Action socialiste/La crise de l’Université

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Action socialiste, première série
(p. 288-295).
LA CRISE DE L’UNIVERSITÉ


« Revue bleue » du samedi 13 mars 1897

Vous me demandez mon sentiment sur la crise que semble traverser l’enseignement universitaire. Le rapport de M. Bouge a constaté en effet que l’Université n’étendait pas son action et qu’au contraire la clientèle des établissements religieux de tout ordre était en progrès. Au risque de paraître présomptueux à M. Maurice Spronck qui a signalé la complexité du problème et qui n’a pas risqué une explication, je di- rai au contraire que cette diminution de l’Université est aujourd’hui chose naturelle et que la cause en est évidente.

Qu’est-ce que l’enseignement secondaire ? C’est l’enseignement de la bourgeoisie. C’est donc l’état politique, social et moral de la bourgeoisie qui détermine le succès ou le déclin de telle ou telle forme d’enseignement secondaire. Or, depuis trois quarts de siècle, la bourgeoisie a eu peur, tour à tour et selon les événements, ou de l’Église ou du socialisme. Quand l’Église, comme sous la Restauration, soutenait les pouvoirs d’ancien régime, quand elle était l’alliée de la noblesse ou de la vieille bourgeoisie contre-révolutionnaire contre la bourgeoisie nouvelle, celle-ci, détestant et redoutant l’Église, aimait l’Université. Sous Louis-Philippe, l’Université est en pleine faveur, parce que la bourgeoisie triomphante redoute surtout un retour offensif des carlistes, des nobles, des vieilles forces sociales groupées naguère autour du roi légitime. Elle hait aussi, assurément, le peuple ouvrier, le peuple de Lyon et de Paris ; mais elle ne le redoute pas : elle le méprise ; elle sait qu’elle a pu lui reprendre la Révolution et la République comme un jouet à un enfant ; elle compte sur ses Casimir-Perier pour écraser la révolte des affamés, et il ne lui vient pas à l’esprit que les discussions historiques ou métaphysiques auxquelles se livre, sous la direction de l’Université, la jeunesse bourgeoise, puissent être entendues, même de loin, par le prolétariat misérable. Au demeurant, les théoriciens universitaires lui enseignent, en histoire, l’avènement nécessaire et définitif du tiers-état ; en métaphysique, l’incarnation de la raison impersonnelle en une élite pensante et gouvernante. La bourgeoisie donne à l’Université honneurs, prébendes, monopole, et l’Université répond, par ses historiens, que la bourgeoisie est l’aboutissant de l’histoire ; par ses philosophes, qu’elle est la révélation de Dieu.

Pendant ce temps, sous les répressions sanglantes, sous les mépris insolents, la pensée prolétarienne s’éveillait : l’idée socialiste se formait, et, devant la crise de 1848, la bourgeoisie affolée passait brusquement à l’Église et lui demandait secours. Et certainement, si le coup d’État n’était intervenu pour rassurer les classes possédantes et l’aristocratie bourgeoise, si les luttes politiques et sociales de 1848 et de 1849 s’étaient prolongées quelques années encore, c’est vers l’enseignement clérical que presque toute la bourgeoisie se fût portée. L’Empire établit une sorte de compromis entre l’Université et l’Église. Il ne pouvait renier et contrarier celle-ci, puisque sans elle il n’aurait pas vaincu la Révolution et la République. Il ne pouvait lui tout livrer, parce qu’elle était, de tradition et de doctrine, plus légitimiste que césarienne. Et la bourgeoisie pouvait sans crainte confier ses fils à l’Université. L’ordre social et la propriété étaient assez fortement défendus par le maître de Décembre pour que la classe bourgeoise pût se permettre une liberté intellectuelle modérée, sous la tutelle, tantôt pesante, tantôt légère, de l’Église. Il y eut même des heures où l’Empire, obligé de reprendre à demi, au moins en Italie, la tradition révolutionnaire, fut assez brouillé avec l’Église pour donner l’essor à l’enseignement universitaire et à l’esprit de liberté. Assurément, la croissance de l’opposition et du mouvement ouvrier eût bientôt obligé l’Empire et la bourgeoisie conservatrice ou modérée à chercher dans l’Église un abri définitif ; mais tout le régime sombra dans un désastre extérieur avant d’avoir été acculé, par la logique des événements intérieurs, à une politique définitive.

Le lendemain, c’est contre toutes les forces du passé groupées par l’Église que la République a à lutter, et comment les « nouvelles couches sociales » arriveront-elles à la puissance politique et sociale, aux honneurs, à la fortune, aux grandes affaires de tout ordre, si elles n’éliminent pas, si elles n’écrasent pas les partis monarchiques, les représentants de la grande propriété foncière, la vieille bourgeoisie orléaniste et la bourgeoisie d’Empire maîtresse de toutes les fonctions ? Donc, guerre au cléricalisme ! guerre à l’Église ! et faveur à l’Université ! Ainsi, dans la longue bataille qui va de 1871 à 1889, l’Université a été la protégée, la favorite du parti républicain, de la bourgeoisie républicaine. Celle-ci, dans cette période première de combat et d’installation, n’avait pas peur du socialisme ; elle avait besoin au contraire du peuple ouvrier pour briser les anciens partis, et le peuple ouvrier lui-même semblait ajourner la revendication sociale pour donner toute sa force, toute sa pensée à la République en péril. Au demeurant, les hommes des « nouvelles couches » avaient, au début, plus d’appétits que de fortune ; et les hardiesses socialistes ne pouvaient menacer en tout cas que leur avenir. Ils couraient donc au plus pressé, c’est-à-dire au péril clérical, et dans les lycées ou collèges de l’État affluaient les fils de tous ceux qui voulaient se solidariser avec la République.

Depuis quelques années, depuis que la bourgeoisie républicaine est définitivement nantie, et depuis que la force du socialisme s’accroît, tout est changé : ce n’est plus du côté de l’Église qu’est le péril, c’est du côté du socialisme. Il faut donc se rapprocher de l’Église, et, pour cela, le plus sûr est encore de lui confier l’éducation des fils. La bourgeoisie ayant changé de peur, ses enfants doivent changer de maîtres. Là, et non ailleurs, est le secret de la faveur croissante de l’enseignement religieux. M. de Mun disait ici, dans sa belle lettre, que si les maisons enseignantes de l’Église se peuplent de plus en plus, c’est parce que les familles comprennent de plus en plus que l’instruction ne suffît pas, que l’éducation morale est nécessaire, qu’il n’y a pas d’éducation morale sans une foi religieuse, et que cette foi religieuse, l’Université ne peut la donner. — Ah ! le beau prétexte à couvrir toutes les combinaisons de l’égoïsme de classe ! Si c’est Dieu que la bourgeoisie cherche en dehors de l’Université, que ne l’y cherchait-elle plus tôt, et d’où vient ce besoin subit du divin ? Comment expliquer que ce haut souci de l’éducation « morale » coïncide avec l’inquiétude des intérêts capitalistes ? Il n’y a éducation morale que là où il y a liberté de l’esprit et de la conscience ; et confier des intelligences à l’Église pour protéger plus efficacement des intérêts sociaux, c’est supprimer toute éducation morale, puisque c’est faire de l’égoïsme et de la peur les maîtres des esprits. Si la bourgeoisie avait vraiment cette inquiétude de conscience, elle se dirait qu’au temps incertain où nous sommes, quand toutes les traditions et toutes les institutions sont contestées, le devoir est d’envoyer les enfants là où la pensée est le plus libre : qu’ils choisissent en toute indépendance, et qu’ils aillent là où la vérité leur apparaîtra, dût le privilège capitaliste en mourir ! Là serait la véritable noblesse morale.

Et ce qui aggrave l’immoralité de cette partie de la bourgeoisie qui se détourne de l’enseignement universitaire, c’est que l’Université n’est ni systématiquement irréligieuse ni socialiste. Elle ne touche au problème religieux qu’avec beaucoup de réserve, et elle est éloignée, dans son ensemble, par bien des habitudes intellectuelles et sociales, du socialisme militant. Seulement, elle n’a point de dogme, ni dogme religieux, ni dogme social : elle cherche librement, et enseigne avec prudence, mais librement aussi, la vérité. Or, la bourgeoisie menacée par le socialisme voudrait transformer le régime capitaliste en dogme social ; et elle voudrait que l’Église, en habituant les esprits à l’acceptation du dogme religieux, les préparât au dogme capitaliste. De là, dans la période de réaction où nous sommes, la défaveur de l’Université. La bourgeoisie redoute non seulement l’assaut que lui livre le prolétariat, mais l’esprit de doute qui désorganise sa propre résistance. A mesure que l’ennemi devient plus pressant, la garnison enfermée dans la place raffermit sa propre discipline, et les privilégiés ne veulent pas que leurs fils puissent douter, même un instant, de leur privilège ; ils vont, d’instinct, à la puissance qui traduit le mieux le principe d’autorité.

Cet état d’esprit vient de se marquer nettement à propos des maîtres répétiteurs. Leur association est dissoute ; et le ministre a allégué qu’elle faisait tort à l’Université. En quoi donc ? Est-ce que les maîtres répétiteurs perdent de leur valeur éducatrice parce qu’ils se groupent pour défendre leurs intérêts professionnels ? Est-ce que dans une République l’absolue passivité des fonctionnaires est une condition de bon ordre ? Non ! mais si même les plus modestes fonctionnaires de l’Université ont le droit reconnu de s’assembler, de discuter, de formuler les revendications communes, que devient le principe de l’autorité patronale ? Si l’État respecte la liberté de ses salariés, comment le patronat porterait-il atteinte à la liberté des siens ? et l’Université ne devient-elle pas un véritable scandale social ? Aussi le Temps, il y a quelques semaines, menaçait les maîtres répétiteurs, s’ils n’étaient pas sages, de la fermeture de l’Université : l’État abandonnerait sa fonction enseignante comme un patron ennuyé par le syndicat ouvrier ferme son usine ; lock-out universitaire ou lock-out patronal, c’est d’un bon exemple, et il faut bien que la société se défende.

Or l’Université n’est pas aux mains de la bourgeoisie dirigeante un instrument de résistance assez sûr ; elle est à moitié suspecte ; et le vide peu à peu se fait autour d’elle. Cette défaveur ira s’aggravant. C’est en vain que le pouvoir essaiera de réprimer toutes les tendances inquiétantes de l’Université ; c’est en vain qu’il persécutera les professeurs socialistes, et surveillera étroitement l’enseignement de tous les maîtres. Il provoquera seulement des révoltes intellectuelles qui seront un scandale, de plus, et l’Église, puissance de réaction, bénéficiera de toutes les frayeurs, de tous les égoïsmes qui poussent à la réaction la bourgeoisie dirigeante.

Il n’y a donc pas, il ne peut pas y avoir une solution particulière du problème de l’enseignement. Seule une crise sociale profonde le résoudra, contre l’Église, et pour la liberté. Quand il n’y aura plus d’intérêts de classe contraires aux intérêts de la science et au souci de la libre vérité, alors, mais alors seulement, la nation enseignante redeviendra maîtresse de l’éducation.