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Adieu Cayenne !/Libre

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Les Éditions de France (p. 194-203).

XX

LIBRE !


Il est trois heures, à peu près.

Cette heure semble être la première de ma vie, de ma deuxième vie…

Quelque chose en effet, me dit que j’en ai fini avec le bagne, les prisons, les surveillants militaires, les guardas civils et les bat-flanc !

Je suis libre !

Libre !

Le mot magique me remplit le cerveau.

Mon pantalon tombe. Je ne sais pas où je suis, mais je me sens léger comme une danseuse.

J’ai la sensation d’avoir déposé un fardeau écrasant.

Je marche devant moi, sans me demander où je vais. Est-ce moi qui ai fait quinze ans de bagne ? Ce doit être un autre.

Le malheur passé me semble presque bienfaisant. Si j’avais vécu ma vie normale, je serais blasé. Tout me paraît nouveau, magnifique, enviable. Je suis mort à vingt-six ans ; je viens de renaître. Mon état civil dit que j’ai quarante-trois ans ! Sur le papier peut-être ! pas dans le cœur ! J’ai vingt ans ! L’âge de mon fils. Et j’ai un fils ! J’ai une femme ! Je marche droit ; mais mon esprit titube, je suis grisé de joie.

Je me dis : « Eh bien ! mon vieux Gégène, tu as fini de souffrir, hein ! » Je ris à la pensée que je n’aurai pas besoin de me pendre !

Je marche.

Je ne regrette pas d’avoir donné ma ceinture à un pauvre diable, mais c’est gênant. Je cherche un magasin. Je mets bien une heure à le trouver. J’achète un mètre cinquante de corde et je me ficelle à la taille. En route !




Soudain, je pense à l’avocat brésilien Pareto junior, qui doit demander l’habeas corpus. Je n’en ai plus besoin, je suis dehors ! Il faut que je le prévienne.

J’ai sa carte. Il habite 68, rua Rosario. Où est-ce ? Je m’informe. C’est dans Rio Branco, me dit-on. J’étais comme un étranger qui, à Paris, chercherait la place de l’Opéra. On me renseigne, en me dévisageant. Mais, aujourd’hui, tout le monde peut me regarder : les chiens, les chevaux, les hommes, la police. J’ai même envie de crier : « Regardez bien, je suis un homme libre : » Rien ne me faisait plus peur. Si vous m’aviez vu !

Je vais vite. Je traverse la foule avec volupté. C’est un bain que je n’avais pas pris depuis longtemps ! C’est bon ! Je marche. Je marche. Voilà qui doit être Rio Branco ; c’est large et long ; il y a des autobus. Que c’est beau ! C’est Rio Branco.

Voilà la Rosario. La rue est étroite, la foule est plus dense. Je n’aurais jamais cru la vie si agréable !



Numéro 40 ! J’approche, 60 ! 68 ! Une plaque : J. V. Pareto junior, advogado.

Je grimpe l’escalier. C’est à l’entresol. Pas de sonnette, tout est ouvert. J’entre. Trois portes donnent dans l’antichambre. Je mets mon nez à chacune. Dans la dernière pièce, il y a du monde. J’hésite, puis j’avance. Je reconnais l’un des deux messieurs qui sont venus me voir hier dans ma cellule ; M. Beaumont. Il me regarde. Je lui dis : « Je suis Dieudonné. » Il se lève précipitamment. Il fait : « Alors ! Alors ? » Qu’a-t-il ? « Pareto est en train de demander l’habeas corpus, et vous voilà ici ? » Je m’excuse. Je m’excuse d’être libre ! M. Beaumont était en bras de chemise ; il empoigne son veston, il m’empoigne. Dans l’escalier, il met sa veste. Nous sommes dans la rue. Nous courons après un taxi, nous le prenons d’assaut. « Supremo Tribunal ! » dit-il. La voiture nous emporte.

— Comment êtes-vous là ? me demande-t-il. Je lui dis que la France renonce à mon extradition et que l’on m’a mis dehors.

— Depuis quand ?

— Depuis une heure !

— Et Pareto qui plaide pour vous !

Le Supremo Tribunal. On s’y engouffre. M. Beaumont connaît les lieux. Nous nous précipitons dans une salle d’audience. Les juges siègent. Un avocat parle. C’est M. Pareto ; je le reconnais malgré sa robe. Sa voix est forte, chaude, et j’entends qu’il lance Dieudonné !… Dieudonné !…

M. Beaumont va droit sur lui. Quelques mots. L’avocat se tourne, me voit ; il reste la bouche ouverte. Les juges, le public, tous portent les yeux sur moi.

M. Pareto reprend haleine et s’adresse aux juges. Il leur raconte l’événement. Il me montre. Les juges rient. Les avocats rient. Le public bat des mains. M. Pareto termine par quatre mots en français ; il s’écrie : « Louons la grande France ! »

Nous sortons.

Une heure après, je me retrouve seul.


Je marche. Je marche. Je me rends compte que je suis perdu, mais je suis si content d’être perdu ! J’entends sonner dix heures du soir. Cela fait quatre heures que je marche. Je ne me sens pas fatigué. J’oublie de manger. En prison, j’aurais certainement eu faim ! La liberté nourrit peut-être ?

Je reviens dans Rio Branco. Alors, je vois des cinémas avec leur façade en folie. De mon temps, les hommes, les femmes, les enfants seuls se déguisaient. Les maisons se travestissent, maintenant ? Que les places devaient coûter cher dans de si belles maisons ! Soudain l’on m’arrête.

— Comment ? On vous arrête encore ?

— Attendez ! Ce ne sont pas des investigadores, mais des jeunes filles qui quêtent pour la Croix-Rouge. Je n’ai pas l’habitude d’être arrêté par de si jolies mains ! L’une épingle un trèfle à mon revers. Non seulement je suis libre, mais j’ai l’air d’un homme libre, puisque de vraies jeunes filles n’ont plus peur de moi !

Et les haut-parleurs ? Ce sont des instruments…

— Je sais, je sais.

— Moi, j’ignorais. On ne nous fait pas défiler les inventions nouvelles au bagne, vous savez ! Je suis resté une heure devant celui de l’Imperio.

Après, je suis reparti me promener. C’est si bon de marcher dans une ville où il y a du bruit, des lumières, des tramways, des autos qui manquent de vous écraser ! J’étais affolé, je me garais maladroitement. C’était délicieux. J’arrive comme ça devant un grand jardin que clôturent des grilles : le jardin de la République. Je m’avance vers les barreaux et je leur parle : « Bonjour, vieilles connaissances, vous allez toujours bien ? » Et, regardant les arbres qui sont « enfermés », je leur dis : « Pauvres vieux ! »

Il était deux heures de la nuit. Je me promenais toujours.

Tout de même, il faut se coucher. Je commence à lorgner les hôtels. Dans mon esprit, je pense que cela me coûtera dans les trois francs, un milreis ! Je frappe à l’un qui me paraît être de cette classe.

— Huit milreis, répond-on.

Je fais le calcul : vingt-six francs ! Je crois que l’hôtelier est fou et je m’en vais.

Je ne suis pas sans argent. Mais vingt-six francs rien que pour dormir ?

Je me promène, toujours aussi joyeux.

À trois heures du matin, j’arpente l’avenue Men de Sa.

— Alors, vous n’avez pas mangé de toute cette journée ?

— Je pensais bien à ça ! Mais je me dis : tu dois te coucher. Il ne faut pas qu’on t’arrête comme rôdeur de nuit.

Au numéro 109, je vois : « Hôtel Nice ». C’était déjà un peu de la France. L’hôtel me plut. Je sonnai :

— Sept milreis !

Bah ! voilà seize ans que tu n’as pas couché dans des draps ; tu peux bien t’offrir ce luxe pour le plus beau jour de ta vie.

Et je montai.

Voilà ma chambre. Je tourne le bouton électrique. Une glace au mur, un grand miroir où l’on se voit tout entier ! Vous pensez si je me contemple. Depuis longtemps je n’avais regardé comment j’étais fait. Un lit avec deux draps ! Et le matin, une petite femme de chambre qui m’apporte un café avec un croissant. Un croissant ! Oui, monsieur !

Eh bien ! cela, vous pouvez me croire, c’est ce que l’on appelle retrouver la vie.