Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome VI/Seconde partie/Livre II/Chapitre IX

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CHAPITRE IX.

Indoustan.


La belle région, qui se nomme proprement l’Inde, et que les Persans et les Arabes ont nomme l’Indoustan, est bornée à l’est par le royaume d’Arrakan ; à l’ouest, par une partie de la Perse et par la mer des Indes ; au nord, parle mont Himalaya et la Tartarie ; au sud, par le royaume de Décan et par le golfe de Bengale. On ne lui donne pas moins de six cents lieues de l’est à l’ouest, depuis le fleuve Indus jusqu’au Gange, ni moins de sept cents du nord au sud, en plaçant ses frontières les plus avancées vers le sud, à 20 degrés ; et les plus avancées vers le nord, à 43. Dans cet espace elle contient trente-sept grandes provinces, qui étaient anciennement autant de royaumes. Nous ne nous proposons point d’en donner une description géographique, que l’on peut trouver ailleurs. Nous suivons notre plan, qui consiste à présenter toujours une vue générale, en nous arrêtant sur les détails les plus curieux.

Agra, dont la ville capitale porte aussi le même nom, est une des plus grandes provinces de l’empire, et celle qui tient aujourd’hui le premier rang. Elle est arrosée par le Djemna, qui la traverse entièrement ; on y trouve les villes de Scander, d’Adipour et Felipour. Le pays est sans montagnes ; et depuis sa capitale jusqu’à Lahor, qui sont les deux plus belles villes de l’Indoustan, on voit une allée d’arbres, à laquelle Terry donne quatre cents milles d’Angleterre de longueur. Bernier trouve beaucoup de ressemblance entre la ville d’Agra et celle de Delhy, ou plutôt de Djehanabad, telle qu’on a pu s’en former l’idée dans la description de Tavernier. « À la vérité, dit-il, l’avantage d’Agra est, qu’ayant été long-temps la demeure des souverains, depuis Akbar qui la fit bâtir, et qui la nomma de son nom Akbar-Abad, quoiqu’elle ne l’ait pas conservé, elle a plus d’étendue que Delhy, plus de belles maisons de radias et d’omhras, plus de grands caravansérails, et plus d’édifices de pierre et de brique, outre les fameux tombeaux d’Akbar et de Tadje-Mehal, femme de Schah-Djehan ; mais elle a aussi le désavantage de n’être pas fermée de murs, sans compter que, n’ayant pas été bâtie sur un plan général, elle n’a pas ces belles et larges rues de même structure qu’on admire à Delhy. Si l’on excepte quatre ou cinq principales rues marchandes qui sont très-longues et fort bien bâties, la plupart des autres sont étroites, sans symétrie, et n’offrent que des détours et des recoins qui causent beaucoup d’embarras lorsque la cour y fait sa résidence. Agra, lorsque la vue s’y promène de quelque lieu éminent, paraît plus champêtre que Delhy. Comme les maisons des seigneurs y sont entremêlées de grands arbres verts, dont chacun a pris plaisir de remplir son jardin et sa cour pour se procurer de l’ombre, et que les maisons de pierre des marchands, qui sont dispersées entre ces arbres, ont l’apparence d’autant de vieux châteaux, elles forment toutes ensemble des perspectives fort agréables, surtout dans un pays fort sec et fort chaud, où les yeux ne semblent demander que de la verdure et de l’ombrage.

Agra est deux fois plus grande qu’Ispahan, et l’on n’en fait pas le tour à cheval en moins d’un jour. La ville est fortifiée d’une fort belle muraille de pierre de taille rouge et d’un fossé large de plus de trente toises.

Ses rues sont belles et spacieuses. Il s’en trouve de voûtées qui ont plus d’un quart de lieue de long, où les marchands et les artisans ont leurs boutiques distinguées par l’espèce des métiers et parla qualité des marchandises. Les méidans et les bazars sont au nombre de quinze, dont le plus grand est celui qui forme comme l’avant-cour du château. On y voit soixante pièces de canon de toutes sortes de calibres, mais en assez mauvais ordre et peu capables de servir. Cette place, comme celle d’Ispahan, offre une grosse et haute perche, où les seigneurs de la cour, et quelquefois le grand-mogol même, s’exercent à tirer au blanc.

On compte dans la ville quatre-vingts caravansérails pour les marchands étrangers, la plupart à trois étages, avec de très-beaux appartemens, des magasins, des portiques et des écuries accompagnées de galeries et de corridors pour la communication des chambres. Ces espèces d’hôtelleries ont leurs concierges, qui doivent veiller à la conservation des marchandises et qui vendent des vivres à ceux qu’ils doivent loger gratuitement.

Comme le grand-mogol et la plupart des seigneurs de sa cour font profession du mahométisme, on voit dans Agra un grand nombre de metschids ou de mosquées. On en distingue soixante-dix grandes, dont les six principales portent le nom de metschidadine, c’est-à-dire quotidiennes, parce que chaque jour le peuple y fait ses dévotions. On voit dans une de ces six mosquées le sépulcre d’un saint mahométan qui se nomme Scander, et qui est de la postérité d’Ali. Dans une autre, on voit une tombe de trente pieds de long, sur seize de large, qui passe pour celle d’un héros guerrier : elle est couverte de petites banderoles. Un grand nombre de pèlerins qui s’y rendent de toutes parts ont assez enrichi la mosquée pour la mettre en état de nourrir chaque jour un très-grand nombre de pauvres. Ces metschids et les cours qui en dépendent servent d’asile aux criminels, et même à ceux qui peuvent être arrêtés pour dettes. Ce sont les allacapi de Perse que les Mogols nomment allades, et qui sont si respectés, que l’empereur même n’a pas le pouvoir d’y faire enlever un coupable. On trouve dans Agra jusqu’à huit cents bains, dont le grand-mogol tire annuellement des sommes considérables, parce que, cette sorte de purification faisant une des principales parties de la religion du pays, il n’y a point de jour où ces lieux ne soient fréquentés d’une multitude infinie de peuple.

Les seigneurs de la cour ont leurs hôtels dans la ville et leurs maisons à la campagne : tous ces édifices sont bien bâtis et richement meublés. L’empereur a plusieurs maisons hors de la ville, où il prend quelquefois plaisir à se retirer. Mais rien ne donne une plus haute idée de la grandeur de ce prince que son palais, qui est situé sur le bord de la rivière. Mandelslo lui donne environ quatre cents toises de tour. Il est parfaitement bien fortifié, dit-il, du moins pour le pays ; et cette fortification consiste dans une muraille de pierres de taille, un grand fossé et un pont-levis à chaque porte, avec quelques autres ouvrages aux avenues, surtout à la porte du nord.

Celle-qui donne sur le bazar, et qui regarde l’occident, s’appelle cistery. C’est sous cette porte qu’est le divan, c’est-à-dire le lieu où le grand-mogol fait administrer la justice à ses sujets, près d’une grande salle où le premier visir fait expédier et sceller les ordonnances pour toutes sortes de levées. Les minutes en sont gardées au même lieu. En entrant par cette porte, on se trouve dans une grande rue, bordée d’un double rang de boutiques, et qui mène droit au palais impérial.

La porte qui donne entrée dans le palais se nomme Akbar-dervagé, c’est-à-dire porte de l’empereur Akbar. Elle est si respectée, qu’à la réserve des seuls princes du sang, tous les autres seigneurs sont obligés d’y descendre et d’entrer à pied. C’est dans ce quartier que sont logées les femmes qui chantent et qui dansent devant le grand-mogol et sa famille.

La quatrième porte, nommée Dersané, donne sur la rivière ; et c’est là que sa majesté se rend tous les jours pour saluer le soleil à son lever. C’est du même côté que les grands de l’empire, qui se trouvent à la cour, viennent rendre chaque jour leur hommage au souverain, dans un lieu élevé où ce monarque peut les voir. Les hadys ou les officiers de cavalerie s’y trouvent aussi ; mais ils se tiennent plus éloignés, et n’approchent point de l’empereur sans un ordre exprès. C’est de là qu’il voit combattre les éléphans, les taureaux, les lions et d’autres bêtes féroces ; amusement qu’il prenait tous les jours, à la réserve du vendredi, qu’il donnait à ses dévotions.

La porte qui donne entrée dans la salle des gardes se nomme Attesanna. On passe de cette salle dans une cour pavée, au fond de laquelle on voit sous un portail une balustrade d’argent, dont l’approche est défendue au peuple, et n’est permise qu’aux seigneurs de la cour. Mandelslo rencontra dans cette cour un valet persan qui l’avait quitté à Surate. Il en reçut des offres de service, et celle même de le faire entrer dans la balustrade ; mais les gardes s’y opposèrent. Cependant, comme c’est par cette balustrade qu’on entre dans la chambre du trône, il vit dans une autre petite balustrade d’or le trône du grand-mogol, qui est d’or massif enrichi de diamans, de perles et d’autres pierres précieuses ; au-dessus est une galerie où ce puissant monarque se fait voir tous les jours pour rendre justice à ceux qui la demandent. Plusieurs clochettes d’or sont suspendues en l’air au-dessus de la balustrade. Ceux qui ont des plaintes à faire doivent en sonner une ; mais si l’on n’a des preuves convaincantes, il ne faut pas se hasarder d’y toucher, sous peine de la vie.

On montre en dehors un autre appartement du palais, qu’on distingue par une grosse tour dont le toit est couvert de lames d’or, et qui contient, dit-on, huit grandes voûtes pleines d’or, d’argent et de pierres précieuses d’une valeur inestimable.

Mandelslo paraît persuadé que d’une ville aussi grande, aussi peuplée qu’Agra, on peut tirer deux cent mille hommes capables de porter les armes. La plupart de ses habitans suivent la religion de Mahomet. Sa juridiction, qui s’étend dans une circonférence de plus de cent vingt lieues, comprend plus de quarante petites villes et trois mille six cents villages. Le terroir est bon et fertile. Il produit quantité d’indigo, de coton, de salpêtre et d’autres richesses dont les habitans font un commerce avantageux.

On compte dans l’Indoustan quatre-vingt-quatre princes indiens qui conservent encore une espèce de souveraineté dans leur ancien pays, en payant un tribut au grand-mogol, et le servent dans sa milice. Ils sont distingués par le nom de radjas ; et la plupart demeurent fidèles à l’idolâtrie, parce qu’ils sont persuadés que le lien d’une religion commune sert beaucoup à les soutenir dans la propriété de leurs petits états, qu’ils transmettent ainsi à leur postérité : mais c’est presque le seul avantage qu’ils aient sur les omhras mahométans, avec lesquels ils partagent d’ailleurs à la cour toutes les humiliations de la dépendance. Cependant on en distingue quelques-uns qui conservent encore une ombre de grandeur, dans la présence même du mogol. Le premier, qu’on a nommé dans diverses relations, prétend tirer son origine de l’ancien Porus, et se fait nommer le fils de celui qui se sauva du déluge, comme si c’était un titre de noblesse qui le distinguât des autres hommes. Ses états se nomment Zédussié ; sa capitale est Usepour. Tous les princes de cette race prennent, de père en fils, le nom de Rana, qui signifie homme de bonne mine. On prétend qu’il peut mettre sur pied cinquante mille chevaux, et jusqu’à deux cent mille hommes d’infanterie. C’est le seul des princes indiens qui ait conservé le droit de marcher sous le parasol, honneur réservé au seul monarque de l’Indoustan.

Le radja de Rator égale celui de Zédussié en richesses et en puissance ; il gouverne neuf provinces avec les droits de souveraineté. Son nom était Djakons-Sing, c’est-à-dire le maître-lion, lorsque Aureng-Zeb monta sur le trône. Comme il peut lever une aussi grosse armée que le rana, il jouit de la même considération à la cour. On raconte qu’un jour Schah-Djehan l’ayant menacé de rendre une visite à ses états, il lui répondit fièrement que le lendemain il lui donnerait un spectacle capable de le dégoûter de ce voyage. En effet, comme c’était son tour à monter la garde à la porte du palais, il rangea vingt mille hommes de sa cavalerie sur les bords du fleuve. Ensuite il alla prier l’empereur de jeter les yeux du haut du balcon sur la milice de ses états. Schah-Djehan vit avec surprise les armes brillantes et la contenance guerrière de cette troupe. « Seigneur, lui dit alors le radja, tu as vu sans frayeur, des fenêtres de ton palais, la bonne mine de mes soldats. Tu ne la verrais peut-être pas sans péril, si tu entreprenais de faire violence à leur liberté. » Ce discours fut applaudi, et Djakons-Sing reçut un présent.

Outre ces principaux radjas, on n’en compte pas moins de trente, dont les forces ne sont pas méprisables, et quatre particulièrement qui entretiennent à leur solde plus de vingt-cinq mille hommes de cavalerie. Dans les besoins de l’état, tous ces princes joignent leurs troupes à celles du mogol. Il les commande en personne ; ils reçoivent pour leurs gens la même solde qu’on donne à ceux de l’empereur, et pour eux-mêmes des appointemens égaux à ceux du premier général mahométan.

Sans vouloir entrer dans les détails qui appartiennent à l’histoire, il suffira de rappeler ici que l’ancien empire des Tartares-Mogols, fondé par Tamerlan vers la fin du quatorzième siècle, fut partagé, au commencement du seizième, en deux branches principales : la race d’Ousbeck-Khan, un des descendans de Tamerlan, régna dans Samarkand sur les Tartares-Ousbecks ; et Baber, autre prince de la même race, régna dans l’Indoustan : ce partage subsiste encore.

Le prodigieux nombre de troupes que les empereurs mogols ne cessent point d’entretenir à leur solde en font sans comparaison les plus redoutables souverains des Indes. On croit en Europe que leurs armées sont moins à craindre par la valeur que par la multitude des combattans ; mais c’est moins le courage qui manque à cette milice que la science de la guerre et l’adresse à se servir des armes. Elle serait fort inférieure à la nôtre par la discipline et l’habileté ; mais de ce côté même elle surpasse toutes les autres nations indiennes, et la plupart ne l’égalent point en bravoure. Sans remonter à ces conquérans tartares qui peuvent être regardés comme les ancêtres des mogols, il est certain que c’est par la valeur de leurs troupes qu’Akbar et Aureng-Zeb ont étendu si loin les limites de leur empire, et que le dernier a si long-temps rempli l’Orient de la terreur de son nom.

On peut rapporter à trois ordres toute la milice de ce grand empire : le premier est composé d’une armée toujours subsistante que le grand-mogol entretient dans sa capitale, et qui monte la garde chaque jour devant son palais ; le second, des troupes qui sont répandues dans toutes les provinces ; et le troisième, des troupes auxiliaires que ses radjas, vassaux de l’empereur, sont obligés de lui fournir.

L’armée, qui campe tous les jours aux portes du palais, dans quelque lieu que soit la cour, monte au moins à cinquante mille hommes de cavalerie, sans compter une prodigieuse multitude d’infanterie, dont Delhy et Agra, les deux principales résidences des grands-mogols, sont toujours remplies ; aussi, lorsqu’ils se mettent en campagne, ces deux villes ne ressemblent plus qu’à deux camps déserts dont une grosse armée serait sortie. Tout suit la cour ; et si l’on excepte le quartier des banians, ou des gros négocians, le reste a l’air d’une ville dépeuplée. Un nombre incroyable de vivandiers, portefaix, d’esclaves et de petits marchands, accompagnent les armées, pour leur rendre le même service que dans les villes ; mais toute cette milice de garde n’est pas sur le même pied. Le plus considérable de tous les corps militaires est celui des quatre mille esclaves de l’empereur, qui est distingué par ce nom pour marquer son dévouement à sa personne. Leur chef, nommé le deroga, est un officier de considération auquel on confie souvent le commandement des armées. Tous les soldats qu’on admet dans une troupe si relevée sont marqués an front. C’est de là qu’on tire les mansebdards et d’autres officiers subalternes pour les faire monter par degrés jusqu’au rang d’ombras de guerre : titre qui répond assez à celui de nos lieutenans-généraux.

Les gardes de la masse d’or, de la masse d’argent et de la masse de fer, composent aussi trois différentes compagnies, dont les soldats sont marqués diversement au front. Leur paie est plus grosse et leur rang plus respecté, suivant le métal dont leurs masses sont revêtues. Tous ces corps sont remplis de soldats d’élite, que leur valeur a rendus dignes d’y être admis ; il faut nécessairement avoir servi dans quelques-unes de ces troupes, et s’y être distingué, pour s’élever aux dignités de l’état. Dans les armées du mogol, la naissance ne donne point de rang ; c’est le mérite qui règle les prééminences, et souvent le fils d’un ombra se voit confondu dans les derniers degrés de la milice : aussi ne reconnaît-on guère d’autre noblesse parmi les mahométans des Indes que celle de quelques descendais de Mahomet, qui sont respectés dans tous les lieux où l’on observe l’Alcoran.

En général, lorsque la cour réside dans la ville de Delhy ou dans celle d’Agra, l’empereur y entretient, même en temps de paix, près de deux cent mille hommes. Lorsqu’elle est absente d’Agra, on ne laisse pas d’y entretenir ordinairement une garnison de quinze mille hommes de cavalerie et de trente mille hommes d’infanterie ; règle qu’il faut observer dans le dénombrement des troupes du mogol, où les gens de pied sont toujours au double des gens de cheval. Deux raisons obligent de tenir toujours dans Agra une petite armée sur pied : la première, c’est qu’en tout temps on y conserve le trésor de l’empire ; la seconde, qu’on y est presque toujours en guerre avec les paysans du district, gens intraitables et belliqueux, qui n’ont jamais été bien soumis depuis la conquête de l’Indoustan.

Si ce grand nombre de soldats et d’officiers qui ne vivent que de la solde du prince est capable d’assurer la tranquillité de l’état, il sert aussi quelquefois à la détruire. Tant que le souverain conserve assez d’autorité sur les vice-rois et sur les troupes pour n’avoir rien à redouter de leur fidélité, les soulèvemens sont impossibles ; mais, aussitôt que les princes du sang se révoltent contre la cour, ils trouvent souvent dans les troupes de leur souverain de puissans secours pour lui faire la guerre. Aureng-Zeb s’éleva ainsi sur le trône ; et l’adresse avec laquelle il ménagea l’affection des gouverneurs de provinces fit tourner en sa faveur toutes les forces que Schah-Djehan son père entretenait pour sa défense.

Des armées si formidables, répandues dans toutes les parties de l’empire, procurent ordinairement de la sûreté aux frontières, et de la tranquillité au centre de l’état ; il n’y a point de petite bourgade qui n’ait au moins deux cavaliers et quatre fantassins : ce sont les espions de la cour qui sont obligés de rendre compte de tout ce qui arrive sous leurs yeux, et qui donnent occasion, par leurs rapports, à la plupart des ordres qui passent dans les provinces.

Les armes offensives des cavaliers mogols sont l’arc, le carquois, chargé de quarante ou cinquante flèches, le javelot ou la zagaie, qu’ils lancent avec beaucoup d’adresse, le cimeterre d’un côté et le poignard de l’autre ; pour armes défensives, ils ont l’écu, espèce de petit bouclier qu’ils portent toujours pendu au cou ; mais ils n’ont pas d’armes à feu.

L’infanterie se sert du mousquet avec assez d’adresse ; ceux qui n’ont pas de mousquet portent, avec l’arc et la flèche, une pique de dix ou douze pieds, qu’ils emploient au commencement du combat en la lançant contre l’ennemi. D’autres sont armés de cottes de mailles qui leur vont jusqu’aux genoux ; mais il s’en trouve fort peu qui se servent de casques, parce que rien ne serait plus incommode dans les grandes chaleurs du pays. D’ailleurs les Mogols n’ont pas d’ordre militaire ; ils ne connaissent point les distinctions d’avant-garde, de corps de bataille, ni d’arrière-garde ; ils n’ont ni front ni file, et leurs combats se font avec beaucoup de confusion. Comme ils n’ont point d’arsenaux, chaque chef de troupe est obligé de fournir des armes à ses soldats ; de là vient le mélange de leurs armes, qui souvent ne sont pas les mêmes dans chaque corps : c’est un désordre qu’Aureng-Zeb avait entrepris de réformer. Mais l’arsenal particulier de l’empereur est d’une magnificence éclatante ; ses javelines, ses carquois, et surtout ses sabres, y sont rangés dans le plus bel ordre ; tout y brille de pierres précieuses. Il prend plaisir à donner lui-même des noms à ses armes : un de ses cimeterres s’appele alom-guir, c’est-à-dire le conquérant de la terre ; un autre, faté-alom, qui signifie le vainqueur du monde. Tous les vendredis au matin, le grand-mogol fait sa prière dans son arsenal pour demander à Dieu qu’avec ses sabres il puisse remporter des victoires et faire respecter le nom de l’Éternel à ses ennemis. On pourrait demander, comment se nommaient tous ces cimeterres lorsque, par la suite, Nadir-Schah tenait l’empereur captif dans son palais de Delhy.

Les écuries du grand-mogol répondent au nombre de ses soldats. Elles sont peuplées d’une multitude prodigieuse de chevaux et d’éléphans. Le nombre de ses chevaux est d’environ douze mille, dont on ne choisit à la vérité que vingt ou trente pour le service de sa personne ; le reste est pour la pompe ou destiné à faire des présens. C’est l’usage des grands-mogols de donner un habit et un cheval à tous ceux dont ils ont reçu le plus léger service. On fait venir tous ces chevaux de Perse, d’Arabie, et surtout de la Tartarie. Ceux qu’on élève aux Indes sont rétifs, ombrageux, mous, et sans vigueur. Il en vient tous les ans plus de cent mille de Bockara et de Kaboul ; profit considérable pour les douanes de l’empire, qui font payer vingt-cinq pour cent de leur valeur. Les meilleurs sont séparés pour le service du prince, et le reste se vend à ceux qui, par leur emploi, sont obligés de monter la cavalerie. On a fait remarquer dans plusieurs relations que leur nourriture aux Indes n’est pas semblable à celle qu’on leur donne en Europe, parce que dans un pays si chaud, on ne recueille guère de fourrage que sur le bord des rivières. On y supplée par des pâtes assaisonnées.

Les éléphans sont tout à la fois une des forces de l’empereur mogol, et l’un des principaux ornemens de son palais. Il en nourrit jusqu’à cinq cents, pour lui servir de monture, sous de grands portiques bâtis exprès. Il leur donne lui-même des noms pleins de majesté, qui conviennent aux propriétés naturelles de ces grands animaux. Leurs harnais sont d’une magnificence qui étonne. Celui que monte l’empereur a sur le dos un trône éclatant d’or et de pierres précieuses. Les autres sont couverts de plaques d’or et d’argent, de housses en broderies d’or, de campanes et de franges d’or. L’éléphant du trône, qui porte le nom d’Aureng-gas, c’est-à-dire capitaine des éléphans, a toujours un train nombreux à sa suite. Il ne marche jamais sans être précédé de timbales, de trompettes et de bannières. Il a triple paie pour sa dépense. La cour entretient d’ailleurs dix hommes pour le service de chaque éléphant : deux qui ont soin de l’exercer, de le conduire et de le gouverner ; deux qui lui attachent ses chaînes ; deux qui lui fournissent son vin et l’eau qu’on lui fait boire ; deux qui portent la lance devant lui, et qui font écarter le peuple ; deux qui allument des feux d’artifice devant ses yeux pour l’accoutumer à cette vue ; un pour lui ôter sa litière et lui en fournie de nouvelle ; un autre enfin pour chasser les mouches qui l’importunent, et pour le rafraîchir, en lui versant par intervalles de l’eau sur le corps. Ces éléphans du palais sont également dressés pour la chasse et pour le combat. On les accoutume au carnage en leur faisant attaquer des lions et des tigres.

L’artillerie de l’empereur est nombreuse, et la plupart des pièces de canon qu’il emploie dans ses armées sont plus anciennes qu’il ne s’en trouve en Europe. On ne saurait douter que le canon et la poudre ne fussent connus aux Indes long-temps avant la conquête de Tamerlan. C’est une tradition du pays, que les Chinois avaient fondu de l’artillerie à Delhy, dans le temps qu’ils en étaient les maîtres. Chaque pièce est distinguée par son nom. Sous les empereurs qui ont précédé Aureng-Zeb, presque tous les canonniers de l’empire étaient européens ; mais le zèle de la religion porta ce prince à n’admettre que des mahométans à son service. On ne voit plus guère à cette cour d’autres Franguis que des médecins et des orfèvres. On n’y a que trop appris à se passer de nos canonniers et de presque tous nos artistes.

Une cour si puissante et si magnifique ne peut fournir à ses dépenses que par des revenus proportionnés. Mais quelque idée qu’on ait pu prendre de son opulence par le dénombrement de tant de royaumes, dont les terres appartiennent toutes au souverain, ce n’est pas le produit des terres qui fait la principale richesse du grand-mogol. On voit aux Indes de grands pays peu propres à la culture, et d’autres dont le fonds serait fertile, mais qui demeure négligé par les habitans. On ne s’applique point dans l’Indoustan à faire valoir son propre domaine ; c’est un mal qui suit naturellement du despotisme que les moglîs ont établi dans leurs conquêtes. L’empereur Akbar, pour y remédier et mettre quelque réformation dans ses finances, cessa de payer en argent les vice-rois et les gouverneurs. Il leur abandonna quelques terres de leurs départemens pour les faire cultiver en leur propre nom. Il exigea d’eux, pour les autres terres de leur district, une somme plus ou moins forte, suivant que leurs provinces étaient plus ou moins fertiles. Ces gouverneurs, qui ne sont proprement que les fermiers de l’empire, afferment à leur tour ces mêmes terres à des officiers subalternes. La difficulté consiste à trouver dans les campagnes des laboureurs qui veuillent se charger du travail de la culture, toujours sans profit, et seulement pour la nourriture. C’est par la violence qu’on assujettit les paysans à l’ouvrage. De là leurs révoltes et leur fuite dans les terres des radjas indiens, qui les traitent avec un peu plus d’humanité. Ces rigoureuses méthodes servent à dépeupler insensiblement les terres du Mogol, et les font demeurer en friche.

Mais l’or et l’argent que le commerce apporte dans l’empire suppléent au défaut de la culture, et multiplient sans cesse les trésors du souverain. S’il en faut croire Bernier, qu’on ne croit pas livré à l’exagération comme la plupart des voyageurs, l’Indoustan est comme l’abîme de tous les trésors qu’on transporte de l’Amérique dans le reste du monde. Tout l’argent du Mexique, dit-il, et tout l’or du Pérou, après avoir circulé quelque temps dans l’Europe et dans l’Asie, aboutit enfin à l’empire du Mogol pour n’en plus sortir. On sait, continue-t-il, qu’une partie de ces trésors se transporte en Turquie pour payer les marchandises qu’on en tire ; de la Turquie ils passent dans la Perse, par Smyrne, pour le paiement des soies qu’on y va prendre ; de la Perse ils entrent dans l’Indoustan, par le commerce de Moka, de Babel-Mandel, de Bassora et de Bender-Abassi ; d’ailleurs il en vient immédiatement d’Europe aux Indes par les vaisseaux des compagnies de commerce. Presque tout l’argent que les Hollandais tirent du Japon s’arrête sur les terres du Mogol ; on trouve son compte à laisser son argent dans ce pays, pour en rapporter des marchandises. Il est vrai que l’Indoustan tire quelque chose de l’Europe et des autres régions de l’Asie ; on y transporte du cuivre qui vient du Japon, du plomb et des draps d’Angleterre ; de la cannelle, de la muscade et des éléphans de l’île de Ceylan ; des chevaux d’Arabie, de Perse et de Tartarie, etc. Mais la plupart des marchands paient en marchandises, dont ils chargent aux Indes les vaisseaux sur lesquels ils ont apporté leurs effets ; ainsi la plus grande partie de l’or et de l’argent du monde trouve mille voies pour entrer dans l’Indoustan, et n’en a presque point pour en sortir.

Bernier ajoute une réflexion singulière. Malgré cette quantité presque infinie d’or et d’argent qui entre dans l’empire mogol, et qui n’en sort point, il est surprenant, dit-il, de n’y en pas trouver plus qu’ailleurs dans les mains des particuliers ; on ne peut disconvenir que les toiles et les brocarts d’or et d’argent qui s’y fabriquent sans cesse, les ouvrages d’orfèvrerie, et surtout les dorures, n’y consomment une assez grande partie de ces espèces ; mais cette raison ne suffit pas seule. Il est vrai encore que les Indiens ont des opinions superstitieuses qui les portent à déposer leur argent dans la terre, et à faire disparaître les trésors qu’ils ont amassés. Une partie des plus précieux métaux retourne ainsi ; dans l’Indoustan, au sein de la terre dont on les avait tirés dans l’Amérique ; mais ce qui paraît contribuer le plus à la diminution des espèces dans l’empire mogol, c’est la conduite ordinaire de la cour. Les empereurs amassent de grands trésors, et quoiqu’on n’ait accusé que Schah-Djehan d’une avarice outrée, ils aiment tous à renfermer dans des caves souterraines une abondance d’or et d’argent qu’ils croient pernicieuse entre les mains du public, lorsqu’elle y est excessive. C’est donc dans les trésors du souverain que tout ce qui se transporte d’argent aux Indes par la voie du commerce va fondre, comme à son dernier terme. Ce qu’il en reste après avoir acquitté tous les frais de l’empire n’en sort guère que dans les plus pressans besoins de l’état ; et l’on doit conclure que Nadir-Schah n’avait pas réduit le grand-mogol à la pauvreté, lorsque, suivant le récit d’Otter, il eut enlevé plus de dix-sept cents millions à ses états.

Ce voyageur, homme très-éclairé, donne une liste des revenus de ce monarque tels qu’ils étaient en 1697, tirée des archives de l’empire : elle est trop curieuse pour être supprimée ; mais il faut se souvenir qu’un krore vaut cent laks, un lak cent mille roupies, et la roupie, suivant l’évaluation d’Otter, environ quarante-cinq sous de France. Il faut remarquer aussi que tous les royaumes dont l’empire est composé se divisent en sarkars, qui signifie provinces, et que les sarkars se subdivisent en parganas, c’est-à-dire en gouvernemens particuliers.

Le royaume de Delhy a dans son gouvernement général huit sarkars et deux cent vingt parganas, qui rendent un krore vingt-cinq laks et cinquante mille roupies.

Le royaume d’Agra compte dans son enceinte quatorze sakars et deux cent soixante-dix-huit parganas ; ils rendent deux krores vingt-deux laks et trois mille cinq cent cinquante roupies.

Le royaume de Lahor a cinq sarkars et trois cent quatorze parganas, qui rendent deux krores trente-trois laks et cinq mille roupies.

Le royaume d’Asmire, dans ses sarkars et ses parganas, paie deux krores trente-trois laks et cinq mille roupies.

Guzarate, divisé en neuf sarkars et dix-neuf parganas, donne deux krores trente-trois laks et quatre-vingt-quinze mille roupies.

Malvay, qui contient onze sarkars et deux cent cinquante petits parganas, ne rend que quatre-vingt-dix-neuf laks six mille deux cent cinquante roupies.

Béar compte huit sarkars et deux cent quarante-cinq petits parganas, dont l’empereur tire un krore vingt-un laks et cinquante mille roupies.

Moultan, qui se divise en quatorze sarkars et quatre-vingt-seize parganas, ne donne à l’empereur que cinquante laks et vingt-cinq mille roupies.

Kaboul, divisé en trente-cinq parganas, rend trente-deux laks et sept mille deux cent cinquante roupies.

Tata paie soixante laks et deux mille roupies. Tata donne seulement vingt-quatre laks.

Urécha, quoiqu’on y compte onze sarkars, et un assez grand nombre de parganas, ne paie que cinquante-sept laks et sept mille cinq cents roupies.

Illavas donne soixante-dix-sept laks et trente-huit mille roupies.

Cachemire, avec ses quarante-six parganas, ne rend que trente-six laks et cinq mille roupies.

Le Décan, que l’on divise en huit sarkars et soixante-dix-neuf parganas, paie un krore soixante-deux laks et quatre-vingt mille sept cent cinquante roupies.

Brar compte dix sarkars et cent quatre-vingt-onze petits parganas, qui rendent un krore cinquante-huit laks et sept mille cinq cents roupies.

Candesch rend au mogol un krore, onze laks et cinq mille roupies.

Nandé ne paie que soixante-douze laks.

Baglana, divisé en quarante-trois parganas, donne soixante-huit laks et quatre-vingt-cinq mille roupies.

Le Bengale rend quatre krores. Ugen, deux krores. Raghi-Mehal, un krore et cinquante mille roupies.

Le Visapourpaie à titre de tribut, avec une partie de la province de Carnate, cinq krores.

Golconde et l’autre partie de Carnate paient aussi cinq krores au même titre.

Total. Trois cent quatre-vingt-sept millions cent quatre-vingt-quatorze mille roupies.

Outre ses revenus fixes, qui se tirent seulement des fruits de la terre, le casuel de l’empire est une autre source de richesses pour l’empereur : 1o. on exige tous les ans un tribut par tête de tous les Indiens idolâtres ; comme la mort, les voyages et les fruits de ces anciens habitans de l’Indoustan en rendent le nombre incertain, on le diminue beaucoup à l’empereur, et les gouverneurs profitent de ce déguisement ; 2o. toutes les marchandises que les négocians idolâtres font transporter paient aux douanes cinq pour cent de leur valeur : les mahométans sont affranchis de ces sortes d’impôts ; 3o. le blanchissage de cette multitude infinie de toiles qu’on fabrique aux Indes est encore la matière d’un tribut ; 4o. le fermier de la mine de diamans paie à l’empereur une très-grosse somme : il doit lui donner les plus beaux et les plus parfaits ; 5o. les ports de mer, particulièrement ceux de Sindy, de Barothe, de Surate et de Cambaye, sont taxés à de grosses sommes. Surate seule rend ordinairement trois laks pour les droits d’entrée, et onze pour le profit des monnaies qu’on y fait battre ; 6o. toute la côte de Coromandel et les ports situés sur les bords du Gange produisent de gros revenus ; 7o. l’empereur recueille l’héritage de tous les sujets mahométans qui sont à sa solde. Tous les meubles, tout l’argent et tous les effets de ceux qui meurent lui appartiennent de plein droit. Il arrive de là que les femmes des gouverneurs de provinces et des généraux d’armée sont souvent réduites à des pensions modiques, et que leurs enfans, s’ils sont sans mérite, tombent dans une extrême pauvreté ; enfin les tributs des radjas sont assez considérables pour tenir place entre les principaux revenus du grand-mogol.

Ce casuel de l’empire égale à peu près ou surpasse même les immenses richesses que l’empereur tire des seuls fonds de son domaine. On serait étonné d’une si prodigieuse opulence, si l’on ne considérait qu’une partie de ces trésors sort tous les ans de ses mains, et recommence à couler sur ses terres. La moitié de l’empire subsiste par les libéralités du souverain, ou du moins elle est constamment à ses gages. Outre ce grand nombre d’officiers et de soldats qui ne vivent que de leur paie, tous les paysans qui labourent pour lui sont nourris à ses frais, et la plus grande partie des artisans des villes, qui ne travaillent que pour son service, sont payés du trésor impérial. Cette politique, rendant la dépendance de tant de sujets plus étroite, augmente au même degré leur respect et leur attachement pour leur maître.

Joignons à cet article quelques remarques de Mandelslo. Il vit dans le palais d’Agra une grosse tour dont le toit est couvert de lames d’or, qui marquent les richesses qu’elle renferme en huit grandes voûtes remplies d’or, d’argent et de pierres précieuses. On l’assura que le grand-mogol qui régnait de son temps avait un trésor dont la valeur montait à plus de quinze cents millions d’écus ; mais ce qu’il ajoute est beaucoup plus positif : « Je suis assez heureux, dit-il, pour avoir entre les mains l’inventaire du trésor qui fut trouvé après la mort de Schah-Akbar, tant en or et en argent monnayé qu’en lingots et en barres, en or et argent travaillés, en pierreries, en brocarts et autres étoffes, en porcelaines, en manuscrits, en munitions de guerre, armes, etc. ; inventaire si fidèle, que j’en dois la communication aux lecteurs.

» Akbar avait fait battre des monnaies de vingt-cinq, de cinquante et de cent tôles, jusqu’à la valeur de six millions neuf cent soixante-dix mille massas, qui font quatre-vingt-dix-sept millions cinq cent quatre-vingt mille roupies. Il avait fait battre cent millions de roupies en une autre espèce de monnaie, qui prirent de lui le nom de roupies d’Akbar, et deux cent trente millions d’une monnaie qui s’appelle paises, dont trente font une roupie.

» En diamans, rubis, émeraudes, saphirs, perles et autres pierreries, il avait la valeur de soixante millions vingt mille cinq cent une roupies ; en or façonné, savoir, en figures et statues d’éléphans, de chameaux, de chevaux et autres ouvrages, la valeur de dix-neuf millions six mille sept cent quatre-vingt-cinq roupies ; en meubles et vaisselle d’or, la valeur de onze millions sept cent trente-trois mille sept cent quatre-vingt-dix roupies ; en meubles et ouvrages de cuivre, cinquante-un mille deux cent vingt-cinq roupies ; en porcelaine, vases de terre sigillée et autres, la valeur de deux millions cinq cent sept mille sept cent quarante-sept roupies ; en brocarts, draps d’or et d’argent, et autres étoffes de soie et de coton de Perse, de Turquie, d’Europe et de Guzarate, quinze millions cinq cent neuf mille neuf cent soixante-dix-neuf roupies ; en draps de laine d’Europe, de Perse et de Tartarie, cinq cent trois mille deux cent cinquante-deux roupies ; en tentes, tapisseries et autres meubles, neuf millions neuf cent vingt-cinq mille cinq cent quarante-cinq roupies ; vingt-quatre mille manuscrits, ou livres écrits à la main, et si richement reliés, qu’ils étaient estimés six millions quatre cent soixante-trois mille sept cents roupies ; en artillerie, poudre, boulets, balles et autres munitions de guerre, la valeur de nuit millions cinq cent soixante-quinze mille neuf cent soixante-onze roupies ; en armes offensives et défensives, comme épées, rondaches, piques, arcs, flèches, etc., la valeur de sept millions cinq cent cinquante-cinq mille cinq cent vingt-cinq roupies ; en selles, brides, étriers et autres harnais d’or et d’argent, deux millions cinq cent vingt-cinq mille six cent quarante-huit roupies ; en couvertures de chevaux et d’élephans, brodées d’or, d’argent et de perles, cinq millions de roupies. » Toutes ces sommes ensemble, ne faisant que celle de trois cent quarante-huit millions deux cent vingt-six mille roupies, n’approchent point des richesses de l’arrière-petit-fils d’Akbar, que Mandelso trouva sut le trône ; ce qui confirme que le trésor des grands-mogols grossit tous les jours.

Rien n’est plus simple que les ressorts qui remuent ce grand empire : le souverain seul en est l’âme. Comme sa juridiction n’est pas plus partagée que son domaine, toute l’autorité réside uniquement dans sa personne. Il n’y a proprement qu’un seul maître dans l’Indoustan : tout le reste des habitans doit moins porter le nom de sujets que d’esclaves.

À la cour, les affaires de l’état sont entre les mains de trois ou quatre omhras du premier ordre, qui les règlent sous l’autorité du souverain. L’itimadoulet, ou le premier ministre, tient auprès du mogol le même rang que le grand visir occupe en Turquie ; mais ce n’est souvent qu’un titre sans emploi, et une dignité sans fonction. L’empereur choisit quelquefois pour grand-visir un homme sans expérience, auquel il ne laisse que les appointemens de sa charge ; tantôt c’est un prince du sang mogol, qui s’est assez bien conduit pour mériter qu’on le laisse vivre jusqu’à la vieillesse, tantôt c’est le père d’une reine favorite, sorti quelquefois du plus bas rang de la milice ou de la plus vile populace ; alors tout le poids du gouvernement retombe sur les deux secrétaires d’état. L’un rassemble les trésors de l’empire, et l’autre les dispense ; celui-ci paie les officiers de la couronne, les troupes et les laboureurs ; celui-là lève les revenus du domaine, exige les impôts et reçoit les tributs. Un troisième officier des finances, mais d’une moindre considération que les secrétaires d’état, est chargé de recueillir les héritages de ceux qui meurent au service du prince, commission lucrative, mais odieuse. Au reste, on n’arrive à ces postes éminens de l’empire que par le service des armes. C’est toujours de l’ordre militaire que se tirent également et les ministres qui gouvernent l’état, et les généraux qui conduisent les troupes. Lorsqu’on a besoin de leur entremise auprès du maître, on ne les aborde jamais que les présens à la main : mais cet usage vient moins de l’avarice des omhras que du respect des cliens. On fait peu d’attention à la valeur de l’offre. L’essentiel est de ne pas se présenter les mains vides devant les grands officiers de la cour.

Si l’empereur ne marche, pas lui-même à la tête de ses troupes, le commandement des armées est confié à quelqu’un des princes du sang, ou à deux généraux choisis par le souverain ; l’un du nombre des omhras mahométans, l’autre parmi des radjas indiens. Les troupes de l’empire sont commandées par l’omhra. Les troupes auxiliaires n’obéissent qu’aux radjas de leur nation. Akbar, ayant entrepris de régler les armées, y établit l’ordre suivant, qui s’observe depuis son règne. Il voulut que tous les officiers de ses troupes fussent payés sous trois titres différens : les premiers, sous le titre de douze mois ; les seconds, sous le titre de six mois, et les troisièmes, sous celui de quatre. Ainsi, lorsque l’empereur donne à un mansebdar, c’est-à-dire à un bas-officier de l’empire, vingt roupies par mois au premier titre, sa paie monte par an à sept cent cinquante roupies, car on en ajoute toujours dix de plus. Celui à qui l’on assigne par mois la même paie au second titre en reçoit par an trois cent soixante-quinze. Celui dont la paie n’est qu’au troisième titre, n’a par an que deux cent cinquante roupies d’appointemens. Ce règlement est d’autant plus bizarre, que ceux qui ne sont payés que sur le pied de quatre mois, ne rendent pas un service moins assidu pendant l’année que ceux qui reçoivent la paie sur le pied de douze mois.

Lorsque la pension d’un officier de l’armée ou de la cour monte par mois jusqu’à mille roupies au premier titre, il quitte l’ordre des mansebdars pour prendre la qualité d’omhra. Ainsi ce titre de grandeur est tiré de la paie qu’on reçoit. On est obligé d’entretenir alors un éléphant et deux cent cinquante cavaliers pour le service du prince. La pension de cinquante mille roupies ne suffirait pas même aux Indes pour l’entretien d’une si grosse compagnie ; car l’omhra est obligé de fournir au moins deux chevaux à chaque cavalier : mais l’empereur y pourvoit autrement. Il assigne à l’officier quelques terres de son domaine. On lui compte la dépense de chaque cavalier à dix roupies par jour ; mais les fonds de terre, qu’on abandonne aux omhras pour les faire cultiver, produisent beaucoup au-delà de cette dépense.

Les appointemens de tous les omhras ne sont pas égaux : les uns ont deux azaris de paie, d’autres trois, d’autres quatre, quelques-uns cinq ; et ceux du premier rang en reçoivent jusqu’à six ; c’est-à-dire qu’à tout prendre, la pension annuelle des principaux peut monter jusqu’à trois millions de roupies ; aussi leur train est magnifique, et la cavalerie qu’ils entretiennent égale nos petites armées. On a vu quelquefois ces omhras devenir redoutables au souverain. Mais c’est un règlement d’Akbar, auquel ses inconvéniens mêmes ne permettent pas de donner atteinte. On compte ordinairement six omhras de la grosse pension, l’itimadoulet, les deux secrétaires d’état, le vice-roi de Kaboul, celui de Bengale et celui d’Ughen. À l’égard des simples cavaliers et du reste de la milice, leur paie est à la discrétion des omhras, qui les lèvent et qui les entretiennent ; l’ordre oblige de les payer chaque jour ; mais il est mal observé. On se contente de leur faire tous les mois quelque distribution d’argent ; et souvent on les oblige d’accepter en paiement les vieux meubles du palais, et les habits que les femmes des omhras ont quittés. C’est par ces vexations que les premiers officiers de l’empire accumulent de grands trésors, qui rentrent après leur mort dans les coffres du souverain.

La justice s’exerce avec beaucoup d’uniformité dans les états du grand-mogol. Les vice-rois, les gouverneurs des provinces, les chefs des villes et des simples bourgades, font précisément dans le lieu de leur juridiction, sous la dépendance de l’empereur, ce que ce monarque fait dans Agra et dans Delhy ; c’est-à-dire que, par des sentences qu’ils prononcent seuls, ils décident des biens et de la vie des sujets. Chaque ville a néanmoins son katoual et son cadi pour le jugement de certaines affaires ; mais les particuliers sont libres de ne pas s’adresser à ces tribunaux subalternes ; et le droit de tous les sujets de l’empire est de recourir immédiatement, ou à l’empereur même dans le lieu de sa résidence, ou aux vice-rois dans leur capitale, ou aux gouverneurs dans les villes de leur dépendance. Le katoual fait tout à la fois les fonctions de juge de police et de grand-prevôt. Sous Aureng-Zeb, observateur zélé de l’Alcoran, le principal objet du juge de police était d’empêcher l’ivrognerie, d’exterminer les cabarets à vin, et généralement tous lieux de débauche ; de punir ceux qui distillaient de l’arak ou d’autres liqueurs fortes. Il doit rendre compte à l’empereur des désordres domestiques de toutes les familles, des querelles et des assemblées nocturnes. Il y a dans tous les quartiers de la ville un prodigieux nombre d’espions, dont les plus redoutables sont une espèce de valets publics, qui se nomment alarcos. Leur office est de balayer les maisons et de remettre en ordre tout ce qu’il y a de dérangé dans les meubles. Chaque jour au matin, ils entrent chez les citoyens, ils s’instruisent du secret des familles, ils interrogent les esclaves, et font le rapport au katoual. Cet officier, en qualité de grand-prevôt, est responsable, sur ses appointemens, de tous les vols qui se font dans son district, à la campagne comme à la ville. Sa vigilance et son zèle ne se relâchent jamais. Il a sans cesse des soldats en campagne et des émissaires déguisés dans les villes, dont l’unique soin est de veiller au maintien de l’ordre.

La juridiction du cadi ne s’étend guère au-delà des matières de religion, des divorces et des autres difficultés qui regardent le mariage. Au reste, il n’appartient ni à l’un ni à l’autre de ces deux juges subalternes de prononcer des sentences de mort sans avoir fait leur rapport à l’empereur ou aux vice-rois des provinces ; et suivant les statuts d’Akbar, ces juges suprêmes doivent avoir approuvé trois fois, à trois jours différens, l’arrêt de condamnation avant qu’on l’exécute.

Quoique diverses explications répandues dans les articles précédens aient déjà pu faire prendre quelque idée de la majestueuse forme de cette justice impériale, on croit devoir en rassembler ici tous les traits, d’après un peintre exact et fidèle.

Après avoir décrit divers appartemens, on vient, dit-il, à l’amkas, qui m’a semblé quelque chose de royal. C’est une grande cour carrée, avec des arcades qui ressemblent assez à celles de la place Royale de Paris, excepté qu’il n’y a point de bâtimens au-dessus, et qu’elles sont séparées les unes des autres par une muraille ; de sorte néanmoins qu’il y a une petite porte pour passer de l’une à l’autre. Sur la grande porte, qui est au milieu d’un des côtés de cette place, on voit un divan, tout couvert du côté de la cour, qu’on nomme nagarkanay, parce que c’est le lieu où sont les trompettes, ou plutôt les hautbois et les timbales qui jouent ensemble à certaines heures du jour et de la nuit. Mais c’est un concert bien étrange aux oreilles d’un Européen qui n’y est pas encore accoutumé ; car dix ou douze de ces haut-bois et autant de timbales se font entendre tout à la fois, et quelques hautbois, tels que celui qu’on appelle karna, sont longs d’une brasse et demie, et n’ont pas moins d’un pied d’ouverture par le bas ; comme il y a des timbales de cuivre et de fer qui n’ont pas moins d’une brasse de diamètre. Bernier raconte que, dans les premiers temps, cette musique le pénétrait, et lui causait un étourdissement insupportable. Cependant l’habitude eut le pouvoir de la lui faire trouver très-agréable, surtout la nuit , lorsqu’il l’entendait de loin dans son lit et de sa terrasse. Il parvint même à lui trouver beaucoup de mélodie et de majesté. Comme elle a ses règles et ses mesures, et que d’excellens maîtres, instruits dès leur jeunesse, savent modérer et fléchir la rudesse des sons, on doit concevoir, dit-il, qu’ils en doivent tirer une symphonie qui flatte l’oreille dans l’éloignement.

À l’opposite de la grande porte du nagarkanay, au-delà de toute la cour, s’offre une grande et magnifique salle à plusieurs rangs de piliers, haute et bien éclairée, ouverte de trois côtés, et dont les piliers et le plafond sont peints et dorés. Dans le milieu de la muraille qui sépare cette salle d’avec le sérail on a laissé une ouverture, ou une espèce de grande fenêtre haute et large, à laquelle l’homme le plus grand n’atteindrait point d’en bas avec la main. C’est là qu’Aureng-Zeb se montrait en public, assis sur un trône, quelques-uns de ses fils à ses côtés, et plusieurs eunuques debout ; les uns pour chasser les mouches avec des queues de paon, les autres pour le rafraîchir avec de grands éventails, et d’autres pour être prêts à recevoir ses ordres. De là il voyait en bas autour de lui tous les omhras, les radjas et les ambassadeurs, debout aussi sur un divan entouré d’un balustre d’argent, les yeux baissés et les mains croisées sur l’estomac. Plus loin, il voyait les mansebdars, ou les moindres omhras debout comme les autres, et dans le même respect. Plus avant, dans le reste de la salle et dans la cour, sa vue pouvait s’étendre sur une foule de toutes sortes de gens. C’était dans ce lieu qu’il donnait audience à tout le monde, chaque jour à midi ; et de là venait à cette salle le nom d’amkas, qui signifie lieu d’assemblée commun aux grands et aux petits.

Pendant une heure et demie, qui était la durée ordinaire de cette auguste scène, l’empereur s’amusait d’abord à voir passer devant ses yeux un certain nombre des plus beaux chevaux de ses écuries, pour juger s’ils étaient en bon état et bien traités. Il se faisait amener aussi quelques éléphans, dont la propreté attirait toujours l’admiration de Bernier. Non-seulement, dit-il, leur sale et vilain corps était alors bien lavé et bien net, mais il était peint en noir, à la réserve de deux grosses raies de peinture rouge, qui, descendant du haut de la tête, venaient se joindre vers la trompe. Ils avaient aussi quelques belles couvertures en broderie, avec deux clochettes d’argent qui leur pendaient des deux côtés, attachées aux deux bouts d’une grosse chaîne d’argent qui leur passait par-dessus le dos, et plusieurs de ces belles queues de vaches du Thibet, qui leur pendaient aux oreilles en forme de grandes moustaches. Deux petits éléphans bien parés marchaient à leurs côtés, comme des esclaves destinés à les servir. Ces grands colosses paraissaient fiers de leurs ornemens, et marchaient avec beaucoup de gravité. Lorsqu’ils arrivaient devant l’empereur, leur guide, qui était assis sur leurs épaules avec un crochet de fer à la main, les piquait, leur parlait, et leur faisait incliner un genou, lever la trompe en l’air, et pousser une espèce de hurlement que le peuple prenait pour un taslim, c’est-à-dire une salutation libre et réfléchie. Après les éléphans on amenait des gazelles apprivoisées, des nilgauts ou bœufs gris, que Bernier croit une espèce d’élans ; des rhinocéros, des buffles de Bengale, qui ont de prodigieuses cornes ; des léopards ou des panthères apprivoisés, dont on se sert à la chasse des gazelles ; de beaux chiens de chasse ousbecks, chacun avec sa petite couverture rouge ; quantité d’oiseaux de proie, dont les uns étaient pour les perdrix, les autres pour la grue, et d’autres pour les lièvres, et même pour les gazelles, qu’ils aveuglent de leurs ailes et de leurs griffes. Souvent un ou deux omhras faisaient alors passer leur cavalerie en revue devant l’empereur ; ce monarque prenait même plaisir à faire quelquefois essayer des coutelas sur des moutons morts qu’on apportait sans entrailles, et fort proprement empaquetés. Les jeunes omhras s’efforçaient de faire admirer leur force et leur adresse en coupant d’un seul coup les quatre pieds joints ensemble et le corps d’un mouton.

Mais tous ces amusemens n’étaient qu’autant d’intermèdes pour des occupations plus sérieuses. Aureng-Zeb se faisait apporter chaque jour les requêtes qu’on lui montrait de loin dans la foule du peuple ; il faisait approcher les parties, il les examinait lui-même, et quelquefois il prononçait sur-le-champ leur sentence. Outre cette justice publique, il assistait régulièrement une fois la semaine à la chambre qui se nomme adaletkanay, accompagné de ses deux premiers cadis, ou chefs de justice. D’autres fois il avait la patience d’entendre en particulier, pendant deux heures, dix personnes du peuple qu’un vieil officier lui présentait.

Ce que Bernier trouvait de choquant dans la grande assemblée de l’amkas, c’était une flatterie trop basse et trop fade qu’on y voyait régner continuellement ; l’empereur ne prononçait pas un mot qui ne fut relevé avec admiration, et qui ne fit lever les mains aux principaux omhras, en criant karamat, c’est-à-dire merveille.

De la salle de l’amkas on passe dans un lieu plus retiré, qui se nomme le gosel-kanay, et dont l’entrée ne s’accorde pas sans distinction : aussi la cour n’en est-elle pas si grande que celle de l’amkas : mais la salle est spacieuse, peinte, enrichie de dorures et relevée de quatre ou cinq pieds au-dessus du rez-de-chaussée, comme une grande estrade ; c’est là que l’empereur, assis dans un fauteuil, et ses omhras debout autour de lui, donnait une audience plus particulière à ses officiers, recevait leurs comptes, et traitait des plus importantes affaires de l’état. Tous les seigneurs étaient obligés de se trouver chaque jour au soir à cette assemblée, comme le matin à l’amkas, sans quoi on leur retranchait quelque chose de leur paie. Bernier regarde comme une distinction fort honorable pour les sciences que Danech-Mend-Khan, son maître, fût dispensé de cette servitude en faveur de ses études continuelles, à la réserve néanmoins du mercredi, qui était son jour de garde. Il ajoute qu’il n’était pas surprenant que tous les autres omhras y fussent assujettis, lorsque l’empereur même se faisait une loi de ne jamais manquer à ces deux assemblées. Dans ses plus dangereuses maladies, il s’y faisait porter du moins une fois le jour ; et c’est alors qu’il croyait sa personne plus nécessaire, parce qu’au moindre soupçon qu’on aurait eu de sa mort, on aurait vu tout l’empire en désordre et les boutiques fermées dans la ville.

Pendant qu’il était occupé dans cette salle, on n’en faisait pas moins passer devant lui la plupart des mêmes choses qu’il prenait plaisir à voir dans l’amkas, avec cette différence que, la cour étant plus petite, et l’assemblée se tenant au soir, on n’y faisait point la revue de la cavalerie ; mais, pour y suppléer, les mansebdars de garde venaient passer devant l’empereur avec beaucoup de cérémonie. Ils étaient précédés du kours, c’est-à-dire de diverses figures d’argent, portées sur le bout de plusieurs gros bâtons d’argent fort bien travaillés. Deux représentent de grands poissons ; deux autres un animal fantastique d’horrible figure, que les Mogols nomment eicdeha ; d’autres deux lions ; d’autres deux mains ; d’autres des balances, et quantité de figures aussi mystérieuses. Cette procession était mêlée de plusieurs gouzeherdars, ou porte-massues, gens de bonne mine, dont l’emploi consiste à faire régner l’ordre dans les assemblées.

Joignons à cet article une peinture de l’amkas, tel que le même voyageur eut la curiosité de le voir dans l’une des principales fêtes de l’année, qui était en même temps celle d’une réjouissance extraordinaire pour le succès des armes de l’empire. On ne s’arrête à cette description que pour mettre un lecteur attentif en état de la comparer avec celle de Tavernier et de Rhoé.

L’empereur était assis sur son trône, dans le fond de la grande salle. Sa veste était d’un satin blanc à petites fleurs, relevée d’une fine broderie d’or et de soie. Son turban était de toile d’or, avec une aigrette dont le pied était couvert de diamans d’une grandeur et d’un prix extraordinaires, au milieu desquels on voyait une grande topaze orientale, qui n’a rien d’égal au monde, et qui jetait un éclat merveilleux. Un collier de grosses perles lui pendait du cou sur l’estomac. Son trône était soutenu par six gros pieds d’or massif, et parsemés de rubis, d’émeraudes et de diamans. Bernier n’entreprend pas de fixer le prix ni la quantité de cet amas de pierres précieuses, parce qu’il ne put en approcher assez pour les compter et pour juger de leur eau. Mais il assure que les gros diamans y sont en très-grand nombre, et que tout le trône est estimé quatre krores, c’est-à-dire quarante millions de roupies. C’était l’ouvrage de Schah-Djehan, père d’Aureng-Zeb, qui l’avait fait faire pour employer une multitude de pierreries accumulées dans son trésor, des dépouilles de plusieurs anciens radjas, et des présens que les omhras sont obligés de faire à leurs empereurs dans certaines fêtes. L’art ne répondait pas à la matière. Ce qu’il y avait de mieux imaginé, c’étaient deux paons couverts de pierres précieuses et de perles, dont on attribuait l’invention à un orfèvre français, qui, après avoir trompé plusieurs princes de l’Europe par les doublets qu’il faisait merveilleusement, s’était réfugié à la cour du mogol, où il avait fait sa fortune.

Au pied du trône, tous les omhras, magnifiquement vêtus, étaient rangés sur une estrade couverte d’un grand dais, de brocart, à grandes franges d’or, environnée d’une balustrade d’argent. Les piliers de la salle étaient revêtus de brocart à fond d’or. De toutes les parties du plafond pendaient de grands dais de satin à fleurs, attachés par des cordons de soie rouge, avec de grosses houppes de soie, mêlées de filets d’or. Tout le bas était couvert de grands tapis de soie très-riches, d’une longueur et d’une largeur étonnantes. Dans la cour, on avait dressé une tente, qu’on nomme l’aspek, aussi longue et aussi large que la salle à laquelle elle était jointe par le haut. Du côté de la cour, elle était environnée d’un grand balustre couvert de plaques d’argent, et soutenu par des piliers de différentes grosseurs, tous couverts aussi de plaques du même métal. Elle est rouge en dehors, mais doublée en dedans de ces belles chites, ou toiles peintes au pinceau, ordonnées exprès, avec des couleurs si vives, et des fleurs si naturelles, qu’on les aurait prises pour un parterre suspendu. Les arcades qui environnent la cour n’avaient pas moins d’éclat. Chaque omhras était chargé des ornemens de la sienne, et s’était efforcé de l’emporter par sa magnificence. Le troisième jour de cette superbe fête, l’empereur se fit peser avec beaucoup de cérémonie, et quelques omhras à son exemple, dans de riches balances d’or massif comme les poids. Tout le monde applaudit, avec la plus grande joie en apprenant que cette année l’empereur pesait deux livres de plus que la précédente. Son intention, dans cette fête, était de favoriser les marchands de soie et de brocart, qui, depuis quatre ou cinq ans de guerre, en avaient des magasins dont ils n’avaient pu trouver le débit.

Ces fêtes sont accompagnées d’un ancien usage qui ne plaît point à la plupart des omhras. Ils sont obligés de faire à l’empereur des présens proportionnés à leurs forces. Quelques-uns, pour se distinguer par leur magnificence, ou dans la crainte d’être recherchés par leurs vols et leurs concussions, ou dans l’espérance de faire augmenter leurs appointemens ordinaires, en font d’une richesse surprenante. Ce sont ordinairement de beaux vases d’or couverts de pierreries, de belles perles, des diamans, des rubis, des émeraudes. Quelquefois c’est plus simplement un nombre de ces pièces d’or qui valent une pistole et demie. Bernier raconte que, pendant la fête dont il fut témoin, Aureng-Zeb étant allé visiter Djafer-Khan, son visir, non en qualité de visir, mais comme son proche parent, et sous prétexte de voir un bâtiment qu’il avait fait depuis peu, ce seigneur lui offrit vingt-cinq mille de ces pièces d’or, avec quelques belles perles et un rubis qui fut estimé quarante mille écus.

Un spectacle fort bizarre, qui accompagne quelquefois les mêmes fêtes, c’est une espèce de foire qui se tient dans le méhalu ou le sérail de l’empereur. Les femmes des omhras et des grands mansebdars sont les marchandes. L’empereur, les princesses et toutes les dames du sérail viennent acheter ce qu’elles voient étalé. Les marchandises sont de beaux brocarts, de riches broderies d’une nouvelle mode, de riches turbans, et ce qu’on peut rassembler de plus précieux. Outre que ces femmes sont les plus belles et les plus galantes de la cour, celles qui ont des filles d’une beauté distinguée ne manquent point de les mener avec elles pour les faire voir à l’empereur. Ce monarque vient marchander sou à sou tout ce qu’il achète, comme le dernier de ses sujets, avec le langage des petits marchands qui se plaignent de la cherté et qui contestent pour le prix. Les dames se défendent de même ; et ce badinage est poussé jusqu’aux injures. Tout se paie argent comptant. Quelquefois, au lieu de roupies d’argent, les princesses laissent couler, comme par mégarde, des roupies d’or en faveur des marchandes qui leur plaisent. Mais, après avoir loué des usages si galans, Bernier traite de licence la liberté qu’on accorde alors aux femmes publiques d’entrer dans le sérail. À la vérité, dit-il, ce ne sont pas celles des bazars, mais celles qu’on nomme kenchanys, c’est-à-dire, dorées et fleuries, et qui vont danser aux fêtes chez les omhras et les mansebdars. La plupart sont belles et richement vêtues ; elles savent chanter et danser parfaitement à la mode du pays. Mais, comme elles n’en sont pas moins publiques, Aureng-Zeb, plus sérieux que ses prédécesseurs, abolit l’usage de les admettre au sérail ; et pour en conserver quelque reste, il permit seulement qu’elles vinssent tous les mercredis lui faire de loin le salam ou la révérence, à l’amkas. Un médecin français, nommé Bernard, qui s’était établi dans cette cour, s’y était rendu si familier, qu’il faisait quelquefois la débauche avec l’empereur. Il avait par jour dix écus d’appointemens ; mais il gagnait beaucoup davantage à traiter les dames du sérail et les grands omhras, qui lui faisaient des présens comme à l’envi. Son malheur était de ne pouvoir rien garder : ce qu’il recevait d’une main, il le donnait de l’autre. Cette profusion le faisait aimer de tout le monde, surtout des kenchanys, avec lesquelles il faisait beaucoup de dépense. Il devint amoureux d’une de ces femmes, qui joignait des talens distingués aux charmes de la jeunesse et de la beauté. Mais sa mère, appréhendant que la débauche ne lui fit perdre les forces nécessaires pour les exercices de sa profession, ne la perdait point de vue. Bernard fut désespéré de cette rigueur. Enfin l’amour lui inspira le moyen de se satisfaire. Un jour que l’empereur le remerciait à l’amkas, et lui faisait quelques présens pour la guérison d’une femme du sérail, il supplia ce prince de lui

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donner la jeune kenchany dont il était amoureux, et qui était debout derrière l’assemblée pour faire le salam avec toute sa troupe. Il avoua publiquement la violence de sa passion, et l’obstacle qu’il y avait trouvé. Tous les spectateurs rirent beaucoup de le voir réduit à souffrir par les rigueurs d’une fille de cet ordre. L’empereur, après avoir ri lui-même, ordonna qu’elle lui fût livrée, sans s’embarrasser qu’elle fût mahométane, et que le médecin fût chrétien. « Qu’on la lui charge, dit-il, sur les épaules, et qu’il l’emporte. » Aussitôt Bernard, ne s’embarrassant plus des railleries de l’assemblée se laissa mettre la kenchany sur le dos, et sortit chargé de sa proie.

Dans un si grand nombre de provinces, qui formaient autrefois différens royaumes, dont chacun devait avoir ses propres lois et ses usages, on conçoit que, malgré la ressemblance du gouvernement qui introduit presque toujours celle de la police et de la religion, en changeant par degrés les idées, les mœurs et les autres habitudes, un espace de quelques siècles qui se sont écoulés depuis la conquête des Mogols, n’a pu mettre encore une parfaite uniformité entre tant de peuples. Ainsi la description de tous les points sur lesquels ils diffèrent serait une entreprise impossible. Mais les voyageurs les plus exacts ont jeté quelque jour dans ce chaos, en divisant les sujets du grand-mogol en mahométans, qu’ils appellent Maures, et en païens ou gentous de différentes sectes. Cette division paraît d’autant plus propre à faire connaître les uns et les autres, qu’en Orient, comme dans les autres parties du monde, c’est la religion qui règle ordinairement les usages.

L’empereur, les princes et tous les seigneurs de l’Indoustan professent le mahométisme. Les gouverneurs, les commandans et les katouals des provinces, des villes et des bourgs, doivent être de la même religion. Ainsi c’est entre les mains des mahométans ou des Maures que réside toute l’autorité, non-seulement par rapport à l’administration, mais pour tout ce qui regarde aussi les finances et le commerce ; ils travaillent tous avec beaucoup de zèle au progrès de leurs opinions. On sait que le mahométisme est divisé en quatre sectes : celle d’Aboubekre, d’Ali, d’Omar et d’Otman. Les Mogols sont attachés à celle d’Ali, qui leur est commune avec les Persans ; avec cette seule différence que, dans l’explication de l’Alcoran, ils suivent les sentimens des Hembili et de Maléki, au lieu que les Persans s’attachent à l’explication d’Ali et du Tzafer-Sadouek, opposés les uns et les autres aux Turcs, qui suivent celle de Hanif.

La plupart des fêtes mogoles sont celles des Persans. Ils célèbrent fort solennellement le premier jour de leur année, qui commence le premier jour de la lune de mars. Elle dure neuf jours, sous le nom de nourous, et se passe en festins. Le jour de la naissance de l’empereur est une autre solennité, pour laquelle il se fait des dépenses extraordinaires à la cour. On en célèbre une au mois de juin en mémoire du sacrifice d’Abraham, et l’on y mêle aussi celle d’Ismaël. L’usage est d’y sacrifier quantité de boucs, que les dévots mangent ensuite avec beaucoup de réjouissances et de cérémonies. Ils ont encore la fête des deux frères Hassan et Hossein, fils d’Ali, qui, étant allés par zèle de religion vers la côte de Coromandel, y furent massacrés par les banians et d’autres gentous, le dixième jour de la nouvelle lune de juillet : ce jour est consacré à pleurer leur mort. On porte en procession, dans les rues, deux cercueils avec des trophées d’arcs, de flèches, de sabres et de turbans. Les Maures suivent à pied en chantant des cantiques funèbres. Quelques-uns dansent et sautent autour des cercueils ; d’autres escriment avec des épées nues ; d’autres crient de toutes leurs forces, et font un bruit effrayant ; d’autres se font volontairement des plaies avec des couteaux dans la chair du visage et des bras, ou se la percent avec des poinçons, qui font couler leur sang le long des joues et sur leurs habits. Il s’en trouve de si furieux, qu’on ne peut attribuer leur transports qu’à la vertu de l’opium. On juge du degré de leur dévotion par celui de leur fureur. Ces processions se font dans les principaux quartiers et dans les plus belles rues des villes. Vers le soir, on voit, dans la grande place du méidan ou du marché, des figures de paille ou de papier, ou d’autre substance légère, qui représentent les meurtriers de ces deux saints. Une partie des spectateurs leur tirent des flèches, les percent d’un grand nombre de coups, et les brûlent au milieu des acclamations du peuple. Cette cérémonie réveille si furieusement la haine des Maures, et leur inspire tant d’ardeur pour la vengeance, que les banians et les autres idolâtres prennent le parti de se tenir renfermés dans leurs maisons. Ceux qui oseraient paraître dans les rues, ou montrer la tête à leurs fenêtres, s’exposeraient au risque d’être massacrés ou de se voir tirer des flèches. Les Mogols célèbrent aussi la fête de Pâques au mois de septembre, et celle de la confrérie le 25 novembre, où ils se pardonnent tout ce qu’ils se sont fait mutuellement.

Les mosquées de l’Indoustan sont assez basses ; mais la plupart sont bâties sur des éminences, qui les font paraître plus hautes que les autres édifices. Elles sont construites de pierre et de chaux, carrées par le bas et plates par le haut. L’usage est de les environner de fort beaux appartemens, de salles et de chambres. On y voit des tombes de pierre, et surtout des murs d’une extrême blancheur ; les principales ont ordinairement une ou deux hautes tours. Les Maures y vont avec une lanterne pendant le ramadan, qui est leur carême, parce que ces édifices sont fort obscurs. Autour de quelques-unes on a creusé de grands et larges fossés remplis d’eau. Celles qui sont sans fossés ou sans rivières, ont de grandes citernes à l’entrée, où les fidèles se lavent le visage, les pieds et les mains. On n’y voit point de statues ni de peintures.

Chaque ville a plusieurs petites mosquées, entre lesquelles on en distingue une plus grande qui passe pour la principale, où personne ne manque de se rendre tous les vendredis et les jours de fête. Au lieu de cloches, un homme crie du haut de la tour, comme en Turquie, pour assembler le peuple, et tient, en criant, le visage tourné vers le soleil. La chaire du prédicateur est placée du côté de l’orient : on y monte par trois ou quatre marches. Les docteurs, qui portent le nom de mollahs, s’y mettent pour faire les prières et pour lire quelque passage de l’Alcoran, dont ils donnent l’explication, avec le soin d’y faire entrer les miracles de Mahomet et d’Ali, ou de réfuter les opinions d’Aboubekre, d’Otman et d’Omar.

On a vu dans le journal de Tavernier la description de la grande mosquée d’Agra. Celle de Delhy ne paraît pas moins brillante dans la relation de Bernier. On la voit de loin, dit-il, élevée au milieu de la ville, sur un rocher qu’on a fort bien aplani pour la bâtir, et pour l’entourer d’une belle place, à laquelle viennent aboutir quatre belles et longues rues, qui répondent aux quatre côtés de la mosquée, c’est-à-dire une au frontispice, une autre derrière, et les deux autres aux deux portes du milieu de chaque côté. On arrive aux portes par vingt-cinq ou trente degrés de pierre qui règnent autour de l’édifice, à l’exception du derrière, qu’on a revêtu d’autres belles pierres de taille pour couvrir les inégalités du rocher qu’on a coupé ; ce qui contribue beaucoup à relever l’éclat de ce bâtiment. Les trois entrées sont magnifiques. Tout y est revêtu de marbre, et les grandes portes sont couvertes de grandes plaques de cuivre d’un fort beau travail. Au-dessus de la principale porte, qui est beaucoup plus magnifique que les deux autres, on voit plusieurs tourelles de marbre blanc qui lui donnent une grâce singulière. Sur le derrière de la mosquée s’élèvent trois grands dômes de front, qui sont aussi de marbre blanc, et dont celui du milieu est plus gros et plus élevé que les deux autres. Tout le reste de l’édifice, depuis ces trois dômes jusqu’à la porte principale, est sans couverture, à cause de la chaleur du pays, et le pavé n’est composé que de grands carreaux de marbre. Quoique ce temple ne soit pas dans les règles d’une exacte architecture, Bernier en trouva le dessin bien entendu et les proportions fort justes. Si l’on excepte les trois grands dômes et les tourelles ou minarets, on croirait tout le reste de marbre rouge, quoiqu’il ne soit que de pierres très-faciles à tailler, et qui s’altèrent même avec le temps.

C’est à cette mosquée que l’empereur se rend le vendredi, qui est le dimanche des mahométans, pour y faire sa prière. Avant qu’il sorte du palais, les rues par lesquelles il doit passer ne manquent pas d’être arrosées pour diminuer la chaleur et la poussière. Deux ou trois cents mousquetaires sont en haie pour l’attendre, et d’autres en même nombre bordent les deux côtés d’une grande rue qui aboutit à la mosquée. Leurs mousquets sont petits, bien travaillés, et revêtus d’un fourreau d’écarlate, avec une petite banderole par-dessus. Cinq ou six cavaliers bien montés doivent aussi se tenir prêts à la porte, et courir bien loin devant lui, dans la crainte d’élever de la poussière en écartant le peuple. Après ces préparatifs, le monarque sort du palais, monté sur un éléphant richement équipé, et sous un dais peint et doré, ou dans un trône éclatant d’or et d’azur, sur un brancard couvert d’écarlate ou de drap d’or, que huit hommes choisis et bien vêtus portent sur leurs épaules. Il est suivi d’une troupe d’omhras, dont quelques-uns sont à cheval, et d’autres en palekis. Cette marche avait aux yeux de Bernier un air de grandeur qu’il trouvait digne de la majesté impériale.

Les revenus des mosquées sont médiocres. Ce qu’elles ont d’assuré consiste dans le loyer des maisons qui les environnent. Le reste vient des présens qu’on leur fait, ou des dispositions testamentaires. Les mollahs n’ont pas de revenus fixes : ils ne vivent que des libéralités volontaires des fidèles, avec le logement pour eux et leur famille dans les maisons qui sont autour des mosquées. Mais ils tirent un profit considérable de leurs écoles, et de l’instruction de la jeunesse, à laquelle ils apprennent à lire et à écrire. Quelques-uns passent pour savans ; d’autres vivent avec beaucoup d’austérité, ne boivent jamais de liqueurs fortes, et renoncent au mariage ; d’autres se renferment dans la solitude, et passent les jours et les nuits dans la méditation ou la prière. Le ramadan ou le carême des Mogols dure trente jours, et commence à la nouvelle lune de février. Ils l’observent par un jeûne rigoureux qui ne finit qu’après le coucher du soleil. C’est une opinion bien établie parmi eux qu’on ne peut être sauvé que dans leur religion. Ils croient les juifs, les chrétiens et les idolâtres également exclus des félicités d’une autre vie. La plupart ne toucheraient point aux alimens qui sont achetés ou préparés par des chrétiens. Ils n’en exceptent que le biscuit fort sec et les confitures. Leur loi les oblige de faire cinq fois la prière dans l’espace de vingt-quatre heures. Ils la font tête baissée jusqu’à terre, et les mains jointes. L’arrivée d’un étranger ne trouble point leur attention. Ils continuent de prier en sa présence ; et lorsqu’ils ont rempli ce devoir, ils n’en deviennent que plus civils.

En général, les Mogols et tous les Maures indiens ont l’humeur noble, les manières polies et la conversation fort agréable. On remarque de la gravité dans leurs actions et dans leur habillement, qui n’est point sujet au caprice des modes. Ils ont en horreur l’inceste, l’ivrognerie et toutes sortes de querelles. Mais ils admettent la polygamie, et la plupart sont livrés aux plaisirs des sens. Quoiqu’ils se privent en public de l’usage du vin et des liqueurs fortes, ils ne font pas difficulté, dans l’intérieur de leurs maisons, de boire de l’arak et d’autres préparations qui les animent au plaisir.

Ils sont moins blancs que basanés ; la plupart sont d’assez haute taille, robustes et bien proportionnés. Leur habillement ordinaire est fort modeste. Dans les parties orientales de l’empire, les hommes portent de longues robes des plus fines étoffes de coton, d’or ou d’argent. Elles leur pendent jusqu’au milieu de la jambe, et se ferment autour du cou. Elles sont attachées avec des nœuds par-devant, depuis le haut jusqu’en bas. Sous ce premier vêtement ils ont une veste d’étoffe de soie à fleurs, ou de toile de coton, qui leur touche au corps et qui leur descend sur les cuisses. Leurs culottes sont extrêmement longues, la plupart d’étoffes rouges rayées, et larges par le haut, mais se rétrécissant par le bas : elles sont froncées sur les jambes, et descendent jusqu’à la cheville du pied. Comme ils n’ont point de bas, cette culotte sert par ses plis à leur échauffer les jambes. Au centre de l’empire et vers l’occident, ils sont vêtus à la persane, avec cette différence, que les Mogols passent, comme les Guzarates, l’ouverture de leur robe sous le bras gauche, au lieu que les Persans la passent sous le bras droit ; et que les premiers nouent leur ceinture sur le devant et laissent pendre les bouts ; au lieu que les Persans ne font que la passer autour du corps, et cachent les bouts dans la ceinture même.

Ils ont des séripons, qui sont une espèce de larges souliers, faits ordinairement de cuir rouge doré. En hiver comme en été, leurs pieds sont nus dans cette chaussure. Ils la portent comme nous portons nos mules, c’est-à-dire sans aucune attache, pour les prendre plus promptement lorsqu’ils veulent partir, et pour les quitter avec la même facilité en rentrant dans leurs chambres, où ils craignent de souiller leurs belles nattes et leurs tapis de pied.

Ils ont la tête rase et couverte d’un turban, dont la forme ressemble à celui des Turcs, d’une fine toile de coton blanc, avec des raies d’or ou de soie. Ils savent tous le tourner et se l’attacher autour de la tête, quoiqu’il soit quelquefois long de vingt-cinq ou trente aunes de France. Leurs ceintures, qu’ils nomment commerbant, sont ordinairement de soie rouge, avec des raies d’or ou blanches, et de grosses houppes qui leur pendent sur la hanche droite. Après la première ceinture, ils en ont une autre qui est de coton blanc, mais plus petite et roulées autour du corps, avec un beau synder au côté gauche, entre cette ceinture et la robe, dont la poignée est souvent ornée d’or, d’agate, de cristal ou d’ambre. Le fourreau n’est pas moins riche à proportion. Lorsqu’ils sortent et qu’ils craignent la pluie ou le vent, ils prennent par-dessus leurs habits une écharpe d’étoffe de soie qu’ils se passent par-dessus les épaules, et qu’ils se mettent autour du cou pour servir de manteau. Les seigneurs, et tous ceux qui fréquentent la cour font éclater leur magnificence dans leurs habits ; mais le commun des citoyens et les gens de métier sont vêtus modestement. Les mollahs portent le blanc depuis la tête jusqu’aux pieds.

Les femmes et les filles des mahométans ont ordinairement autour du corps un grand morceau de la plus fine toile de coton, qui commence à la ceinture, d’où il fait trois ou quatre tours en bas, et qui est assez large pour leur pendre jusque sur les pieds. Elles portent sous cette toile une espèce de caleçons d’étoffe légère. Dans l’intérieur de leurs maisons, la plupart sont nues de la ceinture en haut, et demeurent aussi nu-tête et pieds nus ; mais lorsqu’elles sortent ou qu’elles paraissent seulement à leur porte, elles se couvrent les épaules d’un habillement, par-dessus lequel elles mettent encore une écharpe. Ces deux vêtemens étant assez larges, et n’étant point attachés ni serrés, voltigent sur leurs épaules, et l’on voit souvent nue la plus grande partie de leur sein et de leurs bras. Les femmes riches ou de qualité ont aux bras des anneaux et des cercles d’or. Dans les rangs ou les fortunes inférieures, elles en ont d’argent, d’ivoire, de verre ou de laque dorée, et d’un fort beau travail. Quelquefois elles ont les bras garnis jusqu’au-dessous du coude ; mais ces riches ornemens paraissent les embarrasser, et n’ont pas l’air d’une parure aux yeux des étrangers. Quelques-unes en portent autour des chevilles du pied. La plupart se passent dans le bas du nez des bagues d’or garnies de petites perles, et se percent les oreilles avec d’autres bagues, ou avec de grands anneaux qui leur pendent de chaque côté sur le sein : elles ont au cou de riches colliers ou d’autres ornemens précieux, et aux doigts quantité de bagues d’or. Leurs cheveux, qu’elles laissent pendre et qu’elles ménagent avec beaucoup d’art, sont ordinairement noirs, et se nouent en boucles sur le dos.

Les femmes de considération ne laissent jamais voir leur visage aux étrangers. Lorsqu’elles sortent de leurs maisons, ou qu’elles voyagent dans leurs palanquins, elles se couvrent d’un voile de soie. Schouten prétend que cette mode vient plutôt de leur vanité que d’un sentiment de pudeur et de modestie ; et la raison qu’il en apporte, c’est qu’elles traitent l’usage opposé de bassesse vile et populaire. Il ajoute que l’expérience fait souvent connaître que celles qui affectent le plus de scrupule sur ce point sont ordinairement assez mal avec leurs maris, à qui elles ont donné d’autres occasions de soupçonner leur fidélité.

Les maisons des Maures sont grandes et spacieuses, et distribuées en divers appartemens qui ont plusieurs chambres et leur salle. La plupart ont des toits plats et des terrasses, où l’on se rend le soir pour y prendre l’air. Dans celles des plus riches, on voit de beaux jardins remplis de bosquets et d’allées d’arbres fruitiers, de fleurs et de plantes rares, avec des galeries, des cabinets et d’autres retraites contre la chaleur. On y trouve même des étangs et des viviers où l’on ménage des endroits également propres et commodes pour servir de bains aux hommes et aux femmes, qui ne laissent point passer de jours sans se rafraîchir dans l’eau. Quelques-uns font élever dans leurs jardins des tombeaux en pyramide, et d’autres ouvrages d’une architecture fort délicate. Cependant Bernier, après avoir parlé d’une célèbre maison de campagne du grand-mogol, qui est à deux ou trois lieues de Delhy, et qui se nomme chahlimar, finit par cette observation : « C’est véritablement une belle et royale maison ; mais n’allez pas croire qu’elle approche d’un Fontainebleau, d’un Saint-Germain ou d’un Versailles : ce n’en est pas seulement l’ombre. Ne pensez pas non plus qu’aux environs de Delhy il s’y trouve des Saint-Cloud, des Chantilly, des Meudon, des Liancourt, etc., ou qu’on y voie même de ces moindres maisons de simples gentilshommes, de bourgeois et de marchands, qui sont en si grand nombre autour de Paris. Les sujets ne pouvant acquérir la propriété d’aucune terre, une maxime si dure supprime nécessairement cette sorte de luxe. »

Les murailles des grandes maisons sont de terre et d’argile, mêlées ensemble et séchées au soleil. On les enduit d’un mélange de chaux et de fiente de vache, qui les préserve des insectes, et par-dessus encore d’une autre composition d’herbes, de lait, de sucre et de gomme, qui leur donne un lustre et un agrément singulier. Cependant on a déjà fait remarquer qu’il se trouve des maisons de pierre, et que, suivant la proximité des carrières, plusieurs villes en sont bâties presque entièrement. Les maisons du peuple ne sont que d’argile et de paille : elles sont basses, couvertes de roseaux, enduites de fiente de vache ; elles n’ont ni chambres hautes, ni cheminées, ni caves. Les ouvertures qui servent de fenêtres sont même sans vitres, et les portes sans serrures et sans verrous, ce qui n’empêche point que le vol n’y soit très-rare.

Les appartemens des grandes maisons offrent ce qu’il y a de plus riche en tapis de Perse, en nattes très-fines, en précieuses étoffes, en dorures et en meubles recherchés, parmi lesquels on voit de la vaisselle d’or et d’argent. Les femmes ont un appartement particulier qui donne ordinairement sur le jardin ; elles y mangent ensemble. Cette dépense est incroyable pour le mari, surtout dans les conditions élevées ; car chaque femme a ses domestiques et ses esclaves du même sexe, avec toutes les commodités qu’elle désire. D’ailleurs les grands et toutes les personnes riches entretiennent un grand train d’officiers, de gardes, d’eunuques, de valets, d’esclaves, et ne sont pas moins attentifs à se faire bien servir au dedans qu’à se distinguer au dehors par l’éclat de leur cortége. Chaque domestique est borné à son emploi. Les eunuques gardent les femmes avec des soins qui ne leur laissent pas d’autre attention. On voit au service des principaux seigneurs une espèce de coureurs qui portent deux sonnettes sur la poitrine, pour être excités par le bruit à courir plus vite, et qui font régulièrement quatorze ou quinze lieues en vingt-quatre heures. On y voit des coupeurs de bois, des charretiers et des chameliers pour la provision d’eau, des porteurs de palanquins, et d’autres sortes de valets pour divers usages.

Entre plusieurs sortes de voitures, quelques-uns ont des carrosses à l’indienne qui sont tirés par des bœufs ; mais les plus communes sont diverses sortes de palanquins, dont la plupart sont si commodes, qu’on y peut mettre un petit lit avec son pavillon, ou des rideaux qui se retroussent comme ceux de nos lits d’ange. Une longue pièce de bambou courbée avec art passe d’un bout à l’autre de cette litière, et soutient toute la machine dans une situation si ferme, qu’on n’y reçoit jamais de mouvement incommode. On y est assis ou couché, on y mange et l’on y boit dans le cours des plus longs voyages ; on y peut même avoir avec soi quelques amis, et la plupart des Mogols s’y font accompagner de leurs femmes ; mais ils apportent de grands soins pour les dérober à la vue des passans. Ces agréables voitures sont portées par six ou huit hommes, suivant la longueur du voyage et les airs de grandeur que le maître cherche à se donner. Ils vont pieds nus par des chemins d’une argile dure, qui devient fort glissante pendant la pluie. Ils marchent au travers des broussailles et des épines sans aucune marque de sensibilité pour la douleur, dans la crainte de donner trop de branle au palanquin. Ordinairement il n’y a que deux porteurs par-devant et deux par-derrière qui marchent sur une même ligne. Les autres suivent pour être toujours prêts à succéder au fardeau. On voit avec eux autour de la litière deux joueurs d’instrumens, des gardes, des cuisiniers et d’autres valets, dont les uns portent des tambours et des flûtes, les autres des armes, des banderoles, des vivres, des tentes, et tout ce qui est nécessaire pour la commodité du voyage. Cette méthode épargne les frais des animaux, dont la nourriture est toujours difficile et d’une grande dépense, sans compter que rien n’est à meilleur marché que les porteurs. Leurs journées les plus fortes ne montent pas à plus de quatre ou cinq sous. Quelques-uns même ne gagnent que deux sous par jour. On se persuadera aisément qu’ils ne mettent leurs services qu’à ce prix, si l’on considère que dans toutes les parties de l’Indoustan les gens du commun ne vivent que de riz cuit à l’eau, et que, s’élevant rarement au-dessus de leur condition, ils apprennent le métier de leurs pères, avec l’habitude de la soumission et de la docilité pour ceux qui tiennent un rang supérieur.

Les seigneurs et les riches commerçans sont magnifiques dans leurs festins : c’est une grande partie de leur dépense. Le maître de la maison se place avec ses convives sur des tapis, où le maître-d’hôtel présente à chacun des mets fort bien apprêtés, avec des confitures et des fruits. Les Mogols ont des siéges et des bancs sur lesquels on peut s’asseoir ; mais ils se mettent plus volontiers sur des nattes fines et sur des tapis de Perse, en croisant leurs jambes sous eux. Les plus riches négocians ont chez eux des fauteuils pour les offrir aux marchands européens.

Dans les conditions honnêtes, on envoie les enfans aux écoles publiques, pour y apprendre à lire, à écrire, et surtout à bien entendre l’Alcoran. Ils reçoivent aussi les principes des autres sciences auxquelles ils sont destinés, telles que la philosophie, la rhétorique, la médecine, la poésie, l’astronomie et la physique. Les mosquées servent d’écoles et les mollahs de maîtres. Ceux qui n’ont aucun bien élèvent leurs enfans pour la servitude ou pour la profession des armes, ou pour quelque autre métier dans lequel ils les croient capables de réussir.

Ils les fiancent dès l’âge de six à huit ans : mais le mariage ne se consomme qu’à l’âge indiqué par la nature, ou suivant l’ordre du père et de la mère. Aussitôt que la fille reçoit cette liberté, on la mène avec beaucoup de cérémonie au Gange, ou sur le bord de quelque autre rivière. On la couvre de fleurs rares et de parfums. Les réjouissances sont proportionnées au rang ou à la fortune. Dans les propositions de mariage, une famille négocie long-temps. Après la conclusion, l’homme riche monte à cheval pendant quelques soirées. On lui porte sur la tête plusieurs parasols. Il est accompagné de ses amis, et d’une suite nombreuse de ses propres domestiques. Ce cortége est environné d’une multitude d’instrumens, dont la marche s’annonce par un grand bruit. On voit parmi eux des danseurs, et tout ce qui peut servir à donner plus d’éclat à la fête. Une foule de peuple suit ordinairement cette cavalcade. On passe dans toutes les grandes rues ; on prend le plus long chemin. En arrivant chez la jeune femme, le marié se place sur un tapis où ses parens le conduisent. Un mollah tire son livre, et prononce hautement les formules de religion, sous les yeux d’un magistrat qui sert de témoin. Le marié jure devant les spectateurs que s’il répudie sa femme, il restituera la dot qu’il a reçue ; après quoi le prêtre achève et leur donne sa bénédiction.

Le festin nuptial n’est ordinairement composé que de bétel ou d’autres mets délicats : mais on n’y sert jamais de liqueurs fortes, et ceux qui en boivent sont obligés de se tenir à l’écart. Le mets le plus commun et le plus estimé est une sorte de pâte en petites boules rondes, composée de plusieurs semences aromatiques et mêlée d’opium, qui les rend d’abord fort gais, mais qui les étourdit ensuite et les fait dormir.

Le divorce n’est pas moins libre que la polygamie. Un homme peut épouser autant de femmes que sa fortune lui permet d’en nourrir ; mais, en donnant à celles qui lui déplaisent le bien qu’il leur a promis le jour du mariage, il a toujours le pouvoir de les congédier. Elles n’ont ordinairement pour dot que leurs vêtemens et leurs bijoux. Celles qui sont d’une haute naissance passent dans la maison de leur mari avec leurs femmes de chambre et leurs esclaves. L’adultère les expose à la mort. Un homme qui surprend sa femme dans le crime, ou qui s’en assure par des preuves, est en droit de la tuer. L’usage ordinaire des Mogols est de fendre la coupable en deux avec leurs sabres ; mais une femme qui voit son mari entre les bras d’une autre n’a point d’autre ressource que la patience. Cependant, lorsqu’elle peut prouver qu’il l’a battue, ou qu’il lui refuse ce qui est nécessaire à son entretien, elle peut porter sa plainte au juge et demander la dissolution du mariage. En se séparant, elle emmène ses filles, et les garçons restent au mari. Les riches particuliers, surtout les marchands, établissent une partie de leurs femmes et de leurs concubines dans les différens lieux où leurs affaires les appellent pour y trouver une maison prête et toutes sortes de commodités. Ils en tirent aussi cet avantage, que les femmes de chaque maison s’efforcent par leurs caresses de les y attirer plus souvent. Ils les font garder par des eunuques et des esclaves, qui ne leur permettent pas même de voir leurs plus proches parens.

Ces soins n’empêchent pas qu’il n’arrive de grands désordres jusque dans le sérail de l’empereur. On peut s’en fier au témoignage de Bernier. « On vit, dit-il, Aureng-Zeb un peu dégoûté de Rochenara-Begum, sa favorite, parce qu’elle fut accusée d’avoir fait entrer à diverses fois dans le sérail deux hommes qui furent découverts et menés devant lui. Voici de quelle façon une vieille métisse de Portugal, qui avait été long-temps esclave dans le sérail, et qui avait la liberté d’y entrer et d’en sortir, me raconta la chose. Elle me dit que Rochenara-Begum , après avoir épuisé les forces d’un jeune homme pendant quelques jours qu’elle l’avait tenu caché, le donna à quelques-unes de ses femmes pour le conduire pendant la nuit au travers de quelques jardins et le faire sauver ; mais soit qu’elles eussent été découvertes, ou qu’elles craignissent de l’être, elles s’enfuirent, et le laissèrent errant parmi ces jardins, sans qu’il sût de quel côté tourner. Enfin, ayant été rencontré et mené devant Aureng-Zeb, ce prince l’interrogea beaucoup, et n’en put presque tirer d’autres réponses, sinon qu’il était entré par-dessus les murailles. On s’attendait qu’il le ferait traiter avec la cruauté que Schah-Djehan son père avait eue dans les mêmes occasions ; mais il commanda simplement qu’on le fît sortir par où il était entré. Les eunuques allèrent au delà de cet ordre, car ils le jetèrent du haut des murailles en bas. Pour ce qui est du second, cette même femme dit qu’il fut trouvé errant dans les jardins comme le premier, et qu’ayant confessé qu’il était entré par la porte, Aureng-Zeb commanda aussi simplement qu’on le fît sortir par la porte ; se réservant néanmoins de faire un grand et exemplaire châtiment sur les eunuques, parce que c’est une chose qui non-seulement regardait son honneur, mais aussi la sûreté de sa personne. »

Citons un autre trait du même voyageur. « En ce même temps, dit-il, on vit arriver un accident bien funeste, qui fit grand bruit dans Delhy, principalement dans le sérail, et qui désabusa quantité de personnes qui avaient peine à croire, comme moi, que les eunuques, c’est-à-dire ceux à qui on n’a laissé aucune ressource, devinssent amoureux comme les autres hommes. Didar-Khan, un des premiers eunuques du sérail, et qui avait fait bâtir une maison où il venait souvent se coucher et se divertir, devint amoureux d’une très-belle femme d’un de ses voisins qui était un écrivain gentou ; ses amours durèrent assez long-temps, sans que personne y trouvât beaucoup à redire, parce qu’enfin c’était un eunuque, qui a droit d’entrer partout. Mais cette familiarité devint si grande et si extraordinaire, que les voisins se doutèrent de quelque chose, et raillèrent l’écrivain. Une nuit qu’il trouva les deux amans couchés ensemble, il poignarda l’eunuque, et laissa la femme pour morte. Tout le sérail, les femmes et eunuques, se ligua contre lui pour le faire mourir ; mais Aureng-Zeb se moqua de toutes leurs brigues, et se contenta de lui faire embrasser le mahométisme. »

Les devoirs qu’on rend aux morts, sont accompagnés de tant de modestie et de décence, qu’un voyageur hollandais reproche à sa nation d’en avoir beaucoup moins. Pendant trois jours les femmes, les parens, les enfans et les voisins poussent de grands cris ; ensuite on lave le corps : on l’ensevelit dans une toile blanche qu’on coud soigneusement, et dans laquelle on renferme divers parfums. La cérémonie des funérailles commencé par deux ou trois prêtres, qui tournent plusieurs fois autour du corps en prononçant quelques prières. Huit ou dix hommes vêtus de blanc le mettent dans la bière et le portent au lieu de la sépulture. Les parens et les amis, vêtus aussi de blanc, suivent deux à deux, et marchent avec beaucoup d’ordre et de modestie. Le tombeau est petit, et ordinairement de maçonnerie ; on y pose le corps sur le côté droit, les pieds tournés vers le midi et le visage vers l’occident. On le couvre de planches, et l’on jette de la terre par-dessus. Ensuite toutes les personnes de l’assemblée vont se laver les mains dans un lieu préparé pour cet usage. Les prêtres et les assistans reviennent former un cercle autour du tombeau, la tête couverte, les mains jointes, le visage tourné vers le ciel, et font une courte prière : après quoi chacun reprend son rang pour suivre les parens jusqu’à la maison du deuil. Là, sans perdre la gravité qui convient à cette triste scène, l’assemblée se sépare, et chacun se retire d’un air sérieux.

Ces usages, qui sont communs à tous les mahométans de l’empire, mettent beaucoup de ressemblance entre eux dans toutes les provinces, malgré la variété de leur origine et la différence du climat. Mais l’on ne trouve pas la même conformité dans les sectes idolâtres, qui composent encore la plus grande partie des sujets du grand-mogol. Les voyageurs en distinguent un grand nombre. Ici, pour ne s’arrêter qu’aux usages civils, les principales observations doivent tomber sur les banians, qui, faisant sans comparaison le plus grand nombre, peuvent être regardés comme le second ordre d’une nation dont les mahométans sont le premier.

Suivant le témoignage de tous les voyageurs, il n’y a point d’Indiens plus doux, plus modestes, plus tendres, plus pitoyables, plus civils, et de meilleure foi pour les étrangers que les banians. Il n’y en a point aussi de plus ingénieux, de plus habiles, et même de plus savans. On voit parmi eux des gens éclairés dans toutes sortes de professions, surtout des banquiers, des joailliers, des écrivains, des courtiers très-adroits, et de profonds arithméticiens. On y voit de gros marchands de grains, de toiles de coton, d’étoffes de soie, et de toutes les marchandises des Indes. Leurs boutiques sont belles, et les magasins richement fournis ; mais il n’y faut chercher ni viande ni poisson. Les banians savent mieux l’arithmétique que les chrétiens et les Maures. Quelques-uns font un gros commerce sur mer, et possèdent d’immenses richesses ; aussi ne vivent-ils pas avec moins de magnificence que les Maures. Ils ont de belles maisons, des appartemens commodes et bien meublés, et des bassins d’eau fort propres pour leurs bains. Ils entretiennent un grand nombre de domestiques, de chevaux et de palanquins ; mais leurs richesses n’empêchent point qu’ils ne soient soumis aux Maures dans tout ce qui regarde l’ordre de la société, à l’exception du culte religieux, sur lequel aucun empereur mogol n’a jamais osé les chagriner. Il est vrai qu’ils achètent cette liberté par de gros tributs qu’ils envoient à la cour par leurs prêtres, qui sont les bramines. Elle en est quitte pour quelques vestes ou quelque vieil éléphant, dont elle fait présent à leurs députés. Ils paient aussi de grosses sommes aux gouverneurs, dans la crainte qu’on ne les charge de fausses accusations, ou que, sous quelque prétexte, on ne confisque leurs biens. Le peuple de cette secte est composé de toutes sortes d’artisans qui vivent du travail de leurs mains, mais surtout d’un grand nombre de tisserands dont les villes et les champs sont remplis. Les plus fines toiles et les plus belles étoffes des Indes viennent de leurs manufactures. Ils fabriquent des tapis, des couvertures, des courtes-pointes, et toutes sortes d’ouvrages de coton ou de soie, avec la même industrie dans les deux sexes, et la même ardeur pour le travail.

Les riches banians sont vêtus à peu près comme les Maures ; mais la plupart ne portent que des étoffes blanches depuis la tête jusqu’aux pieds. Leurs robes sont d’une fine toile de coton, dont ils se font aussi des turbans. C’est par cette partie néanmoins qu’on les distingue ; car leurs turbans sont moins grands que ceux des Maures. On les reconnaît aussi à leurs hauts-de-chausses, qui sont plus courts ; d’ailleurs ils ne se font point raser la tête, quoiqu’ils ne portent pas les cheveux fort longs. Leur usage est aussi de se faire tous les jours une marque jaune au front, de la largeur d’un doigt, avec un mélange d’eau et de bois de sandal, dans lequel ils broient quatre ou cinq grains de riz. C’est de leurs bramines qu’ils reçoivent cette marque, après avoir fait leurs dévotions dans quelques pagodes.

Leurs femmes ne se couvrent point le visage comme celles des mahométans, mais elles parent aussi leurs têtes de pendans et de colliers. Les plus riches sont vêtues d’une toile de coton si fine, qu’elle en est transparente, et qui leur descend jusqu’au milieu des jambes. Elles mettent par-dessus une sorte de veste, qu’elles serrent d’un cordon au-dessus des reins. Comme le haut de cet habillement est fort lâche, on les voit nues depuis le sein jusqu’à la ceinture. Pendant l’été, elles ne portent que des sabots ou des souliers de bois, qu’elles s’attachent aux pieds avec des courroies ; mais l’hiver elles ont des souliers de velours ou de brocart, garnies de cuir doré. Les quartiers en sont fort bas, parce qu’elles se déchaussent à toute heure pour entrer dans leurs chambres, dont les planchers sont couverts de tapis. Les enfans de l’un et de l’autre sexe vont nus jusqu’à l’âge de quatre ou cinq ans.

La plupart des femmes banianes ont le tour du visage bien fait et beaucoup d’agrémens. Leurs cheveux noirs et lustrés forment une ou deux boucles sur le derrière du cou, et sont attachés d’un nœud de ruban. Elles ont, comme les mahométanes, des anneaux d’or passés dans le nez et dans les oreilles ; elles en ont aux doigts, aux bras, aux jambes et au gros doigt du pied. Celles du commun les ont d’argent, de laque, d’ivoire, de verre ou d’étain. Comme l’usage du bétel leur noircit les dents, elles sont parvenues à se persuader que c’est une beauté de les avoir de cette couleur. « Fi ! disaient-elles à Mandelslo, vous avez les dents blanches comme les chiens et les singes. »

Les bramines sont distingués des autres banians par leur coiffure, qui est une simple toile blanche, à laquelle ils font faire plusieurs fois le tour de la tête, pour attacher entièrement leurs cheveux, qu’ils ne font jamais couper, et par trois filets de petite ficelle qu’ils portent sur la peau, et qui leur descend en écharpe sur l’estomac, depuis l’épaule jusqu’aux hanches. Ils n’ôtent jamais cette marque de leur profession, quand il serait question de la vie.

L’éducation des enfans de cette nombreuse secte n’a rien de commun avec celle des mahométans. Les jeunes garçons apprennent de bonne heure l’arithmétique et l’art d’écrire. Ensuite on s’efforce de les avancer dans la profession de leurs pères. Il est rare qu’ils abandonnent le genre de vie dans lequel ils sont nés. L’usage est de les fiancer dès l’âge de quatre ans, et de les marier au-dessus de dix, après quoi les parens leur laissent la liberté de suivre l’instinct de la nature. Aussi l’on voit souvent parmi eux de jeunes mères de dix ou douze ans. Une fille qui, n’est pas mariée à cet âge tombe dans le mépris. Les cérémonies des noces sont différentes dans chaque canton, et même dans chaque ville. Mais tous les pères s’accordent à donner leurs filles pour une somme d’argent ou pour quelque présent qu’on leur offre. Après avoir marché avec beaucoup d’appareil dans les principales rues de la ville ou du bourg, les deux familles se placent sur des nattes, près d’un grand feu, autour duquel on fait faire trois tours aux deux amans, tandis qu’un bramine prononce quelques mots, qui sont comme la bénédiction du mariage. Dans plusieurs endroits, l’union se fait par deux cocos, dont l’époux et la femme font un échange, pendant que le bramine leur lit quelques formules dans un livre. Le festin nuptial est proportionné à l’opulence des familles. Mais quelque riches que soient les parens d’une fille, il est rare qu’elle ait d’autre dot que ses joyaux, ses habits, son lit et quelque vaisselle. Si la nature lui refuse des enfans, le mari peut prendre une seconde, et même une troisième femme ; mais la première conserve toujours son rang et ses priviléges. D’ailleurs, quoique l’usage accorde cette liberté aux hommes, ils ne peuvent guère en user sans donner quelque atteinte à leur réputation.

Les banians sont d’une extrême propreté dans leurs maisons. Ils couvrent le pavé de nattes fort bien travaillées, sur lesquelles ils s’asseyent comme les Maures ; c’est-à-dire les jambes croisées sous eux. Leur nourriture la plus commune est du riz, du beurre et du lait, avec toutes sortes d’herbages et de fruits. Ils ne mangent aucune sorte d’animaux, et ce respect pour toutes les créatures vivantes s’étend jusqu’aux insectes. Dans plusieurs cantons, ils ont des hôpitaux pour les bêtes languissantes de vieillesse ou de maladie. Ils rachètent les oiseaux qu’ils voient prendre aux mahométans. Les plus dévots font difficulté d’allumer pendant la nuit du feu ou de la chandelle, de peur que les mouches ou les papillons ne s’y viennent brûler. Cet excès de superstition, qu’ils doivent à l’ancienne opinion de la transmigration des âmes, leur donne de l’horreur pour la guerre et pour tout ce qui peut conduire à l’effusion du sang ; aussi les empereurs n’exigent-ils d’eux aucun service militaire ; mais cette exemption les rend aussi méprisables que leur idolâtrie aux yeux des mahométans, qui en prennent droit de les traiter en esclaves : ce qui n’empêche point que le souverain ne leur laisse l’avantage de pouvoir léguer leurs biens à leurs héritiers mâles, sous la seule condition d’entretenir leur mère jusqu’à la mort, et leurs sœurs jusqu’au temps de leur mariage.

Quelques voyageurs ont fait le compte des sectes idolâtres, qui sont autant de branches des banians, et prétendent en avoir trouvé quatre-vingt-trois ; elles ont toutes cette ressemblance avec les mahométans, qu’elles font consister la principale partie de leur religion dans les purifications corporelles. Il n’y a point d’idolâtre indien qui laisse passer le jour sans se laver ; la plupart n’ont pas de soin plus pressant : dès le plus grand matin, avant le lever du soleil, ils se mettent dans l’eau jusqu’aux hanches, tenant à la main un brin de paille que le bramine leur distribue pour chasser l’esprit malin, pendant qu’il donne la bénédiction et qu’il prêche ses opinions à ceux qui se purifient. Les habitans des bords du Gange se croient les plus heureux, parce qu’ils attachent une idée de sainteté aux eaux de ce fleuve ; non-seulement ils s’y baignent plusieurs fois le jour, mais ils ordonnent que leurs cendres y soient jetées après leur mort. Le comble de leur superstition est dans le temps des éclipses, dont ils craignent les plus malignes influences. Bernier fait un récit curieux du spectacle dont il fut témoin. Il se trouvait à Delhy pendant la fameuse éclipse de 1666 : « Il monta, dit-il, sur la terrasse de sa maison, qui était située sur les bords du Djemna ; de là il vit les deux côtés de ce fleuve, dans l’étendue d’une lieue, couverts d’idolâtres qui étaient dans l’eau jusqu’à la ceinture, regardant le ciel pour se plonger et se laver dans le moment où l’éclipse allait commencer. Les petits garçons et les petites filles étaient nus comme la main ; les hommes l’étaient aussi, excepté qu’ils avaient une espèce d’écharpe bridée à l’entour des cuisses. Les femmes mariées et les filles qui ne passaient pas six à sept ans étaient couvertes d’un simple drap. Les personnes de condition, telles que les radjas, princes souverains gentous, qui sont ordinairement à la cour et au service de l’empereur ; les serafs ou changeurs, les banquiers, les joailliers et tous les riches marchands avaient traversé l’eau avec leurs familles ; ils avaient dressé leurs tentes sur l’autre bord, et planté dans la rivière des kanates, qui sont une espèce de paravents, pour observer leurs cérémonies et se laver tranquillement sans être exposés à la vue de personne. Aussitôt que le soleil eut commencé à s’éclipser, ils poussèrent un grand cri, et se plongeant dans l’eau, où ils demeurèrent cachés assez long-temps, ils se levèrent pour y demeurer debout, les yeux et les mains levés vers le soleil, prononçant leurs prières avec beaucoup de dévotion, prenant par intervalle de l’eau avec les mains, la jetant vers le soleil, inclinant la tête, remuant et tournant les bras et les mains, et continuant ainsi leurs immersions, leurs prières et leurs contorsions jusqu’à la fin de l’éclipse. Alors chacun ne pensa qu’à se retirer en jetant des pièces d’argent fort loin dans la rivière, et distribuant des aumônes aux bramines qui se présentaient en grand nombre. Bernier observa qu’en sortant de la rivière ils prirent tous des habits neufs qui les attendaient sur le sable, et que les plus dévots laissèrent leurs anciens habits pour les bramines. Cette éclipse, dit-il, fut célébrée de même dans l’Indus, dans le Gange et dans les autres fleuves des Indes ; mais surtout dans l’eau du Tanaïser, où plus de cent cinquante mille personnes se rassemblèrent de toutes les régions voisines, parce que ce jour-là son eau passe pour la plus sainte.

Les quatre-vingt-trois sectes des banians peuvent se réduire à quatre principales, qui comprennent toutes les autres : celles des Ceuravaths, des Samaraths, des Bisnaos et des Gondjis.

Les premiers ont tant d’exactitude à conserver les animaux, que leurs bramines se couvrent la bouche d’un linge dans la crainte qu’une mouche n’y entre, et portent chez eux un petit balai à la main pour écarter toutes sortes d’insectes. Ils ne s’asseyent point sans avoir nettoyé soigneusement la place qu’ils veulent occuper ; ils vont tête et pieds nus, avec un bâton blanc à la main, par lequel ils se distinguent des autres castes ; ils ne font jamais de feu dans leurs maisons ; ils n’y allument pas même de chandelle ; ils ne boivent point d’eau froide, de peur d’y rencontrer des insectes. Leur habit est une pièce de toile qui leur pend depuis le nombril jusqu’aux genoux ; ils ne se couvrent le reste du corps que d’un petit morceau de drap, autant qu’on en peut faire d’une seule toison.

Leurs pagodes sont carrées, avec un toit plat ; elles ont, dans la partie orientale, une ouverture sous laquelle sont les chapelles de leurs idoles, bâties en forme pyramidale, avec des degrés qui portent plusieurs figures de bois, de pierre et de papier, représentant leurs parens morts, dont la vie a été remarquable par quelque bonheur extraordinaire. Leurs plus grandes dévotions se font au mois d’août, pendant lequel ils se mortifient par des pénitences fort austères. Mandelslo confirme ce qu’on a déjà rapporté sur d’autres témoignages, qu’il se trouve de ces idolâtres qui passent un mois ou six semaines sans autre nourriture que de l’eau, dans laquelle ils raclent d’un certain bois amer qui soutient leurs forces. Les ceuravaths brûlent les corps des personnes âgées ; mais ils enterrent ceux des enfans. Leurs veuves ne se brûlent point avec leurs maris ; elles renoncent seulement à se remarier. Tous ceux qui font profession de cette secte peuvent être admis à la prêtrise ; on accorde même cet honneur aux femmes, lorsqu’elles ont passé l’âge de vingt-cinq ans ; mais les hommes y sont reçus dès leur septième année, c’est-à-dire qu’ils en prennent l’habit, qu’ils s’accoutument à mener une vie austère, et qu’ils s’engagent à la chasteté par un vœu. Dans le mariage même, l’un des deux époux a le pouvoir de se faire prêtre, et par cette résolution d’obliger l’autre au célibat pour le reste de ses jours. Quelques-uns font vœu de chasteté après le mariage ; mais cet excès de zèle est rare. Dans les dogmes de cette secte, la Divinité n’est point un être infini qui préside aux événemens : tout ce qui arrive dépend de la bonne ou mauvaise fortune ; ils ont un saint qu’ils nomment Fiel-Tenck-Ser ; ils n’admettent ni enfer ni paradis ; ce qui n’empêche point qu’ils ne croient l’âme immortelle ; mais ils croient qu’en sortant du corps elle entre dans un autre, d’homme ou de bête, suivant le bien ou le mal qu’elle a fait, et qu’elle choisit toujours une femelle, qui la remet au monde pour vivre dans un autre corps. Tous les autres banians ont du mépris et de l’aversion pour les ceuravaths ; ils ne veulent boire ni manger avec eux ; ils n’entrent pas même dans leurs maisons, et s’ils avaient le malheur de les toucher, ils seraient obligés de se purifier par une pénitence publique.

La seconde secte ou caste, qui est celle des samaraths, est composée de toutes sortes de métiers, tels que les serruriers, les maréchaux, les charpentiers, les tailleurs, les cordonniers, les fournisseurs, etc. Elle admet aussi des soldats, des écrivains et des officiers ; c’est par conséquent la plus nombreuse. Quoiqu’elle ait de commun avec la première de ne pas souffrir qu’on tue les animaux ni les insectes, et de ne rien manger qui ait eu vie, ses dogmes sont différens ; elle croit l’univers créé par une première cause qui gouverne et conserve tout avec un pouvoir immuable et sans borne ; son nom est Permiser et Vistnou. Elle lui donne trois substituts, qui ont chacun leur emploi sous sa direction : le premier, nommé Brahma, dispose du sort des âmes, qu’il fait passer dans des corps d’hommes ou de bêtes ; le second qui s’appelle Bouffinna, apprend aux créatures humaines à vivre suivant les lois de Dieu, qui sont comprises en quatre livres : il prend soin aussi de faire croître le blé, les plantes et les légumes ; le troisième se nomme Maïs, et son pouvoir s’étend sur les morts ; il sert comme de secrétaire à Vistnou, pour examiner les bonnes et mauvaises œuvres ; il en fait un rapport fidèle à son maître, qui, après les avoir pesées, envoie l’âme dans le corps qui lui convient. Les âmes qui sont envoyées dans le corps des vaches sont, les plus heureuses, parce que, cet animal ayant quelque chose de divin, elles espèrent d’être plus tôt purifiées des souillures qu’elles ont contractées. Au contraire, celles qui ont pour demeure le corps d’un éléphant, d’un chameau, d’un buffle, d’un bouc, d’un âne, d’un léopard, d’un porc, d’un serpent, ou de quelque autre bête immonde, sont fort à plaindre, parce qu’elles passent de là dans d’autres corps de bêtes domestiques et moins féroces ; où elles achèvent d’expier les crimes qui les ont fait condamner à cette peine. Enfin Maïs présente les âmes purifiées à Vistnou, qui les reçoit au nombre de ses serviteurs.

Les samaraths brûlent les corps des morts, à la réserve de ceux des enfans au-dessous de l’âge de trois ans ; mais ils observent de faire les obsèques sur le bord d’une rivière, ou de quelque ruisseau d’eau vive ; ils y portent même leurs malades, lorsqu’ils sont à l’extrémité, pour leur donner la consolation d’y expirer. Il n’y a point de secte dont les femmes se sacrifient si gaiement à la mémoire de leurs maris. Elles sont persuadées que cette mort n’est qu’un passage pour entrer dans un bonheur sept fois plus grand que tout ce qu’elles ont eu de plaisir sur la terre. Un autre de leurs plus saints usages est de faire présenter à leur enfant, aussitôt qu’elles sont accouchées, une écritoire, du papier et des plumes ; si c’est un garçon, elles y font ajouter un arc ; le premier de ces deux signes est pour engager Bouffinna à graver la loi dans l’esprit de l’enfant, et l’autre lui promet sa fortune à la guerre, s’il embrasse cette profession à l’exemple des rasbouts.

La troisième secte, qui est celle des bisnaos, s’abstient, comme les deux précédentes, de manger tout ce qui a l’apparence de vie. Elle impose aussi des jeûnes ; ses temples portent le nom particulier d’agoges. La principale dévotion des bisnaos consiste à chanter des hymnes à l’honneur de leur dieu, qu’ils appellent Ram-ram. Leur chant est accompagné de danses, de tambours, de flageolets, de bassins de cuivre, et d’autres instrumens, dont ils jouent devant leurs idoles. Ils représentent Ram-ram et sa femme sous différentes formes ; ils les parent de chaînes d’or, de colliers de perles et d’autres ornemens précieux. Leurs dogmes sont à peu près les mêmes que ceux des samaraths, avec cette différence que leur dieu n’a point de lieutenans, et qu’il agit par lui-même. Ils se nourrissent de légumes, de beurre et de lait, avec ce qu’ils nomment l’atsenia, qui est une composition de gingembre, de mangues, de citrons, d’ail et de graine de moutarde confite au sel ; ce sont leurs femmes ou leurs prêtres qui font cuire leurs alimens. Au lieu de bois, qu’ils font scrupule de brûler, parce qu’il s’y rencontre des vers qui pourraient périr par le feu, ils emploient de la fiente de vache séchée au soleil et mêlée avec de la paille, qu’ils coupent en petits carreaux, comme les tourbes. La plupart des banians bisnaos exercent le commerce par commission ou pour leur propre compte ; ils y sont fort entendus. Leurs manières étant très-douces, et leur conversation agréable, les chrétiens et les mahométans choisissent parmi eux leurs interprètes et leurs courtiers. Ils ne permettent point aux femmes de se faire brûler avec leurs maris ; ils les forcent à garder un veuvage perpétuel, quand le mari serait mort avant la consommation du mariage. Il n’y a pas long-temps que le second frère était obligé, parmi eux, d’épouser la veuve de son aîné ; mais cet usage a fait place à la loi qui condamne toutes les veuves au célibat.

En se baignant suivant l’usage commun de toutes les sectes banianes, les bisnaos doivent se plonger, se vautrer et nager dans l’eau ; après quoi ils se font frotter par un bramine, le front, le nez, les oreilles, d’une drogue composée de quelque bois odoriférant, et pour sa peine ils lui donnent une petite quantité de blé, de riz ou de légumes. Les plus riches ont dans leurs maisons des bassins d’eau pure qu’ils y amènent à grands frais, et ne vont aux rivières que dans les occasions solennelles, telles que leurs grandes fêtes, les pélerinages et les éclipses.

La secte des gondjis, qui comprend les fakirs, c’est-à-dire les moines banians, les ermites, les missionnaires, et tous ceux qui se livrent à la dévotion par état, fait profession de reconnaître un Dieu créateur et conservateur de toutes choses. Ils lui donnent divers noms, et le représentent sous différentes formes. Ils passent pour de saints personnages ; et, n’exerçant aucun métier, ils ne s’attachent qu’à mériter la vénération du peuple. Une partie de leur sainteté consiste à ne rien manger qui ne soit cuit ou apprêté avec de la bouse de vache, qu’ils regardent comme ce qu’il y a de plus sacré ; ils ne peuvent rien posséder en propre. Les plus austères ne se marient point, et ne toucheraient pas même une femme ; ils méprisent les biens et les plaisirs de la vie ; le travail n’a pas plus d’attrait pour eux ; ils passent leur vie à courir les chemins et les bois, où la plupart vivent d’herbes vertes et de fruits sauvages. D’autres se logent dans des masures ou dans des grottes, et choisissent toujours les plus sales ; d’autres vont nus, à l’exception des parties naturelles, et ne font pas difficulté de se montrer en cet état au milieu des grands chemins et des villes ; ils ne se font jamais raser la tête, encore moins la barbe, qu’ils ne lavent et ne peignent jamais, non plus que leur chevelure ; aussi paraissent-ils couverts de poils comme autant de sauvages. Quelquefois ils s’assemblent par troupes sous un chef, auquel ils rendent toutes sortes de respects et de soumissions. Quoiqu’ils fassent profession de ne rien demander, ils s’arrêtent près des lieux habités qu’ils rencontrent, et l’opinion qu’on a de leur sainteté porte toutes les autres sectes banianes à leur offrir des vivres ; enfin d’autres, se livrant à la mortification, exercent en effet d’incroyables austérités. Il se trouve aussi des femmes qui embrassent un état si dur. Schoutan ajoute que souvent les pauvres mettent leurs enfans entre les mains des gondjis, afin qu’étant exercés à la patience, ils soient capables de suivre une profession si sainte et si honorée, s’ils ne peuvent subsister par d’autres voies.

Quelques voyageurs mettent les rasbouts au nombre des sectes banianes, parce qu’ils croient aussi à la transmigration des âmes, et qu’ils ont une grande partie des mêmes usages. Cependant, au lieu que tous les autres banians ont l’humeur douce, et qu’ils abhorrent l’effusion du sang, les rasbouts sont emportés, hardis et violent ; ils mangent de la chair, ils ne vivent que de meurtre et de rapine, et n’ont pas d’autre métier que la guerre.

Le grand-mogol et la plupart des autres princes indiens les emploient dans leurs armées, parce que, méprisant la mort, ils sont d’une intrépidité surprenante. Mandelslo raconte que, cinq rasbouts étant un jour entrés dans la maison d’un paysan pour s’y reposer d’une longue marche, le feu prit au village, et s’approcha bientôt de la maison où ils s’étaient retirés. On les en avertit ; ils répondirent que jamais ils n’avaient tourné le dos au péril ; qu’ils étaient résolus de donner au feu la terreur qu’il inspirait aux autres, et qu’ils voulaient le forcer de s’arrêter à leur vue. En effet ils s’obstinèrent à se laisser brûler plutôt que de faire un pas pour se garantir des flammes. Il n’y en eut qu’un qui prit le parti de se retirer ; mais il ne put se consoler de n’avoir pas suivi le parti des autres. Voilà un courage bien stupide.

Les rasbouts n’épargnent que les bêtes, surtout les oiseaux, parce qu’ils croient que leurs âmes sont particulièrement destinées à passer dans ces petits corps, et qu’ils espèrent alors pour eux-mêmes autant de charité qu’ils en auraient eu pour les autres. Ils marient, comme les banians, leurs enfans dès le premier âge ; leurs veuves se font brûler avec les corps de leurs maris, à moins que, dans le contrat de mariage, ils n’aient stipulé qu’on ne puisse les y forcer : cette précaution ne les déshonore point, lorsqu’elle a précédé l’union conjugale.

Au reste, cette variété d’opinions et d’usages, qui forme tant de sectes différentes entre les banians, n’empêche point qu’ils n’aient quatre livres communs, qu’ils regardent nomme le fondement de leur religion, et pour lesquels ils ont le même respect, malgré la différence de leurs explications. Bernier, qui s’attache particulièrement à tout ce qui regarde leurs sciences et leurs opinions, nous donne des éclaircissemens curieux sur ces deux points.

Bénarès, ville située sur le Gange, dans un pays très-riche et très-agréable, est l’école générale et comme l’Athènes de toute la gentilité des Indes. C’est le lieu où les bramines, et tous ceux qui aspirent à la qualité de savans se rendent pour communiquer leurs lumières ou pour en recevoir. Ils n’ont point de colléges et de classes subordonnées comme les nôtres ; en quoi Bernier leur trouve plus de ressemblance avec l’ancienne manière d’enseigner. Les maîtres sont dispersés par la ville, dans leurs maisons, et principalement dans les jardins des faubourgs, où les riches marchands leur permettent de se retirer. Les uns ont quatre disciples, d’autres six ou sept, et les plus célèbres, douze ou quinze au plus, qui emploient dix ou douze années à recevoir leurs instructions. Cette étude est très-lente, parce que la plupart des Indiens sont naturellement paresseux ; défaut qui leur vient de la chaleur du pays et de la qualité de leurs alimens. Ils étudient sans contention d’esprit, en mangeant leur kichery, c’est-à-dire un mélange de légumes que les riches marchands leur font apprêter.

Leur première étude est le sanscrit, qui est une langue tout-à-fait différente de l’indienne ordinaire, et qui n’est sue que des poundits ou des savans. Elle se nomme sanscrit ou sanskret, qui signifie langue pure ; et croyant que c’est dans cette langue que Dieu, par le ministère de Brahma, leur a communiqué les quatre livres qu’ils appellent Védas, ils lui donnent les qualités de sainte et de divine. Ils prétendent qu’elle est aussi ancienne que ce Brahma, dont ils ne comptent l’âge que par lacks, ou centaines de mille ans. « Je voudrais caution, dit Bernier, de cette étrange antiquité ; mais on ne peut nier qu’elle ne soit très-ancienne, puisque les livres de leur religion, qui l’est sans doute beaucoup, ne sont écrits que dans cette langue, et que de plus elle a ses auteurs de philosophie et de médecine en vers, quelques autres poésies, et quantité d’autres livres, dont une grande salle est toute remplie à Bénarès. »

Les traités de philosophie indienne s’accordent peu sur les premiers principes des choses. Les uns établissent que tout est composé de petits corps indivisibles, moins par leur résistance et leur dureté que par leur petitesse ; d’autres veulent que tout soit composé de matière et de forme ; d’autres, des quatre élémens et du néant, ce qui est inintelligible ; quelques-uns regardent la lumière et les ténèbres comme les premiers principes.

Dans la médecine, ils ont quantité de petits livres qui ne contiennent guère que des méthodes et des recettes. Le plus ancien et le principal est écrit en vers. Leur pratique est fort différente de la nôtre ; ils se fondent sur ces principes, qu’un malade qui a la fièvre n’a pas besoin de nourriture ; que le principal remède des maladies est l’abstinence ; qu’on ne peut donner rien de pire à un malade que des bouillons de viande, ni qui ne se corrompe plus tôt dans l’estomac d’un fiévreux, et qu’on ne doit tirer du sang que dans une grande nécessité, telle que la crainte d’un transport au cerveau, ou dans les inflammations de quelque partie considérable, telle que la poitrine, le foie ou les reins. Bernier, quoique médecin, ne décide point, dit-il, la bonté de cette pratique ; mais il en vérifia le succès. Il ajoute qu’elle n’est pas particulière aux médecins gentous ; que les médecins mogols et mahométans, qui suivent Avicène et Averroës, y sont fort attachés ; surtout à l’égard des bouillons de viande ; que les Mogols, à la vérité, sont un peu plus prodigues de sang que les Gentous, et que, dans les maladies qu’on vient de nommer, ils saignent ordinairement une ou deux fois ; « mais ce n’est pas de ces petites saignées de nouvelle invention : ce sont de ces saignées copieuses des anciens, de dix-huit à vingt onces de sang, qui vont souvent jusqu’à la défaillance, mais qui ne manquent guère aussi d’étrangler, suivant le langage de Galien, les maladies dans leur origine. »

Pour l’anatomie, on peut dire absolument que les Indiens gentous n’y entendent rien. La raison en est simple : ils n’ouvrent jamais de corps d’hommes ni d’animaux. Cependant ils ne laissent pas d’assurer qu’il y a cinq mille veines dans le corps humain, avec autant de confiance que s’ils les avaient comptées.

À l’égard de l’astronomie, ils ont leurs tables, suivant lesquelles ils prévoient les éclipses. Si ce n’est pas avec toute la justesse des astronomes de l’Europe, ils y parviennent à peu près ; mais ils ne laissent pas de joindre à leurs lumières de ridicules fables. Ce sont des monstres qui se saisissent alors du soleil ou de la lune, et qui l’infectent. Leurs idées de géographie ne sont pas moins choquantes. Ils croient que la terre est plate et triangulaire ; qu’elle a sept étages, tous différens en beautés, en habitans, dont chacun est entouré de sa mer ; que, de ces mers, une est de lait, une autre de sucre, une autre de beurre, une autre de vin, etc. ; qu’après une terre vient une mer, et une mer après une terre, et que chaque étage a différentes perfections, jusqu’au premier qui les contient toutes.

Si toutes ces rêveries, observe Bernier, sont les fameuses sciences des anciens brachmanes des Indes, on s’est bien trompé dans l’idée qu’on en a conçue. Mais il avoue que la religion des Indes est d’un temps immémorial ; qu’elle s’est conservée dans la langue sanscrite, qui ne peut être que très-ancienne, puisqu’on ignore son origine, et que c’est une langue morte qui n’est connue que des savans, et qui a ses poésies ; que tous les livres de science ne sont écrits que dans cette langue ; enfin que peu de monumens ont autant de marques d’une très-grande antiquité.

Bernier raconte qu’en descendant le Gange et passant par Bénarès, il alla trouver un chef des poundits, qui faisait sa demeure ordinaire dans cette ville. C’était un bramine si renommé par son savoir, que Schah-Djehan, par estime pour son mérite autant que pour faire plaisir aux radjas, lui avait accordé une pension annuelle de deux mille roupies. Il était de belle taille et d’une fort agréable physionomie. Son habillement consistait dans une espèce d’écharpe blanche de soie, qui était liée autour de sa ceinture et qui lui pendait jusqu’au milieu des jambes, avec une autre écharpe de soie rouge assez large, qu’il portait sur les épaules comme un petit manteau. Bernier l’avait vu plusieurs fois à Delhy devant l’empereur, dans l’assemblée des omhras, et marchant par les rues, tantôt à pied, tantôt en palekis. Il l’avait même entretenu plusieurs fois chez Danesch-Mend, à qui ce docteur indien faisait sa cour, dans l’espérance de faire rétablir sa pension qu’Aureng-Zeb lui avait ôtée, pour marquer son attachement au mahométisme.

« Lorsqu’il me vit à Bénarès, dit Bernier, il me fit cent caresses, et me donna une collation dans la bibliothèque de son université, avec les six plus fameux poundits ou docteurs de la ville. Me trouvant en si bonne compagnie, je les priai tous de me dire leurs sentimens sur l’adoration de leurs idoles, parce que, me disposant à quitter les Indes, j’étais extrêmement scandalisé de ce côté-là, et que ce culte me paraissait indigne de leurs lumières et de leur philosophie. Voici la réponse de cette noble assemblée.

« Nous avons véritablement, me dirent-ils, dans nos deutas ou nos temples quantité de statues diverses, comme celles de Brahma, Machaden, Genich et Gavani, qui sont des principales ; et beaucoup d’autres moins parfaites, auxquelles nous rendons de grands honneurs, nous prosternant devant elles, et leur présentant des fleurs, du riz, des huiles parfumées, du safran et d’autres offrandes, avec un grand nombre de cérémonies. Cependant nous ne croyons point que ces statues soient ou Brahma même, ou les autres, mais seulement leurs images et leurs représentations ; et nous ne leur rendons ces honneurs que par rapport à ce qu’elles représentent. Elles sont dans nos deutas, parce qu’il est nécessaire à ceux qui font la prière d’avoir quelque chose devant les yeux qui arrête l’esprit. Quand nous prions, ce n’est pas la statue que nous prions, mais celui qui est représenté par la statue. Au reste, nous reconnaissons que c’est Dieu qui est le maître absolu et le seul tout-puissant.

» Voilà, reprend Bernier, sans y rien ajouter ni diminuer, l’explication qu’ils me donnèrent. Je les poussai ensuite sur la nature de leurs divinités, dont je voulais être éclairci : mais je n’en pus rien tirer que de confus. »

Bernier continue : « Je les remis encore sur la nature du lengue chérire, admis par quelques-uns de leurs meilleurs auteurs ; mais je n’en pus tirer que ce que j’avais depuis long-temps entendu d’un autre poundit : savoir, que les semences des animaux, des plantes et des arbres, ne se forment point de nouveau ; qu'elles sont toutes, dès la première naissance du monde, dispersées partout, mêlées dans toutes choses, et qu’en acte comme en puissance, elles ne sont que des plantes, des arbres et des animaux même, entiers et parfaits, mais si petits, qu’on ne peut distinguer leurs parties ; sinon lorsque, se trouvant dans un lieu convenable, elles se nourrissent, s’étendent et grossissent ; en sorte que les semences d’un pommier et d’un poirier sont un lengue-chérire, un petit pommier et un petit poirier parfait, avec toutes ses parties essentielles, comme celles d’un cheval, d’un éléphant et d’un homme, sont un lengue-chérire, un petit cheval, un petit éléphant et un petit homme, auxquels il ne manque que l’âme et la nourriture pour les faire paraitre ce qu’ils sont en effet. » Voilà le système des germes préexistans.

Quoique Bernier ne sût pas le sanscrit ou la langue des savans, il eut une précieuse occasion de connaître les livres composés dans cette langue. Danesch-Mend-Khan prit à ses gages un des plus fameux poundits de toutes les Indes. « Quand j’étais las, dit-il, d’expliquer les dernières découvertes d’Harvey et de Pecquet sur l’anatomie, et de raisonner sur la philosophie de Gassendi et de Descartes, que je traduisais en langue persane, le poundit était notre ressource. » Nous apprîmes de lui que Dieu, qu’il appelait toujours Achar, c’est-à-dire immobile ou immuable, a donné aux Indiens quatre livres qu’ils appellent vedas, nom qui signifie sciences, parce qu’ils prétendent que toutes les sciences sont comprises dans ces livres. Le premier se nomme Atherbaved ; le second, Zagerved ; le troisième, Rekved ; et le quatrième, Samaved. Suivant la doctrine de ces livres, ils doivent être distingués, comme ils le sont effectivement, en quatre tribus : la première, des bramines ou gens de loi ; la seconde, des ketterys, qui sont les gens de guerre ; la troisième, des bescués ou des marchands, qu’on appelle proprement banians ; et la quatrième, des seydras, qui sont les artisans et les laboureurs. Ces tribus ne peuvent s’allier les unes avec les autres ; c’est-à-dire qu’un bramine, par exemple, ne peut se marier avec une femme kettery.

Ils s’accordent tous dans une doctrine, qui revient à celle des pythagoriciens sur la métempsycose, et qui leur défend de tuer ou de manger aucun animal. Ceux de la seconde tribu peuvent néanmoins en manger, à l’exception de la chair de vache ou de paon. Le respect incroyable qu’ils ont pour la vache vient de l’opinion dans laquelle ils sont élevés, qu’ils doivent passer un fleuve dans l’autre vie en se tenant à la queue d’un de ces animaux.

Les vedas enseignent que Dieu, ayant résolu de créer le monde, ne voulut pas s’employer lui-même à cet ouvrage, mais qu’il créa trois êtres très-parfaits. Le premier, nommé Brahma, qui signifie pénétrant en toutes choses ; le second, sous le nom de Beschen, qui veut dire existant en toutes choses ; et le troisième, sous celui de Méhahden, c’est-à-dire grand-seigneur ; que, par le ministère de Brahma il créa le monde ; que par Beschen il le conserve, et qu’il le détruira par Méhahden ; que Brahma fut chargé de publier les quatre vedas, et que c’est par cette raison qu’il est quelquefois représenté avec quatre têtes.

Mais les banians, dans leurs différentes sectes, ne sont pas les seuls idolâtres de l’empire. On trouve particulièrement dans la province de Guzarate une sorte de païens qui se nomment parsis, dont la plupart sont des Persans des provinces de Fars et de Khorasan, qui abandonnèrent leur patrie dès le septième siècle pour se dérober à la persécution des mahométans. Aboubekre ayant entrepris d’établir la religion de Mahomet en Perse par la force des armes, le roi qui occupait alors le trône, dans l’impuissance de lui résister, s’embarqua au port d’Omus avec dix-huit mille hommes fidèles à leur ancienne religion, et prit terre à Cambaye. Non-seulement il y fut reçu, mais il obtint la liberté de s’établir dans le pays, où cette faveur attira d’autres Persans, qui n’ont pas cessé d’y conserver leurs anciens usages.

Les parsis n’ont rien de si sacré que le feu, parce que rien, disent-ils, ne représente si bien la Divinité. Ils l’entretiennent soigneusement. Jamais ils n’éteindraient une chandelle ou une lampe ; jamais ils n’emploieraient de l’eau pour arrêter un incendie, quand leur maison serait exposée à périr par les flammes : ils emploient alors de la terre pour l’étouffer. Le plus grand malheur qu’ils croient avoir à redouter, est de voir le feu tellement éteint dans leurs maisons, qu’ils soient obligés d’en tirer du voisinage. Mais il n’est pas vrai, comme on le dit des Guèbres et des anciens habitant de la Perse, qu’ils en fassent l’objet de leurs adorations. Ils reconnaissent un Dieu conservateur de l’univers, qui agit immédiatement par sa seule puissance, auquel ils donnent sept ministres, pour lesquels ils ont aussi beaucoup de vénération, mais qui n’ont qu’une administration dépendante dont ils sont obligés de lui rendre compte. Au-dessous de ces premiers ministres ils en comptent vingt-six autres, dont chacun exerce différentes fonctions pour l’utilité des hommes et pour le gouvernement de l’univers. Outre leurs noms particuliers, ils leur donnent en général celui de geshou, qui signifie seigneur, et, quoique inférieurs au premier être, ils ne font pas difficulté de les adorer et de les invoquer dans leurs nécessités, parce qu’ils sont persuadés que Dieu ne refuse rien à leur intercession. Leur respect pour leurs docteurs est extrême. Ils leur fournissent abondamment de quoi subsister avec leurs familles. On ne leur connaît point de mosquées ni de lieux publics pour l’exercice de leur religion ; mais ils consacrent à cet usage une chambre de leurs maisons, dans laquelle ils font leurs prières assis et sans aucune inclination de corps. Ils n’ont pas de jour particulier pour ce culte, à l’exception du premier et du vingtième de la lune, qu’ils chôment religieusement. Tous leurs mois sont de trente jours, ce qui n’empêche point que leur année ne soit composée de trois cent soixante-cinq jours, parce qu’ils en ajoutent cinq au dernier mois. On ne distingue point leurs prêtres à l’habit, qui leur est commun, non-seulement avec tous les autres parsis, mais avec tous les habitans du pays. L’unique distinction de ces idolâtres est un cordon de laine ou de poil de chameau, dont ils se font une ceinture qui leur passe deux ou trois fois autour du corps, et qui se noue en deux nœuds sur le dos. Cette marque de leur profession leur paraît si nécessaire, que ceux qui ont le malheur de la perdre ne peuvent ni manger, ni boire, ni parler, ni quitter même la place où ils se trouvent avant qu’on leur en ait apporté une autre de chez le prêtre qui les vend. Les femmes en portent comme les hommes depuis l’âge de douze ans.

La plupart des parsis habitent le long des côtes maritimes, et trouvent paisiblement leur entretien dans le profit qu’ils tirent du tabac qu’ils cultivent, et du terry qu’ils tirent des palmiers, parce qu’il leur est permis de boire du vin. Ils se mêlent aussi du commerce de banque et de toutes sortes de professions, à la réserve des métiers de maréchal, de forgeron et de serrurier, parce que c’est pour eux un péché irrémissible d’éteindre le feu. Leurs maisons sont petites, sombres et mal meublées. Dans les villes ils affectent d’occuper un même quartier. Quoiqu’ils n’aient point de magistrats particuliers, ils choisissent entre eux deux des plus considérables de la nation, qui décident les différens, et qui leur épargnent l’embarras de plaider devant d’autres juges. Leurs enfans se marient fort jeunes ; mais ils continuent d’être élevés dans la maison paternelle jusqu’à l’âge de quinze ou seize ans. Les veuves ont la liberté de se remarier. Si l’on excepte l’avarice et les tromperies du commerce, vice d’autant plus surprenant dans les parsis, qu’ils ont une extrême aversion pour le larcin, ils sont généralement de meilleur naturel que les mahométans. Leurs mœurs sont douces, innocentes, ou plus éloignées du moins de toutes sortes de désordres que celles des autres nations de l’Inde.

Lorsqu’un parsis est à l’extrémité de sa vie, on le transporte de son lit sur un banc de gazon, où on le laisse expirer. Ensuite cinq ou six hommes l’enveloppent dans une pièce d’étoffe, et le couchent sur une grille de fer en forme de civière, sur laquelle ils le portent au lieu de la sépulture commune, qui est toujours à quelque distance de la ville. Ces cimetières sont trois champs, fermés d’une muraille de douze ou quinze pieds de hauteur, dont l’un est pour les femmes, l’autre pour les hommes, et le troisième pour les enfans. Chaque fosse a sur son ouverture des barres qui forment une autre espèce de grille, sur laquelle on place le corps pour y servir de pâture aux oiseaux de proie, jusqu’à ce que les os tombent d’eux-mêmes dans la fosse. Les parens et les amis l’accompagnent avec des cris et des gémissemens effroyables ; mais ils s’arrêtent à cinq cents pas de la sépulture, pour attendre qu’il soit couché sur la grille. Six semaines après, on porte au cimetière la terre sur laquelle le mort a rendu l’âme, comme une chose souillée que personne ne voudrait avoir touchée ; elle sert à couvrir les restes du corps et à remplir la fosse. L’horreur des parsis va si loin pour les cadavres, que, s’il leur arrive seulement de toucher aux os d’une bête morte, ils sont obligés de quitter leurs habits, de se nettoyer le corps, et de faire une pénitence de neuf jours, pendant lesquels leurs femmes et leurs enfans n’osent approcher d’eux. Ils croient particulièrement que ceux dont les os tombent par malheur dans l’eau sont condamnés sans ressource aux punitions de l’autre vie. Leur loi défend de manger les animaux ; mais cette défense n’est pas si sévère, que, dans la nécessité, ils ne mangent de la chair de mouton, de chèvre et de cerf, de la volaille et du poisson. Cependant ils s’interdisent si rigoureusement la chair de bœuf et de vache, qu’on leur entend dire qu’ils aimeraient mieux manger leur père et leur mère. Quoique le terry ou le vin de palmier leur soit permis, il leur est défendu de boire de l’eau-de-vie, et surtout de s’enivrer. L’ivrognerie est un si grand crime dans leur secte, qu’il ne peut être expié que par une longue et rude pénitence, et ceux qui refusent de s’y soumettre sont bannis de leur communion.

La taille des parsis n’est pas des plus hautes ; mais ils ont le teint plus clair que les autres Indiens, et leurs femmes sont incomparablement plus blanches et plus belles que celles des mahométans. Les hommes ont la barbe longue, et se la coupent en rond. Les uns se font couper les cheveux, et les autres les laissent croître. Ceux qui se les font couper gardent au sommet de la tête une tresse de la grosseur d’un pouce.

On distingue dans l’Indoustan deux autres sectes de païens, dont les uns sont Indous, et tirent leur origine de la province de Moultan. Ils ne sont point banians, puisqu’ils tuent et mangent indifféremment toutes sortes de bêtes, et que dans leurs assemblées de religion, qui se font en cercle, ils n’admettent aucun banian. Cependant ils ont beaucoup de respect pour le bœuf et la vache. La plupart suivent la profession des armes, et sont employés par le grand-mogol à la garde de ses meilleures places.

La seconde secte qui porte le nom de Gentous, vient du Bengale, d’où elle s’est répandue dans toutes les grandes Indes. Ces idolâtres n’ont pas les bonnes qualités des banians, et sont aussi moins considérés. La plupart ont l’âme basse et servile. Ils sont d’une ignorance et d’une simplicité aussi surprenantes dans ce qui regarde la vie civile que dans tout ce qui appartient à la religion, dont ils se reposent sur leurs prêtres ; ils croient que, dans l’origine des choses, il n’y avait qu’un seul Dieu, qui s’en associe d’autres à mesure que les hommes ont mérité cet honneur par leurs belles actions ; ils reconnaissent l’immortalité et la transmigration des âmes, ce qui leur fait abhorrer l’effusion du sang. Aussi le meurtre n’est-il pas connu parmi eux. Ils punissent rigoureusement l’adultère ; mais ils ont tant d’indulgence pour la simple fornication, qu’ils n’y attachent aucun déshonneur, et qu’ils ont des familles nommées bagavares, dont la profession consiste à se prostituer ouvertement.

Dans la ville de Jagrenat, dit Bernier, située sur le golfe de Bengale, on voit un fameux temple de l’idole du même nom, où il se fait tous les ans une fête qui dure huit ou neuf jours. Il s’y rassemble quelquefois plus de cent cinquante mille Gentous. On fait une superbe machine de bois, remplie de figures extravagantes, à plusieurs têtes gigantesques, ou moitié hommes et moitié bêtes, et posées sur seize roues, que cinquante ou soixante personnes tirent, poussent et font rouler. Au centre est placée l’idole Jagrenat, richement parée, qu’on transporte d’un temple dans un autre. Pendant la marche de ce chariot, il se trouve des misérables dont l’aveuglement va jusqu’à se jeter le ventre à terre sous ces larges et pesantes roues qui les écrasent, dans l’opinion que Jagrenat les fera renaître grands et heureux.

Les Gentous du Bengale sont laboureurs ou tisserands. On trouve des bourgs et des villages uniquement peuplés de cette secte, et dans les villes ils occupent plusieurs grands quartiers. C’est de leurs manufactures que sortent les plus fines toiles de coton et les plus belles étoffes de soie. « C’est un spectacle fort amusant, raconte Schouten, de voir leurs femmes et leurs filles tout-à-fait noires et presque nues travailler avec une adresse admirable à leurs métiers, et s’occuper à faire blanchir les toiles, en accompagnant de chansons le travail et le mouvement de leurs mains et de leurs pieds. Les hommes me paraissent plus lâches et plus paresseux. Ils se faisaient aider par leurs femmes dans les plus pénibles exercices, tels que de cultiver la terre et de moissonner : elles s’en acquittaient mieux qu’eux. Après avoir travaillé avec beaucoup d’ardeur, elles allaient encore faire le ménage pendant que leurs maris se reposaient. J’ai vu cent fois les femmes gentives travailler à la terre avec leurs petits enfans à leur cou ou à la mamelle. »

On trouve dans l’Indoustan une autre sorte de sectaires, qui ne sont ni païens ni mahométans, et qui portent le nom de theers. On ne leur connaît aucune religion : ils forment une société qui ne sert dans tous les lieux qu’à nettoyer les puits, les cloaques, les égouts, et qu’à écorcher les bêtes mortes, dont ils mangent la chair. Ils conduisent aussi les criminels au supplice, et quelquefois ils sont chargés de l’exécution ; aussi passent-ils pour une race abominable. D’autres Indiens qui les auraient touchés se croiraient obligés de se purifier depuis la tête jusqu’aux pieds ; et cette horreur que tout le monde a pour eux leur a fait donner le surnom d’alkores. On ne souffre point qu’ils demeurent au centre des villes. Ils sont obligés de se retirer à l’extrémité des faubourgs, et de s’éloigner du commerce des habitans.

Les Mogols aiment avec passion le jeu des échecs, et celui d’une espèce de cartes qui les expose quelquefois à la perte de leur fortune. La musique, quoique mal exécutée par leurs instrumens, est un goût commun à tous les états. Ils ne se ressemblent pas moins, par la confiance qu’ils ont à l’astrologie. Un Mogol n’entreprend point d’affaires importantes sans avoir consulté le minatzim ou l’astrologue.

Outre les ouvrages de religion et leurs propres traités de philosophie, ils ont ceux d’Aristote, traduits en arabe, qu’ils nomment Aplis. Ils ont aussi quelques traités d’Avicène, qu’ils respectent beaucoup, parce qu’il était natif de Samarcande, sous la domination de Tamerlan. Leur manière d’écrire n’est pas sans force et sans éloquence. Ils conservent dans leurs archives tout ce qui arrive de remarquable à la cour et dans les provinces ; et la plupart de ceux qui travaillent aux affaires laissent des mémoires qui pourraient servir à composer une bonne histoire de l’empire. Leur langue, quoique distinguée en plusieurs dialectes, n’est pas difficile pour les étrangers ; ils écrivent de la droite à la gauche. Entre les personnes de distinction, il y en a peu qui ne parlent la langue persane, et même l’arabe.

Leurs maladies les plus communes sont la dysenterie et la fièvre chaude ; ils ne manquent point de médecins ; mais ils n’ont pas d’autres chirurgiens que les barbiers, qui sont en très-grand nombre, et dont les lumières se bornent à la saignée et à l’application des ventouses.

Ce qui regarde le climat sera traité dans l’article général de l’Histoire naturelle des Indes ; mais nous croyons devoir ajouter à celui-ci un tableau succinct de la fameuse expédition de Nadir-Schah ou Thamas-Kouli-Khan, dans l’empire mogol. Ce récit d’ailleurs n’est pas étranger à l’histoire des mœurs. Il montre quelle idée l’on doit avoir de ces despotes d’Orient, et combien l’excès de la lâcheté est voisin de l’excès de la tyrannie.

Ce fut en 1739, vingt-unième année du règne de Mohammed-Schah, que le fameux Kouli-Khan, s’étant rendu maître du Kandahar, profita de la mollesse de ce prince pour entrer dans l’Inde avec une armée redoutable, et, forçant tous les obstacles, s’avança jusqu’à Lahor, dont il n’eut pas plus de peine à se saisir. Le voyageur Otter se trouvait alors en Perse, et l’occasion qu’il eut de se faire instruire de toutes les circonstances de ce grand événement rend son témoignage fort précieux.

L’ennemi des Mogols, encouragé par leur faiblesse et par l’invitation de quelques traîtres, mena son armée victorieuse à Kiernal, entre Lahor et Delhy. Il fut attaqué par celle de Mohammed-Schah ; mais l’ayant battue avec cette fortune supérieure qui avait presque toujours accompagné ses armes, il mit bientôt ce malheureux empereur dans la nécessité de lui demander la paix. Ce qu’il y eut de plus déplorable pour l’Indoustan, Nizam-oul-Moulk, un traître qui avait appelé Nadir-Schah, fut choisi pour la négociation. Il se rendit au camp du vainqueur avec un plein pouvoir. L’un et l’autre souhaitaient de se voir pour concerter l’exécution entière de leurs desseins. Ils convinrent que Mohammed-Schah aurait une entrevue avec Nadir-Schah ; qu’il lui ferait un présent de deux mille krores, et que l’armée persane sortirait des états du Mogol. Le cérémonial fut aussi réglé : il portait qu’on dresserait une tente entre les deux armées ; que les deux monarques s’y rendraient successivement, Nadir-Schah le premier, et Mohammed-Schah lorsque l’autre y serait entré ; qu’à l’arrivée de l’empereur, le fils du roi de Perse ferait quelques pas au-devant de lui pour le conduire ; que Nadir-Schah irait le recevoir à la porte, et le mènerait jusqu’au fond de la tente, où ils se placeraient en même temps sur deux trônes, l’un vis-à-vis de l’autre ; qu’après quelques momens d’entretien, Mohammed-Schah retournerait à son camp, et qu’en sortant on lui rendrait les mêmes honneurs qu’à son arrivée.

Un autre traître, nommé Scadet-Khan, voulut partager avec Nizam-oul-Moulk les faveurs de Nadir-Schah, et prit dans cette vue le parti d’enchérir sur la méchanceté. Il fit insinuer au roi que Nizam-oul-Moulk lui avait manqué de respect en lui offrant un présent si médiocre, qui ne répondait ni à l’opulence d’un empereur des Indes, ni à la grandeur d’un roi de Perse. Il lui promit le double, s’il voulait marcher jusqu’à Delhy, à condition néanmoins qu’il n’écoutât pas les conseils de Nizam-oul-Moulk qui le trompait, qu’il retînt l’empereur lorsqu’une fois il l’aurait près de lui, et qu’il se fît rendre compte du trésor. Cette proposition, qui flattait l’avidité de Nadir-Schah, fut si bien reçue, qu’elle lui fit prendre aussitôt la résolution de ne pas observer le traité.

Il ordonna un grand festin. L’empereur, étant arrivé avec Nizam-oul-Moulk, fut traité d’abord comme on était convenu. Après les premiers complimens, Nadir-Schah fit signe de servir, et pria Mohammed-Schah d’agréer quelques rafraîchissemens : son invitation fut acceptée. Pendant qu’ils étaient à table, Nadir-Schah prit occasion des circonstances pour tenir ce discours à l’empereur : « Est-il possible que vous ayez abandonné le soin de votre état au point de me laisser venir jusqu’ici ? Quand vous apprîtes que j’étais parti de Kandahar dans le dessein d’entrer dans l’Inde, la prudence n’exigeait-elle pas que, quittant le séjour de votre capitale, vous marchassiez en personne jusqu’à Lahor, et que vous envoyassiez quelqu’un de vos généraux avec une armée jusqu’à Kaboul pour me disputer les passages ? Mais ce qui m’étonne le plus, c’est de voir que vous ayez eu l’imprudence de vous engager dans une entrevue avec moi qui suis en guerre avec vous, et que vous ne sachiez pas que la plus grande faute d’un souverain est de se mettre à la discrétion de son ennemi. Si, ce qu’à Dieu ne plaise, j’avais quelque mauvais dessein sur vous, comment pourriez-vous vous en défendre ? Maintenant je connais assez vos sujets pour savoir que, grands et petits, ils sont tous des lâches, ou même des traîtres. Mon dessein n’est pas de vous enlever la couronne : je veux seulement voir votre capitale, m’y arrêter quelques jours, et retourner ensuite en Perse. » En achevant ces mots, il mit la main sur l’Alcoran, et fit serment de tenir sa parole.

Mohammed-Schah, qui ne s’attendait point à ce langage, parut l’écouter avec beaucoup d’étonnement ; mais les dernières déclarations le jetèrent dans une consternation qui le fit croire près de s’évanouir. Il changea de couleur, sa langue devint immobile ; son esprit se troubla. Cependant, après avoir un peu réfléchi sur le danger dans lequel il s’était jeté, il rompit le silence pour demander la liberté de retourner dans son camp. Nadir-Schah la lui refusa, et le mit sous la garde d’Abdoul-Baki-Khan, un de ses principaux officiers. Cette nouvelle répandit une affreuse consternation dans toute l’armée indienne. L’itimadoulet et tous les omhras passèrent la nuit dans une extrême inquiétude. Ils virent arriver le lendemain matin un officier persan avec un détachement, qui, après s’être emparé du trésor et des équipages de l’empereur, fit proclamer dans le camp que chacun pouvait se retirer librement avec ses équipages, et tout ce qu’il pourrait emporter, sans craindre d’être arrêté ni de recevoir d’insulte. Un moment après, six cavaliers persans vinrent enlever l’itimadoulet. Ils le conduisirent au quartier de l’empereur, dans leur propre camp, et le laissèrent avec ce prince. Après la dispersion de l’armée, Nadir-Schah pouvait marcher droit à la capitale ; mais, voulant persuader au peuple que sa marche était concertée avec Mohammed-Schah, il fit prendre les devans à Scadet-Khan pour disposer les esprits à l’exécution de ses desseins. Ce khan partit avec deux mille chevaux persans, commandés par un des fils de Nadir-Schah. Il commença par faire publier à Delhy une défense de s’opposer aux Persans. Ensuite, ayant fait appeler le gouverneur du fort, il lui communiqua des lettres munies du sceau de l’empereur, qui portaient ordre de faire préparer le quartier de Renchen-Abad pour Nadir-Schah, et d’évacuer le fort pour y loger le détachement qui l’avait suivi. Cet ordre parut étrange au gouverneur ; mais il ne laissa pas de l’exécuter avec une aveugle soumission. Les deux mille Persans entrèrent dans le fort. Scadet-Khan prit le temps de la nuit pour s’y transporter. Il mit le sceau de l’empereur sur les coffres et aux portes des magasins ; ensuite il dressa un état exact des omhras, des ministres, des autres officiers, et de tous les riches habitans de la ville, indiens ou mahométans. Cette liste devait d’abord apprendre à Nadir-Schah les noms de ceux dont il pouvait exiger de l’argent à son arrivée. Scadet-Khan, fit aussi marquer les palais qui devaient être évacués pour loger les officiers persans.

Cependant le vainqueur, maître de la caisse militaire, de l’artillerie et des munitions de guerre qui s’étaient trouvées dans le camp, envoya tout sous une bonne escorte à Kaboul, pour le faire transporter en Perse. Il partit ensuite de Kiernal dans l’ordre suivant : l’empereur, porté dans une litière, accompagné de Nizam-oul-Moulk, du visir, de Serboulend-Khan et d’autres omhras, marchait à la droite, suivi de quarante mille Persans. Une autre partie de l’armée persane était à la gauche, et Nadir-Schah faisait l’arrière-garde avec le reste de ses troupes. Après plusieurs jours de marche, ils arrivèrent au jardin impérial de Chalamar, où ils passèrent la nuit. Le lendemain l’empereur fit son entrée dans Delhy. Lorsqu’il fut descendu au palais, il fit publier que Nadir-Sehah devait arriver le jour suivant, avec ordre à tous les habitans de fermer leurs maisons, et défense de se tenir dans les rues, dans les marchés, ou sur les toits pour voir l’entrée, du roi de Perse. Cet ordre fut exécuté si ponctuellement, que Nadir-Schah, étant entré le 9 en plein jour, ne vit pas un Indien dans son chemin. Il alla prendre son logement dans le quartier de Renchen-Abad, qu’on lui avait préparé. Scadet-Khan s’était empressé d’aller au-devant de lui jusqu’au jardin de Chalemar, et l’avait accompagné au palais où il était descendu. Il se flattait d’obtenir une audience particulière, et de lui donner des avis sur la conduite qu’il devait tenir dans la capitale. Le roi n’ayant paru faire aucune attention à ses avertissemens, il osa s’approcher pour se faire entendre ; mais il fut reçu avec beaucoup de hauteur, et menacé même d’être puni, s’il n’apportait aussitôt le présent qu’il avait promis. Un traitement aussi dur lui fit reconnaître d’où partait le coup. Nizam-oul-Moulk, qui avait feint pendant quelques jours de l’associer à sa trahison, mais qui était trop habile pour vouloir partager avec lui la faveur du roi, avait déjà trouvé les moyens de le perdre en faisant soupçonner sa bonne foi. Le malheureux Scadet-Khan épuisa toutes ses ressources ; et desespérant de l’emporter sur son rival, il prit du poison, dont on le trouva mort le lendemain.

Le même jour, un bruit répandu vers le soir persuada aux habitans de Delhy que Nadir-Schah était mort : ils prirent tumultueusement les armes, et leur haine les portant à faire main-basse sur tous les Persans qu’ils rencontraient dans les rues, on prétend que dans ce transport, qui dura toute la nuit, ils en firent périr plus de deux mille cinq cents. Quoique le roi en eût été d’abord informé, la crainte de quelque embuscade lui fit attendre le lendemain pour arrêter le désordre ; mais au lever du soleil, s’étant transporté à la mosquée de Renchen-Abad, le spectacle d’un grand nombre de Persans dont il vit les corps étendus le mit en fureur ; il ordonna un massacre général, avec permission de piller les maisons et les boutiques. À l’instant on vit ses soldats, répandus le sabre à la main dans les principaux quartiers de la ville, tuant tout ce qui se présentait devant eux, enfonçant les portes et se précipitant dans les maisons : hommes, femmes, enfans, tout fut massacré sans distinction. Les vieillards, les prêtres et les dévots, réfugiés dans les mosquées, furent cruellement égorgés en récitant l’Alcoran.

On ne fit grâce qu’aux plus belles filles, qui échappèrent à la mort pour assouvir la brutalité du soldat, sans aucun égard au rang, à la naissance, ni même à la qualité d’étrangère. Ces barbares, las enfin de répandre du sang, commencèrent le pillage ; ils s’attachèrent particulièrement aux pierres précieuses, à l’or, à l’argent, et leur butin fut immense. Ils abandonnèrent le reste, et mettant le feu aux maisons, ils réduisirent en cendres plusieurs quartiers de la ville.

Quelques étrangers réfugiés dans la capitale s’attroupèrent pour la défense de leur vie. Les bijoutiers, les changeurs, les marchands d’étoffes se rassemblèrent près d’eux ; l’intendant des meubles de la couronne se mit à leur tête, avec Djenan-Eddin, médecin de la cour ; ils se battirent quelque temps en désespérés ; mais, n’étant point accoutumés à manier les armes, ils n’eurent que la satisfaction de mourir le sabre à la main. Otter assure qu’il périt dans ce massacre plus de deux cent mille personnes. Un grand nombre de ceux qui échappèrent à ce carnage prirent heureusement la fuite.

Nizam-oul-Moulk et le grand-visir, pensant à sauver le reste de la ville, allèrent se jeter aux pieds de Nadir-Schah pour lui demander grâce. Il donnait ordre en ce moment de porter le fer et le feu dans les autres quartiers. Les omhras furent mal reçus. Cependant, après avoir exhalé son courroux dans un torrent d’injures et de menaces, il se laissa toucher, et l’ordre fut donné aux officiers de rappeler les troupes. Les habitans reçurent celui de se renfermer dans leurs maisons, et la tranquillité fut aussitôt rétablie.

Le lendemain on obligea les soldats de rendre la liberté à toutes les femmes qu’ils avaient enlevées, et les habitans d’enterrer tous les cadavres, sous peine de mort. Ces malheureux demandaient le temps de séparer les corps des musulmans de ceux des Indiens idolâtres, pour rendre les derniers devoirs à chacun suivant leur religion ; mais, dans la crainte que le moindre délai ne fit recommencer le massacre, ils firent à la hâte, les uns des fosses dans les marchés, où ils enterrèrent leurs amis pêle-mêle, les autres des bûchers, où ils les brûlèrent sans distinction. On n’eut pas le temps, jusqu’au départ des Persans, de penser à ceux qui avaient été tués dans des lieux fermés, et ce fut alors un spectacle horrible de voir tirer des maisons les cadavres à moitié pouris. Seid-Khan et Chehsourah-Khan, l’un parent du visir, l’autre de Karan-Khan, qui avait été tué à la bataille, furent accusés avec Reimany, chef des tchoupdars ou des huissiers de l’empereur, d’avoir tué dans le tumulte un grand nombre de personnes. Nadir-Schah leur fit ouvrir le ventre ; l’ordre fut exécuté sous les yeux de Nizam-oul-Moulk et du visir, qui avaient employé inutilement tout leur crédit pour les sauver.

Nadir-Schah se fit apporter d’Audih le trésor de Scadet-Khan, qui montait à plus de dix laks de roupies. Mound-Khan fut envoyé au Bengale pour se saisir de la caisse des impôts. Nizam-oul-Moulk et le visir eurent ordre de remettre la caisse militaire, qui était d’un krore de roupies lorsqu’ils étaient sortis de îa capitale pour marcher contre les Persans ; ils furent sommés aussi de faire venir de leurs gouvernemens les fonds qu’ils y avaient en propre, et ceux qui appartenaient à l’empereur. Nizam-oul-Moulk eut l’adresse de se tirer de cet embarras : « Vous savez, seigneur, dit-il au roi, que je vous suis dévoué, et que je vous ai toujours parlé sincèrement, ainsi j’espère que vous serez disposé à me croire. Lorsque je suis parti du Dékan, j’y établis mon fils en qualité de lieutenant, et je remis entre ses mains tous les biens que je possédais. Tout le monde sait qu’il ne m’est plus soumis, et qu’il ne dépend pas de moi de le faire rentrer dans le devoir ; vous êtes seul capable de le réduire, et de soumettre les radjas du Dékan, qui sont autant de rebelles. Outre les trésors que mon fils a rassemblés, vous pourrez lever de fortes contributions sur ces fiers radjas qui ne respectent plus aucune autorité. »

Nadir-Schah sentit toute l’adresse de cette réponse ; mais comme Nizam-oul-Moulk lui était encore nécessaire, il prit le parti de dissimuler, et ne parla plus du trésor de Dékan. Le visir fut traité avec moins de ménagement ; on le croyait très-riche. Le roi n’ayant pas réussi à l’intimider par des menaces, fit venir son secrétaire, qu’il accabla d’injures, en le pressant de représenter ses comptes ; et, loin d’écouter ses raisons, il lui fit couper une oreille. Le visir fut exposé au soleil, ancien genre de supplice dans les pays chauds ; cette violence lui fit offrir un krore de roupies, sans y comprendre quantité de pierres précieuses et plusieurs éléphans. Le secrétaire fut axé à de grosses sommes, entre les mains de Serboulend-Khan, avec ordre d’employer les tourmens pour se faire payer ; mais il se délivra de cette vexation par une mort violente.

Nadir-Schah, n’épargnant pas même les morts, mit garnison dans les palais de quantité d’omhras qui avaient perdu la vie au combat de Kiernal. Il tira de leurs héritiers un krore de roupies. Comme la ville ne cessait pas d’être investie, les habitans qui entreprenaient de se soustraire aux vexations par la fuite tombaient entre les mains des troupes persanes, et périssaient sans pitié. Bientôt on manqua de vivres, et la famine augmenta les maux publics. Plusieurs étrangers, préférant le danger d’être maltraités par les Persans au supplice de la faim, se jetèrent en corps aux pieds de Nadir-Schah pour lui demander du pain. Il se laissa toucher par leurs prières, et leur permit d’aller chercher du blé pour leur subsistance du côté de Férid-Abad ; mais, faute de voitures, ils étaient obligés de l’apporter sur leurs têtes.

Enfin Nadir-Schah se fit ouvrir le trésor impérial et le garde-meuble, auxquels on n’avait pas touché depuis plusieurs règnes. Il en tira des sommes inestimables en pierreries, en or, en argent, en riches étoffes, en meubles précieux, parmi lesquels il n’oublia pas le trône du paon, évalué à neuf krores ; et toutes ces dépouilles furent envoyées à Kaboul sous de fidèles escortes. Alors, pour se délasser des fatigues de la guerre, il passa plusieurs jours en promenades et d’autres en festins, où toutes les délicatesses de l’Inde furent servies avec profusion. Les beaux édifices et les autres ouvrages de Delhy lui firent naitre le dessein de les imiter en Perse. Il choisit, entre les artistes mogols, des architectes, des menuisiers, des peintres et des sculpteurs qu’il fit partir pour Kaboul avec le trésor. Ils devaient être employés à bâtir une ville et une forteresse d’après celle de Djehan-Abad. En effet, il marqua dans la suite un lieu près d’Hemedan pour remplacement de cette ville, qui devait porter le nom de Nadir-Abad. Les guerres continuelles qui l’occupèrent après son retour ne lui permirent pas d’exécuter ce projet : mais, pour laisser à la postérité un monument de sa conquête, il fit battre à Delhy de la monnaie d’or et d’argent avec laquelle il paya ses troupes.

Après avoir épuisé le trésor impérial et toutes les richesses des grands, Nadir-Schah fit demander à Mohammed-Schah une princesse de son sang, nommée Kiambahche, pour Nasroulha-Mirza son fils, et ce monarque n’osa la lui refuser. Le mariage se fit dans la forme des lois musulmanes ; mais il ne fut point accompagné d’un festin ni d’aucune marque de joie. Sa politique ne se bornait point à l’honneur d’une simple alliance. Comme il prévoyait trop de difficulté dans la conquête d’un si vaste empire, et de l’impossibilité même à la conserver, il voulait s’assurer du moins d’une partie de l’Inde. Le lendemain de la cérémonie, il fit déclarer à l’empereur qu’il fallait céder aux nouveaux mariés la province de Kaboul avec tous les autres pays de l’Inde situés au-delà de la rivière d’Atock. La date de cet acte est du mois mouharrem, l’an de l’hégire 1152 ; ce qui revient au mois d’avril 1739. Le préambule de l’acte mérite attention par la singularité des motifs, « Le prince des princes, le roi des rois, l’ombre de Dieu sur la terre, le protecteur de l’Islam (c’est-à-dire de la vraie foi), le second Alexandre, le puissant Nadir-Schah, que Dieu fasse régner long-temps, ayant envoyé ci-devant des ambassadeurs près de moi, prosterné devant le trône de Dieu, j’avais donné ordre de terminer les affaires pour lesquelles ils étaient venus. Le même dépêcha depuis de Kandahar pour me faire souvenir de ses demandes : mais mes ministres l’amusèrent et tâchèrent d’éluder l’exécution de mes ordres. Cette mauvaise conduite de leur part a fait naître de l’inimitié entre nous. Elle a obligé Nadir-Schah d’entrer dans l’Inde avec une armée ; mes généraux lui ont livré bataille auprès de Kiernal. Il a remporté la victoire : ce qui a donné occasion à des négociations qui ont été terminées par une entrevue que j’ai eue avec lui. Ce grand roi est ensuite venu avec moi jusqu’à Schah-Djehan-Abad. Je lui ai offert mes richesses, mes trésors et tout mon empire ; mais il n’a pas voulu l’accepter en entier, et, se contentant d’une partie, il m’a laissé maître comme j’étais de la couronne et du trône. En considération de cette générosité, je lui ai cédé, etc. »

Mohammed, par cet écrit signé de sa main et scellé de son sceau, abandonna ses droits sur les plus belles provinces. Nadir-Schah ne songea plus alors qu’à grossir ses richesses par de nouvelles extorsions : il exigea des omhras et de tous les habitans de la ville, des sommes proportionnées à leurs forces, sous le nom de présens. Quatre seigneurs mogols, chargés de l’exécution de cet ordre, firent un dénombrement exact de toutes les maisons de la ville , prirent les noms de ceux, qui devaient payer, et les taxèrent ensemble à un krore, et cinquante laks de roupies ; mais, lorsqu’ils présentèrent cette liste au roi, cette somme lui parut trop modique ; et, devenant furieux, il demanda sur-le-champ les quatre krores que Scadet-Khan lui avait promis. Les commissaires, effrayés, divisèrent entre eux les différens quartiers de la ville, et levèrent cette somme avec tant de rigueur, qu’ils firent mourir dans les tourmens plusieurs personnes de la plus haute distinction. À force de violence, ils ramassèrent trois krores de roupies, dont ils déposèrent deux et demi dans le trésor de Nadir-Schah, et gardèrent le reste pour eux. Un dervis, touché de compassion pour les malheurs du peuple, présenta au terrible Nadir Schah un écrit dans ces termes : « Si tu es dieu, agis en dieu. Si tu es un prophète, conduis-nous dans la voie du salut ; si tu es roi, rends les peuples heureux, et ne les détruis pas. » Nadir-Schah répondit sans s’émouvoir : « Je ne suis pas dieu pour agir en dieu, ni prophète pour montrer le chemin du salut, ni roi pour rendre les peuples heureux. Je suis celui que Dieu envoie contre les nations sur lesquelles il veut faire tomber sa vengeance. »

Enfin, content de ses succès dans l’Inde, il se prépara sérieusement à retourner en Perse. Le 6 de mai, il assembla au palais tous les omhras, devant lesquels il déclara qu’il rétablissait l’empereur dans la possession libre de ses états. Ensuite, après avoir donné à ce monarque plusieurs avis sur la manière de gouverner, il s’adressa aux omhras du ton d’un maître irrité : « Je veux bien vous laisser la vie, leur dit-il, quelque indignes que vous en soyez ; mais si j’apprends à l’avenir que vous fomentiez dans l’état l’esprit de faction et d’indépendance, quoique éloigné, je vous ferai sentir le poids de ma colère, et je vous ferai mourir tous sans miséricorde. »

Tels furent ses derniers adieux. Il partit le lendemain avec des richesses immenses en pierreries, en or, en argent, qu’on évalua pour son propre compte à soixante-dix krores de roupies, sans y comprendre le butin de ses officiers et de ses soldats, qu’on fait monter à dix krores. Otter évalue toutes ces sommes à dix-huit cent millions de nos livres, indépendamment de tous les effets qui avaient été transportés à Kaboul. L’armée persane marcha sans s’arrêter un seul jour jusqu’à Serhend. De là Nadir-Schah fit ordonner à Zekdjersa-Khan, gouverneur de la province de Lahor, de lui apporter un krore de roupies. Ce seigneur, à qui les vexations de la capitale avaient fait prévoir qu’il ne serait pas épargné, tenait de grosses sommes prêtes, et se mit aussitôt en chemin avec celle qu’on lui demandait. Sa diligence lui fit obtenir diverses faveurs et la liberté d’un grand nombre d’Indiens que le vainqueur enlevait avec les dépouilles de leur patrie. Mais il ne put la faire accorder à cinquante des plus habiles écrivains du divan, que Nadir-Schah faisait emmener dans le dessein de s’instruire à fond des affaires de l’Inde. Ces malheureux, n’envisageant qu’un triste esclavage, cherchèrent d’autres moyens pour s’en délivrer. Quelques-uns prirent la fuite ; d’autres, que cette raison fit resserrer avec plus de rigueur, se donnèrent la mort ou se firent musulmans.

La difficulté pour les Persans était de se rapprocher de Kaboul ; ils n’étaient plus maîtres ni de la capitale ni de la personne de l’empereur, dont la captivité avait tenu toutes les parties de l’empire dans la consternation et le respect. Ils avaient à passer le Tchenab, l’Indus ou le Sindh, et d’autres rivières, dans un temps où la crue extraordinaire des eaux ne leur permettait pas d’y jeter des ponts. On n’a pas douté que, si les Afghans, peuples qui habitent à l’occident de l’Indus, avaient exécuté la résolution qu’ils formèrent d’attaquer au passage une armée chargée de butin, Nadir-Schah n’eût été perdu sans ressource : mais son argent le tira de ce danger ; dix laks de roupies qu’il distribua aux chefs de la ligue firent évanouir tous leurs projets ; les eaux diminuèrent ; on jeta un pont sur le fleuve, et l’armée passa sans obstacle. Alors il prit une résolution qu’Otter met au rang des plus grandes actions de sa vie, et qu’il ne put croire, dit-il, qu’après se l’être fait attester par plusieurs témoins dignes de foi : il fit publier parmi ses troupes un ordre de porter dans son trésor tout le butin qu’elles avaient fait dans l’Inde, sous prétexte de les soulager en se chargeant de ce qui pouvait les embarrasser dans leur marche. Elles obéirent ; mais il poussa l’avidité plus loin : on lui avait appris que les officiers et les soldats avaient caché des pierreries ; il les fit fouiller tour à tour en partant, et leur bagage fut visité avec la même rigueur. Mais, après s’être emparé de tout ce qu’on découvrit, il fit distribuer à chaque soldat cinq cents roupies, et quelque chose de plus aux officiers, pour les consoler de cette perte. Il doit paraître étonnant que toute l’armée ne se soit pas soulevée contre lui plutôt que de se laisser arracher le fruit d’une si pénible expédition. Otter observe que ce qui arrêta le soulèvement, fut l’adresse qu’il avait toujours de semer dans l’esprit de ses sujets, surtout de ceux qui composaient ses armées, une défiance mutuelle qui les empêchait de se communiquer leurs desseins. Plusieurs à la vérité songèrent à déserter ; mais la crainte d’être massacrés par les Indiens les retint, et le service n’en devint que plus exact.

D’autres Indiens voulurent disputer le passage aux Persans. Nadir-Schah, se lassant de partager ses richesses avec ses ennemis, se fit jour par la force des armes, et, les ayant obligés de prendre la fuite, il les fit poursuivre par divers détachemens qui pénétrèrent dans leurs habitations, où ils mirent tout à feu et à sang. Pendant le chemin qui lui restait jusqu’à Kaboul, il envoya plusieurs beaux chevaux de son écurie, avec d’autres présens, à Mohammed-Schah, et toute sa retraite eut l’air d’un nouveau triomphe. On apprit avec beaucoup de joie dans l’Inde qu’il avait repris la route du Kandahar, et l’inquiétude diminua par degrés jusqu’à l’heureuse nouvelle de son retour en Perse.