Action socialiste/La Laïcité de l’Enseignement

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Action socialiste, première série
(p. 168-175).
LA LAÏCITÉ DE L’ENSEIGNEMENT


« La Dépêche » du mardi 23 août 1892

C’est entendu : les conservateurs, les uns par lassitude définitive et impuissance dûment constatée, les autres par patriotisme, se rallient à la forme républicaine. Et il est entendu aussi qu’aucun des hommes qui ont jusqu’ici outragé ou combattu la République, violemment ou sournoisement, ne peuvent la représenter. Tous les militants de l’orléanisme, du bonapartisme, de la légitimité, du césarisme, doivent être écartés et balayés, et ils le seront, en effet. Jusque-là, rien de plus simple. Mais comment les remplacer ? Ici la difficulté commence ; car il pourra se présenter, en dehors du parti républicain traditionnel, de celui qui a fait la République et qui doit la gouverner, deux espèces d’hommes nouveaux.

Ou bien ce seront des hommes jeunes appartenant par leur origine, leurs relations, leur éducation, le fond de leurs idées premières, au vieux parti conservateur, mais n’étant pas encore compromis dans les luttes politiques. Ceux-là diront : « Je romps avec les erreurs honorables où ont longtemps vécu les miens ; et j’accepte loyalement la République. Que me reprochez-vous ? Je suis innocent comme l’agneau qui vient de naître : sous le Vingt-Quatre Mai, je jouais aux billes ; sous le Seize-Mai, je jouais aux barres ; et sous le boulangisme, je m’amusais au quartier Latin. J’apporte à la République ma virginité politique. »

Et puis, il y en aura d’autres, républicains très pâles qui coquetaient avec la droite sans se brouiller avec nous. Ceux-là attendaient, pour s’appuyer sur les conservateurs, qu’ils eussent échappé à la direction des états-majors monarchistes. Maintenant l’heure est venue, et ils essaieront, avec le concours des conservateurs et d’une partie des républicains, de pénétrer dans les assemblées.

Or, aux uns et aux autres, pour dissiper toute équivoque, il suffira de poser cette simple question : « Acceptez-vous les lois scolaires ? Acceptez-vous la laïcité de l’enseignement à tous les degrés ? Et ce n’est même pas assez, pour les représentants de la démocratie républicaine, d’accepter le principe de la laïcité : ils ne doivent pas subir les écoles laïques ; ils doivent les aimer, et travailler avec passion à leur développement. Beaucoup reste à faire. Il faut améliorer la situation des maîtres par une meilleure répartition du personnel entre les diverses catégories. Il faut, en bien des points, améliorer aussi les locaux, tout à fait insuffisants ou insalubres. Il faut, enfin, être bien convaincu que l’enseignement du peuple ne doit pas être machinal et subalterne ou même simplement technique, qu’il doit, peu à peu, s’élever partout et former des hommes capables de penser et de vouloir par eux-mêmes, et de connaître les joies les plus nobles de la vie. Donc, serez-vous les amis, les serviteurs dévoués de l’enseignement laïque ? » Voilà la question qu’il faut poser : car c’est la question décisive. Elle l’est pour trois raisons.

D’abord, elle permettra de reconnaître ceux qui, de la République, n’acceptent que le nom : car la laïcité de l’enseignement se confond avec le principe même de la République. La laïcité de l’enseignement, c’est la liberté et la raison dans l’éducation des consciences : et sans la raison, sans la liberté intime des esprits, que serait la République ?

En second lieu, — et j’appelle sur ce point l’attention des républicains modérés qui seraient tentés de s’allier au parti clérical contre la démocratie, — arrêter le développement de l’enseignement laïque et de l’esprit laïque dans le peuple, c’est préparer la révolution violente.

Déjà, il n’est que trop aisé de le voir, des ferments de colère et d’impatience s’accumulent au cœur des travailleurs d’élite, qui ont rêvé l’émancipation de leur classe. Et s’ils s’irritent ainsi et sont parfois tentés de déserter les voies légales, ce n’est pas seulement parce que les réformes promises ne sont pas réalisées, parce que la liberté des syndicats n’est pas protégée, et que même la liberté politique des travailleurs est violée par de malfaisantes tyrannies, parce que rien encore de décisif n’a été fait, ni pour la réglementation du travail épuisant, ni pour l’organisation des retraites. Non, ce qui les irrite le plus, c’est que, parmi les travailleurs eux-mêmes, il en est d’inertes, d’accablés, qui ont parfois des sursauts de violence, mais qui n’ont pas la force de penser avec suite à l’avenir et de le préparer avec fermeté. Et alors, ils sont tentés parfois par le désespoir, et ils songent tout bas à recourir à la force, suprême ressource des minorités résolues. Mais leur courage se raffermit et leur sagesse se réveille quand ils se disent : « Patience ! il y a au moins, dans notre société engourdie ou inique, une force qui travaille pour nous : c’est l’enseignement donné au peuple ; les esprits seront excités ; les consciences seront redressées ; nos enfants vaudront mieux que nous ; il n’y aura en eux ni indifférence, ni servilisme ; et ils travailleront tous, avec ensemble, à l’émancipation sociale qui se refuse aujourd’hui aux efforts isolés des meilleurs d’entre nous. »

Mais si la République, se trahissant elle-même, permettait à l’esprit clérical de pénétrer et de s’étendre à nouveau dans l’enseignement des travailleurs, si elle ne lui disputait pas et ne lui arrachait pas peu à peu tous les enfants du peuple ; si l’école, au lieu d’éveiller les esprits à la liberté et, par elle, à la justice, les façonnait à la routine, à la soumission irraisonnée, à l’acceptation passive des formules dictées par les puissants ; si, au lieu d’être le vestibule des temps nouveaux, elle redevenait l’antichambre des servitudes anciennes ; si l’instrument unique de libération était un instrument d’oppression, alors, certainement, dans les cœurs les plus ardents et les plus nobles, les grands espoirs trompés tourneraient en de déplorables violences. Si donc nous ne voulons pas que la violence aveugle, abominable, d’autant plus abominable qu’elle jette parfois au crime des hommes bons, se mêle aux revendications sociales du peuple, il faut avant tout maintenir, ou plutôt développer l’enseignement laïque. Il est la seule voie ouverte au progrès pacifique et légal.

Enfin, en maintenant, ou plutôt en développant notre enseignement laïque, nous réaliserons dans notre pays une sorte d’unanimité morale ; car j’ose dire, sans paradoxe, que si nous ne faiblissons pas, nous amènerons la masse catholique et l’Église elle-même à reconnaître que l’enseignement ne doit pas être confessionnel ; et, ce jour-là, il y aurait accord entre tous les Français, non seulement sur la forme gouvernementale, mais sur les institutions vitales de la République et sur la direction morale des sociétés modernes.

Oh ! je ne me fais pas la moindre illusion : ce n’est pas par de belles démonstrations théoriques ou philosophiques que nous amènerons le parti catholique à reconnaître que l’enseignement national doit être affranchi de tout dogme, qu’il doit être la libre culture de la raison. S’il n’y avait eu que des démonstrations de cet ordre pour convertir à la République les conservateurs, ils en seraient encore les ennemis insolents. Mais la République s’est défendue et elle a grandi, et, pour ceux-là même qui, dans leurs préjugés étroits ou leurs passions coupables, ne voyaient pas en elle la force sacrée du droit, elle a su avoir la force incontestable du fait, et, après avoir usé contre elle leurs sophismes, leurs fureurs et leurs entreprises, les conservateurs se sont dit : « Elle est la force, qui sait si elle n’est pas le droit ? Qui sait s’il n’y a pas, selon l’expression pontificale, une légitimité de la République ? »

De même, — que l’enseignement laïque, soutenu avec passion par le gouvernement républicain et les municipalités, se développe ; que les résistances, beaucoup plus politiques que religieuses, du parti conservateur, apparaissent de plus en plus vaines ; que la concurrence des écoles congréganistes soit peu à peu découragée par la beauté de nos écoles, par la valeur de nos maîtres, par l’excellence de nos méthodes, par tous les secours que la puissance publique peut et doit apporter aux écoles publiques : et les catholiques se diront : « Qui sait s’il ne vaut pas mieux, après tout, que l’école n’enseigne aux enfants d’un même pays que ce qui les rapproche ? Qui sait, même, si la foi éclairée, vivante, personnelle, ne gagnera pas à une éducation rationnelle et libre ? »

En fait, l’Église elle-même, qu’elle le veuille ou non, en acceptant la République, a accepté, pour une échéance plus ou moins prochaine, la laïcité de l’enseignement. La République, c’est le droit de tout homme, quelle que soit sa croyance religieuse, à avoir sa part de la souveraineté. Dès lors, comment faire d’une croyance religieuse quelconque la base de l’éducation, quand elle n’est pas la base de la souveraineté ? En répudiant la monarchie chrétienne, l’Église répudie l’enseignement chrétien, au sens sectaire et dogmatique du mot.

En acceptant la République après l’avoir combattue, l’Église, sans le vouloir, mais nécessairement, accepte l’œuvre accomplie par la République. La distinction entre la constitution et la législation est subtile, et les masses, même catholiques, ne la comprendront pas. C’est autour du mot de République qu’on avait groupé toutes leurs répugnances et toutes leurs haines contre l’œuvre accomplie par nous ; en les réconciliant avec le mot de République, la papauté, sciemment ou non, les réconcilie à demi avec les lois de la République.

Il dépend donc de nous, de notre vigilance, de notre persévérance et de notre fermeté, que les lois de laïcité scolaire soient acceptées un jour comme libérales et justes, par les catholiques, au même titre que la République elle-même. Défendons nos écoles laïques, et aimons-les passionnément ; nous amènerons tout le monde, en France, à les aimer.