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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome X/Seconde partie/Livre V/Chapitre I

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Abrégé de l’histoire générale des voyages
(10p. 170-238).


LIVRE CINQUIÈME.
ASIE CENTRALE ET THIBET.

CHAPITRE PREMIER.

Mantchourie-Mongolie.

On comprenait jadis sous la dénomination vague de Tartarie, non-seulement le plateau central de l’Asie, mais aussi les contrées septentrionale et orientale de cette partie du monde. Les diverses révolutions que ces vastes régions éprouvèrent, surtout depuis le treizième et le quatorzième siècle, jusqu’à la conquête de la Chine par les Mantchous, introduisirent dans la géographie la fameuse division qui partageait la Tartarie en trois : la Tartarie russe ou Moscovite comprenant Astrakhan, Kasan et la Sibérie ; la Tartarie chinoise composée du pays des Mongols et des Mantchous ; enfin la Tartarie indépendante, formée des états de la grande et de la petite Boukharie, de celui des Eleuths ou Kalmouks, des Kirghis, des Turcomans. Cette triple division doit être entièrement rejetée ; car elle est dérangée depuis long-temps. Les Kalmouks, qui en 1683 avaient fait la conquête de la petite Boukharie, et s’étaient rendus redoutables à la Chine et à la Russie, éprouvèrent tous les fléaux de la guerre civile. Les Chinois les soumirent, et en tiennent encore une partie sous leur domination ; l’autre obéit aux Russes. La dénomination de Tartarie chinoise devrait donc comprendre aujourd’hui tout le plateau de l’Asie centrale ; mais il est plus convenable de bannir de la géographie ce terme inexact.

C’est à tort d’ailleurs que l’on avait donné le nom de Tartares aux peuples qui habitent la partie orientale de l’Asie centrale. Toutes les nations que nous désignons sous ce nom reconnaissent celui de Turcs pour leur dénomination commune. Quelle que soit l’origine du nom de Tartares, il a, comme nous venons de le voir, envahi pendant long-temps toute l’Asie centrale et septentrionale, et a fait disparaître celui de Mongols, quoique ceux-ci régnassent sur les Tartares. La cause en vint sans doute de ce que les Tartares soumis par Gengis-khan et ses successeurs, et encadrés dans les armées mongoles, s’y trouvèrent les plus nombreux, et finirent par faire oublier le nom de leurs vainqueurs.

Les Tartares diffèrent des Mongols par leur physionomie, leur constitution physique et leur langue, autant que les Maures diffèrent des Nègres. Ces peuples appartiennent à deux races entièrement différentes, et les pays qu’ils occupent offrent aussi des dissemblances frappantes. Les Mongols s’étendent sur tout le plateau central, depuis le lac Palcati et depuis le mont Belour jusqu’à la grande muraille. Les Tartares sont restés maîtres de la vaste contrée qui des monts Belour se prolonge à l’ouest jusqu’au lac Aral et à la mer Caspienne.

Nous allons successivement passer en revue les peuples mongols, ensuite nous passerons aux Tartares, décrivant les pays que chacun d’eux habite, et donnant l’extrait du peu de notions que l’on a jusqu’à présent obtenues sur ces contrées.

Occupons-nous d’abord des peuples de race mongole qui vivent dans les régions les plus orientales : les premiers que l’on trouve à l’est sont les Mantchous qui, en 1640, ont fait la conquête de la Chine.

La Mantchourie est divisée en trois grands gouvernemens : Chin-yang ou Moukden, Kirinoula, et Tsit-cikar.

Le gouvernement que les Mantchous appellent Moukden comprend tout l’ancien Liao-toung. Il a pour bornes, au sud, la grande muraille de la Chine ; à l’est, au nord et à l’ouest, il n’est fermé que par une palissade de bois, haute de sept ou huit pieds, et plus propre à marquer ses limites ou à contenir les brigands qu’à défendre le passage contre une armée. Les portes n’ont pas plus de force, et ne sont gardées que par un petit nombre de soldats. Le nom de muraille que les géographes chinois ont donné à cette palissade a fait placer mal à propos dans quelques cartes la province de Liao-toung en-deçà de la grande muraille. Comme les habitans de cette province ne peuvent quitter leur pays ni entrer dans la Chine sans la permission des mandarins, ce gouvernement passe pour un des plus lucratifs. Il renfermait autrefois plusieurs places fortifiées ; mais, étant devenues inutiles sous les empereurs mantchous, elles sont tout-à-fait détruites ou à demi ruinées.

La capitale du pays se nomme Chin-yang, ou Moukden. Les Mantchous la regardent comme la capitale particulière de leur nation : depuis qu’ils sont maîtres de la Chine, non-seulement ils l’ont ornée de plusieurs édifices publics, et pourvue de magasins d’armes et de vivres, mais ils y ont laissé les mêmes tribunaux souverains qu’à Pékin, à l’exception de celui qui se nomme Lij-pou. Les tribunaux ne sont composés que de Mantchous, et tous leurs actes sont écrits en langue et en caractères mantchous ; ces tribunaux sont en effet souverains dans le Liao-toung et dans toutes les autres parties de la Mantchourie, qui sont immédiatement sujettes de l’empereur. Moukden est aussi la résidence d’un général tartare, qui a ses lieutenans-généraux, et qui commande un corps considérable de troupes de la même nation. Tous ces avantages y ayant attiré un grand nombre de Chinois qui s’y sont établis, le commerce de la Mantchourie est presque entièrement dans leurs mains.

La ville de Fong-hoang-tching est la meilleure et la plus peuplée. Son commerce est considérable, parce qu’elle est comme la clef du royaume de Corée. Quantité de marchands chinois que cette raison y attire ont de fort belles maisons dans les faubourgs. La principale marchandise qui s’y débite, est le papier de coton, qui est extrêmement fort et durable, mais il n’est ni bien blanc ni fort transparent. Fong-hoang-tching est gouvernée par un mandarin mantchou, sous le titre de houtongta, qui a sous lui plusieurs autres mandarins civils et militaires de sa nation.

En général, le terroir de la province est fort bon ; il produit beaucoup de froment, de millet, de légumes et de coton. Il nourrit de nombreux troupeaux de moutons et de bœufs, richesses plus rares dans toutes les provinces de la Chine. On y trouve peu de riz ; mais les pommes, les poires, les noix, les châtaignes et les noisettes y croissent abondamment dans toutes les forêts. La partie orientale qui confine avec le royaume de Corée et l’ancien pays des Mantchous, est remplie de déserts et de marécages.

Le second des grands gouvernemens est celui de Kirin-oula-hotun ; ce pays est mal peuplé. On n’y compte que trois villes, très-mal bâties et entourées d’une muraille de terre : la principale est située sur le fleuve Songari, qui, portant dans ce lieu le nom de Kirin-oula, le donne à cette ville et à toute la province ; car, dans la langue du pays, kirin-oula-hotun signifie ville du fleuve Kirin. C’est la résidence du général mantchou, qui jouit de tous les droits d’un vice-roi, et qui commande également les mandarins civils et militaires.

La seconde ville, nommée Pedné, est située sur le même fleuve, à quarante-cinq lieues nord-ouest de Kirin-oula-hotun ; elle est fort inférieure à la première, et la plupart des habitans sont des soldats tartares et des bannis.

La troisième ville, que ]a race régnante considère comme son ancienne patrie, est située sur la rivière de Hour-ka-pira, qui se décharge au nord dans le Songari-oula : on la nomme ordinairement Ningouta, quoiqu’elle s’appelle proprement Nin-gunta. Ces deux mots mantchous, qui signifient sept chefs, expriment bien l’origine de la monarchie mantchoue, qui fut commencée par les sept frères du bisaïeul de l’empereur Khang-hi. Ce prince, ayant trouvé le moyen de les réunir tous sept dans cette ville, avec leurs familles, sut bientôt se faire obéir du reste de la nation, alors dispersée dans les déserts, qui s’étendent jusqu’à l’Océan oriental, et divisée en petits hameaux, composés chacun de gens de même famille. Ningouta est aujourd’hui la résidence d’un lieutenant-général mantchou, de qui dépendent toutes les terres des Mantchous anciens et nouveaux y qui sont aussi nommés Han-hala-tase, de même que les villages des Yu-pi-ta-se, et de quelques autres peuplades encore moins considérables, qu’on trouve en descendant vers l’embouchure du Saghalien-oula, et le long des bords de la mer.

Comme la précieuse plante du gin-seng ne croît que dans cette vaste contrée, et que les Mantchous Yu-pi-ta-se sont obligés de payer un tribut de peaux de zibelines, le commerce de Ningouta est considérable : il y attire des provinces les plus éloignées un grand nombre de Chinois. Leurs maisons et celles des soldats rendent les faubourgs quatre fois plus grands que la ville. D’un autre côté, l’empereur a pris soin de repeupler le pays en y envoyant tous les criminels chinois et tartares qui sont condamnés au bannissement.

L’avoine, qui est si rare dans tous les autres pays de la Chine, croît en abondance dans cette contrée, et fait la nourriture ordinaire des chevaux : le riz et le froment ne sont pas communs dans le gouvernement de Kirin-oula, soit parce que la terre n’y est pas propre, soit parce que les habitans trouvent mieux leur compte dans la quantité du grain que dans sa qualité. Il est difficile d’ailleurs d’expliquer pourquoi tant de pays qui ne sont situés qu’au 43e, au 44e et au 45e degré de latitude, sont si différens pour les saisons et pour les productions de la nature, des contrées de l’Europe situées sous les mêmes parallèles.

Le froid commence dans ces quartiers beaucoup plus tôt qu’à Paris, quoique sa latitude soit de 48° 50′. Les missionnaires le trouvèrent si vif au commencement de septembre, qu’étant le 8 à Tondon, premier village des Mantchous Ke-tching-ta-se, ils furent obligés de prendre des robes doublées de peaux d’agneaux. Ils craignirent même que le Sag-halienoula, quoique très-large et très-profond, ne se glaçât jusqu’à fermer le passage à leurs barques : en effet, tous les matins il était pris jusqu’à une distance considérable de ses bords, et les habitans les assuraient que bientôt la navigation y deviendrait dangereuse par le choc des quartiers de glace que ce fleuve charrierait. Plus on avance vers l’Océan oriental, plus le froid est entretenu par les grandes et épaisses forêts du pays. Il fallut neuf jours aux missionnaires pour en traverser une, et ils furent obligés de faire abattre un certain nombre d’arbres par des soldats mantchous, afin de se procurer assez d’espace pour observer la hauteur méridienne du soleil.

Entre ces vastes forêts, ils trouvèrent par intervalles de belles vallées arrosées de ruisseaux d’une eau excellente, dont les bords étaient émaillés d’une grande variété de fleurs, la plupart communes en Europe, à l’exception du lis jaune, qui a une odeur très-suave. Les Mantchous font beaucoup de cas de cette fleur : par sa hauteur et sa forme, elle ressemble parfaitement à nos lis blancs ; mais son odeur est plus douce : les missionnaires n’en furent pas surpris, puisque les roses qu’ils rencontraient dans ces vallées n’ont pas le parfum des nôtres, et que nos tubéreuses, transplantées à Pékin, y sont devenues moins odorantes.

Les plus beaux lis jaunes se trouvent à sept ou huit lieues au delà de la palissade de Liao-toung ; on en voit une quantité surprenante entre le 41e et le 42e degré de latitude, dans une plaine sans culture, qui, sans être marécageuse, est un peu humide, et qui est arrosée d’un côté par une petite rivière, et bordée de l’autre par une chaîne de petites montagnes.

Mais, de toutes les plantes du pays, la plus précieuse comme aussi la plus utile, et qui attire un grand nombre d’herboristes dans ces déserts, c’est le gin-seng, que les Mantchous appellent orkota, c’est-à-dire la reine des plantes : on vante beaucoup ses vertus pour la guérison de différentes maladies graves, et pour rétablir un tempérament épuisé par des travaux excessifs de corps ou d’esprit. Elle a toujours passé pour la principale richesse de la Mantchourie orientale. On peut juger de l’estime qu’on en fait par le prix où elle se soutient encore à Pékin ; une once s’y vend sept fois la valeur de son poids en argent.

On ne peut cueillir cette plante qu’avec le consentement des gouverneurs qui envoient exprès des détachemens de soldats dans les lieux qui le produisent ; mais les marchands chinois ont l’adresse d’y pénétrer en se mêlant dans le cortége des mandarins ou parmi les soldats qui vont et viennent sans cesse entre Kirin-oula et Ningouta ; et les gouverneurs favorisent souvent cette fraude. Lorsque ceux-ci veulent faire recueillir le gin-seng suivant les règlemens, ils font partir une troupe de soldats commandés par leurs officiers.

Lorsque ces herboristes commencent à chercher cette plante, ils sont obligés de quitter leurs chevaux et leurs équipages. Ils ne portent avec eux ni tentes, ni lit, ni d’autres provisions, qu’un sac de millet rôti au four. Ils passent la nuit à terre, couchés sous un arbre, ou dans des cabanes qu’ils construisent à la hâte avec des branches d’arbre. Les officiers qui campent à quelque distance, dans un lieu abondant en fourrage, se font instruire des progrès du travail par des gens chargés de porter à ceux qui cherchent le gin-seng, leur provision de bœuf et de gibier. Ce que ceux-ci ont le plus à craindre, ce sont les bêtes féroces, surtout les tigres. Si quelqu’un ne paraît point au signal qu’on donne pour rappeler la troupe, on le suppose dévoré.

Le gin-seng ne croît que sur le penchant des montagnes couvertes de bois, ou sur les bords des rivières profondes, ou autour des rochers escarpés. Si le feu prend dans une forêt, cette plante ne reparaît que trois ou quatre ans après l’incendie, ce qui semblerait prouver qu’elle ne peut supporter la chaleur ; mais comme elle ne se trouve point au delà de 47 degrés de latitude, on peut conclure aussi qu’elle ne s’accommode pas d’un terrain trop froid. Il est facile de la distinguer des autres plantes dont elle est environnée, surtout par un bouquet de grains rouges fort ronds, disposés en ombelle, dont les divisions sont portées sur un pédoncule qui s’élève du milieu des feuilles. Tel était le gin-seng que les missionnaires eurent l’occasion de voir au village de Hon-tchun, sur les frontières de la Corée : sa tige, droite, unie, était haute d’environ un pied et demi et d’un rouge noirâtre. Son sommet se divisait en trois pétioles creusés en gouttière, et disposés en cinq rayons qui soutenaient chacun une feuille composée de cinq lobes lancéolés, dentés, inégaux, d’un vert pâle et un peu veinés au-dessous.

La racine du gin-seng est la seule de ses parties qui serve aux usages de la médecine. Une de ses particularités est de faire connaître son âge par le reste des tiges qu’elle a poussées. L’âge augmente son prix, car les plus grosses et les plus fermes sont les meilleures. Les habitans de Hon-tchun en apportèrent trois plantes aux missionnaires ; ils les avaient trouvées à cinq ou six lieues de ce village.

Ce fut un spectacle nouveau pour les missionnaires, après avoir traversé tant de forêts et côtoyé tant de montagnes affreuses, de se trouver sur les bords du Tou-men-oula, et de voir des bois et des bêtes farouches d’un côté, et de l’autre tout ce que l’art et le travail peuvent produire dans les pays les mieux cultivés.

Le Toumen-oula, qui sépare les Coréens des Mantchous, tombe dans l’Océan oriental, à dix lieues de Hon-tchun.

Sur le bord opposé aux Tartares, les Coréens avaient bâti une bonne muraille, presque semblable à celle du nord de la Chine : elle est détruite presque entièrement vers Hon-tchun, depuis que la Corée fut désolée par les Mantchous ; mais elle subsiste encore presque entière en des endroits plus éloignés. Après le Tou-men-oula, en avançant toujours dans l’ancien pays des Mantchous, on trouve le suifon-pira, fleuve qui a aussi son embouchure dans l’Océan oriental ; il est fort célèbre parmi les Tartares, et ne mérite guère de l’être quoiqu’il soit beaucoup plus considérable que les autres rivières de ce pays.

La rivière d’Ousouri est sans comparaison la plus belle de cette contrée, autant par la clarté de ses eaux que par la longueur de son cours. Elle va se rendre dans le Sagha-lien-oula, au travers du pays des Yu-pi-ta-se, dont les villages occupent les bords. Elle reçoit quantité de grandes et de petites rivières, que les missionnaires ont insérées dans leur carte. Elle doit être extraordinairement poissonneuse, puisqu’elle fournit du poisson aux Yu-pi-ta-se pour leur nourriture et leur habillement. Ils ont l’art d’en préparer la peau, et de la teindre de trois ou quatre couleurs. Ils savent la tailler et la coudre avec tant de délicatesse, qu’à la première vue on les croirait vêtus de soie. La forme de leurs habits est d’ailleurs à la chinoise comme celle des Mantchous, avec cette différence remarquable, que leurs longues robes de dessous sont ordinairement bordées de vert ou de rouge, sur un fond blanc ou gris. Les femmes ont au bas de leurs longs manteaux de dessus des pièces de monnaie de cuivre, ou des petits grelots qui avertissent de leur arrivée. Leurs cheveux, partagés en plusieurs tresses pendantes sur leurs épaules, sont chargés de petits miroirs, d’anneaux et d’autres bagatelles.

Ces Tartares passent tout l’été à pêcher. Une partie du poisson qu’ils prennent sert à faire de l’huile pour leurs lampes ; une autre fait le fond de leur nourriture journalière, et le reste, qu’ils font sécher au soleil sans le saler, parce qu’ils manquent de sel, est conservé pour la provision d’hiver. Les hommes et les bêtes s’en nourrissent également lorsque les rivières sont gelées. Au reste, ces pauvres gens n’en ont pas moins de santé et de vigueur. Les animaux qui servent de nourriture ordinaire sont fort rares dans leur pays, et de si mauvais goût, que les domestiques mêmes des missionnaires, à qui l’on servit un cochon, ne le purent souffrir, quelque avidité qu’ils dussent avoir pour la viande après avoir vécu si long-temps de poisson. Dans ces pays, on attelle des chiens aux traîneaux, lorsque le cours des rivières est interrompu par le froid ; aussi les chiens sont-ils fort estimés.

Les missionnaires, en retournant à Pékin rencontrèrent la dame d’Osouri qui venait de cette capitale, où son mari, le chef général des Yu-pi-ta-se, était mort. « Elle nous dit (ce sont les missionnaires qui parlent) qu’elle avait cent chiens pour son traîneau. Un de ces animaux qui connaît la route, va devant ; ceux qui sont attelés le suivent sans se détourner, et s’arrêtent à des relais où on les remplace par d’autres pris dans la troupe. Cette dame nous assura qu’elle avait fait souvent de suite cent lis chinois, c’est-à-dire dix grandes lieues de France. Au lieu de nous apporter du thé, suivant l’usage des Chinois et des autres Mantchous, ses domestiques nous servirent, sur un plateau de rotang assez propre, de petits morceaux d’esturgeon. Cette dame, qui savait le chinois, avait l’air et les manières bien différentes de ces Yu-pi-ta-se, qui, généralement parlant, paraissent être d’un génie paisible, mais pesant, sans politesse, sans teinture de lettres, et sans le moindre culte public de religion. Les idoles, même de la Chine, n’ont point encore pénétré jusque chez eux : apparemment que les bonzes ne s’accommodent pas d’un pays si pauvre et si incommode, où l’on ne sème ni riz ni froment, mais où l’on cultive seulement un peu de tabac dans quelques arpens de terre qui sont près de chaque village, sur les bords de la rivière. Un bois épais et presque impénétrable couvre le reste des terres, et produit des nuées de cousins et d’autres semblables insectes qu’on ne dissipe qu’à force de fumée.

Quoique l’on trouve en Europe la plupart des poissons qui se prennent dans cette rivière, l’on n’y a pas cette quantité d’esturgeons qui fait le principal objet de la pêche des Mantchous. Ils disent que l’esturgeon est le premier de tous les poissons, et qu’aucun ne l’égale. Ils en mangent crues certaines parties, pour profiter, disent-ils, de toutes les vertus qu’ils lui attribuent. Après l’esturgeon, ils font beaucoup de cas d’un poisson inconnu en Europe, mais un des meilleurs que l’on puisse manger. Il a presque la longueur et la taille d’un petit thon ; mais sa couleur est beaucoup plus belle ; sa chair est tout-à-fait rouge, ce qui le distingue de tous les autres poissons. Il est si rare, que les missionnaires ne purent s’en procurer qu’une ou deux fois. Les Yu-pi-ta-se tuent ordinairement les gros poissons à coups de dards, et se servent de filets pour prendre les petits. Leurs barques sont petites, et leurs canots ne sont faits que d’écorces d’arbre si bien cousues, que l’eau n’y peut pénétrer.

Il paraît que le langage des Yu-pi-ta-se est un mélange de celui des Mantchous, leurs voisins à l’ouest et au sud, et de celui des Keching-ta-se, qui sont au nord et à l’est.

Les Keching-ta-se s’étendent le long du Saghalien-oula, depuis Tondon jusqu’à l’Océan. Dans tout cet espace, qui est d’environ cent cinquante lieues, on ne rencontre que des villages médiocres, la plupart situés sur les bords de grands fleuves. Leur langage diffère de celui des Mantchous, qui l’appellent fiatta. Cette langue fiatta est vraisemblablement celle de tous les peuples qui habitent depuis l’embouchure du Saghalien-oula jusqu’au 55e degré de latitude, c’est-à-dire jusqu’aux dernières limites de l’empire chinois, dans la Mantchourie orientale. Ils ne se rasent point la tête, suivant la coutume présente de l’empire ; ils ont les cheveux liés d’une espèce de ruban, ou renfermés dans une bourse. Ils paraissent plus ingénieux que les Yu-pi-ta-se. Ils répondirent fort clairement aux questions que leur firent les missionnaires sur la géographie du pays, et ils furent très-attentifs aux opérations mathématiques.

Ils apprirent aux missionnaires qu’il y a vis-à-vis de l’embouchure du Saghalien-oula une grande île habitée par des hommes qui leur ressemblent. Sur ce récit, l’empereur y envoya des Mantchous. Ils y passèrent sur des barques de ces Ke-tcheng-ta-se qui habitent sur les bords de la mer, et commercent avec les habitans de la partie occidentale de cette île. Si ces Mantchous en eussent parcouru et mesuré la partie méridionale de même qu’ils en avaient observé, en allant, la portion qui s’étend de l’ouest à l’est, et en retournant au lieu d’où ils étaient partis, toute la côte du nord, on aurait une connaissance parfaite de cette île ; mais le manque de vivres les ayant forcés de revenir trop tôt, ils ne rapportèrent ni les mesures ni les noms des villages de la côte méridionale. Les habitans du continent lui donnent différens noms, suivant les divers villages de l’île auxquels ils ont coutume d’aborder ; mais le nom général qui lui conviendrait serait Saghalienanga-hata, île de l’embouchure du fleuve Noir. Le nom de Hu-yé, qu’on lui donne souvent à Pékin, est inconnu des Mantchous du continent et des habitans de l’île.

Les Mantchous rapportaient que ces insulaires n’ont ni chevaux, ni autres bêtes de somme ; mais qu’en plusieurs endroits ils nourrissent une espèce de cerfs domestiques qui tirent leurs traîneaux, et qui, suivant la description qu’ils en faisaient, sont des rennes.

Au delà du Saghalien-oula, on ne trouve plus que quelques villages des Ké-tcheng-ta-se. Le reste du pays n’offre qu’un désert, fréquenté seulement par des chasseurs de zibelines. Il est traversé par la chaîne des monts Hinkan-alin, fameuse dans ces régions. On y trouve quelques rivières assez considérables ; le Touhourou-pira, qui se jette dans l’Océan oriental, vient d’une autre chaîne de montagnes situées par 55 degrés de latitude, et qui marque le point de partage des eaux.

On voit encore dans ces contrées des ruines de villes. Fenegué-hotun, à cinq ou six lieues de Ningouta, n’est plus qu’un hameau. Odo-li-hotun était fort par son assiette. On n’y peut arriver que par une langue de terre qui fait comme une levée au milieu des eaux. On voit encore de grands escaliers de pierre, et quelques autres restes du palais ; ce que l’on ne rencontre nulle part ailleurs, pas même à Ningouta. C’est ce qui pourrait faire croire que tous les anciens monumens de la Mantchourie orientale sont l’ouvrage, non des Mantchous d’aujourd’hui, mais de ceux du douzième siècle, qui, sous le nom de Kin-tchao, étaient les maîtres du nord de la Chine, et avaient fait bâtir en divers endroits de leur pays des villes et des palais dont ils ne purent profiter dans la suite, parce qu’ils furent taillés en pièces par les Mongols et les Chinois réunis. Ceux qui échappèrent au carnage se sauvèrent dans les parties occidentales de leur ancien pays, habité aujourd’hui par les Ssolon-ta-tsé, qui se disent descendre des Mantchous. On peut donc conclure de ces faits que Poutai-oula-hotun fut bâtie aussi par les Kin-tchao. Il ne reste de cette ville qu’une pyramide d’une hauteur médiocre, et les ruines de ces murs, en dehors desquels sont les maisons habitées aujourd’hui par les Mantchous. Elle est à huit ou neuf lieues de Kirin-oula-hotun, sur le Songari, qui s’appelle en cet endroit Poutai-oula. C’est la moins considérable des quatre villes du gouvernement de Kirin-oula ; mais c’est sans comparaison la plus agréable, parce qu’elle est située dans une plaine fertile et bien cultivée.

L’histoire des Mantchous n’a rien de plus célèbre que le Songari-oula, et que le Chanyen-alin (en chinois Tchang-bèchang), montagne dont il tire sa source ; ce nom signifie la montagne toujours blanche. Les Mantchous dérivent leur origine du Chanyen-alin : le récit qu’ils font à ce sujet est mêlé de plusieurs circonstances fabuleuses, car tel a toujours été le génie des nations illustres, de trouver quelque chose de merveilleux dans leur premier commencement, et de se prétendre descendues d’aïeux presque au-dessus de condition humaine.

Ce qui paraît vrai, c’est que le pays des Mantchous n’avait pas alors de rivière comparable au Songari-oula ; elle est partout large et profonde, navigable sans danger dans toutes ses parties, parce que son cours est d’une rapidité médiocre, même à son confluent avec le Saghalien-oula ; enfin elle est très-poissonneuse.

Quant au Chayen-alin qui lui donne naissance, c’est la montagne la plus haute de toute la Mantchourie, et on la découvre de très-loin ; la moitié est boisée, l’autre est nue, et n’offre que le tuf ; ce qui la fait paraître toujours blanche. Les Chinois attribuent faussement cette apparence à la neige, puisqu’il n’y en a jamais, au moins en été. Sur le sommet s’élèvent cinq rochers d’une grandeur extraordinaire ; ils ressemblent à autant de pyramides en ruine, et sont continuellement mouillés par les vapeurs et les brouillards qui s’attachent à leur surface, et qui sont fréquens dans cette contrée. Entre ces rochers se trouve un lac très-profond, d’où sort le Songari. Les Mantchous, pour rendre cette montagne plus merveilleuse, disent qu’elle produit trois grands fleuves, le Tou-men-oula, dont on a déjà parlé, l’Yalon-oula, et le Cibon-oula, qui, après avoir arrosé les limites de la Corée, se réunissent pour se jeter dans la mer de ce royaume : mais cette assertion est inexacte.

Le troisième gouvernement est celui de Tcit-cicar, qui tire ce nom d’une ville neuve bâtie par l’empereur Khang-hi, pour assurer ses conquêtes contre les Russes ; elle est située près du Nonni-oula, rivière considérable qui tombe dans le Songari. Au lieu de murs, elle est entourée d’une palissade de hauteur médiocre, mais bordée d’un assez bon rempart. La garnison est principalement composée de Mantchous, et la plupart de ses habitans sont des Chinois que le commerce y attire, ou qui ont été bannis par la justice. Les uns et les autres ont leurs maisons hors de l’enceinte du mur de bois, qui ne contient guère que les cours de justice et le palais du général mantchou. Ces maisons, qui sont de terre, et qui forment des rues assez larges, sont renfermées aussi dans des murs de terre.

Des Mantchous, des Ssolons, et surtout les anciens habitans du pays de Tcit-cicar nommés Tagouris, forment la population de la ville de Tcit-cicar.

Cette nation, assez peu nombreuse, s’est soumise aux Mantchous dès le temps du père de l’empereur Khang-hi, dont elle implora la protection contre les Moscovites, qui, avec des barques armées, passant du Saghalien-oula dans le Songari-oula, couraient toutes les rivières qui entrent dans l’un et dans l’autre, et se faisaient craindre de toutes les nations mongoles placées sur les bords.

Les Tagouris sont grands, robustes, accoutumés de tout temps à semer et à bâtir, quoiqu’ils fussent toujours entourés de Mongols qui ne s’appliquent point à l’agriculture, et qui n’ont point de maisons. C’est le même peuple que les Russes nomment Daouriens.

Du commandant de Tcit-cicar dépendent les villes de Merghen-hotun et de Saghalien-oula-hotun. Merghen est à plus de quarante lieues de Tcit-cicar ; elle est beaucoup moins peuplée, et n’a qu’une enceinte. Le pays à l’entour de l’une et de l’autre n’est que médiocrement bon, car le terrain est sablonneux ; mais celui de Saghalien-oula-hotun est fertile, même en froment. C’est une plaine le long de ce beau fleuve, où l’on a bâti plusieurs villages. La ville est près du bord austral, bâtie comme Tcit-cicar, autant habitée et plus abondante en denrées.

Sur le bord septentrional, mais à treize lis chinois plus haut, sont les restes d’une ancienne ville nommée Aykom, bâtie par les premiers empereurs de la dynastie des Ming : car, par une vicissitude surprenante des choses humaines, les Mantchous, non-seulement furent chassés par les Chinois, dont ils avaient été les maîtres tant d’années, mais en furent attaqués encore dans leur propre pays avec tant de vigueur, qu’après s’être retirés bien avant, ils furent obligés à leur tour d’élever des lignes dont il subsistait encore des restes au commencement du dix-huitième siècle ; et bientôt après, ne pouvant plus soutenir des ennemis acharnés à leur perte, ils se virent contraints de passer le Saghalien-oula ; et c’est pour les arrêter au delà que la ville d’Aykom fut bâtie.

Il paraît qu’elle se soutint assez long-temps, puisque ce ne fut que plus de vingt ans après que les Mantchous, s’étant rétablis, et étant rentrés dans leur ancien pays, tentèrent de se venger des Chinois par des irruptions subites sur leurs terres, et par la désolation des provinces septentrionales.

Le nom d’Aykom est connu également des Chinois et des Mantchous, et plusieurs même à Pékin le donnent à la nouvelle ville, quoiqu’elle ne soit pas bâtie dans le même lieu mais on doit l’appeler Saghalien-oula-hotun, c’est-à-dire la ville du fleuve Noir. De cette ville dépend en effet tout ce que les Mantchous possèdent sur le fleuve. Le désert propre à la chasse des martres zibelines aurait déjà été envahi par les Moscovites de Nip-tchou, si la ville de Yacsa, qu’ils avaient bâtie à quelques journées de l’ancien Aykom, en remontant le Saghalien, avait subsisté ; mais dans le traité de 1689 il fut stipulé qu’elle serait démolie, pour ôter par-là tout ombrage et tout sujet de querelle aux chasseurs mongols de ce pays. Ils font bonne garde ; ils ont des vedettes fort avancées, et un grand nombre de barques armées sur le Saghalien-oula.

La rivière de Saghalien reçoit celles de Song-pira, de Corfin-pira, et plusieurs autres, qui sont renommées pour la pêche des perles. Cette pêche ne demande pas beaucoup d’art. Les pêcheurs se jettent dans ces petites rivières, et prennent la première huître qui se trouve sous leur main. On prétend qu’il n’y a pas de perles dans le Saghalien-oula, mais, suivant les éclaircissemens que les missionnaires reçurent des mandarins du pays, cette opinion ne vient que de la profondeur de l’eau, qui ôte aux pêcheurs la hardiesse d’y plonger. On pêche aussi des perles dans plusieurs autres petites rivières qui se jettent dans le Nanni-oula et dans le Songari, telles que l’Arom et le Nemer, sur la route de Tcit-cicar à Merghen ; mais on assure qu’il ne s’en trouve jamais dans les rivières qui coulent à l’ouest du Saghalien-oula, vers les terres des Russes. Quoique ces perles soient fort vantées par les habitans du pays, il y a beaucoup d’apparence qu’elles seraient peu estimées des Européens, parce qu’elles ont des défauts considérables dans la forme et dans la couleur. L’empereur en a plusieurs cordons de cent perles, toutes semblables et d’une grosseur considérable ; mais elles sont choisies entre des milliers, parce qu’elles lui appartiennent toutes. Les martres du pays sont aussi d’un grand prix parmi les Mantchous, parce qu’elles sont d’un bon usage, et qu’elles se soutiennent long-temps.

Ce sont les Ssolon-ta-se qui vont principalement à la chasse de ces martres ; ils sont plus robustes, plus adroits et plus braves que les autres habitans de ces contrées. Leurs femmes montent à cheval, mènent la charrue, chassent le cerf et toutes sortes d’animaux. C’est le même peuple auquel on donne aussi le nom de Tongouses, et qui, dans sa langue, se distingue par celui d’Oven. On les regarde comme la souche des Mantchous. Le nom de Ssolon signifie chasseur, en mongol. On les appelle aussi Camnega Ssolon, ou chasseurs guerriers. On en trouve un grand nombre à Nierghi, ville assez grande, à peu de distance de Tcit-cicar t de Merghen. Les missionnaires les virent partir le premier jour d’octobre pour aller commencer leur chasse, vêtus de camisoles courtes et étroites de peau de loup, avec un bonnet de la même peau, et leurs arcs au dos. Ils emmenaient quelques chevaux chargés de millet, et de leurs longs manteaux de peau de renard ou de tigre, dont ils s’enveloppent dans les temps froids, surtout pendant la nuit. Leurs chiens sont dressés à la chasse, grimpent fort bien dans les lieux escarpés, et connaissent toutes les ruses des martres. Ni la rigueur de l’hiver qui glace les plus grandes rivières, ni la férocité des tigres dont les chasseurs deviennent souvent la proie, ne peuvent empêcher les Ssolons de retourner à ce rude et dangereux exercice, parce que toutes leurs richesses consistent dans le fruit de leur chasse. Les plus belles peaux sont réservées pour l’empereur, qui leur en donne un prix fixe. Ce qui reste se vend fort cher, dans le pays même. Elles y sont assez rares, et les mandarins ou les marchands de Tcit-cicar les enlèvent très-promptement.

Les Mantchous proprement dits, que les Russes nomment Bogdoys, et qui sont comme seigneurs de toutes les autres nations de ces contrées, puisque leur chef est l’empereur de la Chine, n’ont point de temples, ni d’idoles, et ils n’adorent réellement, comme ils s’expriment, que l’empereur du ciel, auquel ils font des sacrifices ; mais ils rendent à leurs ancêtres un culte mêlé de pratiques superstitieuses. Depuis qu’ils sont entrés à la Chine, quelques-uns ont embrassé les sectes idolâtres ; mais la plupart demeurent fort attachés à leur ancienne religion, qu’ils respectent comme le fondement de leur empire, et comme la source de leur prospérité.

Sous le gouvernement qui subsiste aujourd’hui à la Chine, l’usage de la langue mantchoue est aussi commun à la cour que celui de la langue chinoise. Tous les actes publics du conseil impérial, ou des cours suprêmes de justice, sont écrits dans les deux langues. Cependant le mantchou commence à décliner, et se perdrait apparemment, si l’on n’employait toutes sortes de précautions pour le conserver. Sous le règne de Chun-tchi, les Mantchous commencèrent à traduire les classiques chinois, et à compiler les dictionnaires en ordre alphabétique ; mais comme les explications et les caractères étaient en chinois, et que la langue chinoise ne pouvait rendre ni les sons ni les mots de la langue mantchoue, cet ouvrage eut peu d’utilité. C’est pour cette raison que l’empereur Khang-hi, au commencement de son règne, créa dans sa capitale un tribunal des meilleurs grammairiens des deux nations, dont les uns devaient traduire les classiques qui n’avaient pas été achevés, tandis que les autres s’attacheraient aux orateurs, et le plus grand nombre composerait un trésor de la langue mantchoue. Cet ouvrage s’exécuta avec une diligence extraordinaire. S’il survenait quelque doute aux traducteurs, ils devaient consulter les anciens des huit bannières mantchoues : s’il fallait des recherches plus profondes, on interrogeait ceux qui étaient nouvellement arrivés du fond de la Mantchourie. On proposa des récompenses pour ceux qui fourniraient des mots anciens propres à être placés dans le dictionnaire. Lorsque tous ces mots furent rassemblés, et qu’on crut qu’il n’y en manquait que très-peu qui pourraient se mettre dans un supplément, on les distribua par classes.

La première parle du ciel ; la seconde, du temps ; la troisième, de la terre ; la quatrième, de l’empereur, du gouvernement des mandarins, des cérémonies, des coutumes, de la musique, des livres, de la guerre, de la chasse, de l’homme, des terres, des soies, des toiles, des habits, des instrumens, du travail, des ouvriers, des barques, du boire et du manger, des grains, des herbes, des oiseaux, des animaux farouches et privés, des poissons, des insectes, etc. ; les classes sont divisées en chapitres et en articles. Chaque mot écrit en grands caractères a sous lui en plus petits caractères, sa définition, son explication et ses usages : les explications sont nettes, élégantes et dans un style aisé ; elles peuvent servir de modèle pour bien écrire ; mais comme ce fameux livre est en langue et en caractères mantchous, son utilité se borne à ceux qui, sachant déjà la langue, cherchent à s’y perfectionner, ou à composer quelque ouvrage.

Ce que cette langue a de plus singulier, comparée à la langue française, c’est que le verbe diffère aussi souvent que le substantif qu’il gouverne. Par exemple, le verbe faire change autant de fois, que le substantif qui le suit. On dit en français : Faire une maison, faire un ouvrage, des vers, faire un tableau, faire une statue, faire un personnage, faire le modeste, faire croire, etc. ; c’est une expression commode, mais c’est ce que les Mantchous ne peuvent supporter. Ils pardonnent la répétition d’un même verbe dans le discours familier ; mais dans une composition, et même dans les écritures ordinaires, ils la trouvent inexcusable : le retour du même mot dans deux lignes voisines ne leur est pas plus supportable ; il forme pour eux une monotonie qui choque l’oreille ; ils se mettent à rire lorsqu’un missionnaire lisant nos livres, ils entendent revenir souvent que, qu’ils, qu’eux, quand, quoi, quelquefois, etc. On a beau leur dire que c’est le génie de la langue française, ils ne peuvent s’y accoutumer. Ils se passent de ce secours et n’en ont nul besoin : le seul arrangement des mots suffit sans qu’il y ait jamais ni équivoque ni obscurité ; aussi n’ont-ils point de jeux de mots ni de fades allusions.

Une autre singularité dans la langue mantchoue, c’est sa richesse, qui donne le moyen d’exprimer clairement et d’une manière précise ce qui demanderait autrement de longues circonlocutions : c’est ce qui se voit aisément quand on veut parler des animaux. Si l’on en veut faire une description exacte, à combien de périphrases ne faut-il pas avoir recours, par la disette de termes qui signifient ce qu’on veut exprimer ! Il n’en est pas de même chez les Mantchous, et un seul exemple le fera comprendre. Le chien est, de tous les animaux domestiques, celui qui fournit le moins de termes dans la langue mantchoue, et elle en a cependant beaucoup plus que nous. Outre les noms communs de grands et de petits chiens, de mâtins, de lévriers, de barbets, etc., elle en a qui expriment l’âge, le poil et les bonnes ou mauvaises qualités d’un chien. Veut-on dire qu’un chien a le poil des oreilles et de la queue fort long et fort épais ? c’est assez du mot tayha ; a-t-il le museau long et gros, la queue de même, les oreilles grandes et les lèvres pendantes ? yolo exprime tout cela ; s’il s’accouple avec une chienne ordinaire, les petits qui en viennent se nomment peseris. Un chien ou une chienne qui a deux boucles de poil jaune au-dessus des paupières, s’appelle tourbé ; s’il est marqueté comme le léopard, on le nomme couré ; s’il n’a que le museau tacheté et le reste du corps d’une couleur uniforme, on l’appelle palta ; s’il a le cou tout blanc, c’est un tcha-kou ; s’il a sur la tête quelques poils qui tombent par-derrière, c’est un kalia ; si la prunelle est moitié blanche et moitié bleue, c’est un tchi-chiri ; s’il est de taille basse, s’il a les jambes courtes, le corps épais, la tête levée, c’est un kapari. Le nom commun d’un chien est indagon, et celui d’une chienne, nieghen. Les petits, à sept mois, s’appellent niaha ; depuis sept jusqu’à onze, ils se nomment noukèré ; à seize mois, ils prennent le nom générique d’indagon. Il en est de même de leurs qualités, bonnes et mauvaises : un mot en exprime deux ou trois ensemble.

Les détails seraient infinis sur les autres animaux. Pour le cheval, par exemple, cet animal de prédilection des peuples mongols, les noms ont été vingt fois plus multipliés que pour le chien ; il y en a non-seulement pour ses différentes couleurs, pour son âge et pour toutes ses qualités, mais encore pour ses divers mouvemens. On ne déciderait pas aisément si cette étrange abondance est un ornement ou un embarras dans une langue. Mais d’où les Mantchous ont-ils pu tirer cette multitude surprenante de noms, et de termes pour exprimer leurs idées ? Ce n’est pas de leurs voisins. À l’ouest, ils ont les Mongols ; mais à peine se trouve-t-il quelques mots qui se ressemblent dans les deux langues ; encore l’origine en est-elle incertaine ; à l’est, jusqu’à la mer, ils ont quelques petites nations qui vivent en sauvages, et dont ils n’entendent point la langue, non plus que celle de leurs voisins, au nord : du côté du sud, ils ont les Coréens ; mais le langage et les caractères de la Corée, étant chinois, n’ont aucune ressemblance avec ceux de la Mantchourie.

Les Mantchous ont quatre manières d’écrire, quoiqu’ils n’aient qu’une sorte de caractères. La première est quand on écrit avec respect, c’est-à-dire en caractères semblables à ceux qui se gravent sur la pierre et sur le bois, ce qui demande un jour entier pour en écrire soigneusement vingt ou vingt-cinq lignes, surtout lorsqu’elles doivent être vues de l’empereur. Si les traits du pinceau sont d’une main pesante, qui les rend trop larges et trop pleins, s’il leur manque de la netteté, si les mots sont pressés ou inégaux, si on en a oublié un seul, il faut tout recommencer. Il n’est pas permis d’user de renvois ni d’additions marginales, ce qui serait manquer de respect au prince. Les inspecteurs de l’ouvrage rejettent toutes les feuilles où l’on aperçoit la moindre faute.

La seconde méthode est fort belle, et peu différente de la première, quoiqu’elle soit beaucoup plus aisée ; elle n’oblige pas de former à traits doubles les finales de chaque mot, ni de retoucher ce qui est écrit, quand le trait serait trop épais ou trop mince.

La troisième manière est plus différente de la seconde que celle-ci ne l’est de la première. C’est l’écriture courante ; elle est si prompte, que les deux côtés de la page sont bientôt remplis. Comme les pinceaux du pays prennent beaucoup mieux l’encre que nos plumes, on perd moins de temps à les tremper. Si l’on dicte à un écrivain, on est surpris de la vitesse avec laquelle on voit courir le pinceau. Ce caractère est le plus en usage pour les mémoires, les procédures de la justice et les affaires communes. Les trois méthodes précédentes ne sont pas d’une finesse égale, mais elles sont également lisibles.

La quatrième est la plus grossière, quoique la plus expéditive et la plus commode pour un auteur, et pour ceux qui ont des extraits à faire, ou quelque chose à copier. Il faut savoir que dans l’écriture mantchoue il y a toujours un trait principal qui tombe perpendiculairement du haut en bas du mot. À gauche de ce trait on en ajoute en forme de dents de scie, qui font les quatre voyelles a, e, i, o, distinguées l’une de l’autre par des points qui se mettent à droite de la perpendiculaire. Un point opposé à la dent forme la voyelle e : si ce point est omis, c’est la voyelle a. Un point à gauche d’un mot près de la dent signifie n, et l’on doit lire alors ne : si le point est opposé à droite, on lit na : si à la droite d’un mot on trouve un o à la place d’un point, cet o marque que la voyelle est aspirée, et qu’il faut lire ho, he, comme en espagnol.

On se sert ordinairement d’un pinceau, quoiqu’on emploie quelquefois aussi une sorte de plume faite de bambou, et taillée à peu près comme celles de l’Europe. On commence par tremper le papier dans de l’eau d’alun, pour empêcher qu’il ne boive l’encre. Les caractères mantchous sont de telle nature, qu’étant renversés, on les lit également, c’est-à-dire que, si un Mantchou présente un livre ouvert dans le sens ordinaire, et si on le lit lentement, lui qui ne voit les lettres qu’à rebours, lira plus vite qu’un étranger, et le préviendra lorsque celui-ci hésitera. C’est pourquoi l’on ne saurait écrire en mantchou que ceux qui se trouvent dans la même salle, et dont la vue peut s’étendre jusque sur l’écriture, en quelque sens que ce soit, ne puissent lire ce que l’on écrit, surtout si ce sont de grandes lettres.

Il n’y a point de Mantchou qui ne préfère sa langue naturelle à toutes les autres, et qui ne la croie la plus belle et la plus riche du monde. Le fils aîné de l’empereur, à l’âge de trente-cinq ans, s’imaginait qu’il était impossible de rendre le sens de la langue mantchoue, et plus encore la majesté de son style, en aucune des langues européennes : il les traitait de barbares. La reliure de nos livres et nos gravures lui plaisaient beaucoup, mais il trouvait les caractères petits, en petit nombre, et mal distingués les uns des autres. Il prétendait qu’ils formaient une espèce de chaîne dont les anneaux étaient un peu tortillés, ou plutôt qu’ils ressemblaient à la trace des pieds d’une mouche sur une table poudreuse. Il ne pouvait se persuader qu’avec des caractères de cette nature on pût exprimer un grand nombre de pensées et d’actions, et tant de choses mortes ou vivantes, comme avec ceux des Chinois et des Mantchous, qui sont beaux, nets et bien distincts. Enfin il soutenait que sa langue était fort majestueuse et très-agréable à l’oreille ; au lieu que dans le langage des missionnaires il n’entendait qu’un gazouillement continuel, fort approchant du jargon de Fo-kien.

Le père Parennin, pour convaincre ce prince que les langues de l’Europe pouvaient exprimer tout ce qui était prononcé en langue mantchoue, traduisit sur-le-champ en latin une lettre au père Suarez, que le prince avait dictée dans sa propre langue. Il lui fit ensuite convenir que les caractères romains étaient préférables à ceux de la Mantchourie, parce que, malgré leur petit nombre, ils ne laissent pas d’exprimer quantité de mots chinois et mantchous, que sa nation ne peut écrire avec ses caractères. Il lui proposa pour exemple les mots prendre, platine, griffon, friand, qu’il fut impossible au prince de rendre dans sa langue, parce que le mantchou n’admettant point deux consonnes de suite, il ne pouvait écrire que perendere, pelatine, gheriffon et feriand. Le père Parennin lui fit encore observer que les Mantchous ne pouvaient commencer aucun mot par les lettres b et d, et qu’ils étaient forcés de leur substituer p et t comme dans bestia et deus, qu’ils écrivent pestia et teus. Les Européens ayant une infinité d’autres sons qui ne peuvent être exprimés par les caractères mantchous, quoiqu’un Mantchou puisse les prononcer, Parennin conclut que l’alphabet français avait beaucoup d’avantage sur celui de la Mantchourie.

Il objecta d’ailleurs au prince que chez les Mantchous la voyelle e est toujours ouverte, qu’à l’exception de quelques mots qui finissent par n, elle n’est jamais muette ; et que, dans ce dernier cas, aucun signe ne le fait connaître. Il ajouta que le même défaut se trouve dans la langue chinoise, et que, les Mantchous ayant la lettre r, leur langue a de l’avantage sur celle de la Chine pour exprimer les noms étrangers ; mais il soutint que la langue mantchoue, en elle-même, n’est pas commode pour le style concis et coupé ; qu’elle a des mots trop longs et peu convenables, par conséquent, à la poésie. Il dit enfin qu’elle a peu de transitions, et que celles mêmes qu’elle a ne sont pas assez sensibles ; que les plus grands esprits ne peuvent surmonter cette difficulté, et demeurent souvent dans l’embarras pour lier leurs phrases ; qu’après y avoir pensé long-temps, ils se voient fréquemment obligés d’effacer ce qu’ils ont écrit, sans en apporter d’autre raison que le mauvais son ou la dureté d’une expression, l’impropriété du tour et le défaut de liaison. Le prince ne put nier que sa langue ne fut sujette à ces inconvéniens ; mais il prétendit qu’elle ne les avait pas dans la conversation, et que l’on parlait sans hésiter. Parennin le pria d’observer que ceux qui ne possédaient pas comme lui la langue mantchoue dans sa perfection allongeaient beaucoup les finales ; et qu’ils ajoutaient souvent le mot yala, quoiqu’il ne signifie rien ; qu’ils s’applaudissaient beaucoup lorsqu’ils n’avaient répété que deux ou trois fois ce mot dans une conversation ; que ceux qui étaient arrivés nouvellement du centre de la Mantchourie en usaient aussi fréquemment que les autres : ce qui prouverait assez que les transitions sont en petit nombre ; enfin que les auteurs, n’osant employer le mot yala dans les compositions de quelque élégance, surtout depuis que l’empereur l’avait condamné en cessant de s’en servir, étaient fort embarrassés à passer d’un sujet à l’autre.

Le prince répondit en souriant que la partie n’était pas égale, parce qu’il n’avait jamais été en Europe ; mais que, s’il eût fait ce voyage, il serait revenu assez bien instruit des défauts de la langue française pour confondre les missionnaires. Parennin répliqua que le prince n’aurait pas été aussi chargé qu’il le pensait, parce que les Français, loin d’abandonner le langage au caprice du public, avaient formé une académie, dans la seule vue de le réformer et de le perfectionner ; mais ayant été forcé de convenir, sur une autre question qu’on lui fit, que les Français ont emprunté quantité de termes des autres nations, surtout en matière d’arts et de sciences, le prince s’écria que la victoire était à lui : « Pour nous, lui dit-il, nous n’avons emprunté que fort peu de mots des Mongols, et moins des Chinois, et nous les avons dépaysés en leur donnant une terminaison mantchoue. Vous autres, vous vous êtes enrichis des dépouilles de vos voisins. En vérité, vous avez bonne grâce, après cela, de venir chicaner la langue mantchoue sur des bagatelles. »

La dispute dura jusqu’à ce que le prince héréditaire eût reçu la réponse du père Suarez. Il en fut content, et il commença à prendre une meilleure opinion des langues de l’Europe : c’est-à-dire qu’il les plaça immédiatement au-dessous de la sienne ; encore penchait-il à donner la seconde au chinois ; mais le missionnaire protesta fortement contre cette idée, en alléguant la multitude d’équivoques dont cette langue est remplie.

On a rapporté ces détails pour faire sentir le prix que la vanité nationale attache à la prééminence du langage, même chez des peuples que nous regardons comme barbares, et en même temps pour faire voir les différentes idées des différens peuples sur l’harmonie et l’élégance.

Le pays des Mongols, proprement dits appelés Mogols par une abréviation vulgaire et inexacte, est bordé à l’est par le pays des Mantchous, et la grande muraille de la Chine ; au sud, par le Thibet ; à l’ouest, par le pays des Eleuths ; au nord, par la Sibérie. Mais ces limites sont bien vagues, et ce serait trop hasarder que de vouloir donner, même par approximation, l’étendue de cette contrée si peu connue. Le milieu de ce pays est un plateau froid et stérile. C’est là que se termine le désert de Chamo ou Cobi.

Cette portion du plateau central de l’Asie a été le théâtre des plus grandes actions que l’histoire attribue aux Tartares. C’est là que le grand empire de Gengis-khan et de ses successeurs, chefs de hordes mongoles, prit naissance, et qu’il eut son siége principal avant celui des conquérans mantchous qui gouvernent aujourd’hui la Chine. Là, pendant plusieurs siècles, on vit des guerres sanglantes et des batailles alors fameuses qui décidèrent le destin de plusieurs monarchies aujourd’hui détruites ; là, toutes les richesses de l’Asie méridionale furent plusieurs fois réunies et dissipées. Enfin c’est dans ces déserts que les arts et les sciences furent long-temps cultivés, et qu’on vit fleurir quantité de puissantes villes, dont on a peine à distinguer aujourd’hui les traces, et dont les noms mêmes sont oubliés.

Quoique les différentes branches qui composent la nation des Mongols mènent une vie errante, elles ont leurs limites respectives au delà desquelles il ne leur est pas permis de s’établir. Les terres des princes mongols sont divisées en kis ou bannières.

Ces peuples portent divers noms dans les historiens. On les trouve nommés Mongols, Mongous, Mongals, Mogols et Moguls ; suivant l’histoire d’Aboul-ghazi-khan, ils ont tiré leur nom de Mogul ou Mongol-khan, ancien monarque de leur nation. Les Chinois appellent quelquefois les Mongols Si-ta-tsés, ou Tartares occidentaux ; et, par dérision, Tsao-ta-tsés, c’est-à-dire Tartares puans, parce qu’ils sentent effectivement fort mauvais.

Les Mongols l’emportent beaucoup sur les Mantchous par l’étendue de leur pays et par leur nombre.

Ils parlent tous la même langue, qu’on appelle simplement langue mongole. À la vérité, ils ont quelques dialectes ; mais ils s’entendent tous les uns les autres, et qui sait la langue des uns se fait comprendre de tous les autres. Le père Régis nous apprend que les caractères qui subsistent sur les anciens monumens mongols sont les mêmes que ceux d’aujourd’hui, et qu’ils diffèrent de ceux du mantchou. Ils n’ont pas la moindre ressemblance avec les caractères chinois, et ne sont pas plus difficiles à apprendre que les caractères romains : ils s’écrivent sur une espèce de table, avec un poinçon de fer ; aussi les livres sont-ils fort rares parmi les Mongols. L’empereur de la Chine en a fait traduire quelques-uns pour leur plaire, et les a fait imprimer à Pékin. Mais le plus commun de leurs livres est le calendrier du tribunal chinois des mathématiques, qui se grave en caractères mongols.

Les Mongols sont la plupart d’une taille médiocre, mais robustes ; ils ont la face large et plate, le teint basané, le nez plat, les yeux noirs et disposés obliquement, les cheveux noirs et aussi forts que le crin de leurs chevaux ; ils se les coupent ordinairement assez près de la tête, et n’en conservent qu’une touffe au sommet, qu’ils laissent croître de sa longueur naturelle. Ils ont peu de barbe.

Gerbillon les représente fort grossiers, mais honnêtes et d’un bon naturel. Ils sont, dit-il, sales dans leurs tentes, et malpropres dans leurs habits ; ils vivent au milieu des ordures de leurs bestiaux, dont la fiente tient lieu de bois pour faire du feu. D’ailleurs ils sont excellens cavaliers et habiles chasseurs, adroits à tirer de l’arc, à pied et à cheval. En général, ils mènent une vie fort misérable. Ennemis du travail, ils aiment mieux se contenter de la nourriture qu’ils tirent de leurs troupeaux que de se donner la peine attachée à la culture de la terre, qui est assez bonne en plusieurs endroits.

Régis observe que les Mongols n’aiment à se distinguer les uns des autres que par la grandeur et le nombre de leurs tentes, et par la multitude de leurs troupeaux. Ils bornent leur ambition à conserver le rang que leur ont laissé leurs ancêtres, et n’estiment les choses que par l’utilité, sans se soucier de ce qui est rare ou précieux. Leur naturel est gai et ouvert, toujours disposé à la joie ; ils ont peu de sujets d’inquiétude, parce qu’ils n’ont pas de voisins à ménager, ni d’ennemis à craindre, ni de grands seigneurs auxquels ils soient obligés de faire leur cour, ni d’affaires difficiles, ou qui les obligent à se contraindre. Leurs occupations, ou plutôt leurs amusemens continuels, sont la chasse, la pêche ou d’autres exercices du corps.

Suivant Régis, l’habit ordinaire des Mongols est fait de peaux de mouton et d’agneau, dont ils tournent la laine du côté du corps. Quoiqu’ils sachent préparer et blanchir assez bien ces peaux de même que celles de cerf, de daim et de chèvre sauvage, que les riches portent au printemps en forme de vestes, toutes leurs précautions n’empêchent pas qu’en s’approchant d’eux, on ne les sente. Leurs tentes exhalent une odeur de brebis qui est insupportable. Un étranger qui se trouve parmi eux est obligé de construire la sienne à quelque distance.

Leurs armes sont la pique, l’arc et le sabre, qu’ils portent à la manière des Chinois. Ils font toujours la guerre à cheval, comme tous les nomades.

Leurs troupeaux sont composés de chevaux, de chameaux, de vaches et de moutons, assez bons dans leur espèce, mais qui ne peuvent être comparés avec ceux des Kalmouks, soit pour la bonté ou pour l’apparence. Leurs moutons néanmoins sont fort estimés ; ils ont la queue longue d’environ deux pieds, et presque de la même dimension en grosseur : elle pèse ordinairement dix ou onze livres. Les Mongols n’élèvent pas d’autres animaux que ceux qui paissent l’herbe ; ils abhorrent surtout les porcs.

La manière de vivre de tous les Mongols est uniforme : ils errent çà et là avec leurs troupeaux, s’arrêtant dans les lieux où ils trouvent le plus de fourrage : en été, dans des lieux découverts, près de quelque rivière ou de quelque lac ; en hiver, du côté méridional de quelque montagne qui les mette à couvert du vent du nord, extrêmement froid en ce pays, et où la neige leur fournisse de l’eau. Leurs alimens sont fort simples. Pendant l’été, ils se nourrissent de laitage, usant indifféremment du lait de vache, de jument, de brebis, de chèvre et de chameau ; ils boivent de l’eau bouillie avec le plus mauvais thé de la Chine, y mêlant de la crème, du beurre ou du lait. Ils font aussi une liqueur spiritueuse avec du lait aigre, surtout avec du lait de jument, qu’ils distillent après l’avoir fait fermenter. Les riches mêlent de la viande de mouton fermentée avec ce lait aigre, ensuite ils le distillent, ce qui fait une liqueur forte et nourrissante, dont ils aiment à s’enivrer. Ils prennent beaucoup de tabac. Quoique la polygamie ne leur soit pas défendue, ils n’ont ordinairement qu’une femme. Leur usage est de brûler leurs morts, et d’enterrer les cendres sur quelque hauteur, où ils forment un amas de pierres sur lequel ils placent de petits étendards.

Ils habitent sous des tentes ou dans des cabanes mobiles, dont les portes sont fort étroites, et si basses, qu’ils n’y peuvent entrer sans se courber. Ils ont l’art d’en joindre si parfaitement toutes les parties, qu’ils se garantissent du souffle perçant des vents du nord.

Quant au commerce, les petits marchands de la Chine viennent en grand nombre chez les Mongols, et leur apportent du riz, du thé bohé, qu’ils appellent kara-chay, du tabac, des étoffes de coton et d’autres étoffes communes, diverses sortes d’ustensiles ; enfin, tout ce qui convient à leurs besoins. En échange, ils reçoivent des bestiaux ; car l’usage de la monnaie n’est pas connu des Mongols.

Tous ces peuples n’ont, suivant Gerbillon, qu’une même religion, qui est celle du Thibet, c’est-à-dire qu’ils adorent l’idole Fo, qu’ils appellent Foucheké dans leur langue. Ils croient à la transmigration des âmes, et ils ont pour les lamas, qui sont leurs prêtres, une si profonde vénération, que non-seulement ils leur obéissent aveuglément, mais encore leur donnent ce qu’ils ont de meilleur. La plupart de ces prêtres sont fort ignorans ; ils passent pour savans lorsqu’ils sont capables de lire les saints livres en langue du Thibet. On ajoute que leur libertinage est excessif, surtout avec les femmes, qu’ils débauchent impunément. Cependant les princes du pays se conduisent par leurs conseils, et leur cèdent le rang dans toutes les cérémonies. Ces prêtres sont aussi médecins, pour avoir plus d’occasion de tromper ces peuples grossiers, parmi lesquels il y a peu d’hommes qui sachent lire et écrire. On voit même des lamas qui entendent à peine leurs prières ; elles se récitent d’un ton grave et assez harmonieux ; c’est à peu près à quoi se réduit le culte religieux des Mongols : ils n’ont pas de sacrifices ni l’usage des offrandes ; mais le peuple se met souvent à genoux, tête nue, devant les lamas, pour recevoir l’absolution de ses péchés, et ne se lève qu’après avoir reçu l’imposition des mains. Ils sont communément persuadés que les lamas peuvent faire tomber la grêle et la pluie.

Les Mongols sont fort dévots, et presque tous portent au cou des chapelets, sur lesquels ils récitent leurs prières. Il y a peu de leurs princes qui n’aient un temple dans leur territoire, quoiqu’ils n’y aient pas une seule maison.

Un prince mongol versé dans l’histoire de ses ancêtres, à qui le père Gerbillon demanda dans quel temps les lamas avaient introduit la religion de Fo dans sa nation, lui répondit que c’était sous le règne de l’empereur Koublay, que nous nommons Koblay-khan, petit-fils de Gengis-khan, et conquérant de la Chine au treizième siècle.

Ces lamas mongols ont à leur tête un chef subordonné au dalaï-lama du Thibet ; il se nomme le koutouktou.

Ces peuples sont divisés d’ailleurs en quarante-neuf bannières sous un grand nombre de petits princes. Régis observe que les Mantchous, après avoir conquis la Chine, donnèrent aux principaux Mongols des titres seigneuriaux ; qu’ils assignèrent un revenu à chaque chef de bannière ; qu’ils réglèrent les limites des territoires, et qu’ils y établirent des lois par lesquelles ils ont été gouvernés jusqu’aujourd’hui. Il y a dans Pékin un grand tribunal où l’on appelle de la sentence de ces princes, qui sont obligés d’y comparaître eux-mêmes, lorsqu’ils y sont cités. Les Kalkas sont assujettis aux mêmes règlemens depuis qu’ils sont soumis à l’empire de la Chine.

De toutes les nations mongoles qui dépendent de la Chine, la plus nombreuse et la plus célèbre est celle des Kalkas, ou Mongols jaunes : ils tirent leur nom de la rivière de Kalka. Leurs états, qui sont immédiatement à l’est des Eleuths, ont une étendue de plus de trois cents lieues de l’est à l’ouest, et du nord au sud, vont, suivant Gerbillon, depuis le 50e. et le 51e. degré de latitude jusqu’à l’extrémité méridionale du grand désert de Chamo, qu’on met au nombre de leurs possessions, parce qu’ils y campent en hiver.

Les Kalkas sont les descendans de ces Mongols qui furent chassés de la Chine vers l’an 1368, par Hong-hou, fondateur de la dynastie de Ming, et qui, s’étant retirés du côté du nord, au delà du grand désert, s’établirent principalement sur les rivières de Selinga, d’Orkhon, de Toula et de Kerlon, où les pâturages sont excellens et les eaux abondantes. Il est surprenant qu’après avoir été si long-temps accoutumés aux délicatesses de la Chine, ils aient pu reprendre si facilement la vie errante et grossière de leurs ancêtres.

Cette partie de la Mongolie offrait autrefois plusieurs villes qui n’existent plus : les missionnaires remarquèrent sur les bords septentrionaux du Kerlon les ruines d’une ville considérable, dont la forme avait été carrée. On distinguait encore les fondemens, quelques parties de murs, et deux pyramides à demi ruinées ; elle avait eu vingt lis chinois de circonférence ; son nom était Para-hotun, c’est-à-dire la ville du tigre. Les Mongols regardent le cri d’un tigre comme un augure favorable.

On voit les ruines de plusieurs autres villes dans les pays des Mongols et des Kalkas, mais peu anciennes : elles ont été bâties par les Mongols, successeurs du fameux Koblay-khan, qui, ayant conquis toute la Chine, devint le fondateur de la dynastie d’Y-huen. Quoique le génie de cette nation lui fasse préférer ses tentes aux maisons les plus commodes, on peut supposer qu’après la conquête de la Chine, Koblay-khan, dont le caractère ne s’éloignait pas des mœurs chinoises, civilisa ses sujets, et leur fit prendre les usages du pays qu’ils avaient subjugué. La honte de paraître inférieurs à des peuples qu’ils avaient vaincus porta sans doute les Mongols à bâtir des villes dans leur patrie ; ils firent alors ce qu’on a vu faire aux Mantchous sous le gouvernement de l’empereur Khang-hi, qui a bâti de grandes villes dans les cantons les plus reculés, et de belles maisons de plaisance dans ceux qui touchent à la Chine.

La religion des Kalkas n’est pas différente de celle des autres Mongols. Ils ont aussi leur koutouktou, mais qui n’est pas soumis au dalaï-lama : il habite des tentes ; il est assis dans la plus grande, sur une espèce d’autel où il reçoit les hommages de plusieurs nations ; il ne rend le salut à personne. Les grands et le peuple le considèrent comme un dieu, et lui rendent les mêmes adorations qu’à Fo même. Leur aveuglement, qui va jusqu’à la folie, les porte à croire qu’il n’ignore rien, et qu’il dispose absolument du pouvoir et des faveurs de Fo. Ils sont persuadés qu’il est déjà rené au moins quatorze fois, et qu’il renaîtra encore lorsque son temps sera fini.

Le dalaï-lama, ou souverain pontife de toutes les régions mongoles, confère à ses lamas divers degrés de pouvoir et de dignité, dont le plus éminent est celui de koutouktou, ou de Fo vivant : un titre si distingué n’est le partage que d’un petit nombre. Le plus célèbre et le plus respecté de tous les koutouktous est celui des Kalkas ; il est regardé comme un oracle infaillible ; il s’est même entièrement dérobé à l’autorité du dalaï-lama ; la sienne est si bien établie, que celui qui paraîtrait douter de sa divinité, ou du moins de son immortalité, serait en horreur à toute la nation. Il est vrai que la cour de la Chine contribua beaucoup à cette apothéose, dans la vue de diviser les Mongols et les Kalkas ; elle conçut que l’exécution de ce dessein serait difficile tant que les deux nations reconnaîtraient un même chef de religion, parce que ce souverain prêtre serait toujours intéressé à les réconcilier dans leurs moindres différens, et qu’au contraire un schisme ecclésiastique ne manquerait pas de leur faire rompre toute sorte de communication. Sur ce principe, elle embrassa l’occasion de soutenir secrètement le koutouktou contre le dalaï-lama, et sa politique n’a pas mal réussi.

Ce koutouktou n’a pas de demeure fixe : comme le dalaï-lama, il campe de côté et d’autre : cependant, depuis sa séparation, il ne met plus le pied sur les terres des Eleuths. Il est sans cesse environné d’un grand nombre de lamas et de Mongols armés, qui se rassemblent de toutes parts, surtout lorsqu’il change de camp, et qui se présentent à lui sur sa route pour recevoir sa bénédiction et lui payer ses droits. Il n’y a que les chefs de sa tribu, ou d’autres seigneurs de la même distinction qui aient la hardiesse de s’approcher de sa personne. Sa manière de bénir est en posant sur la tête du dévot sa main fermée, dans laquelle il tient un chapelet à la mode des lamas.

Le peuple est persuadé qu’il vieillit à mesure que la lune décline, et que sa jeunesse recommence avec la nouvelle lune. Dans les grands jours de fête, il paraît sous un magnifique dais de velours de la Chine, au bruit des instrumens. Il est assis sur un grand coussin de velours, les jambes croisées à la manière des Tartares, avec une figure de son dieu à chaque côté. Les autres lamas de distinction sont au-dessous de lui sur des coussins moins élevés, entre le lieu où il est placé et l’entrée du pavillon, tenant à la main chacun leur livre, dans lequel ils lisent en silence, et seulement des yeux. Aussitôt que le koutouktou a pris sa place, le bruit des instrumens cesse, et le peuple, qui est assemblé devant le pavillon, se prosterne à terre, en poussant certaines acclamations à l’honneur de la divinité et de son prêtre. Alors des lamas apportent des encensoirs avec des herbes odoriférantes ; ils encensent d’abord les représentations de la divinité, ensuite le koutouktou. On apporte aussitôt plusieurs vases de porcelaine remplis de liqueurs et de confitures ; on en place sept devant chaque image de la divinité, et sept autres devant le koutouktou qui, après en avoir un peu goûté, fait distribuer le reste entre les chefs des tribus qui se trouvent présens, et se retire ensuite dans sa tente au son des instrumens de musique.

Le koutouktou des Kalkas n’est pas sans considération à la cour impériale. Si le désir de se conserver dans l’indépendance du dalaï-lama l’intéresse à gagner par des présens les favoris de l’empereur, la cour, qui a besoin de lui et de ses lamas pour contenir les Mongols de l’ouest dans la soumission, le traite dans toutes les occasions avec beaucoup d’égards. Il y reçut même une fois une marque de distinction fort extraordinaire. On célébrait la fête anniversaire de l’empereur Khang-hi, qui entrait alors dans la soixantième année de son âge : le koutouktou, ayant été averti de s’y rendre avec tous les vassaux de l’empire, fut dispensé de se prosterner plus d’une fois devant sa majesté, quoique la loi ordonne trois prosternations, et cette distinction fut regardée comme un honneur sans exemple. Son intérêt le porte aussi à cultiver l’amitié des Russes de Sélinginskoi, avec qui ses sujets sont en commerce.

Les Kalkas avaient autrefois leur khan, qui descendait, comme les autres souverains mongols, de la famille de Gengis-khan ; mais ayant eu une guerre malheureuse avec les Eleuths, leurs voisins, vers la fin du dix-septième siècle, ils se rendirent vassaux de la Chine pour en obtenir du secours ; ils furent divisés en trois bannières, sous trois princes, dont l’un est régulo du troisième ordre ; le second, cong ou comte ; et le troisième a le titre de chaffak. C’est dans ce pays que sont les haras et les troupeaux de l’empereur : ces troupeaux et ces haras, affermés à des petits princes mongols, contribuent à les lui attacher. Ils n’ont point le pouvoir d’ordonner de la vie de leurs sujets, ni celui de confisquer leurs biens. La connaissance de ces cas est réservée à l’un des tribunaux suprêmes de Pékin, qui porte le nom de Mongol-chour-gan, ou de tribunal des Mongols ; mais quoique soumis, ces peuples ne paient point de tribut.

Les terres des Mongols sont peu propres au labourage, et manquent, en plusieurs endroits, de bois et d’eau ; elles abondent d’ailleurs en toutes sortes de gibier et de bêtes fauves, sans en excepter les espèces communes en Europe, telles que le lièvre, le faisan et le cerf. On y voit aussi d’immenses troupeaux de chèvres jaunes ou hoang-yang.

Les chevaux, les ânes et les chameaux sauvages se trouvent plus à l’ouest ; ils ne diffèrent pas de ceux qui sont privés. Le cheval sauvage est nommé tahi par les Mantchous, et takia par les Kalmouks ; l’âne sauvage s’appelle koulan. Les chameaux sauvages sont si légers, qu’ils se dérobent aux flèches même des plus habiles chasseurs ; les chevaux sauvages marchent en troupes nombreuses, et lorsqu’ils rencontrent des chevaux privés, ils les environnent et les forcent de prendre la fuite. On trouve aussi beaucoup de sangliers dans les bois et les plaines qui bordent la rive droite du Toula. On mange la chair de l’âne sauvage. Les Mongols la trouvent saine et nourrissante.

Le han-ta-han est un animal de la Mongolie qui ressemble à l’élan. La chasse en est commune dans le pays des Ssolons, et l’empereur Khang-hi prenait quelquefois plaisir à cet amusement. Les missionnaires virent des han-ta-hans de la grosseur de nos plus grands bœufs ; il ne s’en trouve que dans certains cantons, et surtout vers la montagne de Suelki, dans des terrains marécageux, qu’ils aiment beaucoup, et où la chasse en est aisée, parce que leur fuite est moins facile.

Le chu-lon, ou le chelason, que Régis prit pour une espèce de lynx, est à peu près de la forme et de la grosseur d’un loup. On fait beaucoup de cas à Pékin de la peau de cet animal. Son usage parmi les Chinois est pour ce qu’ils nomment leurs tahou ou leurs surtouts. Le poil en est long, doux, épais, et de couleur grisâtre ; ces peaux se vendent fort bien à la cour du czar, quoique le chulon soit fort commun en Russie et dans les pays voisins.

Le tigre, qui se nomme lao-hou parmi les Mongols, infeste également la Chine et la Mongolie ; il passe dans les deux régions pour le plus féroce de tous les animaux ; son cri seul pénètre d’horreur ceux qui ne sont point accoutumés à l’entendre. Les tigres, dans ces contrées orientales, sont d’une grosseur et d’une légèreté surprenantes : ils sont ordinairement d’un roux fauve, coupé de larges bandes noires ; mais il s’en trouve quelquefois de blancs avec des bandes noires et grises. Les mandarins militaires se servent de ces peaux, sans en retrancher la tête et la queue, pour couvrir leurs chaises dans les marches publiques. À la cour, les princes en couvrent leurs coussins pendant l’hiver. On observe que cet animal, lorsqu’il est environné de chasseurs qui lui présentent l’épieu, s’accroupit sur sa queue, et soutient long-temps l’aboiement des chiens et les coups de flèches ; enfin, lorsque sa rage s’allume, il s’élance avec une rapidité incroyable, en fixant les yeux sur les chasseurs ; mais ils tiennent toujours la pointe de leurs épieux tournée vers lui, et le percent au moment où il croit franchir la barrière qu’on lui oppose. Les chasseurs impériaux sont si prompts, qu’il arrive peu d’accidens.

Le pao est une sorte de léopard qui a la peau blanchâtre, et tachetée de rouge et de noir. Quoiqu’il ait la tête et les yeux d’un tigre, il est moins gros, et son cri est différent.

Les cerfs multiplient prodigieusement dans les déserts et les forêts de la Mongolie : on remarque de la différence dans leur couleur, dans leur grosseur et dans la forme de leur bois, suivant les différens cantons de cette vaste contrée. Il s’en trouve de semblables à ceux de l’Europe.

La chasse du cerf, que les Chinois nomment tchao-lou, c’est-à-dire l’appel du cerf, a tant d’agrément en Mongolie, que l’empereur Khang-hi y était quelquefois avant le lever du soleil. Les chasseurs portent quelques têtes de biches, et contrefont le cri de cet animal. À ce bruit, les plus grands cerfs ne manquent point de paraître ; ils jettent leurs regards de tous côtés ; enfin, découvrant les têtes, ils grattent la terre avec leurs cornes, et s’avancent furieusement ; mais ils sont tués par d’autres chasseurs qui sont en embuscade.

L’intrépidité des chevaux mongols est surprenante à la rencontre de bêtes aussi terribles que les tigres. Ils n’acquièrent néanmoins cette qualité qu’à force d’usage ; car ils sont d’abord aussi timides que les autres chevaux. Les Mongols ont beaucoup d’habileté à les dresser ; ils en nourrissent un grand nombre de toutes sortes de poils, et leur usage est de les distinguer par différens noms. Pour la guérison de leurs maladies, qu’ils connaissent parfaitement, ils emploient des remèdes dont nos chevaux ne se trouveraient pas mieux que de la nourriture mongole. Ils préfèrent, dans un cheval, la force à la beauté. Les chevaux de Mongolie sont ordinairement d’une taille médiocre ; mais dans le nombre il s’en trouve toujours d’aussi grands et d’aussi beaux qu’en Europe. Tels sont ceux de l’empereur et des grands.

Les terres des Kalkas ne sont pas riches en peaux de martres ; mais on y trouve en abondance des écureuils, des renards, et un petit animal semblable à l’hermine, qu’ils appellent tael-pi, dont on emploie la peau, à Pékin, pour faire des teou-pong, c’est-à-dire des manteaux contre le froid. Le tael-pi est une espèce de rat fort commun dans quelques cantons des Kalkas, qui creuse en terre des trous pour s’y loger. Chaque mâle se fait le sien : il y en a toujours un qui fait la garde, et qui se précipite dans son trou lorsqu’il voit approcher quelqu’un ; cependant la troupe n’échappe point aux chasseurs, lorsqu’ils ont une fois découvert le nid ; ils l’environnent, ils ouvrent la terre en deux ou trois endroits, ils y jettent de la paille enflammée pour effrayer les petits habitans, et sans autre peine, ils en prennent un si grand nombre, que les peaux sont à fort bon marché.

La pêche des Mongols n’est pas considérable ; leurs rivières n’approchent pas de celles des Mantchous. Les esturgeons, qu’ils prennent quelquefois dans le Toula, viennent du grand lac de Baïkal, avec lequel cette rivière communique.

L’agriculture n’est pas seulement négligée dans les pays habités par les nations des Mongols ; elle y est condamnée comme inutile. Lorsque les missionnaires leur demandaient pourquoi ils ne cultivaient pas du moins quelques jardins, ils répondaient que l’herbe est pour les bêtes, et que la chair des bêtes est pour l’homme.

Les plaines de la Mongolie produisent quantité d’oiseaux d’une beauté rare. Celui dont on trouve la description dans Aboulghazi-khan, est apparemment une espèce de héron qui fréquente cette partie du pays des Mongols qui touche aux frontières de la Chine : il est tout-à-fait blanc, excepté le bec, les ailes et la queue, qu’il a d’un très-beau rouge ; sa chair est délicate et a le goût de la gelinotte.

C’est dans la Mongolie que se trouve Maï-ma-tchin, ville bâtie par les Chinois sur l’extrême frontière de leurs limites avec la Russie asiatique. Ce lieu est le principal siége de leur commerce avec Kiakta, ville de Sibérie dépendante du gouvernement d’Irkoutsk.

Les Russes appellent cette ville Kitaïskaiasloboda (bourg chinois) et Maïmatchin. C’est par corruption que cette nation, ainsi que les Mongols, ont adopté ce nom. Maï-ma-tchin vient de deux mots mantchous : maïma, qui signifie commerce, et tchen ou tchin, lieu entouré de murs. Les Mongols le nomment Daioergoe, et aussi Khadaldatchin, comme les Mantchous.

Cette ville est à soixante toises au sud du mur de Kiakta, sur un terrain uni, à certaine distance du ruisseau qui baigne la ville russe. Elle renferme près de deux cents maisons bâties les unes près des autres. Au milieu de l’espace qui sépare les deux villes, on a planté des poteaux de dix pieds de hauteur. Sur l’un est une inscription en langue russe ; sur l’autre on en lit une en mantchou.

Maï-ma-tchin est défendu par une enceinte en bois, que l’on a ensuite revêtue d’un fossé large de trois pieds. L’enceinte forme un carré dont la longueur est de 350 toises de l’est à l’ouest, et la largeur de 200 du nord au sud. Une porte est placée au milieu de chaque côté, et ces portes répondent aux deux grandes rues qui se croisent. Au-dessus des portes sont de petits corps-de-garde en bois pour la garnison chinoise, qui veille à la police, surtout pendant la nuit. Des Mongols portant des habits déguenillés, et armés de bâtons, composent cette garnison. En dehors des portes, les Chinois ont élevé un parapet de bois plus large que la porte et haut de quatre toises, pour empêcher de voir ce qui se passe dans les rues. Les maisons sont bâties à la chinoise. Les édifices publics les plus remarquables sont la maison de l’inspecteur du commerce, les deux pagodes, le théâtre, et la mosquée mahométane, située dans le quartier des Boukarski.

Les étrangers peuvent entrer en tout temps dans la grande pagode, pourvu qu’ils soient accompagnés d’un des prêtres qui se trouvent toujours dans la cour. Cette cour extérieure est entourée de chevaux de frise. L’entrée fait face au mur de la ville qui est au sud. Il y a deux belles portes séparées par un petit bâtiment assez remarquable qui a son entrée au nord. Au dehors sont deux niches défendues par des grillages, et au fond desquelles on voit deux chevaux d’argile de grandeur naturelle, grossièrement modelés. Ils sont sellés, bridés, et conduits par deux hommes habillés en palefreniers. Le cheval de la droite est alezan, l’autre isabelle ; sa queue et sa crinière sont noires. Le premier est représenté au galop, le second au pas. Les figures des palefreniers et des idoles du temple sont artistement travaillées. Près de chaque cheval est un drapeau d’étoffe de soie jaune avec des dragons peints en argent.

On voit près d’une des portes de l’enceinte deux tours de bois entourées d’une galerie. Dans celle qui est à l’est il y a une grosse cloche de fonte que l’on frappe avec un battant de bois pour la sonner. Sur celle de l’ouest sont placées deux énormes timbales semblables à celles des Kalmouks. De chaque côté sont des bâtimens occupés par les prêtres.

Cette cour communique à la cour intérieure par une grande porte et deux petites. Les murailles intérieures sont couvertes de peintures représentant l’histoire des divinités chinoises.

À l’extrémité de cette seconde cour est un grand bâtiment entouré, ainsi que le temple, de colonnes ornées de sculptures dorées et vernissées en laque. Il est couvert d’un toit à la chinoise, auquel sont suspendues de petites clochettes de fer, et qui est entouré d’une galerie. Le long des parois de cet édifice s’élèvent des estrades sur lesquelles sont rangés avec beaucoup d’ordre des trophées d’armes, des bannières, des boucliers, des têtes de dragons, et d’autres figures bien sculptées. Une porte au fond, qui fait face à celle de l’entrée, est cachée en partie par un grand drapeau jaune orné de broderies en argent, et conduit à la colonnade du temple.

L’intérieur du temple est très-bien décoré. Les murailles sont couvertes de peintures qui représentent les plus célèbres exploits de la principale divinité. La grande idole a vingt-trois pieds de haut, le visage éclatant comme de l’or, la tête ornée d’une couronne, et de la barbe au menton. Elle a de chaque côté deux petites figures de femmes qui représentent de jeunes personnes de l’âge de quatorze ans. Au-devant de l’idole règne un assez grand espace entouré d’un grillage ; il renferme un autel au-dessus duquel pendent des bandes de soie étroites. D’autres statues colossales entourent la figure principale, ou sont placées dans des niches à droite et à gauche.

Devant ces idoles sont deux tables ou autels, sur lesquels, aux jours de fête et de prières publiques, on dépose de la pâtisserie, des fruits secs, du poisson, et des moutons entiers. On met devant tous les autels des urnes, des cassolettes remplies d’encens, des flambeaux et des lampes, dont plusieurs brûlent jour et nuit devant la principale idole. On remarque, entre autres, un vase qui a la forme d’un carquois rempli de petites plaques en roseau, sur lesquelles sont écrites des devises chinoises. Le jour de l’an, les Chinois tirent une de ces devises ; elles sont pour eux des oracles qui leur annoncent leur sort heureux ou malheureux dans le courant de l’année. À l’extrémité orientale de l’une des tables il y a un casque de bois vernissé en noir, que tous les dévots frappent avec une baguette en entrant dans le temple. Ce casque est regardé comme si sacré, qu’il n’est pas permis aux étrangers de le toucher, quoiqu’ils puissent tout voir, et même palper les idoles.

Le théâtre ressemble un peu à ceux des baladins d’Europe : cependant il est construit avec goût. À côté s’élèvent deux grands mâts sur lesquels on arbore, dans les jours de fête, de grands pavillons où sont peints des caractères chinois. On y joue de petites comédies en l’honneur des idoles. Les acteurs sont des garçons de boutique ; les spectateurs se tiennent dans la rue. On voit que cela ressemble à nos parades.

Les négocians qui demeurent à Maï-ma-tchin sont tous natifs des provinces septentrionales de la Chine, surtout de Pékin, de San-tchouen et de quelques autres villes. Ils ne vivent dans cette bourgade que comme voyageurs, sans avoir leur famille avec eux ; on n’y tolère même aucune femme chinoise. On prétend que les femmes de Kiakta, qui ne sont pas sévères, les dédommagent de cette privation, et s’enrichissent avec eux. Chaque marchand a au moins un associé ; l’un demeure à Maï-ma-tchin, pendant que l’autre va suivre les affaires à Kiakta : lorsque celui-ci est de retour avec les marchandises qu’il a prises en échange de celles qu’il avait apportées, son compagnon s’en charge, et part pour la Chine, où il va les vendre ; son absence dure communément un an.

L’inspecteur du commerce est ordinairement un homme de rang, ou un homme instruit, et quelquefois un mandarin à qui l’on donne cet emploi comme une espèce d’exil, parce qu’il s’est mal comporté, et on le laisse dans ce lieu éloigné jusqu’à ce que l’on soit content de lui. Les Chinois le qualifient d’am-van (commandant général) et fléchissent le genou gauche devant lui. Ses appointemens fixes ne montent pas à beaucoup près à la valeur des présens qu’il reçoit des négocians.

Les Chinois de Maï-ma-tchin sont aussi propres sur leur personne que dans l’intérieur de leurs maisons. Ils paraissent peu sensibles au froid ; car, sous le climat rigoureux de cette ville, ils font en hiver un si petit feu, qu’un Européen gèlerait de froid dans leurs appartemens. Leurs mets sont sains et adaptés à leur frugalité. Ils mangent beaucoup de plantes potagères, qu’ils cultivent dans leurs jardins, et de fruits, et sont très-friands de sucreries. Ils fournissent en partie Kiakta de choux, de concombres, de cornichons et de radis. Ils cultivent aussi des épinards, du céleri, du persil, des carottes, des choux frisés. Comme beaucoup de végétaux usuels ne mûrissent pas dans cette contrée, les Chinois apportent avec eux en venant à Maï-ma-tchin, du riz, plusieurs espèces de pois, et toutes sortes de fruits secs. En hiver, ils vendent à Kiakta des faisans qui y arrivent gelés.

Ces Chinois se passeraient plutôt de thé que de tabac à fumer. Quand ils sont oisifs, ils ne peuvent rester un quart d’heure sans avoir la pipe à la bouche, même dans la rue. Comme leurs pipes ne sont pas plus fortes qu’un dé à coudre, ils ont le plaisir de les charger et de les allumer fréquemment.

Ils sont affables et hospitaliers. Quoiqu’ils ne présentent que du tabac et du thé à ceux qui les visitent, ils le font de si bon cœur, qu’on ne saurait douter du plaisir qu’ils ont ainsi à faire les honneurs de ce qu’ils offrent. Lorsque l’on est intimement lié avec eux, ils servent des confitures et des fruits secs. Quand ils rendent visite aux Russes ou aux étrangers qu’ils ne connaissent pas, ils sont très-bruyans, et quelquefois même impolis, sans aucun égard au rang ou à la qualité des personnages. Leur conduite est bien différente quand ils se trouvent avec leurs supérieurs chinois ; alors ils sont très-humbles et très-soumis.

Ils sont très-adonnés au jeu : dès que leurs affaires leur laissent quelques momens de libres, on les voit assis autour d’un damier, ou les cartes à la main. Cette passion les engage à se livrer à un petit commerce de détail pour se procurer des monnaies russes d’or et d’argent, qui facilitent les paiemens au jeu. Les Chinois de distinction s’amusent aussi y dans les momens de loisir, à jouer avec un chapelet ; ceux de la classe moyenne en ont toujours un à leur côté ; il est fait de résine de mélèse bien séchée. La transpiration continuelle des mains le rend aussi dur et aussi transparent que s’il était d’ambre ; on les vend alors très-cher aux Mongols.

Leur caractère posé, secret et rusé, leur donne de grands avantages sur les Russes. Le babil, le peu d’union et le sordide intérêt de ceux-ci détruisent les sages règlemens qui ont été faits pour eux. Il en résulte que les Chinois sont toujours les maîtres des prix des marchandises, dont ils empêchent d’ailleurs qu’il n’arrive une trop grande quantité qui les ferait baisser.

Près du Tola, rivière qui se jette dans la Selenga, à peu de distance et à l’ouest de Maï-ma-tchin, est une résidence mongole, nommée Ourga par les Russes ; sa distance de Kiakta est de cinq verstes. C’est le lieu où se rassemblent les différentes caravanes qui viennent des diverses villes de la Chine.

Les marchandises se transportent en grande partie sur des chameaux. Les Chinois se servent aussi de misérables charrettes dont les roues sont très-mauvaises. Ils mettent communément quarante-six jours pour arriver à Tsin-fou-kou, ville la plus voisine de la grande muraille ; il leur en faut ensuite quatre à cinq pour gagner Pékin.

Les commerçans chinois parlent tous la langue mongole ; c’est celle aussi dont se servent le plus ordinairement les Russes pour traiter avec eux. Plusieurs Chinois parlent le russe, mais assez mal. Le commerce se fait en général par échange. Les Chinois vont à l’entrepôt des Russes où les échantillons des marchandises sont exposés : quand ils ont fait leur choix, ils concluent leur marché ; mais c’est plus souvent chez les marchands russes que l’affaire se termine. On commence par stipuler les marchandises que le Chinois donnera en échange ; ensuite on convient du prix, tout en prenant du thé. Quand on est d’accord, le Chinois met son cachet sur les ballots, ou même sur la porte du magasin, lorsqu’il prend toute une partie de marchandises. À son tour, le Russe se transporte chez le Chinois pour examiner et choisir ce qui lui convient ; son choix fait, il met les ballots de côté, et les fait garder jusqu’au moment de l’échange définitif.

Les Russes vendent principalement aux Chinois des pelleteries. Les plus précieuses, qui sont très-chères, se tirent de la Sibérie et des îles situées entre l’Asie et l’Amérique ; il en vient peu des déserts de la Russie. Les autres objets sont des cuirs, du maroquin, du suif, de la colle-forte, de la colle de poisson, du drap commun, du feutre, du camelot, de la toile, des mouchoirs communs, des étoffes brochées en or, des flanelles, du papier à tapisserie, des chaudrons de cuivre jaune, des bouteilles de verre commun, des glaces et des miroirs, du fer-blanc, des haches, des serpes, des faux, des couteaux de poche, des ciseaux communs, des cadenas, des serrures ; enfin des moutons, des bœufs et des chevaux ; plusieurs des marchandises manufacturées sont de fabrique étrangère.

Les Russes prennent en échange, des Chinois, des étoffes de soie, des toiles de coton, de la porcelaine, de la soie écrue et du fil, du coton en laine, toutes sortes d’objets en laque, divers ustensiles de fer, de l’encre de la Chine, des images peintes sur soie et sur papier, du papier à thé, des boîtes de couleurs, de petites pipes en fer, diverses bagatelles, du sucre candi, de l’anis étoilé, des fruits confits, enfin du thé, qui est la marchandise la plus précieuse, et de la défaite la plus avantageuse. Le gouvernement s’est réservé le commerce exclusif de la rhubarbe.

Cette plante est commune dans les parties du pays des Mongols, arrosées par l’Argou et la Selenga ; on la trouve surtout sur les montagnes qui ne sont pas très-boisées. Elle croît au milieu des rochers. On reconnaît les meilleures racines, qui sont les plus vieilles, à leurs tiges larges et épaisses. Les Mongols commencent à les tirer de terre au mois d’avril ou de mai. Ils les nettoient à mesure qu’ils les arrachent, et les suspendent aux arbres voisins, jusqu’à ce que la récolte soit entièrement finie ; alors ils les emportent chez eux. Ils les remettent ensuite aux préposés du gouvernement chinois, qui mettent de côté les meilleurs morceaux.

L’exportation de la rhubarbe de première qualité est défendue en Chine sous des peines très-sévères. Les Russes de Kiakta en obtiennent par contrebande en gagnant les préposés chinois, qui la laissent mêler avec des racines de qualité inférieure dans les sacs où elles sont renfermées. Ces sacs, qui sont de laine, contiennent plus de cinq pouds (180 livres) ; on les charge sur des chameaux, et ils arrivent à Kiakta, où des commissaires sont chargés d’examiner la rhubarbe. Elle y est déposée dans un magasin particulier. Des ouvriers jurés la nettoient et en enlèvent les portions gâtées ; ils mettent de côté les racines spongieuses et vermoulues. On pèse toutes celles qui ont été reconnues bonnes, et on les paie au prix convenu en pelleteries. Tous les rebuts sont brûlés, de même que l’écorce des morceaux de choix.

Au sud-est de Maï-ma-tchin et de Nertschinsk, ville de Sibérie, se trouve Naoun, ville chinoise. Tous les ans il en part un détachement qui se rend à Zouroukhaïtou, fort sur la frontière de Sibérie, et sur l’Argoun, pour examiner les limites, conjointement avec les Russes. Ceux qui le composent apportent avec eux des marchandises, ce qui leur est permis par le traité de commerce. Les marchands de Nertschinsk, et d’autres villes, arrivent, de leur coté, à l’époque de cette visite, qui a lieu au mois de juillet. Quand ils ont terminé leurs affaires, ils quittent Zouroukhaïtou, qui n’est plus habité que par quelques Cosaques. Les marchands chinois, armés d’arcs et de flèches, ont l’air très-militaire. Les Russes les appellent Merguenzi, nom qu’ils donnent en général à tous les détachemens qui viennent sur les frontières ; mais ces marchands se désignent eux-mêmes par le nom d’Houssaï. Leur langage n’est ni le mongol ni le chinois ; ils ont avec eux des interprètes mongols. Ils mettent un mois pour aller de Naoun à l’Argoun ; ils s’y arrêtent un mois, puis se rassemblent pour s’en retourner. Les uns prennent au sud, d’autres descendent dans de petits bateaux l’Argoun et l’Amour, ou Saghalien-oula, jusqu'à la mer, pour constater l’état de ces deux rivières qui forment la ligne de démarcation, et s’assurer si l’on n’a pas empiété sur le territoire chinois.

Le pays arrosé par l’Argoun est montagneux et nu. En plusieurs endroits, les rochers forment des escarpemens inaccessibles. Les landes qui s’étendent au delà n’offrent de toutes parts qu’un terrain composé de gravier, de fragmens de rochers, et de cailloux, parmi lesquels on en voit beaucoup qui tiennent du cacholong et de la cornaline. Ceux-ci sont à demi transparens ; mais on en trouve rarement d’une grosseur remarquable, et qui soient sans défaut. Les montagnes qui, à des distances différentes, bordent l’Argoun, paraissent diminuer de hauteur ; elles finissent, en se prolongeant au sud, par s’éloigner de cette rivière pour faire place à une vaste plaine, qui s’élargit de plus en plus vers le Dalaï-Nor, ou lac de Dalaï. Ce fond est très-humide, salin et stérile. L’Argoun, moins resserré dans son cours, coule avec plus de lenteur dans ce fond ; il en inonde une partie en juin, parce qu’il reçoit alors les eaux de plusieurs terrains marécageux, qui ne dégèlent qu’à cette époque. Pendant cette inondation, l’Argoun reçoit beaucoup de poissons du Dalaï-Nor, où ils sont très-nombreux.

La contrée supérieure de l’Argoun n’est pas susceptible d’être habitée, le terrain n’étant nullement propre au labourage, et manquant totalement de bois. En juin, l’herbe des montagnes et des steppes élevées se fane et se dessèche ; ces hauteurs fourmillent de sauterelles, qui marquent le changement de saison en s’élevant avec bruit dans l’air.

La majeure partie des montagnes de ces contrées n’est composée que de roches qui tombent aisément en efflorescence. Ces particules, charriées et dispersées par les vents, les pluies, les eaux de neiges et les égouts des ravins, sont réduites en sable, et remplissent les vallons et les plaines. L’élévation du sol qui est exposé aux frimas influe sur le climat, de même que dans toutes les contrées montagneuses. La Daourie, ou le pays que traverse l’Argoun, est bien plus froide que les régions qui sont plus à l’ouest, quoique situées sous le même parallèle. L’air de la Daourie est le même que celui des Alpes. Ce pays a la température de ceux qui se trouvent au nord d’une chaîne de montagnes où l’influence des vents du sud est interceptée ; il est exposé aux vents du nord qui viennent de la mer glaciale, et qui sont très-froids, même en été. Ce sont aussi les vents dominans de la Sibérie.

On ne voit, pour ainsi dire, que des forêts de pins en Daourie et près du Selenga, parce que le terrain est partout sablonneux. Ces forêts ne couvrent ordinairement que les flancs les plus élevés et les cimes des montagnes ; leur aspect anime le paysage ; celles qui garnissent le centre de la chaîne sont composées de mélèses, de diverses espèces de pins, de sapins, de bouleaux et de peupliers. Il y fait bien plus froid que dans les branches latérales. Les bois moins forts sont formés d’aunes, de bouleaux nains, de rhododendrons de Daourie, et de différentes espèces de saules. Enfin les parties les plus élevées sont couvertes de neige pendant toute l’année. Les unes n’ont sur leur cime que des touffes d’arbres chétifs, les autres seulement des buissons rampans.