Adieux à la Campagne

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Œuvres complètes de BérangerH. Fournier2 (pp. 127-129).


ADIEUX À LA CAMPAGNE [1]


Air : Muse des bois et des accords champêtres


Soleil si doux au déclin de l’automne,
Arbres jaunis, je viens vous voir encor.
N’espérons plus que la haine pardonne
À mes chansons leur trop rapide essor.
Dans cet asile, où reviendra Zéphire,
J’ai tout rêvé, même un nom glorieux.
Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire ;
Échos des bois, répétez mes adieux.

Comme l’oiseau, libre sous la feuillée,
Que n’ai-je ici laissé mourir mes chants !
Mais de grandeurs la France dépouillée
Courbait son front sous le joug des méchants.
Je leur lançai les traits de la satire ;
Pour mon bonheur l’amour m’inspirait mieux.
Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire ;
Échos des bois, répétez mes adieux.


Déjà leur rage atteint mon indigence [2] ;
Au tribunal ils traînent ma gaîté ;
D’un masque saint ils couvrent leur vengeance :
Rougiraient-ils devant ma probité ?
Ah ! Dieu n’a point leur cœur pour me maudire :
L’Intolérance est fille des faux dieux.
Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire ;
Échos des bois, répétez mes adieux.

Sur des tombeaux si j’évoque la Gloire,
Si j’ai prié pour d’illustres soldats,
Ai-je à prix d’or, aux pieds de la Victoire,
Encouragé le meurtre des états ?
Ce n’était point le soleil de l’empire
Qu’à son lever je chantais dans ces lieux.
Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire ;
Échos des bois, répétez mes adieux.

Que, dans l’espoir d’humilier ma vie,
Bellart s’amuse à mesurer mes fers ;
Même aux regards de la France asservie
Un noir cachot peut illustrer mes vers.
À ses barreaux je suspendrai ma lyre ;
La Renommée y jettera les yeux.
Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire ;
Échos des bois, répétez mes adieux.


Sur ma prison vienne au moins Philomèle !
Jadis un roi causa tous ses malheurs.
Partons : j’entends le geôlier qui m’appelle.
Adieu les champs, les eaux, les prés, les fleurs.
Mes fers sont prêts : la liberté m’inspire ;
Je vais chanter son hymne glorieux.
Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire ;
Échos des bois, répétez mes adieux.

  1. Cette chanson, faite dans le mois de novembre 1821, fut copiée et distribuée au tribunal le jour de la première condamnation de l’auteur.
  2. Lorsque le recueil de 1821 parut, ce fut le ministère qui força les membres du conseil de l’Université d’ôter à l’auteur le modique emploi d’expéditionnaire qu’il occupait depuis douze ans. Au reste, on l’avait prévenu que s’il faisait imprimer ses nouvelles chansons, il perdrait cet emploi.