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Action socialiste/Les Universités régionales

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Action socialiste, première série
(p. 82-89).
LES UNIVERSITÉS RÉGIONALES


« La Dépêche » du vendredi 6 juin 1890

L’enseignement public supérieur en France est à la veille de subir une importante transformation. Le ministre de l’Instruction publique proposera prochainement aux Chambres la création d’un certain nombre d’Universités régionales.

L’enseignement supérieur en France se compose de quatre Facultés : la Faculté de droit, la Faculté de médecine, la Faculté des lettres, la Faculté des sciences. Il y a aussi, mais en très petit nombre, des Facultés de théologie protestante. Les Facultés ont trois offices distincts à remplir : 1° elles constituent des jurys d’examen et décernent, au nom de l’État, des diplômes ; 2° elles préparent à ces examens un public spécial d’étudiants : elles acheminent ainsi la jeunesse vers les carrières dites libérales du droit, de la médecine, de l’enseignement ; c’est là ce qu’on peut appeler le haut enseignement professionnel ; 3° enfin leur mission la plus noble est de contribuer aux progrès de la science. Elles servent la science de plusieurs façons : par les recherches originales des maîtres dans tous les ordres du savoir et de la pensée ; puis, en inculquant à leurs étudiants le goût de la science désintéressée, les méthodes d’investigation et de création ; et, enfin, en répandant aussi dans le grand public, par le livre, la revue ou le cours, les résultats les plus nouveaux de la science, la haute curiosité scientifique et une certaine ardeur intellectuelle. Par là, elles font vraiment œuvre civilisatrice.

C’est précisément pour mieux remplir cette partie de leur rôle, la plus élevée, que les Facultés diverses doivent être groupées en Université. Jusqu’en 1885, les diverses Facultés de droit, de médecine, des sciences, des lettres, sont restées à l’état d’isolement absolu. En i885, un décret a institué un conseil des Facultés où siègent des représentants de chacune d’elles et qui s’occupe des intérêts communs. C’est là comme l’ébauche de l’Université future. Aujourd’hui, il s’agit de compléter l’œuvre en créant dans chaque grand centre d’études un corps composé de toutes les Facultés et ayant la personnalité civile. Les Universités ainsi constituées pourront recevoir des dons et legs, des subventions : elles auront un budget à gérer et pourront ainsi, sous de certaines conditions, créer de nouvelles chaires, développer et diversifier leur enseignement.

Les Universités régionales ainsi créées auront pour le pays des avantages multiples. D’abord, elles attesteront l’unité de la science. Toutes les sciences ont besoin les unes des autres ; elles se soutiennent et se fécondent les unes les autres : la médecine et les sciences naturelles et chimiques sont en relation étroite ; les lettres, l’histoire, la philosophie et le droit forment un ensemble qu’on ne peut démembrer sans péril. S’il est nécessaire que les étudiants se spécialisent, en vue de la profession à exercer, il est nécessaire aussi qu’ils ne soient pas comme murés dans une spécialité étroite ; il faut qu’ils gardent le sentiment de l’unité de la science qui traduit l’unité de l’esprit humain. L’Université, par son nom même, leur rappellera sans cesse cette universalité de pensée qui aide le savant jusque dans sa spécialité et qui fait l’homme. En fait, il sera possible d’aménager des points de contact et de pénétration entre les diverses sciences et les divers enseignements que le régime actuel des Facultés isole arbitrairement.

La jeunesse sera ainsi pénétrée, et pour la vie, d’un très haut esprit : elle sentira de bonne heure que le tout n’est pas d’exercer telle ou telle profession, mais de l’exercer en homme, c’est-à-dire en comprenant toujours le rapport qu’elle a à l’œuvre générale de civilisation. Il ne sortira plus seulement de nos Facultés des avocats, des médecins, des professeurs, mais tous auront eu, dès l’Université, l’idée que les professions particulières et les sciences particulières ne valent que par leur concours au bien de l’humanité, à la grandeur du pays, à la vie complète et supérieure de l’esprit et de la conscience. Il y aura ainsi dans la jeunesse une âme commune et comme une flamme nouvelle dont l’Université sera le foyer central.

Puis, cette Université, pouvant disposer de ressources propres dont la destination générale sera indiquée par les donateurs, aura avec la région des liens que les Facultés dispersées n’ont pas. Elle restera nationale, mais elle sera aussi régionale. Par là même, la région tout entière s’y intéressera comme à son œuvre et aussi comme à son honneur. Les maîtres ne seront pas, ou ils seront beaucoup moins, des fonctionnaires de passage : ils trouveront dans la vie commune et éclatante de l’Université de quoi les retenir ; ils ne seront plus tentés au même degré de considérer la province comme un lieu d’exil et Paris comme la terre promise. Il y aura une véritable décentralisation de la vie intellectuelle.

Enfin, il sera possible à ces Universités régionales françaises d’entrer en relation de courtoisie et de camaraderie scientifique avec les Universités étrangères. Aujourd’hui, si l’enseignement supérieur français veut, soit pour fêter une grande date de l’esprit humain, soit pour donner un retentissement universel à une découverte récente, soit pour organiser des recherches collectives, inviter les Universités étrangères et les représentants de la science dans le monde entier, il ne le peut pas ; il n’est pas constitué. Si les Facultés de Montpellier ont pu recevoir comme elles l’ont fait leurs hôtes de la France et de l’étranger, c’est qu’elles ont agi comme si elles étaient une Université ; c’est que, sous la promesse d’être bientôt une Université, elles l’étaient déjà. Ainsi, par la création d’Universités régionales, l’enseignement supérieur français entre en communication aisée avec les Universités étrangères du monde entier. Et nos Universités régionales, en même temps qu’elles seront attachées à une région presque par des liens de famille, auront des relations avec toute l’étendue du monde savant. Il sera donné aux plus agissantes et aux plus illustres d’entre elles d’appeler un moment dans nos villes de province les gloires scientifiques et la vie intellectuelle du monde entier.

Deux choses dans le mouvement actuel en faveur des Universités sont particulièrement remarquables : la première, c’est que c’est du pouvoir central, c’est du ministère de l’Instruction publique que vient cette initiative de décentralisation. Il ne s’agit pas, bien entendu, de rompre le lien nécessaire des Universités régionales avec l’État ; mais enfin, par la personnalité civile, par la libre gestion d’un budget qui peut devenir considérable, par le prestige même de ce mot d’Université, il est certain qu’elles auront une large part d’autonomie : or, cette autonomie, c’est le pouvoir central qui la réclame pour elles. Le mouvement actuel a été préparé de longue main par les directeurs de l’enseignement supérieur, par M. Albert Dumont, par M. Liard. M. Liard recueille aujourd’hui, dans la popularité de l’idée d’Universités, la juste récompense de longs et patients efforts au service d’un haut idéal clairement conçu d’emblée. Je parle ainsi sans embarras, car c’est l’honneur du corps enseignant, de ses traditions libérales et fières, que nous puissions rendre à nos chefs l’hommage qu’ils méritent, sans que personne songe un instant à y soupçonner une flatterie. C’est par les Universités régionales que commence l’œuvre de décentralisation prudente qui doit ranimer la province ; et cela était naturel, car la science porte la liberté avec elle.

Et, d’autre part, dans tous nos grands centres, la démocratie s’intéresse à l’enseignement supérieur. A Lyon, les ouvriers de la Croix-Rousse voulaient imposer à leurs conseillers municipaux le mandat impératif de réclamer une Université lyonnaise. A Montpellier, le peuple a fêté de tout cœur la promesse d’une Université. A Toulouse, le conseil municipal, représentant naturel de la démocratie, vient d’émettre, à l’unanimité, un vœu pour la création d’une Université toulousaine. Il n’est rien de plus consolant que de voir la démocratie, que quelques faux délicats ont accusée si longtemps de nous acheminer à une sorte de barbarie intellectuelle, ou tout au moins d’universelle médiocrité, se passionner ainsi pour la partie la plus élevée et en même temps la plus désintéressée du savoir humain.

Le peuple sent le prix même de cette partie de la science à laquelle il ne participera pas directement. Il sent qu’au fond il est appelé à en avoir sa part. La science, même la moins accessible, est la chose de tous : elle est utile à tous par des applications bienfaisantes ; elle ajoute à la gloire du pays, qui est le patrimoine commun. Elle amène peu à peu ses conceptions à ce degré de clarté et d’ampleur où elles peuvent émouvoir toutes les intelligences. Enfin, la démocratie a l’instinct que tout ce qui grandit l’homme diminue dans le monde les forces de tyrannie et de privilèges.

De quoi est fait le despotisme politique ou économique ? Il est fait du mépris de l’homme. Les gouvernements qui veulent asservir un pays ou une classe commencent par l’abaisser. Le second empire avait laissé peu à peu l’enseignement supérieur décroître, et il avait touché aux parties les plus hautes de l’enseignement secondaire. Au contraire, en même temps qu’elle vulgarisait l’enseignement, la République a cherché à l’élever. Et le haut enseignement, aussi bien que l’enseignement primaire, quoique d’une autre façon, concourt à la liberté politique et à l’émancipation sociale des classes laborieuses.

Quand l’homme, dans un sublime effort vers la science complète, donne la mesure de sa grandeur, il ne peut accepter que la nature humaine soit abaissée et défigurée ailleurs par la tyrannie politique ou par le travail servile. Quand une société a cherché la pleine lumière, elle cherche nécessairement la pleine justice. Lorsque, par l’effort unanime de la démocratie, le haut enseignement français aura été mieux constitué, lorsque des foyers plus puissants de science et de vie intellectuelle auront été créés, il est impossible qu’on ne songe pas à fournir au peuple, par une organisation meilleure du travail, le moyen de participer dans la mesure du possible aux plus nobles joies intellectuelles. Quand le peuple aujourd’hui s’intéresse dans nos grands centres à la création des Universités, il ne fait point un calcul ; il cède à son goût naturel pour les nobles et belles choses. Mais, au fond, et par ce désintéressement même, il prépare son avenir ; car la science contracte avec lui une dette quelle ne pourra acquitter qu’en organisant la justice.