure depuis neuf jusqu’à cinq heures ; après quoi l’on commence à respirer un grand air de fraîcheur, qui devient même assez vif par les fortes rosées qui tombent à l’entrée de la nuit. La chaleur a cependant une action si forte sur la terre, qu’elle y forme souvent des ouvertures de vingt pieds de profondeur. Elle fait tarir les rivières et sécher sur pied de vieux arbres. Les girofliers, qui demandent de l’humidité, en souffrent surtout beaucoup de dommage.

Les tremblemens de terre ne sont jamais plus à craindre qu’après les pluies qui suivent ces grandes chaleurs. Dans cette saison de sécheresse, on est aussi effrayé de temps en temps par de furieux coups de tonnerre ; et la foudre, en tombant sur les mâts, des vaisseaux et sur les plus gros arbres, les fend quelquefois du haut en bas. On assure, d’après une expérience réitérée, que c’est l’effet de véritables carreaux, et qu’on en a réellement trouvé plusieurs à l’ouverture des fentes ; mais ces observations auraient besoin d’être constatées par de meilleurs physiciens que ne le sont la plupart des voyageurs que nous suivons ici.

Les mers d’Amboine offrent un spectacle plus étrange dans la différence de leurs eaux. Deux fois l’an, avec la nouvelle lune de juin et d’août, la plaine liquide paraît, de nuit, comme coupée par plusieurs gros sillons qui ont la blancheur du lait, et qui semblent ne faire qu’un composé avec l’air, quoique pendant le jour on n’y remarque aucun changement. Cette eau blanche, qui ne se mêle pas avec l’autre, a plus ou moins d’étendue à proportion que les vents du sud-est, les orages et les pluies en augmentent le volume ; mais celle du mois d’août est la plus abondante. On la voit principalement des îles de Key et d’Arou, autour du sud-est, jusqu’à Tenember et Timor-Laout au sud ; à l’ouest, jusqu’à Timor ; au nord, près de la côte méridionale de Céram ; mais elle ne passe pas au nord d’Amboine. Personne ne sait d’où elle vient ni quelles en peuvent être les causes. L’opinion la plus commune est qu’elle commence au sud-est, et qu’elle sort de ce grand golfe qui est entre le continent des terres australes et la Nouvelle-Guinée. Quelques-uns l’attribuent à de petits animaux qui luisent de nuit. Quand l’eau blanche est passée, la mer décharge sur ses bords une plus grande quantité d’écume et d’ordure qu’à l’ordinaire. Cette eau est fort dangereuse pour les petits bâtimens, parce qu’elle empêche de distinguer les brisans. Les vaisseaux qui y sont exposés pourissent aussi plus tôt, et l’on observe que les poissons suivent l’eau noire.

Un autre objet d’admiration qu’on trouve dans ces mers, ce sont certains vermisseaux de couleur roussâtre qu’on nomme vavo, et qui paraissent tous les ans à un temps réglé le long du rivage, en divers endroits de l’île d’Amboine. Vers le temps de la pleine lune d’avril, on en voit une infinité qui s’étendent à l’est du château de la Victoire sur une grande lisière du rivage, particulièrement dans les endroits pierreux, où l’on peut les ramasser par poignées. Ils jettent le soir une lueur semblable au feu, qui invite les insulaires à sortir pour en aller faire leur provision, parce que ces insectes ne se font voir que trois ou quatre jours dans l’année. Les Amboiniens les savent confire ; ils en font une espèce de bacassoum qui leur paraît excellent ; mais si l’on diffère seulement un jour de les saler, ils s’amollissent si fort, qu’il n’en reste qu’une humeur glaireuse et tout-à-fait inutile.

Les Amboiniens sont de moyenne stature, plus maigres que gros, et fort basanés. Ils n’ont pas le nez camus ; ils l’ont bien formé, et les traits du visage réguliers ; on en voit même plusieurs qui peuvent passer pour de beaux hommes ; et les femmes n’y sont pas sans agrémens. On trouve parmi ces insulaires une espèce d’hommes qu’on nomme cakerlaks, presque aussi blancs que les Hollandais, mais d’une pâleur de mort qui a quelque chose d’affreux, surtout quand on en est proche. Leurs cheveux sont fort jaunes et comme roussis par la flamme. Ils ont quantité de grosses lentilles aux mains et au visage ; leur peau est galeuse, rude et chargée de rides ; leurs yeux, qu’ils clignotent continuellement, paraissent de jour à moitié fermés, et sont si faibles, qu’ils ne peuvent presque pas supporter la lumière ; mais ils voient fort clair de nuit ; ils les ont gris, au lieu que ceux des autres insulaires sont noirs. L’auteur a connu un roi de Hitto et son frère qui étaient cakerlacks, et qui avaient non-seulement des frères et des sœurs, mais même des enfans dont le teint était le brun ordinaire de ces îles. On voit aussi quelques femmes de cette espèce, quoiqu’elles soient plus rares. Les cakerlaks sont méprisés de leur propre nation, qui les a en horreur ; c’est une sorte d’albinos : il s’en trouve aussi parmi les Nègres, en Afrique et ailleurs. Leur nom vient de certains insectes volans des Indes, qui muent tous les ans, et dont la peau ressemble assez à celle des cakerlaks.

L’habillement des Amboiniens paraît être un mélange de leurs anciens usages, et de ceux qu’ils ont empruntés des Hollandais. Quoique les joyaux de prix soient rares parmi ces insulaires, on en voit plusieurs en or, en argent, en diamans et en perles ; un des plus anciens ornemens des Orientaux, connu du temps d’Abraham, est celui que les femmes portaient au milieu du front, et qui leur descendait entre les sourcils. Cette espèce de joyaux semble ne s’être conservée qu’ici, où Valentyn eut l’occasion d’en examiner quelques-uns des plus étranges ; le principal avait six pendans, qui couvraient presque tout le visage ; mais la plupart n’en ont qu’un, qui tombe jusque sur le nez, et d’autres sont sans pendans. On compte parmi les plus précieux ornemens des princes du pays les serpens d’or, qui sont ordinairement à deux têtes, et qui valent jusqu’à cent cinquante florins ou plus. Ces insulaires mettent au-dessus de l’or même le sovassa, qui est une composition de ce métal avec certaine quantité de cuivre. L’auteur croit que c’est le véritable orichalcum des anciens. On en fait des anneaux, des pommés de canne, des boutons et toutes sortes de petits vaisseaux. Au reste, il ne se trouve de ces joyaux que parmi les chefs. Tous les autres sont fort pauvres. Les radjas, les patis et les orancaies tirent un revenu assez honnête de leurs terres et de leurs clous de girofle, pour lesquels on leur paie encore le droit d’un sou pour chaque livre ; ils pourraient amasser des richesses, s’ils ne dépensaient tout en festins, en présens et en procès, ne faisant pas difficulté de sacrifier à la chicane une centaine de ducats pour un giroflier contesté. Malgré cette prodigalité des grands et la pauvreté des autres, il est remarquable qu’on ne voit jamais ici de mendians. On en sera moins surpris, si l’on considère que les arbres y produisent en abondance des fruits dont on n’interdit pas l’usage aux passans, et que personne ne refuse aux indigens qui la demandent la liberté de couper autant de bois à brûler qu’ils en ont besoin pour un jour. Un insulaire qui n’est pas trop paresseux peut gagner facilement trois escalins par jour, en revendant ses fagots, tandis qu’il ne lui faut que deux sous pour vivre.

L’ignorance, mère de l’idolâtrie et de la superstition, a introduit dans le culte et dans la manière de vivre de ces insulaires une infinité d’usages aussi bizarres que leurs préjugés sont ridicules. Les démons partagent leurs principaux soins, et sont le continuel objet de leurs inquiétudes. La rencontre d’un corps mort qu’on porte en terre, celle d’un impotent ou d’un vieillard, si c’est la première créature qu’on voie dans la journée ; le cri des oiseaux nocturnes, le vol d’un corbeau au-dessus de leurs maisons, sont pour eux autant de présages funestes dont ils croient pouvoir prévenir les effets en rentrant chaque fois chez eux, ou par certaines précautions. Quelques gousses d’ail, de petits morceaux de bois pointus et un couteau, mis à la main ou sous le chevet d’un enfant pendant la nuit, leur paraissent des armes efficaces contre les esprits malins. Jamais un Amboinien ne vendra le premier poisson qu’il prend dans des filets neufs ; il en appréhenderait quelque malheur : mais il le mange lui-même ou le donne en présent. Les femmes qui vont au marché le matin avec quelques denrées donneront toujours la première pièce pour le prix qu’on leur en offre, sans quoi elles croiraient n’avoir aucun débit pendant le reste du jour. Aussi, lorsqu’elles ont vendu quelque chose, elles frappent sur leurs paniers, en criant de toute leur force que cela va bien. On ne fait pas plaisir aux insulaires de louer leurs enfans, parce qu’ils craignent que ce ne soit avec le dessein de les ensorceler, à moins qu’on n’ajoute à ces éloges des expressions capables d’éloigner toute défiance. Lorsqu’un enfant éternue, on se sert d’une espèce d’imprécation, comme pour conjurer l’esprit malin qui cherche à le faire mourir. Ces idées sont si invétérées dans la nation, qu’on entreprendrait vainement de les détruire. Les personnes mêmes qui ont embrassé le christianisme n’en sont pas exemptes. On n’admet point auprès d’un malade ceux qui seraient entrés peu auparavant dans la maison d’un mort. Les filles du pays ne mangeront pas d’une double banane, ou de quelque autre fruit double. Une esclave n’en présentera point à sa maîtresse, de peur que dans sa première couche elle ne mette deux enfans au monde, ce qui augmenterait le travail domestique. Qu’une femme meure enceinte ou en couche, les Amboiniens croient qu’elle se change en une espèce de démon, dont ils font des récits aussi absurdes que leurs précautions pour éviter ce malheur. Une de leurs plus singulières opinions est celle qu’ils se forment de leur chevelure, à laquelle ils attribuent la vertu de soutenir un malfaiteur dans les plus cruels tourmens, sans qu’on puisse lui arracher l’aveu de son crime, à moins qu’on ne le fasse raser ; et ce qui doit faire admirer la force de l’imagination, cette idée est vérifiée par l’effet : l’auteur en rapporte deux exemples arrivés de son temps.

Avec tant de penchant à la superstition, on se figure aisément que les Amboiniens sont fort portés à la nécromancie. Cette science réside dans certaines familles renommées parmi eux. Quoiqu’ils les haïssent mortellement, parce qu’ils les croient capables de leur nuire, ils ne laissent pas d’avoir recours aux sortiléges, soit pour favoriser leurs amours ou pour d’autres vues. Ce vice règne principalement parmi les femmes. Mais si l’on examine à fond leur magie, on trouve qu’elle ne consiste le plus souvent que dans l’art de préparer subtilement des poisons, et que le reste n’est qu’un tissu d’impostures.

Les Amboiniens ont divers usages qui leur sont communs avec d’autres peuples de l’Orient, comme de s’accroupir pour faire leurs eaux, détestant l’usage d’uriner debout, qui, selon eux, ne convient qu’aux chiens ; de laisser croître leurs ongles, qu’ils teignent en rouge ; de se laver souvent dans les rivières, mais les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, avec des vêtemens particuliers à ces bains, par respect pour la pudeur ; de s’oindre le corps d’huiles odoriférantes, et d’en parfumer aussi leur chevelure, en s’arrachant le poil de toutes les autres parties, et de s’asseoir sur une natte les jambes croisées sous le corps.

Dès qu’enfant est né, sa mère lui présente le sein et lui donne un nom de lait, indépendamment de celui qu’il reçoit ensuite au baptême. Ce nom a toujours rapport à quelques circonstances de sa naissance. On ne sait ce que c’est que d’emmailloter les enfans, mais on les enveloppe négligemment dans un linge, après leur avoir appliqué un bandage sur le nombril. D’autres soins seraient mortels dans un pays si chaud, et plusieurs Européens en ont fait anciennement l’expérience. Au lieu de porter les enfans sur le bras, l’usage est de les porter ici sur la hanche, en passant le bras gauche sous leurs aisselles, autour du dos, dans une attitude fort aisée. On ne voit parmi ces peuples que des corps bien formés dans tous leurs membres, et jamais d’estropiés que par accident. Après la naissance d’un enfant, on plante un cocotier, ou quelque autre arbre dont le nombre des nœuds successifs indique celui de ses années.
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À la mort du père, l’aîné des fils est le maître de tout ce qu’il possédait. Cet aîné ne donne à sa mère et à ses frères et sœurs que ce qu’il juge nécessaire à leur subsistance ; mais il ne succède pas à son père dans les dignités héréditaires ; elles passent aux collatéraux.

On peut mettre comme au second ordre des naturels du pays les Alfouriens ou Alfouras, montagnards sauvages qui occupent les hauteurs de plusieurs îles, et notamment de Céram, et qui sont fort différens des insulaires établis sur le rivage. En général, ils sont beaucoup plus grands, plus charnus et plus robustes, mais d’un naturel farouche et barbare. La plupart vont nus, sans distinction de sexe, n’ayant qu’une large et épaisse ceinture, teinte en plusieurs raies, qui leur couvre uniquement le milieu du corps. Ces ceintures sont composées de l’écorce d’arbre nommé sacca, que l’auteur prend pour le sycomore blanc. Sur la tête ils portent une coque de coco, autour de laquelle ils entortillent leurs cheveux. Ils les attachent aussi quelquefois à un morceau de bois, qui leur sert en même temps d’étui pour leur peigne. Cet étrange bonnet est encore orné de trois ou quatre panaches. Leur chevelure est liée d’un cordon, auquel ils enfilent de petits coquillages blancs, dont ils se garnissent de même le cou et les doigts des pieds. Quelquefois leur collier est un chapelet de verre. Ils portent aussi de gros anneaux jaunes aux oreilles ; et jamais ils ne paraissent plus propres qu’avec des rameaux d’arbre aux bras et aux genoux, dont ils ne manquent pas de se parer surtout lorsqu’ils doivent se battre.

Tous ces montagnards, quoique partagés en factions, ont les mêmes manières, les mêmes mœurs et le même culte. C’est une loi inviolable parmi eux, qu’aucun jeune homme ne peut couvrir sa nudité ou sa maison, se marier ni travailler, s’il n’apporte pour chacune de ces installations autant de têtes d’ennemis dans son village, où elles sont posées sur une pierre consacrée à cet usage. Celui qui compte le plus de têtes, est réputé le plus noble, et peut aspirer aux meilleurs partis. On n’examine point à la rigueur si ce sont des têtes d’hommes, de femmes ou d’enfans ; il suffit que la taxe soit remplie. Par cette politique, il est facile à leurs chefs de détruire en peu de temps un village ennemi, et de faire la guerre sans qu’il leur en coûte la moindre dépense.

Dans leurs maraudes pour chercher des têtes, les jeunes Alfouriens battent la campagne en petites troupes de huit ou dix, le corps tellement couvert de verdure, de mousse et de rameaux, que, cachés sur les chemins au milieu des bois, on les prend facilement pour des arbres : dans cet état, s’ils voient passer quelqu’un de leurs ennemis, ils lui jettent une zagaie par-derrière, et, s’élançant sur lui, ils lui coupent la tête, qu’ils emportent dans les habitations, où ils font leur entrée solennelle, tandis que les jeunes femmes et les filles, chantant et dansant autour d’eux, célèbrent cette victoire par des réjouissances publiques. Les têtes sont suspendues aux maisons ou jetées en certains lieux, comme une offrande aux divinités du pays. Il arrive souvent à ces jeunes Alfouriens de rôder un mois ou deux avant qu’ils puissent trouver l’occasion de se pourvoir de têtes, parce qu’ils n’attaquent guère l’ennemi qu’à coup sûr. S’ils le manquent, ils reviennent les mains vides, quelquefois blessés, et si remplis de frayeur, qu’ils ne pensent plus de long-temps au mariage. Lorsqu’ils ont perdu quelques-uns de leurs gens dans un combat, et que les têtes en sont emportées, ils jettent les cadavres sur un arbre, comme indignes de la sépulture. Mais si les morts ont encore leur tête, il est permis aux parens de les enterrer, dans la crainte que leurs ennemis n’en puissent faire trophée.

On conçoit qu’avec des lois aussi barbares les Alfouriens ont besoin d’autres maximes assorties à cette politique et capables de perpétuer les occasions de les exercer avec quelque apparence de justice. Leur extrême délicatesse sur le point d’honneur est la principale source des guerres continuelles qui règnent entre eux. Lorsqu’un Alfourien en visite un autre, rien ne doit manquer à l’accueil qu’on lui fait. Cette réception consiste à lui présenter d’abord une banane et du tabac. Oublie-t-on volontairement, ou par malheur, de joindre à la banane les feuilles de siri nécessaires, c’est assez pour mettre en colère l’Alfourien étranger, qui, pour témoigner son ressentiment au maître de la maison, en sort sur-le-champ, et va s’escrimer devant la porte en dansant le sabre à la main, jusqu’à ce que l’affront soit réparé par quelques présens. Si pendant cette visite les petits enfans de la maison crachent ou se mouchent, c’est un outrage sanglant. S’ils jettent quelque chose à l’étranger, ou s’ils lui rient au nez, le père est tenu de laver chaque fois l’opprobre par d’autres présens, et la paix est faite alors ; mais, s’il refuse, l’offensé s’en plaint à ses amis, et revient deux ou trois ans après demander satisfaction à son hôte. La querelle peut encore être apaisée par un présent ; sinon la vengeance est résolue contre un opiniâtre qui, non content d’un premier affront, ose encore, après tant d’années, pousser le mépris jusqu’à ne rien offrir en faveur de la réconciliation. L’offensé meurt-il dans avoir exécuté sa résolution, ce soin passe à ses descendans, qui ne manquent pas de le venger tôt ou tard. Quelquefois tous les habitans du village prennent parti pour le mort, et vont enlever dans celui de l’agresseur quelques têtes, sans distinction, et les premières qu’ils peuvent abattre : sur quoi naît ordinairement une guerre ouverte. Mais, avant d’en venir à cette extrémité, l’un d’entre eux élève la voix, appelle les cieux, la terre, la mer, les rivières et tous leurs ancêtres à leur secours. Après cette invocation, il se tourne vers les ennemis et leur annonce à haute voix les motifs qui les forcent à la guerre, protestant qu’ils ne viennent pas clandestinement comme des voleurs, mais à découvert, et dans la seule vue de se procurer par la force le présent de la réconciliation qu’on a l’injustice de leur refuser. De retour dans leur village, avec une ou deux têtes qu’ils ont coupées à leurs ennemis, ils les portent en cérémonie, accompagnés de leurs femmes qui ne cessent de chanter et de danser autour d’eux. On donne ensuite un grand festin où les têtes ont leur place, et sont servies chacune par un guerrier qui leur présente des bananes, du tabac et d’autres rafraîchissemens. On verse neuf gouttes d’huile sur chacune ; après quoi deux hommes les prennent et les jettent. Ils sont persuadés que, s’ils manquaient à la moindre de ces cérémonies, ils n’auraient pas de bonheur à se promettre dans leur entreprise. Cependant, pour s’en assurer d’avance, ils ont recours au démon, qu’ils consultent de différentes manières ; et dont ils attendent la réponse par certains signes : si les présages sont constamment favorables, ils n’hésitent plus à commencer la guerre.

Les Alfouriens se nourrissent de rats, de serpens, de grenouilles et de diverses autres sortes de reptiles. La chair de sanglier, et le riz, qu’ils commencent à cultiver eux-mêmes, entre aussi dans leurs alimens ; mais ils y sont moins accoutumés. Le sagou est pour eux un mets friand : ils en font une bouillie épaisse qu’ils mettent dans des bambous, et la mangent froide lorsqu’ils sont en voyage. Ces bambous leur tiennent lieu de marmites, de pots et de verres. L’eau est leur boisson commune ; mais le sagou vert, espèce de liqueur fermentée qu’ils tirent du sagou, anime leurs festins. Ils enterrent cette liqueur dans des marais pour la rendre plus forte. Elle y prend aussi une couleur plus jaune, et s’y conserve toujours fraîche, quoiqu’elle perde beaucoup de son goût agréable, et qu’elle devienne même fort âpre. Ces montagnards aiment l’eau-de-vie à la fureur, et savent la distinguer du vin d’Espagne. Valentyn rapporte que Montanus, ministre hollandais, étant arrivé le soir à Elipapoutelh, pour y administrer les sacremens, on lui dit que le radja Sahoulau, un des plus puissans rois des Alfouriens, descendu des montagnes avec une nombreuse suite, souhaitait de le saluer. Montanus, qui connaissait ce prince de réputation, consentit à le recevoir sur-le-champ pour en être plus tôt délivré. Après un court compliment, le radja demanda de l’eau-de-vie, ajoutant en mauvais malais qu’il l’aimait beaucoup. La crainte des effets désagréables que cette liqueur pouvait produire fit répondre au ministre hollandais qu’étant au terme de son voyage, ses provisions étaient presque finies. Cependant il fit apporter un petit reste de vin d’Espagne qu’il voulut faire boire au radja pour de l’eau-de-vie. Mais ce prince n’en eut pas plus tôt goûté, qu’il le rejeta. « Ce que vous m’offrez, dit-il en secouant la tête, n’est pas une boisson d’homme, c’est une boisson de femme ; si c’est de l’eau-de-vie, il faut que j’aie perdu la mémoire. » Le ministre, fort embarrassé, se vit obligé de faire paraître sa bouteille d’eau-de-vie ; et le radja, qui en reconnut l’odeur, s’écria que c’était une boisson d’homme. En effet, la bouteille fut bientôt vidée. Alors le prince alfourien, commençant à s’échauffer, tira de sa corbeille quelques morceaux de serpens et de sagou, qu’il offrit à Montanus ; et, les lui voyant refuser sous divers prétextes, il voulut du moins, pour signaler sa reconnaissance, lui faire accepter le spectacle d’un combat de ses Alfouriens. Les objections et les excuses ne purent le faire changer de dessein. Il fit commencer, à la lumière de quantité de flambeaux, un combat qui n’ayant d’abord été que simulé, devint bientôt sérieux. La terre fut jonchée de cadavres, le sang ruisselait, et les membres volaient de toutes parts, tandis que le radja ne cessait d’animer les combattans par ses promesses et ses menaces, sans que les représentations et les instances du ministre pussent l’engager à terminer une scène si tragique. « Ce sont mes sujets, lui répondit-il ; ce ne sont que des chiens morts, dont la perte n’est d’aucune importance ; et je ne me fais pas une affaire d’en sacrifier mille pour vous marquer mon estime. » Montanus, changeant de ton, réplique que c’était beaucoup d’honneur pour lui, mais que les lois hollandaises ne permettaient pas de répandre inutilement le sang, et qu’il en deviendrait lui-même responsable au gouverneur, qui, ne manquant d’espions nulle part, serait bientôt informé de cette scène. Le radja, cédant à ses remontrances, fit enfin terminer le combat ; et Montanus en eut d’autant plus de joie, qu’il craignait sérieusement que les Alfouriens, las de se massacrer les uns les autres dans l’idée de l’amuser, ne se donnassent, à leur tour, le divertissement de le tailler en pièces lui et toutes les personnes de sa suite.

Avant que ces peuples connussent le girofle, dont ils tirent aujourd’hui leur subsistance, ils ne vivaient que de leurs pirateries, mangeaient les corps de leurs ennemis, et marchaient nus, à la réserve d’une ceinture. C’est des Portugais qu’ils ont appris à se vêtir, et des Hollandais qu’ils ont reçu les lumières de l’Évangile ; mais la profession qu’ils font d’être chrétiens n’empêche pas qu’ils ne reviennent encore quelquefois à leur ancienne barbarie. On en rapporte des exemples qui font voir que la chair humaine a toujours de grands appas pour eux, lorsqu’ils trouvent l’occasion de s’en rassasier sans témoins. Le roi de Titavay, vieillard de soixante ans, avoua, en 1687, que dans sa jeunesse il avait mangé plusieurs têtes de ses ennemis, après les avoir fait rôtir sur des charbons, ajoutant que, de toutes les viandes, il n’y en avait pas de si délicate, et que les plus friands morceaux étaient les joues et les mains. En 1702, un vieux messager du conseil d’état d’Amboine, originaire de cette île, et d’ailleurs fort honnête homme, fut convaincu d’avoir enlevé du gibet et mangé un bras du cadavre d’un esclave, dont l’embonpoint l’avait tenté. Il fut puni par une amende de cinq cents piastres, heureux d’en être quitte à si bon marché. Il y a des ordonnances très-sévères pour réprimer cette horrible passion, et de temps en temps on a soin de les renouveler.

Il paraît que tout le terrain des Moluques est imprégné de ces matières sulfureuses qui forment les volcans. Valentyn en fit l’épreuve sur les montagnes d’Orner : « J’étais, dit-il, sans la moindre inquiétude dans ma chaise à porteurs, fermée de tous côtés pour me garantir contre l’ardeur du soleil, lorsque, après avoir fait environ un quart de lieue de chemin au-dessous du vent, toute cette vaste campagne que nous avions derrière nous parut en feu dans un instant, et les flammes, qui s’élevaient jusqu’aux nues du milieu d’une horrible fumée, gagnaient avec une telle rapidité, qu’à peine eus-je le temps de sortir de ma chaise pour prendre la fuite avec tous mes gens, dont le nombre était d’environ quarante. Notre effroi ne nous aurait cependant prêté que de vaines forces, si le vent ne s’était tourné tout à coup, et si l’embrasement n’eût été coupé par un espace aride et sans herbe. J’appris de mon guide qu’il s’était déjà trouvé une fois dans le même péril, mais beaucoup plus grand, puisqu’il n’avait pu l’éviter, et qu’il s’était vu obligé de se jeter le visage contre terre, pour n’être pas suffoqué par la fumée ; que lui et ses compagnons eurent le visage un peu défiguré, leurs cheveux brûlés, et leurs vêtemens fort endommagés. Il est vrai que l’herbe étant alors moins haute et plus verte, les flammes n’avaient pas le même degré de violence ; mais la fumée était d’autant plus épaisse. »

Au sud-est d’Amboine s’élève le petit groupe volcanique de Banda, ainsi nommé d’après l’île principale, que l’on appelle aussi Lantor. L’on cultive le muscadier dans ces petites îles, qui sont toutes volcaniques.

Timor-Laout et Vaiguiou sont deux grandes îles bien boisées, mais peu connues.

Il reste à joindre ici quelques propriétés des îles Moluques, qui regardent l’histoire naturelle. Argensola, remontant aux anciennes traces du girofle, prétend que les Chinois ont été les premiers qui en ont connu le prix. Ces peuples, dit-il, attirés par l’excellence de son odeur, en chargèrent leurs joncques pour le porter dans les golfes de Perse et d’Arabie ; mais il n’ajoute rien qui puisse faire connaître le temps de cette découverte. Pline a connu le girofle, et le décrit comme une espèce de poivre-long qu’il appelle cariophyllum. Les Perses l’ont nommé calafou. Il n’est pas question d’examiner ici lequel de ces deux noms a pris naissance de l’autre. Les Espagnols le nommaient anciennement girofa, ou girofle, et depuis ils l’ont appelé clavo, ou clou, à cause de sa figure. Les habitans des Moluques nomment l’arbre sigher, la feuille varaqua, et le fruit chimque ou chamque.

L’arbre du girofle ressemble beaucoup au laurier par la grandeur et par la forme des feuilles ; mais la tête est plus épaisse, et les feuilles sont un peu plus étroites. Le goût du clou se trouve dans les feuilles, et jusque dans le bois. Les branches, qui sont en grand nombre, jettent une quantité prodigieuse de fleurs, dont chacune produit son clou. Les fleurs sont d’abord blanches ; ensuite elles deviennent vertes, puis rouges et assez dures. C’est alors qu’elles sont proprement clous. En séchant, les clous prennent une autre couleur, qui est un brun jaunâtre. Lorsqu’ils sont cueillis, ils deviennent d’un noir de fumée. Ils ne se cueillent pas avec la main comme les autres fruits : on attache une corde à la branche qu’on secoue avec force, ce qui ne se fait pas sans fatiguer les arbres ; mais ils en deviennent plus fertiles l’année d’après. Cependant quelques-uns les battent avec des gaules, après avoir nettoyé soigneusement l’espace qui est dessous.

Les clous pendent aux arbres par de petites queues, auxquelles la plupart tiennent encore lorsqu’ils sont tombés : on les vend même avec ces queues ; car les insulaires ramassent tout ensemble et ne se donnent pas la peine de les trier, mais ceux qui les achètent prennent celle de les nettoyer pour les transporter en Europe, Les clous qui restent aux arbres portent le nom de mères, y demeurent jusqu’à l’année suivante, et passent pour les meilleurs, parce qu’ils sont plus forts et mieux nourris. Les Javanais du moins les préfèrent aux autres ; mais les Hollandais prennent par choix les plus petits. On ne plante point de girofliers. Les clous qui tombent et qui se répandent en divers endroits les reproduisent assez ; et les pluies fréquentes hâtent si fort leur accroissement, qu’ils donnent du fruit dès la huitième année. Ils durent cent ans. Quelques-uns prétendent qu’ils ne croissent pas bien lorsqu’ils sont plantés trop près de la mer, et qu’ils viennent également dans toutes ces îles, sur les montagnes comme dans les vallées. Les clous mûrissent depuis la fin du mois d’août jusqu’au commencement de janvier.

On lit dans les mémoires portugais que les pigeons ramiers, qui sont en grand nombre dans l’île de Gilolo, mangent le reste des clous qui vieillissent sur les arbres ; et que, les rendant avec leur fiente, il en renaît d’autres girofles ; raison qui les fait multiplier partout, et qui s’opposera toujours aux efforts qu’on pourrait faire pour les détruire. Ils rapportent aussi qu’après la conquête des Portugais, les rois des Moluques, indignés de l’insolence et de la cruauté de leurs vainqueurs, ne trouvèrent pas d’autres moyen, pour s’en délivrer, que de détruire les funestes richesses qui les exposaient à cette tyrannie. Le désespoir leur mit le feu à la main pour brûler tous les girofliers ; mais cet incendie répondit si mal à leurs vues, qu’au lieu de répandre une éternelle stérilité dans leurs îles, il en augmenta beaucoup la fertilité. En effet, l’expérience a fait connaître que la cendre mêlée à la terre est capable de l’engraisser. Dans plusieurs endroits de l’Europe, on brûle le chaume sur les terres stériles, et l’on embrase de grandes campagnes pour les rendre plus fécondes.

On confit aux Indes le clou de girofle dans le sucre, ou dans le sel et le vinaigre. Quantité de femmes indiennes ont l’habitude de mâcher du clou pour donner plus de douceur à leur haleine ; mais les excellentes qualités du girofle sont d’ailleurs assez connues. Nous avons parlé plus haut du sagou.

Le muscadier est un bel arbre haut de trente pieds, remarquable par le beau vert de son feuillage et par la disposition de ses branches ; quand il végète avec force, il pousse une grande quantité de rameaux grêles qui lui forment une tête bien arrondie et extrêmement touffue. Les fleurs naissent en petites grappes le long des petits rameaux ; elles sont jaunes et petites. Un même arbre ne porte que des fleurs ou fécondes ou stériles, c’est-à-dire femelles ou mâles. Cet arbre est continuellement en fleur et en fruit de tout âge. Il commence à rapporter à l’âge de sept ou huit ans. Le fruit qui succède à la fleur femelle ne parvient à l’état de maturité que neuf mois après l’épanouissement de cette fleur. Il ressemble alors à un pêche-brugnon de couleur moyenne. Le brou qui enveloppe la noix a la chair d’une saveur si âcre et si astrigente, qu’on ne saurait le manger cru et sans apprêt. On le confit, on en fait des compotes et de la marmelade. L’usage de la noix muscade est suffisamment connu. En faisant des entailles dans l’écorce du muscadier, en coupant une branche, ou en détachant une feuille, il en sort un suc visqueux assez abondant, d’un rouge pâle, et qui teint le linge d’une manière durable. Le bois du muscadier est blanc, poreux, filandreux, d’une extrême légèreté. On peut en faire de petits meubles : il n’a aucune odeur.

Le tabac croît en abondance aux Moluques ; mais il n’égale pas en bonté celui des Indes orientales, quoique les fruits communs y soient les mêmes, et qu’ils n’aient rien d’inférieur.

On y trouve de ces grands serpens qui ont plus de trente pieds de long, et dont on a déjà parlé.

On remarque que les crocodiles, fort différens de ceux des autres lieux pour la voracité, ne sont dangereux que sur terre ; et que dans la mer, au contraire, ils sont si lâches et si engourdis, qu’ils se laissent prendre aisément.

Tous les voyageurs parlent avec admiration de la facilité que les perroquets des Moluques ont à répéter tout ce qu’ils entendent ; leurs couleurs sont variées, et forment un mélange agréable ; ils crient beaucoup et fort haut. On assure que, dans les temps qu’on y formait la ligue qui en chassa les Portugais, un perroquet, volant dans l’air, cria d’une voix très-forte, je meurs, je meurs, et que, battant en même temps des ailes, il tomba mort. Voilà un présage à opposer au vol des oiseaux chez les anciens ; mais on peut croire au babil des perroquets des Moluques sans croire à ceux des historiens. Un Hollandais avait un perroquet qui contrefaisait sur-le-champ tous les cris des autres animaux qu’il entendait.

L’île de Ternate a quantité d’oiseaux de paradis, que les Portugais nomment paxaros del sol ou oiseaux du soleil. Les habitans leur donnent le nom de manucodiata, qui signifie oiseau des dieux. Autrefois on racontait fort sérieusement, et plusieurs auteurs l’ont répété, que ces oiseaux vivent de l’air, qu’ils ne viennent jamais à terre, qu’ils n’ont pas de pieds, et qu’ils se reposent en se suspendant aux arbres par les longs filets de leur queue. Telle est l’idée d’après laquelle plusieurs naturalistes anciens les représentent ; elle venait de l’usage établi parmi ceux qui les prennent de leur ôter les pieds, et de ne leur laisser que la tête, le corps et la queue, qui est composée de plumes admirables. Ils les font sécher ensuite au soleil, ce qui fait disparaître toutes les traces des pieds. Ces absurdités étaient d’autant plus accréditées, que l’origine et le genre de vie de ces oiseaux étaient totalement ignorés. L’on ne se borna pas aux merveilles que leur attribuaient les insulaires de Ternate ; les marchands, pour leur donner plus de valeur, en ajoutèrent de nouvelles. Enfin le préjugé prit une telle force, que le premier qui soutint que ces oiseaux avaient des pieds et étaient conformés comme les autres, fut traité d’imposteur. Il est reconnu aujourd’hui qu’ils ont des pieds. Les uns ne fréquentent que les buissons, d’autres se tiennent dans les forêts, nichent sur les arbres élevés, mais évitent de se percher à la cime, surtout dans les grands vents, qui, en jetant le désordre dans leurs faisceaux de plumes, les font tomber à terre. Dans la saison des muscades, l’on voit ces oiseaux voler en troupes nombreuses, comme font les grives à l’époque des vendanges ; mais ils ne s’éloignent guère. L’archipel des Moluques et la Nouvelle-Guinée bornent leurs plus longs voyages.