Adolescence (trad. Barine)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Adolescence
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 104-174).


ADOLESCENCE



XXIV

OÙ MES IDÉES CHANGENT


Deux équipages sont de nouveau rangés devant le perron de Petrovskoë. L’un est une voiture fermée, dans laquelle prennent place Mimi, Catherine, Lioubotchka et une femme de chambre. Iacof en personne, l’intendant, est sur le siège et conduit. L’autre équipage est une britchka. J’y monte avec Volodia et notre nouveau laquais, Vassili.

Papa, qui doit nous suivre dans quelques jours à Moscou, est nu-tête sur le perron ; il fait le signe de la croix sur la portière de la voiture fermée et sur la britchka.

« Le Seigneur soit avec vous ! En route ! »

Iacof et le cocher (nous partions avec nos chevaux) ôtent leurs bonnets fourrés et se signent. « Dieu soit avec nous ! » Les caisses des voitures commencent à sauter sur le chemin raboteux et les bouleaux de la grande allée défilent l’un après l’autre devant nous. Je ne suis pas le moins du monde triste ; les yeux de mon esprit regardent ce qui m’attend et non ce que je quitte. À mesure que je m’éloigne des objets auxquels se rattachent les cruels souvenirs dont mon âme a été remplie jusqu’à présent, ces souvenirs s’émoussent et se transforment rapidement en une sensation agréable : se sentir vivre, se sentir jeune, plein de force et d’espoir.

J’ai rarement passé des jours, je ne dirai pas aussi gais, — je me faisais encore scrupule d’être gai, — mais aussi agréables, aussi bons, que les quatre jours de ce voyage. Je n’avais plus sous les yeux la porte close de la chambre de maman, devant laquelle je ne pouvais passer sans un frisson ; ni le piano fermé, dont personne n’approchait et qu’on ne regardait même pas sans une sorte de terreur ; ni les vêtements de deuil (on nous avait mis à tous des costumes de voyage ordinaires) ; ni ces mille objets qui, en ravivant le souvenir de notre perte irréparable, m’obligeaient à me garder de toute manifestation de vie, de peur d’offenser sa mémoire. Maintenant, au contraire, une succession ininterrompue de tableaux nouveaux et pittoresques occupe mon attention ; l’influence du printemps fait couler dans mon âme le contentement du présent et l’espoir lumineux en l’avenir.

Le dernier jour, Catherine était avec moi dans la britchka. Sa jolie petite tête penchée en avant, elle regardait d’un air pensif la route poudreuse fuir sous les roues. Je la considérais en silence et m’étonnais de l’expression que je surprenais pour la première fois sur son visage rose : ce n’était pas une tristesse d’enfant.

« Nous sommes bientôt arrivés, lui dis-je. Comment te figures-tu Moscou ?

— Je ne sais pas, dit-elle comme à contre-cœur.

— Mais enfin, comment te le figures-tu ? plus grand que Serpoukhov, ou non ?

— Je n’en sais rien. »

Grâce à l’instinct qui nous fait deviner les pensées des autres et qui est le fil conducteur de la conversation, Catherine comprit que son indifférence me froissait. Elle leva la tête et me dit : « Papa vous a dit que nous habiterions chez votre grand’mère ?

— Oui. Grand’mère veut vivre tout à fait avec nous.

— Nous demeurerons tous ensemble ?

— Naturellement. Nous aurons la moitié du haut, papa habitera l’aile et nous dînerons tous ensemble en bas, chez grand’mère.

— Maman dit que grand’mère est si imposante, si irritable ?

— Non. Ça fait cet effet-là au commencement. Elle est imposante, mais pas du tout irritable ; au contraire, elle est très bonne, très gaie. Si tu avais vu notre bal, pour sa fête !

— C’est égal, j’ai peur d’elle. Du reste, Dieu sait si nous…… »

Catherine se tut brusquement et redevint pensive.

« Quoi ? demandai-je avec inquiétude.

— Rien.

— Si ; tu as dit : « Dieu sait…… »

— Tu disais que le bal de ta grand’mère avait été très beau ?

— Oui ; quel dommage que vous n’ayez pas été là ! Il y avait une masse de gens, mille personnes ! et de la musique, des généraux, et j’ai dansé…… Catherine ! dis-je en m’arrêtant tout à coup au milieu de ma description. Tu ne m’écoutes pas ?

— Si, j’écoute. Tu disais que tu as dansé.

— Pourquoi as-tu l’air si triste ?

— On n’est pas toujours gaie.

— Non, tu n’es plus du tout la même depuis que nous sommes revenus de Moscou. Voyons, continuai-je d’un ton décidé en me tournant vers elle, dis-moi pourquoi tu es devenue toute singulière ?

— Je suis singulière ? répliqua Catherine avec une vivacité qui montrait que ma remarque l’avait intéressée. Je ne suis pas du tout singulière.

— Non, tu n’es plus comme tu étais, poursuivis-je. Avant, on voyait que tu ne faisais qu’un avec nous, pour tout, que tu nous regardais comme ta famille et que tu nous aimais comme nous t’aimons ; à présent, tu es toute sérieuse, tu t’éloignes de nous……

— Pas du tout……

— Non, laisse-moi parler, » interrompis-je.

Je commençais à sentir dans le nez un léger chatouillement, précurseur des larmes qui ne manquaient jamais de me monter aux yeux lorsque j’exprimais une pensée qui m’étouffait depuis longtemps.

« Tu t’éloignes de nous, tu ne causes qu’avec Mimi, tu as l’air de ne plus vouloir nous connaître.

— On ne peut pas rester toujours les mêmes. Il faut bien changer un jour ou l’autre, » répondit Catherine.

Quand Catherine ne savait que dire, elle formulait ainsi quelque loi inexorable. C’était une habitude. Je me rappelle qu’un jour, en se disputant avec Lioubotchka, celle-ci l’appela sotte. Catherine repartit que tout le monde ne pouvait pas avoir de l’esprit, qu’il fallait qu’il y eût aussi des sots. Cependant, sa réponse : « qu’il fallait bien changer un jour ou l’autre », ne me satisfit pas, et je continuai mes questions.

« Pourquoi faut-il changer ?

— Nous ne vivrons pas toujours ensemble, répliqua Catherine en rougissant légèrement et en regardant fixement le dos de Philippe, notre cocher. Maman pouvait vivre chez votre mère, qui était son amie. Qui sait si elle s’entendra avec la comtesse, qu’on dit si difficile ? D’ailleurs il faudra toujours nous séparer, un jour ou l’autre. Vous êtes riches — vous avez Petrovskoë ; et nous, nous sommes pauvres — maman n’a rien. »

« Vous êtes riches, nous sommes pauvres. » Ces mots, et les idées qu’ils éveillaient, me parurent extraordinairement bizarres. Dans mes idées d’alors, il n’y avait de pauvres que les mendiants et les moujiks, et il m’était impossible d’associer l’idée de pauvreté avec la gracieuse et jolie Catherine. Je me figurais que Mimi et sa fille, quand elles devraient vivre éternellement, habiteraient toujours avec nous et que nous partagerions toujours tout avec elles. Cela ne pouvait pas être autrement. Les paroles de Catherine me suggérèrent mille pensées nouvelles et confuses sur leur situation isolée, et je me sentis si gêné de ce que nous étions riches tandis qu’elles étaient pauvres, que je rougis et que je n’osais plus regarder Catherine.

« Qu’est-ce que cela fait, pensais-je, que nous soyons riches et elles pauvres ? en quoi est-ce que cela oblige à se séparer ? Pourquoi ne pas partager également ce que nous avons ? » Je comprenais pourtant qu’il ne serait pas à propos de parler de ce sujet à Catherine. Une sorte d’instinct pratique me mettait déjà en garde contre mes déductions logiques et m’avertissait que Catherine avait raison, et qu’il serait déplacé de lui faire part de mon idée.

« Est-ce que tu vas vraiment nous quitter ? dis-je. Comment ferons-nous pour vivre séparés ?

— J’en aurai aussi du chagrin, mais comment faire ? Seulement, si cela arrive, je sais bien ce que je ferai……

— Tu te feras actrice…… Quelle bêtise ! interrompis-je, sachant que le théâtre avait toujours été son rêve favori.

— Non ; je disais cela quand j’étais petite……

— Alors, qu’est-ce que tu feras ?

— J’entrerai au couvent et je vivrai là ; j’aurai une petite robe noire et un petit bonnet de velours. »

Catherine fondit en larmes.

Vous est-il jamais arrivé, lecteur, de vous apercevoir tout à coup, à certains moments de la vie, que votre manière de voir sur les choses change complètement, comme si tous les objets tournaient subitement vers vous une face nouvelle et ignorée ? Une transformation de cette nature se produisit en moi, pour la première fois, pendant le voyage d’où je fais dater le commencement de mon adolescence.

Pour la première fois, j’eus la perception nette que nous, c’est-à-dire notre famille, nous n’étions pas seuls sur la terre ; que tous les intérêts ne tournaient pas autour de nous ; qu’il existait dans le monde d’autres gens, n’ayant rien de commun avec nous, ne s’occupant pas de nous et ne connaissant même pas notre existence. Sans doute je savais tout cela auparavant ; mais je ne le savais pas comme je le sus à partir de cet instant ; je n’en avais pas le sentiment ; je ne le réalisais pas.

Il n’y a pour chacun de nous qu’un seul chemin par lequel ce changement moral s’accomplit, et ce chemin est souvent tout à fait inattendu, tout à fait à part de celui qu’auraient suivi d’autres esprits. Pour moi, le chemin fut la conversation avec Catherine, qui me troubla profondément, en m’obligeant à envisager l’avenir de Mimi et de sa fille. Je contemplais les villages et les villes que nous traversions et où, dans chaque maison, vivait au moins une famille comme la nôtre. Les femmes et les enfants regardaient notre équipage avec une curiosité d’une minute et disparaissaient pour toujours de nos yeux ; les boutiquiers et les moujiks, non seulement ne nous saluaient point comme à Petrovskoë, mais ne nous honoraient même pas d’un regard. Et je me posai pour la première fois cette question : De quoi peuvent-ils être occupés, puisqu’ils ne font aucune attention à nous ? Et cette question en fit naître d’autres : Comment et de quoi vivent-ils ? comment élèvent-ils leurs enfants ? leur font-ils faire des leçons ? les laissent-ils jouer ? comment les appellent-ils ? etc.


XXV

À MOSCOU


Ma manière de voir sur les choses et les gens et sur mes relations avec les uns et les autres se modifia encore plus profondément en arrivant à Moscou.

La première fois que nous revîmes grand’mère, quand j’aperçus son visage desséché et ridé et ses yeux éteints, la soumission respectueuse et la terreur qu’elle m’avait inspirées jusque-là se changèrent en compassion ; et quand elle laissa tomber sa figure sur la tête de Lioubotchka, en sanglotant comme si elle avait été devant le cadavre de sa chère fille, ma compassion se changea presque en tendresse. Le spectacle de son chagrin en nous revoyant me mettait mal à l’aise. J’avais conscience que nous comptions pour rien à ses yeux et que nous ne lui étions chers que parce que nous lui rappelions le passé. Je sentais que tous les baisers dont elle couvrait mes joues n’exprimaient qu’une seule idée : « Elle n’y est plus, elle est morte ; je ne la reverrai plus ! »

Papa, qui à Moscou ne s’occupait presque pas de nous et que nous ne voyions qu’au dîner, où il apparaissait en redingote noire ou en habit, avec une figure éternellement préoccupée, papa commença à baisser dans mon esprit, ainsi que ses grands cols de chemise ressortant du collet de l’habit, sa robe de chambre, ses starostes, ses intendants, ses promenades dans l’enclos et sa chasse.

Karl Ivanovitch, que grand’mère appelait notre menin et qui, Dieu sait pourquoi ! avait eu tout à coup l’idée de couvrir son vénérable front chauve d’une perruque rousse, séparée vers le milieu de la tête par une raie en étoffe, Karl Ivanovitch me paraissait si bizarre et si ridicule, que je m’étonnais de ne pas m’en être aperçu plus tôt.

Une sorte de barrière invisible s’était élevée entre les filles et nous autres garçons. Elles avaient leurs secrets et nous avions les nôtres. On aurait dit qu’elles nous dédaignaient à cause de leurs jupes devenues plus longues, et nous, à cause de nos pantalons à sous-pieds.

Le premier dimanche après notre arrivée, Mimi parut à dîner avec une toilette si flamboyante et tant de rubans sur la tête, qu’on voyait tout de suite que nous n’étions plus à la campagne et que tout devait aller différemment.

XXVI

MACHA


De tous les changements qui s’opérèrent dans ma manière de voir, aucun ne fut aussi frappant pour moi-même que d’apercevoir la femme dans une de nos femmes de chambre. Je n’avais vu en elle jusqu’ici qu’un domestique du sexe féminin, et voici qu’elle devenait un être d’où pouvaient dépendre, jusqu’à un certain point, mon repos et mon bonheur.

Du plus loin que je me souvienne, je me rappelle avoir vu Macha dans notre maison, et jamais je n’avais fait la moindre attention à elle jusqu’à un événement qui bouleversa mes idées à son égard et que je raconterai tout à l’heure. Macha avait vingt-cinq ans quand j’en avais quatorze. Elle était fort jolie, mais je n’ose la décrire, de peur que mon imagination ne se refuse à me représenter l’image enchanteresse et trompeuse qu’elle s’était formée au temps de ma passion. De crainte d’erreur, je me contenterai de dire qu’elle était extraordinairement blanche, très plantureuse, que c’était une femme et que j’avais quatorze ans.

Dans une de ces minutes où, votre leçon à la main, vous vous promenez par la chambre en vous étudiant à ne marcher que sur certaines fentes du plancher, à moins que vous ne vous occupiez à chanter un air inepte, ou à barbouiller d’encre le bord de la table, ou à répéter machinalement une phrase quelconque, dans une de ces minutes, en un mot, où l’esprit se refuse au travail et où l’imagination, prenant le dessus, cherche des impressions, je sortis de la classe et descendis sans aucun but vers le palier de l’escalier.

Une personne en souliers montait l’escalier en sens inverse. Naturellement, j’eus envie de voir qui c’était, mais les pas cessèrent tout à coup et j’entendis la voix de Macha : « Allons, pas de bêtise…… Marie Ivanovna vient !…. ce serait une belle affaire !

— Elle ne vient pas, » murmura la voix de Volodia, et j’entendis une lutte, comme si Volodia essayait de la retenir.

« Voulez-vous bien ôter vos mains, polisson ! » et Macha passa en courant devant moi. Son fichu arraché était tout de travers et l’on voyait son cou blanc et plein.

Je ne saurais dire à quel point cette découverte m’ébahit. Toutefois l’ébahissement céda promptement la place à la sympathie. Ce n’était déjà plus l’action de Volodia qui m’étonnait, c’était qu’il eût su deviner qu’elle lui procurerait de l’agrément. Malgré moi, j’avais envie de l’imiter.

Je passai désormais des heures entières sur le palier de l’escalier, écoutant avec une attention intense les moindres mouvements qui se faisaient à l’étage supérieur ; mais jamais je ne pus prendre sur moi d’imiter Volodia. C’était pourtant la chose du monde dont j’avais le plus envie. Parfois, caché derrière la porte, j’écoutais avec un sentiment de jalousie très pénible le vacarme qui s’élevait dans la chambre des servantes. Je me demandais ce qui arriverait si j’entrais et si j’essayais, comme Volodia, d’embrasser Macha ; ce que je répondrais, avec mon gros nez et mes cheveux en l’air, quand elle me demanderait ce que je voulais. Je l’entendais quelquefois dire à Volodia : « Voulez-vous bien me laisser tranquille, polisson ! Allez-vous-en…… Ce n’est pas Nicolas Pétrovitch qui viendrait faire des sottises comme ça…… » Elle ne se doutait pas qu’en ce même moment Nicolas Pétrovitch était caché sous l’escalier et qu’il donnerait tout au monde pour être à la place de ce polisson de Volodia.

J’étais naturellement timide, et la conscience de ma laideur augmentait ma timidité. Je suis convaincu que rien n’exerce une influence aussi grande sur la future manière d’être d’un homme que son extérieur et le sentiment d’être ou de ne pas être séduisant de sa personne.

J’avais trop d’amour-propre pour me résigner à être comme j’étais. Je me consolais, comme le renard, en me disant que les raisins étaient trop verts ; en d’autres termes, je m’efforçais de mépriser tous les plaisirs que procure un extérieur agréable et qui étaient, dans ma pensée, le lot de Volodia. Je les enviais de toute mon âme, mais je m’efforçais de toutes les forces de mon esprit et de mon imagination de trouver des jouissances dans un isolement orgueilleux.


XXVII

LE PETIT PLOMB


« Mon Dieu ! de la poudre !…. criait Mimi d’une voix suffoquée par l’émotion. Qu’est-ce que vous faites là ? Vous voulez donc mettre le feu à la maison, nous tuer tous ?…. »

Avec une expression d’héroïsme impossible à décrire, Mimi ordonna à tout le monde de s’écarter, se dirigea avec de grandes enjambées résolues vers le petit plomb éparpillé sur le plancher et le piétina, au mépris du péril d’une explosion subite. Lorsqu’elle jugea le danger diminué, elle appela un domestique et lui ordonna d’aller jeter toute cette poudre un peu loin, de préférence dans l’eau. Après quoi elle secoua orgueilleusement son bonnet et se dirigea vers le salon en marmottant : « Ils sont bien surveillés, il n’y a pas à dire ! »

Quand papa sortit de son aile et que nous entrâmes avec lui chez grand’mère, Mimi y était déjà. Elle était assise près de la fenêtre ; son visage avait revêtu une sorte d’expression mystérieuse et officielle, et elle regardait d’un air menaçant dans la direction de la porte. Sa main tenait un objet enveloppé dans des morceaux de papier je devinai que c’était le plomb et que grand’mère savait déjà tout.

Il y avait là, outre Mimi, la femme de chambre Gacha, en proie à une violente émotion que trahissait son visage enflammé et farouche, et le docteur Blumenthal, un petit homme grêlé, qui s’efforçait en vain de calmer Gacha par des clignements d’yeux et des signes de tête pacificateurs.

Grand’mère était assise un peu en côté et faisait la patience du voyageur, ce qui était toujours, chez elle, l’indice d’une humeur détestable.

« Comment allez-vous aujourd’hui, maman ? Avez-vous bien dormi ? dit papa en lui baisant respectueusement la main.

— Parfaitement, mon cher ; vous n’ignorez pas, je suppose, que je me porte toujours admirablement, répliqua grand’mère du même ton que si la question de papa avait été souverainement déplacée et blessante. Eh bien ? continua-t elle en se tournant vers Gacha, et mon mouchoir propre ?

— Je vous l’ai donné, répondit Gacha en montrant un mouchoir de batiste blanc comme neige, posé sur le bras du fauteuil.

— Otez-moi cette guenille sale et donnez-moi un mouchoir propre, ma chère. »

Gacha alla au chiffonnier, ouvrit un des tiroirs et le referma si violemment, que les vitres des fenêtres tremblèrent. Grand’mère nous jeta à tous un regard terrible, puis se remit à suivre les mouvements de sa femme de chambre. Lorsque celle-ci lui présenta le mouchoir (il me sembla que c’était le même), grand’mère lui dit : « Quand me râperez-vous du tabac, ma chère ?

— Quand j’aurai le temps.

— Qu’est-ce que vous dites ?

— Je dis que je vais en râper.

— Si vous ne vouliez pas faire mon service, ma chère, vous auriez mieux fait de le dire : il y a longtemps que je vous aurais renvoyée.

— Vous pouvez me renvoyer, on n’en pleurera pas, » marmotta Gacha entre ses dents.

Le docteur recommença ses clignements d’yeux, mais Gacha tourna vers lui un visage si courroucé et si décidé, qu’il se hâta de faire le plongeon avec sa tête et se mit à jouer avec sa clef de montre.

« Vous voyez, mon cher, dit grand’mère en s’adressant à papa après que Gacha eut quitté la chambre en continuant à grommeler, comment on me traite dans ma propre maison.

— Permettez, maman, je vous râperai du tabac moi-même, dit papa, que cette apostrophe inattendue parut embarrasser beaucoup.

— Non, je vous remercie. Elle n’est si malhonnête que parce qu’elle sait bien qu’il n’y a qu’elle qui sache râper mon tabac à mon goût… Vous savez, mon cher, continua grand’mère après une petite pause, que vos enfants ont manqué mettre le feu à la maison ? »

Papa la regarda avec une expression de curiosité respectueuse.

« Oui, voilà avec quoi ils jouent. Montrez, » ajouta-t-elle en se tournant vers Mimi.

Papa prit le papier et ne put s’empêcher de sourire.

« Mais, maman, c’est du petit plomb, dit-il ; ce n’est pas du tout dangereux.

— Je vous suis très reconnaissante, mon cher, de me donner des leçons ; mais je suis trop vieille…

— Les nerfs ! les nerfs ! » murmura le docteur. Papa se tourna aussitôt vers nous :

« Où avez-vous pris ça ? Comment osez-vous plaisanter avec ces choses-là ?

— Inutile de les interroger ; mais il faut prier leur menin de les surveiller, dit grand’mère en appuyant avec une inflexion de voix méprisante sur le mot menin.

— Volodia dit que c’est Karl Ivanovitch qui lui a donné cette poudre, intervint Mimi.

— Vous voyez quel joli surveillant ! continua grand’mère. Et où est-il, ce menin ? Envoyez-le-moi ici.

— Je lui ai permis de sortir, dit papa.

— Ce n’est pas une raison. Il devrait toujours être là. Ce ne sont pas mes enfants, ce sont les vôtres, et je n’ai pas de conseil à vous donner ; vous avez plus d’esprit que moi ; mais il me semble qu’il serait temps de leur donner un gouverneur, au lieu d’un menin, une espèce de rustre allemand. Oui, un imbécile et un rustre, qui n’est capable de leur rien apprendre, excepté les mauvaises manières et des chansons tyroliennes. Je vous demande un peu s’il est très nécessaire que les enfants sachent chanter des tyroliennes. Du reste, à présent il n’y a plus personne pour s’occuper d’eux et vous pouvez faire ce qu’il vous plaira. »

À présent voulait dire : « Puisqu’ils n’ont plus de mère, » et à présent réveilla des souvenirs tristes dans le cœur de grand’mère. Elle baissa les yeux sur sa tabatière à portrait et devint pensive.

« J’y songeais depuis longtemps, se hâta de dire papa, et je voulais vous demander votre avis, maman. Si nous prenions Saint-Jérôme, qui leur donne en ce moment des leçons au cachet ?

— Tu ferais admirablement, mon ami, dit grand’mère d’une voix radoucie. Saint-Jérôme est un gouverneur, qui sait comment il faut élever des enfants de bonne maison, et non un simple menin, bon seulement à les mener promener.

— Je lui parlerai dès demain, » dit papa.

En effet, deux jours après cette conversation, Karl Ivanovitch cédait sa place à un jeune petit-maître français.


XXVIII

HISTOIRE DE KARL IVANOVITCH


La veille du jour où Karl Ivanovitch devait nous quitter, tard dans la soirée, il était debout auprès de son lit, vêtu de sa robe de chambre de cotonnade et sa calotte rouge sur la tête. Penché sur sa malle, il emballait soigneusement ses hardes.

Pendant ces derniers jours, Karl Ivanovitch avait été très sec avec nous ; on aurait dit qu’il cherchait à avoir le moins de rapports possible avec ses élèves. En ce moment encore, quand j’entrai dans sa chambre, il se contenta de me jeter un regard en dessous et se remit à emballer. Je me jetai sur son lit, chose absolument défendue ; mais Karl Ivanovitch ne dit rien, et l’idée qu’il ne nous gronderait plus, qu’il ne nous ferait plus finir, que ce que nous faisions ne le regardait plus, me donna l’impression vive de la séparation prochaine. Je me sentais tout triste de ce qu’il ne nous aimait plus, j’avais à cœur de lui exprimer ma tristesse.

« Voulez-vous que je vous aide, Karl Ivanovitch ? » dis-je en m’approchant de lui.

Karl Ivanovitch me lança un autre coup d’œil et se détourna de nouveau ; mais, dans ce coup d’œil, au lieu de l’indifférence à laquelle j’attribuais sa froideur, je lus un chagrin sincère et concentré.

« Dieu voit tout et sait tout ; que sa sainte volonté soit faite en tout ! dit-il en se redressant de toute sa hauteur et en soupirant profondément. Oui, Nicolas, continua-t-il en voyant l’expression de sympathie non feinte avec laquelle je le regardais ; mon sort est d’être malheureux ; je l’ai été dès l’enfance et le serai jusqu’à mon cercueil. On m’a toujours rendu le mal pour le bien, et ma récompense ne sera pas sur cette terre ; elle sera là (il montrait le ciel). Si vous saviez mon histoire et ce que j’ai eu à souffrir dans cette vie ! J’ai été cordonnier, j’ai été soldat, j’ai été déserteur, j’ai été fabricant, j’ai été précepteur, et à présent je suis zéro ! et comme le Fils de Dieu, je n’ai pas où reposer ma tête ! »

Il ferma les yeux et se laissa tomber dans son fauteuil.

Remarquant que Karl Ivanovitch était dans un de ces moments d’attendrissement où il parlait pour se décharger le cœur, sans faire attention à ses auditeurs, je m’assis sur le lit sans rien dire et sans quitter sa bonne figure des yeux.

« Vous n’êtes plus un enfant, vous pouvez comprendre. Je vais vous raconter mon histoire et tout ce que j’ai eu à souffrir dans cette vie. Il viendra un temps où vous penserez au vieil ami qui vous aimait tant, enfants !… »

Karl Ivanovitch posa un de ses coudes sur une petite table qui se trouvait à côté de lui, prit une prise de tabac, leva les yeux au ciel, et, de cette même voix monotone et gutturale avec laquelle il nous faisait nos dictées, il commença son récit en ces termes : « J’ai été malheureux dès le sein de ma mère… »

Il répéta la même phrase en allemand d’un ton profondément pénétré.

Karl Ivanovitch m’ayant depuis raconté son histoire bien des fois, toujours dans les mêmes termes et avec les mêmes intonations, j’espère pouvoir la donner ici mot pour mot ; je n’en retrancherai que les fautes de syntaxe.

Était-ce réellement son histoire ? Était-ce un conte né dans son imagination pendant son existence solitaire dans notre maison et auquel il avait fini par croire à force de se le répéter ? S’était-il contenté de revêtir de couleurs fantastiques des événements véritables ? J’en suis encore à me le demander. D’un côté, il racontait son histoire avec une émotion trop sincère, avec trop de suite et de méthode, pour qu’elle ne portât pas le cachet de la vérité et qu’on pût ne pas y croire. D’autre part, elle était trop poétique ; l’excès de poésie inspirait des soupçons.

« Le noble sang des comtes de Zommerblatt coule dans mes veines. Je naquis six semaines après le mariage. Le mari de ma mère (je l’appelais papa) était fermier du comte de Zommerblatt. Il ne put jamais oublier la honte de ma mère, et il ne m’aimait pas. J’avais un petit frère nommé Johann et deux sœurs ; mais j’étais un étranger dans ma propre famille. Quand Johann faisait une bêtise, papa disait : Je n’aurai jamais une minute de tranquillité avec ce petit Karl ! — Et c’était moi qu’on grondait et qu’on punissait. Quand mes sœurs se disputaient, papa disait : Karl sera toujours désobéissant ! — Et c’était moi qu’on grondait et qu’on punissait. Il n’y avait que mon excellente mère qui m’aimât et me caressât. Souvent elle me disait : Karl, viens ici dans ma chambre, — et elle m’embrassait sans bruit. — Mon pauvre, pauvre Karl ! disait-elle, personne ne t’aime ; mais je ne te changerais pas contre un autre. — Ta mère, disait-elle encore, ne te demande qu’une seule chose : de bien travailler et d’être toujours un honnête homme ; et Dieu ne t’abandonnera pas ! — Moi, je faisais ce que je pouvais.

« Quand j’eus quatorze ans et que je fus d’âge à faire ma première communion, maman dit à papa : Voilà Karl grand garçon, Gustave ; qu’est-ce que nous allons en faire ? — Et papa répondit : Je ne sais pas. — Alors maman dit : Envoyons-le à la ville, chez Herr Schultz, et faisons-le cordonnier. — Et papa dit : Bien.

« Je restai six ans et six mois à la ville, chez le cordonnier, et le patron m’aimait. Il disait : Karl est bon ouvrier, et j’en ferai bientôt mon associé. — Mais l’homme propose et Dieu dispose… En 1796, on fit la conscription, et tous ceux qui étaient bons pour le service, de dix-huit à vingt et un ans, durent se rassembler à la ville.

« Papa arriva avec mon frère Johann, et nous allâmes tirer au sort à qui serait et ne serait pas soldat. Johann tira un mauvais numéro : il était pris ; je tirai un bon numéro : je n’étais pas pris. Et papa dit : J’avais un fils unique, et il faut m’en séparer !

« Je lui pris la main et je dis : Pourquoi dites-vous ça, papa ? Venez avec moi, je vous ferai voir quelque chose. — Et papa vint avec moi. Papa vint avec moi, et nous nous assîmes à une petite table, dans l’auberge. — Donnez-nous deux cruchons de bière, dis-je. — On nous servit. Nous bûmes un verre, et mon frère Johann aussi.

« Papa ! dis-je, ne dites pas : J’avais un fils unique, et il faut m’en séparer. — Le cœur me saute dans la poitrine quand j’entends ça. Mon frère Johann ne partira pas ; c’est moi qui serai soldat !… Personne n’a besoin de Karl, et Karl sera soldat ! — Karl Ivanovitch, vous êtes un brave garçon ! dit papa, — et il m’embrassa.

« Et je fus soldat !


XXIX

SUITE


« C’était alors un temps terrible, Nicolas. C’était le temps de Napoléon. Il voulait conquérir l’Allemagne, et nous défendions notre patrie jusqu’à la dernière goutte de notre sang !

« J’étais à Ulm, j’étais à Austerlitz ! j’étais à Wagram !

— Vous vous êtes battu ? interrompis-je en le regardant avec étonnement. Vous avez tué des gens ? »

Karl Ivanovitch se hâta de me rassurer.

« Une fois, un grenadier français resta en arrière et tomba sur la route. Je courus à lui et j’allais lui enfoncer ma baïonnette dans le corps ; mais il jeta son fusil en criant : Pardon ! et je le laissai aller.

« À Wagram, Napoléon nous avait enfermés dans une île, de sorte qu’il n’y avait pas moyen de se sauver. Il y avait trois jours que nous n’avions plus de vivres et nous étions dans l’eau jusqu’aux genoux. Ce monstre de Napoléon ne voulait ni nous prendre ni nous laisser nous en aller !

« Le quatrième jour, grâce à Dieu, on nous fit prisonniers et on nous conduisit dans une forteresse. J’avais un pantalon bleu, une tunique de bon drap, quinze thalers et une montre en argent que papa m’avait donnée. Un soldat français me prit tout. Par bonheur, j’avais trois ducats que maman m’avait cousus dans la doublure de mon gilet. Personne ne les trouva.

« Je ne me résignai pas longtemps à rester dans la forteresse et je pris la résolution de m’échapper. Un jour de grande fête, je dis au sergent qui nous gardait : Monsieur le sergent, c’est aujourd’hui une grande fête et je veux la célébrer. S’il vous plaît, apportez deux flacons de madère, et nous les boirons ensemble. — Le sergent répondit : Bon. — Quand le sergent eut apporté le madère et que nous eûmes bu un petit verre, je lui pris la main et je dis : Monsieur le sergent, vous avez peut-être un père et une mère ? — Il répondit : J’en ai, monsieur Mayer. — Mon père et ma mère, dis-je, ne m’ont pas vu depuis huit ans et ignorent si je suis vivant ou si mes os reposent dans la terre humide. Oh ! monsieur le sergent ! j’ai deux ducats qui étaient dans la doublure de mon gilet ; prenez-les et laissez-moi me sauver. Soyez mon bienfaiteur, et ma mère priera toute sa vie pour vous le Dieu tout-puissant.

« Le sergent but un petit verre de madère et dit : Monsieur Mayer, je vous aime beaucoup et je vous plains ; mais vous êtes prisonnier et je suis soldat ! — Je lui serrai la main et je dis : Monsieur le sergent ! — Et le sergent dit : Vous êtes un pauvre homme et je ne veux pas de votre argent ; mais je vous aiderai. Quand j’irai me coucher, payez une bouteille d’eau-de-vie aux soldats et ça les fera dormir. Je ne vous regarderai pas.

« C’était un brave homme. Je payai une bouteille d’eau-de-vie, et, quand les soldats furent gris, j’enfilai mes bottes, une vieille capote, et je sortis tout doucement. Arrivé au rempart, je voulus sauter, mais il y avait de l’eau dans le fossé et je ne voulais pas abîmer mon dernier vêtement : j’essayai de faire le tour par la grande porte.

« La sentinelle se promenait, son fusil sur l’épaule, et me regardait : Qui vive ? cria-t-elle. — Je ne répondis pas. — Qui vive ? répéta-t-elle. Je ne répondis pas. — Qui vive ? cria-t-elle pour la troisième fois, et je me mis à courir. Je sautai dans l’eau, grimpai sur l’autre bord et filai.

« Pendant toute la nuit, je courus en suivant la route ; mais, lorsque parut le jour, j’eus peur d’être reconnu et je me cachai dans un grand champ de seigle. Là, je me mis à genoux, je joignis les mains et je remerciai notre Père céleste de m’avoir sauvé ; après quoi, je m’endormis avec un sentiment de paix.

« Je m’éveillai vers le soir et me remis en route. Tout à coup, je fus rattrapé par un grand chariot allemand, attelé de deux chevaux moreaux. Sur le siège était un homme bien vêtu qui fumait sa pipe. Il me regarda. Je ralentis, pour laisser le chariot me dépasser ; le chariot ralentit aussi et l’homme me regarda. Je pressai le pas ; le chariot alla plus vite et l’homme me regarda. Je m’assis au bord du chemin ; l’homme arrêta ses chevaux et me regarda. Jeune homme, dit-il, où allez-vous si tard ? — Je dis : Je vais à Francfort. — Montez dans mon chariot ; il y a de la place et je vous conduirai… Pourquoi n’avez-vous pas de bagage ? Pourquoi votre barbe n’est-elle pas faite et vos habits sont-ils pleins de boue ? me dit-il quand je fus assis à côté de lui. — Je suis un pauvre homme, dis-je ; je voudrais me louer dans une fabrique. Il y a de la boue à mes habits parce que je suis tombé sur la route. — Vous mentez, jeune homme ; la route est sèche.

« Je gardai le silence.

« Dites-moi toute la vérité, me dit le brave homme. Qui êtes-vous et d’où venez-vous ? Votre figure me plaît, et, si vous êtes un honnête homme, je vous aiderai.

« Je lui racontai tout. Il dit : C’est bon, jeune homme. Venez à ma corderie, je vous donnerai de l’ouvrage et vous demeurerez chez moi.

« Et je dis : Bien.

« Nous arrivâmes à la corderie, et le brave homme dit à sa femme : Voici un jeune homme qui s’est battu pour son pays. Il était prisonnier et s’est sauvé. Il n’a ni foyer, ni vêtements, ni pain. Il demeurera chez nous. Donnez-lui du linge propre et faites-le manger.

« Je restai un an et demi à la corderie ; et mon patron m’aimait tant, qu’il ne voulait plus me laisser m’en aller. Je me trouvais bien chez lui. En ce temps-là, j’étais beau garçon. J’étais jeune, grand, j’avais les yeux bleus et un nez romain…, et Mme L… (je ne peux pas dire son nom), la femme de mon patron, était une jeune et jolie dame. Elle se mit à m’aimer.

« Un jour, en m’apercevant, elle me dit : Monsieur Mayer, comment vous appelle votre maman ?

« Je répondis : Charlot.

« Et elle dit : Charlot ! asseyez-vous à côté de moi. Je m’assis à côté d’elle, et elle dit : Charlot ! embrassez-moi.

« Je l’embrassai, et elle dit : Charlot ! je vous aime tant que je n’en peux plus, et elle tremblait de tout son corps. »

Karl Ivanovitch fit une longue pause. Branlant légèrement la tête et roulant ses bons yeux bleus, il souriait comme on sourit à des souvenirs agréables.

« Oui, reprit-il enfin en s’arrangeant dans son fauteuil et en croisant sa robe de chambre, j’ai eu beaucoup de bon et beaucoup de mauvais dans ma vie ; mais voici mon témoin (il montrait un christ en tapisserie, pendu au-dessus de son lit). Personne n’a le droit de dire que Karl Ivanovitch a été un malhonnête homme ! Je ne voulus pas payer d’une noire ingratitude les bienfaits de M. L…, et je résolus de me sauver de chez lui. Un soir, quand tout le monde fut couché, j’écrivis une lettre à mon patron et la posai sur la table de ma chambre. Ensuite je pris mes hardes, trois thalers, et sortis sans bruit. Personne ne m’avait vu et je suivis la grande route.

XXX

SUITE


« Il y avait neuf ans que je n’avais vu maman et je ne savais pas si elle était encore vivante ou si ses os reposaient dans la terre humide. Je retournai dans mon pays. En arrivant à la ville, je demandai où demeurait Gustave Mayer, le fermier du comte Zommerblatt. On me répondit : Le comte Zommerblatt est mort et Gustave Mayer demeure à présent dans la grande rue, où il tient un débit de liqueurs. — Je mis mon gilet neuf, mon beau paletot (c’est le patron qui me l’avait donné), je me peignai bien et j’entrai dans la boutique de mon papa. Ma sœur Marie était assise dans la boutique. Elle me demanda ce que je voulais. Je dis : Pourrait-on boire un petit verre de liqueur ? — Elle dit : Papa ! il y a un jeune homme qui demande un petit verre de liqueur. — Et papa dit : Donne-lui un petit verre de liqueur. — Je m’assis devant une petite table, je bus mon petit verre de liqueur et je fumai ma pipe en regardant papa, Marie, et Johann, qui venait aussi d’entrer. En causant, papa me dit : Vous savez sûrement, jeune homme, où est à présent notre armée ? — Je dis : J’en viens ; elle est près de Vienne. — Notre fils, dit papa, était soldat. Voilà neuf ans qu’il est parti et il ne nous a pas écrit ; nous ne savons pas s’il est mort ou vivant. Ma femme ne cesse pas de pleurer… — Je fumai ma pipe et je dis : Comment s’appelait votre fils et dans quel régiment était-il ? Peut-être que je le connais… — Il s’appelait Karl Mayer et il était dans les chasseurs autrichiens, dit mon papa. — Il était grand et beau garçon comme vous, dit ma sœur Marie. — Je dis : Je connais votre Karl. — Amalia ! cria mon père ; viens ici ; voilà un jeune homme qui connaît notre Karl ! Et ma chère maman entra par la porte du fond. Je la reconnus tout de suite. — Vous connaissez notre Karl ? dit-elle en me regardant, et elle devint toute pâle et se mit… à… trem… bler… — Oui, je l’ai vu, dis-je sans oser lever mes yeux sur elle. Mon cœur me sautait dans la poitrine. — Mon Karl est vivant ! dit maman. Dieu soit loué ! Où est-il, mon bon Karl ? Je mourrais tranquille si je pouvais le revoir une seule fois, mon fils bien-aimé ; mais Dieu ne le veut pas. — Elle se mit à pleurer… Je ne pus le supporter… Maman ! criai-je, je suis votre Karl ! — Et elle tomba dans mes bras. »

Karl Ivanovitch ferma les yeux et ses lèvres tremblèrent.

« Maman ! je suis votre Karl ! — Et elle tomba dans mes bras, répéta-t-il en se calmant un peu et en essuyant de grosses larmes qui roulaient le long de ses joues.

« Mais Dieu, reprit-il, ne permit pas que je terminasse mes jours dans ma patrie. Le malheur me poursuivait partout. Je ne vécus dans ma patrie que trois mois. Un dimanche, j’étais au café, je buvais un cruchon de bière en fumant ma pipe et je parlais politique avec mes connaissances ; on parlait de l’empereur François, de Napoléon, de la guerre, et chacun donnait son avis. Près de nous était assis un monsieur en paletot gris, que nous ne connaissions pas. Il prenait du café, fumait sa pipe et ne disait rien. Quand le veilleur cria : Dix heures ! je pris mon chapeau, je payai et je retournai à la maison. Au milieu de la nuit, on frappe à ma porte. Je m’éveille et je dis : Qui est là ? — Ouvrez ! — Je dis : Dites qui est là et j’ouvrirai. — Ouvrez au nom de la loi ! dit une voix derrière la porte. — J’ouvre. Il y avait derrière la porte deux soldats avec leurs fusils, et je vois entrer l’inconnu en paletot gris qui était près de nous au café. C’était un espion ! Suivez-moi ! dit l’espion. — Bien, dis-je… — Je mis mes bottes et mon pantalon et j’allais et venais dans la chambre en mettant mes bretelles. Ça me bouillait dans le cœur. Je me disais : Coquin, va ! — Quand je me trouvai près du mur où était accroché mon sabre, je l’empoignai et je dis : Tu es un espion ; défends-toi ! — Je lui allonge un coup à droite, un coup à gauche et un coup sur la tête. L’espion tombe ! Je saisis mon porte-manteau et ma bourse, je saute par la fenêtre et je m’en vais à Ems.

« Là, je fis la connaissance du général Sazine. Il se prit d’affection pour moi, me procura un passeport et m’emmena en Russie pour faire l’éducation de ses enfants. À sa mort, votre maman me prit. Elle me dit : Karl Ivanovitch, je vous confie mes enfants, aimez-les et je ne vous abandonnerai jamais ; j’assurerai le repos de votre vieillesse. — Elle n’y est plus, et tout est oublié. Après vingt ans de services, il faut qu’avec mes cheveux blancs j’aille mendier dans la rue un morceau de pain dur… Dieu voit tout et sait tout : que sa sainte volonté soit faite en toutes choses ; seulement, je suis fâché pour vous, enfants ! »

En achevant ces mots, Karl Ivanovitch me prit par la main, m’attira à lui et me baisa au front.


XXXI

J’AI UN 1


À l’expiration de notre année de deuil, grand’mère commença à se remettre un peu de son chagrin et à recevoir de temps à autre, surtout des enfants, nos camarades et les amies de ma sœur.

Le jour de la fête de Lioubotchka, le 13 décembre, la princesse Kornakof et ses filles, Mme Valakhine et Sonia, Iline Grapp et les deux plus jeunes Ivine arrivèrent dès avant le dîner.

D’en haut, nous entendions les voix, les rires et les allées et venues, mais nous ne pouvions pas aller rejoindre la société avant la fin des classes du matin. Le tableau accroché dans la classe portait : Lundi, de 2 à 3, maître d’histoire et de géographie. Avant d’être libres, il nous fallait attendre ce maître d’histoire, écouter sa leçon et le reconduire. Il était déjà deux heures un quart, le maître n’était pas arrivé, on ne l’entendait pas et on ne l’apercevait même pas dans la rue, où je le guettais avec un désir intense de ne jamais le voir.

« Il paraît que Lébédef ne vient pas aujourd’hui, dit Volodia en s’arrachant un instant du livre où il préparait sa leçon.

— Dieu le veuille, Dieu le veuille ! Avec ça, je ne sais pas un mot… Bon !… le voilà, » ajoutai-je d’une voix triste.

Volodia se leva et s’approcha de la fenêtre.

« Non ; ce n’est pas lui, c’est un barine, dit-il. Attendons encore jusqu’à deux heures et demie, ajouta-t-il en s’étirant et en se grattant le haut de la tête, selon son habitude quand il se reposait un instant de son travail. S’il n’est pas arrivé à deux heures et demie, nous pourrons aller le dire à Saint-Jérôme et serrer nos cahiers.

— Il a aussi envie d’aller se pro-o-o-o-mener, » dis-je en m’étirant à mon tour et en agitant au-dessus de ma tête le livre que je tenais à deux mains.

Par désœuvrement, j’ouvris le livre à l’endroit de la leçon et je me mis à lire. La leçon était longue et difficile, je n’en savais pas le premier mot et je constatai que jamais je ne m’en rappellerais rien ; j’étais dans cet état nerveux où il est impossible de fixer sa pensée sur n’importe quoi.

La leçon d’histoire était toujours pour moi un supplice. À la précédente, Lébédef s’était plaint de moi à Saint-Jérôme et m’avait donné un 2, ce qui signifiait très mal. Saint-Jérôme m’avait alors déclaré que si, la prochaine fois, j’avais moins de 3, je serais sévèrement puni. La prochaine fois était arrivée, et j’avais une peur bleue.

J’étais tellement absorbé par la lecture de cette leçon inconnue, que je fus frappé soudain par un bruit de galoches qu’on ôte, venant de l’antichambre. J’eus à peine le temps de lever la tête qu’apparaissaient à la porte l’horrible figure grêlée et la personne gauche, que je ne connaissais sais que trop, du maître d’histoire, avec son habit bleu à boutons universitaires.

Il posa avec lenteur son chapeau sur la fenêtre et ses livres sur la table, tira son habit à deux mains pour en effacer les plis (c’était vraiment bien nécessaire !) et s’assit en soufflant.

« Allons, messieurs, dit-il en frottant ses mains suantes ; repassons d’abord ce qui a été dit dans la classe précédente, et ensuite je m’efforcerai de vous faire connaître la suite des événements du moyen âge. »

Cela voulait dire : « Récitez vos leçons. »

Pendant que Volodia récitait avec l’aisance et l’assurance de celui qui sait sa leçon, je sortis sans aucun but sur le palier de l’escalier : ne pouvant pas descendre, il était bien naturel que, sans y penser, je me trouvasse sur le palier. À peine allais-je m’installer à mon observatoire ordinaire, derrière la porte, que Mimi (elle était toujours la cause de tous mes malheurs) me tomba dessus à l’improviste.

« Vous ici ? » dit-elle en regardant sévèrement moi d’abord, puis la porte de la chambre des servantes, puis de nouveau moi.

Je me sentais doublement en faute, n’étant pas dans la classe et me trouvant dans un endroit défendu. Je n’osai donc rien dire et, baissant la tête, j’exprimai par mon attitude le repentir le plus touchant.

« Non, c’est trop fort ! s’écria Mimi. Qu’est-ce que vous faisiez là ? (Je gardai le silence.) Non, ça ne se passera pas comme ça, continua-t-elle en frappant sur la rampe de l’escalier avec le dos de ses doigts ; je le dirai à la comtesse. »

Il était trois heures moins cinq quand je rentrai dans la classe. Le professeur avait l’air de ne pas s’apercevoir si j’y étais ou non et expliquait la leçon suivante à Volodia. Les explications terminées, il commença à rassembler ses cahiers et Volodia alla chercher le cachet dans la chambre voisine : il me vint l’idée délicieuse que la leçon était finie et qu’on m’avait oublié.

Tout à coup le maître se tourna vers moi avec un demi-sourire méchant.

« J’espère, dit-il en se frottant les mains, que vous avez appris votre leçon ?

— Oui.

— Veuillez me parler de la croisade de saint Louis, dit-il en se balançant sur son siège et en regardant ses souliers d’un air rêveur. D’abord, les causes qui ont engagé le roi de France à prendre la croix (il leva les sourcils et montra du doigt l’encrier). Ensuite, les traits caractéristiques de cette croisade (il remua son poignet comme s’il voulait attraper quelque chose). Enfin, l’influence de cette croisade sur les États européens en général (il frappa avec ses cahiers sur le côté gauche de la table) et sur le royaume de France en particulier (il frappa avec ses cahiers sur le côté droit de la table et pencha la tête sur l’épaule droite). »

J’avalai plusieurs fois ma salive, toussai, inclinai la tête de côté et ne dis rien. Ensuite, je pris la plume posée sur la table et me mis a la déchiqueter, toujours sans rien dire.

« Donnez-moi cette plume, dit le maître en tendant la main ; elle nous sert. Allons !

— Louis… saint Louis… était… était… était… un bon tzar…

— Un quoi ?

— Un bon tzar. Il eut l’idée d’aller à Jérusalem et il remit les rênes du gouvernement à sa mère.

— Comment s’appelait-elle ?

— B… Be… lan…

— Comment ! Bêlante ? »

Je ris gauchement et bêtement.

« Voyons, ne savez-vous pas encore quelque chose ? » demanda-t-il avec ironie.

Je n’avais plus rien à perdre. J’éclaircis ma voix et je me lançai à débiter tout ce qui me passait par la tête. Le maître époussetait la table, sans rien dire, avec la plume qu’il m’avait ôtée et regardait obstinément à côté de moi, en répétant de temps en temps : « Bien, très bien ! » Je sentais que je ne savais rien, que je pataugeais, et il m’était horriblement pénible que le maître ne m’arrêtât ni ne me reprît.

« Pourquoi, dit-il enfin en répétant ma phrase, a-t-il eu l’idée d’aller à Jérusalem ?

— Parce que… c’est que… il voulait… »

Je m’embrouillai tout à fait et restai muet. Je sentais que ce méchant maître pourrait bien me regarder comme ça pendant un an : je ne serais pas capable d’ajouter une syllabe. Il attendit trois minutes, puis sa figure prit subitement l’expression d’une profonde tristesse et il dit d’un ton affligé à Volodia, qui rentrait au même moment : « Donnez-moi le cahier de notes. »

Volodia lui donna le cahier de notes et posa soigneusement le cachet à côté.

Le maître ouvrit le cahier, trempa sa plume avec précaution, et, de sa belle écriture, il mit un 5 à Volodia dans la colonne des progrès et dans celle de la conduite. Ensuite, tenant sa plume en l’air au-dessus des colonnes où étaient mes notes, il me regarda et réfléchit.

Tout à coup sa main fit un mouvement imperceptible et un 1 superbe, suivi d’un point, apparut dans la colonne des progrès. Un second mouvement, et un autre 1, avec un point, dans la colonne de la conduite.

Le maître referma avec précaution le cahier de notes, se leva et se dirigea vers la porte sans avoir l’air de remarquer mon regard suppliant, désespéré, chargé de reproches.

« Michel Larionitch ! dis-je.

— Non, répondit-il, devinant ce que j’allais lui dire. Ça ne peut pas aller comme ça. Je ne veux pas voler mon argent. »

Il remit ses galoches et son manteau de camelot et enroula soigneusement son cache-nez. Comme si, après le malheur qui venait de m’arriver, on pouvait encore s’intéresser à quelque chose ! Pour lui, ce n’avait été qu’un trait de plume ; pour moi, c’était une catastrophe.

« La leçon est finie ? demanda Saint-Jérôme en entrant dans la classe.

— Oui.

— Le maître a été content de vous ?

— Oui, répondit Volodia,

— Quelle note avez-vous ?

— 5.

— Et Nicolas ? »

Je me taisais.

« Je crois qu’il a 4, » dit Volodia.

Il avait compris qu’il fallait me sauver pour ce jour-là : je serais puni, mais pas ce soir, où il y avait du monde.

« Voyons, messieurs (Saint-Jérôme répétait « Voyons » tous les trois mots), faites votre toilette et descendons »


XXXII

LA PETITE CLEF


Nous avions à peine eu le temps de dire bonjour à tous les invités, qu’on annonça le dîner. Papa était très en train (depuis quelque temps il avait la veine et gagnait). Il donna à Lioubotchka, pour sa fête, un service de voyage en argent et il se souvint, étant encore à table, qu’il avait aussi pour elle une bonbonnière ; il l’avait oubliée chez lui.

Au lieu d’envoyer un domestique, « vas-y plutôt, Coco, me dit-il. Les clefs sont sur la grande table, dans la coquille, tu sais ?… Tu prendras la plus grosse et tu ouvriras le deuxième tiroir à droite. Là, tu trouveras une petite boîte, des bonbons dans du papier, et tu apporteras le tout.

— Faut-il aussi t’apporter des cigares ? demandai-je, sachant qu’il en envoyait toujours chercher après le dîner.

— Oui. Fais attention de ne toucher à rien chez moi ! » cria-t-il comme je m’éloignais.

Je trouvai le trousseau de clefs à l’endroit indiqué et j’allais ouvrir le tiroir, lorsque l’envie me prit de savoir à quelle serrure allait une toute petite clef enfilée dans l’anneau.

Sur la table, parmi cent objets divers, se trouvait un portefeuille brodé, fermé avec un petit cadenas. Je voulus voir si la toute petite clef allait au petit cadenas. L’expérience eut un plein succès : le portefeuille s’ouvrit et j’y trouvai tout un tas de papiers. La curiosité me poussa si violemment à savoir ce qu’étaient ces papiers qu’elle étouffa la voix de la conscience ; je me mis à examiner le contenu du portefeuille.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La vénération qu’éprouvent les enfants pour les grandes personnes était si robuste chez moi, en particulier pour papa, que mon esprit se refusait inconsciemment à tirer des conclusions de ce que j’avais sous les yeux. J’avais le sentiment que papa vivait dans une sphère supérieure et tout à fait à part, inaccessible et incompréhensible pour moi, et que je commettrais une sorte de sacrilège en essayant de pénétrer les secrets de sa vie.

Les découvertes que je fis à l’improviste dans son portefeuille ne me laissèrent donc aucune impression nette, si ce n’est la conscience d’avoir mal fait. J’étais honteux et mal à l’aise.

Je voulus refermer au plus vite le portefeuille, mais il était dit qu’en ce jour mémorable j’aurais tous les malheurs. Ayant introduit la petite clef dans le trou de la serrure, je tournai dans le mauvais sens. Croyant avoir fermé, je tirai la clef, et, ô horreur ! le bout me resta dans la main ! Je m’efforçai en vain de le rajuster à la moitié demeurée dans le cadenas et de faire sortir cette dernière par la vertu d’un sortilège quelconque : il fallut m’habituer à l’affreuse pensée que j’avais commis un nouveau crime, qui serait découvert quand papa rentrerait dans son cabinet.

L’affaire de Mimi, le 1 et la petite clef, il ne pouvait plus rien m’arriver de pis. Grand’mère pour l’affaire de Mimi, Saint-Jérôme pour le 1, papa pour la petite clef…, et tout ça tombera sur moi pas plus tard que ce soir !

« Qu’est-ce que je vais devenir ? A-a-a-ah ! qu’ai-je fait ? m’écriai-je à haute voix en allant et venant sur le tapis moelleux du cabinet. Eh ! dis-je en moi-même en cherchant les bonbons et les cigares, on n’évite pas sa destinée… ! » Je revins en courant.

Cette sentence fataliste, que j’avais entendu répéter, dans mon enfance, à Kolia, exerçait sur moi, à toutes les minutes difficiles de ma vie, une influence bienfaisante et calmante. En rentrant dans la salle à manger, je me trouvais dans un état d’âme un peu troublé et pas très naturel, mais parfaitement gai.


XXXIII

LA PERFIDE


Après le dîner commencèrent les « petits jeux » et j’y pris une part active. En jouant au chat et à la souris, je marchai sans le faire exprès, par maladresse, sur la robe de la gouvernante des Kornakof, qui jouait avec nous, et je la déchirai. Je remarquai que toutes les filles, et Sonia en particulier, étaient ravies de l’air contrarié avec lequel la gouvernante alla recoudre sa robe dans la chambre des servantes. Je résolus de leur procurer une seconde fois ce plaisir. Dans cette aimable intention, dès que la gouvernante fut revenue, je me mis à galoper autour d’elle en cherchant une occasion favorable pour accrocher sa jupe avec mon talon et la déchirer de nouveau. Sonia et les princesses avaient de la peine à s’empêcher de rire, ce qui flattait beaucoup mon amour-propre ; mais Saint-Jérôme remarqua mes manœuvres. Il s’approcha de moi et me dit en fronçant les sourcils (chose que je ne pouvais souffrir) que j’avais l’air de méditer des sottises et que, si je n’étais pas plus sage, il m’en ferait repentir, bien que ce fût jour de fête.

Je me trouvais dans la situation d’agacement de l’homme qui a perdu plus qu’il n’avait dans sa poche, qui redoute le moment du règlement et qui continue à jouer en désespéré, sans aucun espoir de se rattraper et simplement pour s’étourdir : je souris insolemment et m’éloignai de Saint-Jérôme.

Après « le chat et la souris », l’un de nous organisa un jeu que nous appelions le « long nez ». On mettait les chaises sur deux rangs, l’un en face de l’autre, les dames et les cavaliers se formaient en deux camps et l’on changeait de chaises en choisissant son partenaire.

La dernière des princesses choisissait toujours le plus jeune des Ivine, Catherine choisissait tantôt Volodia, tantôt Iline, Sonia ne manquait jamais de choisir Serge, et, à mon grand étonnement, elle ne parut pas du tout confuse quand Serge vint tout droit s’asseoir en face d’elle. Elle se mit à rire de son joli rire sonore et lui fit entendre par un signe de tête qu’il avait deviné juste. Moi, personne ne me choisissait. À ma profonde humiliation, je compris que j’étais de trop, que j’étais celui qui reste et qu’on dirait toutes les fois : « Qui reste-t-il encore ? — Ah ! c’est Nicolas ; prends-le donc ! » Je me déterminai donc, quand c’était à mon tour de traverser, à aller tout droit à ma sœur, ou à une des vilaines princesses, et jamais, hélas ! je ne me trompais : Sonia était tellement occupée de Serge Ivine, que je n’existais pas pour elle. J’ignore sur quel fondement je la traitai en pensée de perfide, puisqu’elle ne m’avait jamais promis de me choisir et de ne pas choisir Serge, mais j’étais fermement convaincu qu’elle se conduisait avec moi de la façon la plus horrible.

Après le jeu, je remarquai que la perfide, que je méprisais, mais sans pouvoir en détacher mes yeux, s’en allait dans un coin avec Serge et Catherine. Ils se mirent à causer d’un air de mystère. Je m’approchai à pas de loup, caché par le piano, pour découvrir leur secret, et voici ce que je vis : Catherine tenait un mouchoir de batiste par les deux coins, devant Serge et Sonia, de manière à les empêcher de voir. « Non, dit Serge ; vous avez perdu. Payez à présent ! » Sonia, debout devant lui, les bras pendants et l’air en faute, dit en rougissant : « Je n’ai pas perdu, n’est-ce pas, mademoiselle Catherine ? — J’aime la vérité, répliqua Catherine ; vous avez perdu votre pari, ma chère ! »

À peine Catherine avait-elle prononcé ces mots, que Serge se pencha et embrassa Sonia. Il l’embrassa comme cela, tout simplement, sur ses petites lèvres roses. Et Sonia se mit à rire, comme si, ce n’était rien, comme si c’était très amusant. Abomination ! ô l’hypocrite, la perfide !


XXXIV

L’ÉCLIPSE


Je ressentis tout à coup un profond mépris pour le sexe féminin en général et pour Sonia en particulier. J’étais en train de me persuader que les petits jeux n’étaient pas du tout amusants, qu’ils étaient bons pour les filles, et j’avais une envie terrible de faire quelque bonne farce de garçon, qui stupéfierait tout le monde. L’occasion ne tarda pas à s’en présenter.

Saint-Jérôme sortit de la chambre après une conversation avec Mimi. Ses pas résonnèrent d’abord dans l’escalier, puis juste au-dessus de notre tête, dans la direction de la classe. Il me vint l’idée que Mimi lui avait raconté où elle m’avait trouvé pendant la leçon, et qu’il était allé regarder le cahier de notes. Dans ce temps-là, je ne soupçonnais pas à Saint-Jérôme d’autre but dans la vie que de chercher l’occasion de me punir.

J’ai lu quelque part que les enfants de douze à quatorze ans, c’est-à-dire à l’âge de transition qui précède l’adolescence, sont enclins à l’incendie et même au meurtre. Quand je me souviens de mon adolescence et, en particulier, de l’état d’esprit où je me trouvais en ce jour néfaste, je comprends très bien les crimes les plus atroces, commis sans but, sans intention de nuire, comme ça, par curiosité, par besoin inconscient d’action. Il y a des minutes où l’avenir apparaît à l’homme sous des couleurs si sombres que, de peur d’arrêter son regard sur cet avenir, l’esprit suspend totalement en lui-même l’exercice de la raison et s’efforce de se persuader qu’il n’y aura pas d’avenir et qu’il n’y a pas eu de passé. Dans ces minutes, où la pensée ne contrôle plus chaque impulsion de la volonté et où les instincts matériels demeurent les seuls ressorts de la vie, je comprends l’enfant inexpérimenté qui, sans ombre d’hésitation ni de frayeur, avec un sourire de curiosité, allume et souffle le feu dans sa propre maison, où dorment ses frères, son père, sa mère, tous ceux qu’il aime tendrement. Sous l’influence de cette éclipse temporaire de la pensée, je dirais presque de cette distraction, un jeune paysan de dix-sept ans contemple le tranchant fraîchement aiguisé d’une hache, près du banc où son vieux père dort, le nez en l’air. Soudain il brandit sa hache ; puis il regarde avec une curiosité hébétée comment, de la gorge coupée, le sang coule sous le banc. Sous l’influence de cette même éclipse de la pensée et de cette même curiosité instinctive, un homme éprouve une sorte de jouissance à se pencher sur le bord d’un précipice et à penser : « Si je me jetais ? », ou à appuyer sur son front un pistolet chargé et à penser : « Si je tirais ? » ou à considérer quelque personnage considérable devant lequel tout le monde fait la courbette et à penser : « Si j’allais le prendre par le nez en lui disant : Viens-tu, mon bon ? »

Sous l’influence d’un trouble intime semblable et d’un arrêt de la réflexion de ce genre, quand Saint-Jérôme redescendit et vint me dire de monter tout de suite, que je n’avais pas le droit de rester en bas après m’être aussi mal conduit et avoir aussi mal su ma leçon, je lui tirai la langue et déclarai que je ne m’en irais pas.

Saint-Jérôme resta muet de surprise et de fureur.

« C’est bien, dit-il enfin en courant après moi. Je vous avais déjà promis plusieurs fois une punition que votre grand’mère aurait voulu vous épargner, mais je vois bien qu’il n’y a que les verges pour vous forcer à obéir, et vous venez de les mériter en plein. »

Il parlait si haut que tout le salon l’entendit. Le sang reflua à mon cœur avec une violence extraordinaire ; je le sentais battre très fort, je sentais que j’étais devenu tout pâle et que mes lèvres tremblaient malgré moi. Je devais être effrayant à voir en cet instant, car Saint-Jérôme marcha rapidement sur moi et me saisit par le bras en évitant mon regard. À peine sentis-je son étreinte, que je ne me connus plus ; hors de moi de rage et ne sachant plus ce que je faisais, je me dégageai et le frappai de toutes mes petites forces.

Volodia s’approcha de moi avec une expression de frayeur et d’étonnement.

« Qu’est-ce qui te prend ? me dit-il.

— Laisse-moi ! criai-je à travers mes sanglots. Personne de vous ne m’aime ! Vous ne comprenez pas combien je suis malheureux ! Vous êtes tous dégoûtants, vous me faites tous horreur ! » ajoutai-je dans une sorte de délire en m’adressant à toute la compagnie.

Pendant ce temps Saint-Jérôme, le visage blême et résolu, s’était rapproché de moi ; avant que je pusse me mettre en défense, il me saisit brusquement les deux mains comme dans un étau et m’entraîna. La tête me tournait d’émotion. Je me rappelle seulement que je me débattais en désespéré et que je donnai des coups de tête et des coups de pied tant qu’il me resta des forces. Je me rappelle aussi que mon nez donna plusieurs fois sur des jambes, qu’un pan d’habit m’entra dans la bouche, que j’entendais des pieds tout autour de moi, que j’avalais de la poussière et que ça sentait la violette : le parfum de Saint-Jérôme.

Cinq minutes après, la porte du cabinet noir se refermait sur moi.

« Vassili, dit-il en dehors, d’une voix hideuse et solennelle, apporte-moi les verges. »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·


XXXV

RÊVERIES

Pouvais-je penser dans ce temps-là que je survivrais à tant de malheurs et qu’il viendrait un temps où j’en parlerais de sang-froid ?…

En songeant à ce que j’avais fait, je ne pouvais pas me représenter ce que j’allais devenir, mais j’avais le sentiment vague que j’étais irrévocablement perdu.

Au premier moment, un silence profond régna autour de moi ; du moins je me le figurai, la violence de mon émotion m’empêchant sans doute d’entendre. Peu à peu je commençai à distinguer différents sons. Vassili monta, jeta dans le coin de la fenêtre un objet qui devait ressembler à un balai et s’étendit en bâillant sur une banquette. En bas, Saint-Jérôme parlait très haut (il parlait évidemment de moi) ; puis j’entendis des voix d’enfants, des rires, des courses ; au bout de quelques minutes, toute la maison était de nouveau en mouvement, comme si personne ne savait que j’étais dans le cabinet noir ou comme si personne n’y pensait.

Je ne pleurais pas, mais j’avais comme une grosse pierre sur le cœur. Les idées et les images se succédaient avec rapidité dans mon imagination surexcitée, mais le souvenir de mon malheur venait continuellement interrompre leur chaîne capricieuse, et je retombais dans un labyrinthe sans issue d’incertitudes, de terreurs et de désespoirs.

Tantôt il me venait à l’esprit qu’il devait exister une cause inconnue à l’indifférence ou plutôt à la haine que j’inspirais universellement. (À cette époque-là, j’étais fermement convaincu que tout le monde, depuis ma grand’mère jusqu’au cocher Philippe, me détestait et avait du plaisir à me voir souffrir.) Probablement, je n’étais pas le fils de ma mère et de mon père, ni le frère de Volodia. J’étais quelque malheureux orphelin, un enfant trouvé, ramassé par pitié. Cette idée absurde me parut tout à fait vraisemblable et me causa une sorte de consolation mélancolique. J’éprouvais un soulagement à penser que j’étais malheureux, non par ma faute, mais parce que ma destinée était d’être malheureux dès ma naissance, comme cet infortuné Karl Ivanovitch.

Mais pourquoi me cacher ce mystère, me disais-je, quand je l’ai presque deviné à moi tout seul ? Demain j’irai trouver papa et je lui dirai : « Papa ! c’est en vain que tu me caches le secret de ma naissance. Je sais tout. » Il me répondra : « Que veux-tu, mon ami ? Il fallait bien que tu l’apprisses tôt ou tard ; tu n’es pas mon fils, mais je t’ai adopté et, si tu te montres digne de ma tendresse, je ne t’abandonnerai jamais. » Et moi, je répondrai : « Papa, — bien que je n’aie pas le droit de te donner ce nom et que je le prononce aujourd’hui pour la dernière fois, — je t’ai toujours aimé et je t’aimerai toujours ; je n’oublierai jamais que tu es mon bienfaiteur ; mais je ne puis rester plus longtemps dans ta maison. Ici, personne ne m’aime, et Saint-Jérôme a juré ma perte. Il faut que lui ou moi nous sortions d’ici, car je ne réponds pas de moi ; je hais cet homme à un tel point que je suis capable de tout. Je le tuerais. » (Voici comment je dirai : « Papa ! je le tuerais ! ») Alors papa se mettra à me supplier ; mais je dirai : « Non, mon ami, mon bienfaiteur, nous ne pouvons plus vivre ensemble ; laisse-moi partir. » Et je le serrerai dans mes bras et je lui dirai en français : « Oh ! mon père, oh ! mon bienfaiteur, donne-moi pour la dernière fois ta bénédiction et que la volonté de Dieu soit faite ! » À cette pensée, je sanglote, assis sur une malle dans le cabinet noir. Tout à coup l’idée de la punition ignominieuse qui m’attend me revient à la mémoire ; je vois la réalité sous son vrai jour, et mes rêves s’envolent.

Tantôt je rêve que je suis libre et hors de notre maison. J’entre dans les hussards et je vais à la guerre. Je suis entouré d’ennemis, je brandis mon sabre et j’en tue un ; je fais le moulinet et j’en tue deux, trois. À la fin, exténué de fatigue et épuisé par mes blessures, je tombe en criant : « Victoire ! » Le général me cherche en disant : « Où est-il, notre sauveur ? » On lui dit : « Le voilà, » et il se jette à mon cou en versant des larmes de joie et en criant : « Victoire ! » Je guéris de mes blessures et je me promène sur le boulevard Tverskoë, le bras en écharpe dans un foulard noir. Je suis général ! L’empereur passe et demande qui est ce jeune blessé. On lui dit que c’est le célèbre héros Nicolas. L’empereur m’aborde et dit : « Je te remercie. Je t’accorderai tout ce que tu me demanderas. » Je salue respectueusement et je dis en m’appuyant sur mon sabre : « Je suis heureux, grand prince, d’avoir pu verser mon sang pour ma patrie, et je voudrais mourir pour elle ; mais, puisque tu daignes m’autoriser à t’adresser une requête, je ne te demande qu’une chose : permets-moi d’anéantir mon ennemi, l’étranger Saint-Jérôme. Je veux anéantir mon ennemi Saint-Jérôme. » Je vais trouver Saint-Jérôme et je lui dis d’un ton terrible : « Tu as fait mon malheur ; à genoux ! » Soudain, je pense qu’à tout instant peut entrer Saint-Jérôme en chair et en os, avec les verges, et je me revois non plus général et sauvant la patrie, mais pleurant, humilié, la plus misérable de toutes les créatures.

Une autre fois, je pense à Dieu et je lui demande hardiment pourquoi il me punit. Je n’ai jamais oublié de faire ma prière matin et soir ; pourquoi est-ce que je souffre ? Je puis vraiment dire que je fis ce soir-là le premier pas vers les doutes religieux qui me troublèrent pendant mon adolescence. Non pas que l’adversité m’ait poussé aux murmures et à l’incrédulité, mais parce que, l’idée que la Providence était injuste m’étant venue pendant le désordre moral qui marqua mes vingt-quatre heures d’isolement, ce fut comme le grain qui tombe en terre après la pluie et qui germe aussitôt.

Je m’imaginais aussi que j’allais certainement mourir et je me représentais avec vivacité la surprise de Saint-Jérôme entrant dans le cabinet noir et trouvant mon corps inanimé. Je me souvenais de ce que m’avait raconté Nathalie Savichna sur l’âme des morts, qui reste dans leur maison pendant quarante jours, et je me voyais errant, invisible, dans la maison de grand’mère et assistant aux larmes sincères de Lioubotchka, aux lamentations de grand’mère et à la conversation de papa avec Saint-Jérôme. « C’était un excellent petit garçon, disait papa les larmes aux yeux. — Oui, répondait Saint-Jérôme, mais un fameux polisson. — Vous devriez respecter les morts, disait papa ; vous êtes cause de sa mort ; vous l’avez effrayé, il n’a pas pu supporter l’humiliation que vous lui prépariez… Hors d’ici, méchant ! »

Et Saint-Jérôme tombait à genoux, pleurait et demandait pardon.

Le quarantième jour, mon âme s’envolait au ciel. J’y voyais quelque chose de blanc, long, transparent, merveilleusement beau, et je devinais que c’était ma mère. Ce blanc m’entoure et me caresse, mais j’éprouve un malaise et je ne la reconnais pas. « Si c’est vraiment toi, lui dis-je, montre-toi mieux, pour que je puisse t’embrasser. » Et sa voix me répond : « Ici, nous sommes tous ainsi, et je ne peux pas t’embrasser mieux. Est-ce que tu n’es pas bien comme cela ? — Si, je suis très bien, mais tu ne peux pas me chatouiller et je ne peux pas baiser tes mains… — Ce n’est pas nécessaire, dit-elle ; c’est si beau ici ! » Je sens que c’est en effet bien beau et nous volons ensemble plus haut, toujours plus haut.

Ici je fais un petit somme et, en me réveillant, je me retrouve assis sur ma malle, dans le cabinet noir, les joues humides de pleurs et répétant machinalement les mots : Nous volons plus haut, toujours plus haut. Je fais des efforts acharnés pour voir clair dans ma situation ; mais j’ai beau tendre mon esprit, je ne vois que ténèbres et effroi. J’essaye de revenir aux rêves heureux et consolants interrompus par le retour à la réalité ; mais j’ai beau me hâter de ressaisir le fil, je constate avec surprise qu’il m’est impossible de le renouer et même, ce qui est encore plus étonnant, que cela ne me ferait plus aucun plaisir.


XXXVI

À FORCE D’ALLER MAL, TOUT IRA BIEN


Je passai la nuit dans le cabinet noir, sans voir personne. Le lendemain, qui était un dimanche, on vint me chercher pour me conduire dans une petite chambre attenant à la classe, où l’on m’enferma de nouveau. Je commençais à espérer que ma punition se bornerait à la prison, et mes idées s’apaisaient sous l’influence d’un bon sommeil réparateur, du beau soleil qui se jouait sur les fleurs de glace des carreaux et du bruit familier de la rue. La solitude m’était néanmoins très pénible. J’aurais voulu remuer, raconter à quelqu’un tout ce qui s’était amassé dans mon âme, et pas une créature vivante à qui parler. Cette situation me semblait d’autant plus désagréable que je ne pouvais pas m’empêcher, quelque insupportable que cela me fût, d’entendre Saint-Jérôme siffler des airs gais, comme si de rien n’était, en allant et venant dans sa chambre. J’étais absolument convaincu qu’il n’avait pas le moins du monde envie de siffler et qu’il le faisait uniquement pour me tourmenter.

À deux heures, Saint-Jérôme et Volodia descendirent et Kolia m’apporta à dîner. Je causai avec lui de ce que j’avais fait et de ce qui m’attendait. Il me dit : « Eh ! monsieur, ne vous tourmentez pas. À force d’aller mal, tout ira bien. »

Ce proverbe, qui a soutenu bien souvent mon courage dans la suite, me consola un peu. Néanmoins, le fait qu’on ne m’avait pas envoyé du pain sec et de l’eau, mais tout un dîner et même un gâteau (un biscuit), me donnait fort à penser. Si l’on ne m’avait pas envoyé ce gâteau, cela aurait voulu dire que ma punition était la prison ; puisqu’on m’envoyait un gâteau, c’est que je n’étais pas encore puni, qu’on m’avait seulement éloigné des autres comme une créature malfaisante et que la punition m’attendait encore.

Tandis que j’étais absorbé dans la solution de ce problème, la clef tourna dans la serrure de mon cachot et Saint-Jérôme apparut, la figure pincée et officielle.

« Venez chez votre grand’mère, » dit-il sans me regarder.

Avant de sortir, je voulus nettoyer la manche de ma veste, qui était pleine de blanc. Saint-Jérôme me dit que c’était tout à fait inutile, comme si j’étais déjà dans une situation morale tellement déplorable, que ce n’était plus la peine de m’occuper de mon extérieur.

Quand nous traversâmes la salle, Saint-Jérôme me tenant par le bras, Catherine, Lioubotchka et Volodia me regardèrent exactement du même air dont nous regardions la chaîne des forçats, qui passait tous les lundis sous nos fenêtres. Et quand je m’approchai du fauteuil de grand-mère pour lui baiser la main, elle se détourna et cacha sa main sous son mantelet.

« Oui, mon cher, dit-elle après un assez long silence pendant lequel elle me toisait de la tête aux pieds avec un regard tel, que je ne savais où mettre mes yeux et mes mains, je peux dire que vous récompensez bien ma tendresse et que vous êtes pour moi une vraie consolation. M. Saint-Jérôme, continua-t-elle en appuyant sur chaque mot, qui avait consenti sur ma prière à se charger de votre éducation, refuse à présent de rester dans ma maison. Pourquoi ? À cause de vous, mon cher. »

Elle se tut un instant et reprit d’un ton indiquant que son discours était préparé depuis longtemps :

« J’espérais que vous lui seriez reconnaissant de ses soins et de ses peines, et voilà que vous, blanc-bec, mauvais gamin, vous osez lever la main sur lui. À merveille ! c’est parfait !!! Je commence aussi à croire que vous êtes incapable de comprendre ce qu’est le savoir-vivre, qu’il faut avec vous d’autres moyens, des moyens bas… Demande tout de suite pardon, ajouta-t-elle durement et d’un ton d’autorité en me montrant Saint-Jérôme. Tu m’entends ? »

Je suivis la direction du doigt de grand’mère, et, ayant aperçu au bout le pan d’habit de Saint-Jérôme, je me détournai et demeurai immobile, le cœur comme mort.

« Allons ! Vous n’entendez pas ce que je vous dis ? »

Je tremblais des pieds à la tête, mais je ne bougeai pas.

« Coco ! s’écria grand’mère, qui s’aperçut probablement de mes angoisses. Coco ! répéta-t-elle d’une voix adoucie et presque tendre. Comment, c’est toi ?…

— Grand’mère, pour rien au monde je ne lui demanderai pardon… »

Je m’interrompis subitement, sentant que, si j’ajoutais un seul mot, je ne pourrais pas retenir les larmes qui m’étouffaient.

« Je te l’ordonne, je t’en prie. Qu’est-ce que tu as ?

— Je… je… ne… veux pas…, je ne peux pas… »

Les sanglots accumulés dans ma poitrine s’échappèrent, et l’orage creva.

« C’est ainsi que vous obéissez à votre seconde mère ? s’écria Saint-Jérôme d’une voix tragique. C’est ainsi que vous reconnaissez ses bontés ? À genoux !

— Mon Dieu, si elle voyait cela ! dit grand’mère en se détournant de moi et en essuyant ses larmes ; si elle voyait… ! Il vaut mieux qu’elle n’y soit plus. Elle ne supporterait pas ce chagrin-là, elle ne le supporterait pas. »

Et grand’mère pleurait de plus en plus fort. Je pleurais aussi ; mais il ne me venait pas à l’idée de demander pardon.

« Tranquillisez-vous, au nom du ciel ! madame la comtesse, » dit Saint-Jérôme.

Mais grand’mère ne l’écoutait plus. Elle cacha son visage dans ses mains et ses sanglots se transformèrent promptement en hoquets et en attaque de nerfs. Mimi et Gacha se précipitèrent dans la chambre avec des figures effrayées, il se répandit dans la chambre une odeur de sels et toute la maison se remplit soudain de bruits de pas et de chuchotements.

« Jouissez de votre œuvre, me dit Saint-Jérôme en me reconduisant en haut.

— Seigneur ! pensais-je, qu’ai-je fait ? Quel affreux criminel je suis ! »

À peine Saint-Jérôme fut-il redescendu après m’avoir dit d’aller dans ma chambre, que je me précipitai, sans savoir pourquoi ni ce que je faisais, dans le grand escalier conduisant à la rue.

Voulais-je fuir toutes les personnes de la maison ou aller me noyer, je ne m’en souviens pas ; je sais seulement que j’avais mis mes mains sur ma figure pour ne voir personne et que je descendais l’escalier en courant.

« Où vas-tu ? demanda tout à coup une voix bien connue. Viens ici ; j’ai besoin de toi, mon petit. »

Je voulus passer devant lui, mais papa me saisit par le bras et dit sévèrement :

« Viens avec moi. »

Il m’entraîna dans le petit divan.

« Comment as-tu osé toucher à mon portefeuille, dans mon cabinet ? Hein ? Tu ne dis rien ? Hein ? »

Il me prit l’oreille.

« J’ai eu tort, dis-je ; je ne sais pas moi-même ce qui m’a pris.

— Ah ! tu ne sais pas ce qui t’a pris ? Tu ne sais pas, tu ne sais pas, tu ne sais pas, tu ne sais pas, répétait-il en me tirant l’oreille à chaque mot. Mettras-tu encore ton nez dans ce qui ne te regarde pas ? Le mettras-tu ? le mettras-tu ? »

Bien que mon oreille me fît très mal, je ne pleurais pas ; j’éprouvais un bien-être moral. Dès que papa m’eut lâché, je saisis sa main et la couvrit de baisers.

« Bats-moi encore, lui dis-je en pleurant ; bats-moi plus fort, fais-moi plus mal ; je suis un misérable, un scélérat, un malheureux !

— Qu’est-ce que tu as ? » demanda-t-il en m’écartant légèrement.

— Non ! je ne veux pas, je n’irai pas, criai-je en me cramponnant à son habit. Tout le monde me déteste, je le sais bien ; mais je t’en supplie, écoute-moi, protège-moi ou chasse-moi de la maison, je ne peux pas vivre avec lui ; il est toujours à essayer de m’humilier, il veut que je me mette à genoux devant lui, il veut me donner le fouet. Je ne peux pas le supporter, je ne suis plus tout petit ; je ne peux pas, j’en mourrai, je me tuerai. Il a dit à grand’mère que j’étais un vaurien, elle en est malade ; je l’aurai fait mourir, je…, il…, au nom de Dieu, bats-le…, pour… quoi… me tour… mente… »

J’étouffais. Incapable de dire un mot de plus, je m’assis sur le divan, je laissai tomber ma tête sur les genoux de papa et sanglotai de telle sorte qu’il me semblait que j’allais expirer sur la place.

« À qui en as-tu ? dit papa d’un ton de compassion en se penchant sur moi.

Il est mon tyran…, mon bourreau… ; j’en mourrai… ; personne ne m’aime ! »

Je prononçai ces mots a grand’peine et je fus pris de convulsions.

Papa me prit dans ses bras et me porta dans ma chambre à coucher. Je m’endormis.

Quand je m’éveillai, il était déjà tard. Une seule bougie brûlait à côté de mon lit ; notre médecin, Mimi et Lioubotchka étaient assis dans la chambre. On lisait sur leurs figures qu’ils étaient inquiets de ma santé. Je me sentais si bien, après un somme de douze heures, que j’aurais à l’instant sauté hors de mon lit s’il ne m’avait été désagréable de les troubler dans l’idée que j’étais très malade.

Je ne fus pas puni. Personne ne fit même allusion à ce qui s’était passé. Mais je ne pouvais pas oublier tout ce que j’avais ressenti pendant ces deux jours de désespoir, de honte, de terreur et de haine. Car c’était réellement un sentiment de haine, non pas de cette haine dont on parle dans les romans et à laquelle je ne crois pas, la haine qui trouve une jouissance à faire du mal à quelqu’un ; non, c’était la haine qui vous inspire une aversion invincible pour un homme, estimable du reste, qui vous fait prendre en horreur ses cheveux, son port de tête, le son de sa voix, toute sa personne, tous ses mouvements, et qui en même temps vous attire à lui par une force mystérieuse et vous contraint à suivre ses moindres gestes avec une attention inquiète. Tel était le sentiment que j’éprouvais pour Saint-Jérôme.

Il m’était horriblement pénible d’avoir avec lui un rapport quelconque.


XXXVII

LA CHAMBRE DES SERVANTES


Je me sentais de plus en plus isolé et mon principal plaisir consistait en rêvasseries solitaires. Je parlerai dans le chapitre suivant de leurs sujets. Elles avaient pour théâtre préféré la chambre des servantes, où se déroulait un roman qui m’intéressait et m’émouvait au plus haut degré. Il va sans dire que l’héroïne de ce roman était Macha. Elle était éprise de Vassili, qui l’avait connue avant qu’elle fût chez nous et lui avait promis à cette époque de l’épouser. Le sort les avait réunis de nouveau, après une séparation de cinq années, dans la maison de ma grand’mère, mais c’était pour opposer un obstacle à leur passion mutuelle en la personne de Kolia, le propre oncle de Macha. Kolia ne voulait pas entendre parler d’un mariage entre sa nièce et Vassili, qu’il traitait d’homme sans bon sens et effréné.

L’effet de son opposition fut que Vassili, jusque-là assez froid et peu empressé, s’enflamma tout à coup pour Macha comme est seul capable de s’enflammer un tailleur serf, à chemise rose et à cheveux pommadés.

Les manifestations de cet amour étaient extrêmement bizarres et sottes. Par exemple, lorsqu’il rencontrait Macha, il tâchait toujours de lui faire du mal : il la pinçait, il lui donnait une claque, il la serrait si fort qu’elle manquait d’étouffer. Sa passion n’en était pas moins sincère et il le prouva, lorsqu’il fut refusé définitivement par Kolia, en se mettant à boire de désespoir, à courir les cabarets, à faire du tapage, bref à se conduire si mal, qu’il se fit plus d’une fois honteusement mettre au violon par la police. Ces manières de faire et leurs conséquences avaient l’air d’être des mérites aux yeux de Macha et d’augmenter son amour. Quand Vassili était sous clef, les yeux de Macha ne séchaient pas. Elle pleurait des journées entières en se plaignant de son sort amer à Gacha, qui était très compatissante pour les amoureux malheureux, et elle se sauvait en cachette à la police, bravant les criailleries et les coups de son oncle, pour voir son ami et le consoler.

Ne vous indignez pas, lecteur, de la société dans laquelle je vous conduis. Si les cordes de la sympathie et de l’amour ne se sont pas distendues dans votre âme, elles trouveront de quoi résonner jusque dans la chambre des servantes. Qu’il vous plaise ou non de me suivre, je m’en vais sur le palier de l’escalier, d’où je peux voir tout ce qui se passe dans la chambre des servantes. Voici le poêle sur lequel sont les fers à repasser, la poupée de carton à qui il manque le nez, le baquet et la cruche d’eau. Voilà la fenêtre, où traînent pêle-mêle un petit morceau de cire, un écheveau de soie, un débris de concombre et une boîte à bonbons. Voilà la grande table rouge, sur laquelle une brique recouverte d’indienne sert à maintenir l’extrémité de la couture commencée et devant laquelle elle est assise. Elle a la robe que j’aime tant, en cotonnade rose, et son fichu bleu de ciel attire tout particulièrement mon attention. Elle coud. Elle s’arrête de temps en temps pour se gratter la tête avec son aiguille ou pour arranger la chandelle, et moi, je regarde et je pense : pourquoi n’est-elle pas née demoiselle, avec ces yeux bleus brillants, cette énorme natte blonde et cette belle poitrine ? Comme il lui siérait bien d’être dans le salon, avec un petit bonnet à rubans roses et un peignoir en soie rouge, pas des peignoirs comme en a Mimi, mais comme j’en ai vu boulevard Tverskoë. Elle broderait au métier, je la regarderais dans la glace, et elle aurait beau ne pas vouloir, je ferais tout pour elle : je lui donnerais son manteau, je lui servirais à manger……

Ce Vassili est-il assez dégoûtant, avec sa figure d’ivrogne et son paletot étriqué sur sa chemise rose et sale ! Dans chacun de ses mouvements, dans chaque courbe de son dos, je crois voir le signe indubitable du châtiment honteux qui l’atteint……

« Quoi ? c’est encore Vassia ? dit Macha sans lever la tête, en piquant son aiguille dans sa pelote.

— Eh bien, quoi ? répond Vassili. Y a-t-il quelque chose de bon à attendre de lui ? Je suis décidé, et si je me perds, ce sera tout par sa faute.

— Voulez-vous du thé ? demande Nadioja, une autre femme de chambre.

— Je vous remercie humblement. Et pourquoi est-ce qu’il me déteste, ton brigand d’oncle ? Parce que j’ai un vrai habit à moi… parce que je suis fort…, à cause de ma manière de marcher…… Eh ! conclut Vassili en agitant les mains.

— Il faut être obéissant, dit Macha en coupant son fil avec ses dents ; et vous, vous êtes toujours à……

— Je ne peux pas ! Voilà ! »

À cet instant, on entendit fermer bruyamment une porte dans la chambre de grand’mère et la voix hargneuse de Gacha monta l’escalier : « Qu’elle y aille elle-même, si elle ne sait pas ce qu’elle veut… C’est une vie de galériens ! que Dieu me pardonne ! marmotta-t-elle en agitant les mains.

— Mes respects à Agathe Mikhaïlovna ! lui dit Vassili en se levant.

— Tiens, vous voilà, vous ! je ne te présente pas mes respects, répond-elle en le regardant d’un air menaçant. Qu’est-ce que tu viens faire ici ? Est-ce que c’est la place d’un homme…

— Je venais m’informer de votre santé, réplique timidement Vassili.

— Je suis en train de crever, voilà ma santé, » hurle Agathe Mikhaïlovna, toujours furieuse.

Vassili se met à rire.

« Il n’y a pas de quoi rire, et si je te dis de décamper, file ! Regardez-moi ce salaud ! Et ça veut se marier ! Veux-tu bien décamper ! »

Agathe Mikhaïlovna passa dans sa chambre en tapant des pieds et ferma la porte si fort que les vitres tremblèrent. On l’entendit pendant longtemps, à travers la cloison, invectiver tout et tout le monde, maudire la vie qu’elle menait, mettre tout sens dessus dessous et tirer les oreilles à son chat favori ; enfin la porte s’entrebâilla et le chat, lancé par la queue, vola au milieu de la chambre en poussant des miaulements lamentables.

« Je vois que le thé sera pour une autre fois, murmura Vassili. Au revoir.

— Ça ne fait rien, dit Nadioja en clignant de l’œil. Je vais regarder au samovar.

— Je veux en finir, poursuivit Vassili, qui se rapprocha de Macha, à peine Nadioja fut-elle hors de la chambre. Ou bien, j’irai tout droit à la comtesse ; je lui dirai : « Voilà ce que c’est ; » ou bien… je plante tout là et, ma foi, je me sauve au bout du monde.

— Et moi, tu me laisseras là…

— Ça me fait de la peine seulement à cause de toi. Sans ça, il y a beau temps, ma foi, que ce serait fait.

— Vassia, pourquoi est-ce que tu ne m’apportes pas tes chemises à repasser ? fit Macha après un instant de silence. Est-elle noire ! » ajouta-t-elle en le prenant par son col de chemise.

On entendit en bas la sonnette de grand’mère et Gacha ressortit de sa chambre.

« Qu’est-ce que tu lui veux, vilain gueux ? dit-elle en poussant Vassili, qui s’était levé précipitamment, vers la porte. Tu la tracasses ; on voit que ça t’amuse de la voir pleurer, espèce de va-nu-pieds. File. Qu’on ne te revoie pas ici. Qu’est-ce que tu lui trouves donc de beau ? continua-t-elle en s’adressant à Macha. Tu n’as pas reçu assez de coups de ton oncle à cause de lui ? Toujours : « Je ne me marierai qu’avec Vassili Gronsski… » Imbécile !

— Je ne me marierai qu’avec lui, je n’aime que lui, quand on devrait me battre à en mourir, » dit Macha en fondant subitement en larmes.

Je la contemplai longtemps. Assise sur un coffre, elle pleurait et elle s’essuyait les yeux avec son fichu, et moi, je m’efforçais de découvrir ce qu’elle pouvait trouver de séduisant dans Vassili. J’avais beau m’y prendre de toutes les façons, il m’était impossible, malgré la compassion sincère que m’inspirait son désespoir, de comprendre comment une créature aussi ravissante pouvait aimer Vassili.

« Quand je serai grand, me disais-je en retournant à la classe, Petrovskoë sera à moi, et Vassili et Macha seront mes serfs. Je serai assis dans le cabinet et je fumerai ma pipe. Macha traversera la cuisine en tenant un fer à repasser. Je dirai : « Envoyez-moi Macha. » Elle entrera. Nous serons seuls…… Tout à coup Vassili entre. En apercevant Macha, il crie : « Mon petit pigeon est perdu ! » et Macha se met à pleurer. Mais je dis : « Vassili ! je sais que tu l’aimes et qu’elle t’aime. Voilà 1000 roubles pour toi ; épouse-la et sois heureux. » Et je m’en irai dans le divan. »

Parmi les innombrables idées et rêvasseries sans suite qui traversent notre esprit, il s’en trouve qui y laissent des sillons profonds. C’est au point que souvent vous avez oublié en quoi consistait au juste votre idée ; mais vous vous rappelez que c’était une bonne pensée, vous en ressentez les effets et vous voudriez la retrouver. Il me resta dans l’âme un de ses sillons, après avoir eu l’idée de sacrifier mon inclination au bonheur de Macha, puisqu’elle ne pouvait être heureuse qu’avec Vassili.

XXXVIII

ADOLESCENCE


On aura peine à me croire lorsque je dirai quels étaient mes sujets de réflexion favoris à l’époque de mon adolescence, tant ils étaient peu en rapport avec mon âge et ma manière d’être. Mais, à mon sens, le contraste entre mon apparence extérieure et mon activité morale sera précisément le meilleur signe que je fais un portrait fidèle.

Pendant toute une année, je vécus dans un isolement moral absolu, enfoncé en moi-même. Les questions abstruses de la destinée humaine, de la vie future et de l’immortalité de l’âme se présentaient déjà à moi, et ma débile intelligence d’enfant travaillait avec toute l’ardeur de l’inexpérience à éclaircir ces grands problèmes que le génie humain, dans ses plus grands efforts, arrive seulement à poser sans parvenir à les résoudre.

Il me semble que chaque individu, dans son développement intellectuel, repasse par les mêmes routes qui ont été suivies par les générations successives, que les idées formant le fondement des diverses théories philosophiques font partie intégrante de l’esprit humain, et que chaque homme en a eu conscience plus ou moins nettement, avant même de savoir qu’il existait des théories philosophiques.

Ces réflexions s’imposaient à mon esprit avec tant de force et de vivacité, que je cherchais à les appliquer à la vie, me figurant que j’avais découvert le premier des vérités si importantes et si utiles.

Un jour, il me vint à la pensée que le bonheur ne dépend pas des événements extérieurs, mais de la façon dont nous les prenons ; qu’un homme accoutumé à supporter la douleur ne peut pas être malheureux. Et, afin de m’accoutumer à la peine, je m’exerçais, malgré des douleurs atroces, à tenir un dictionnaire à bras tendu pendant cinq minutes, ou bien je m’en allais dans le grenier, je prenais des cordes et je me donnais la discipline sur mon dos nu avec tant de vigueur que les larmes me jaillissaient involontairement des yeux.

Une autre fois, réfléchissant tout à coup que la mort nous guette à toutes les heures, à toutes les minutes de notre vie, je décidai que l’homme ne pouvait être heureux qu’à la seule condition de jouir du présent et de ne pas songer à l’avenir ; je ne concevais pas comment on n’avait pas encore compris cela. Et pendant trois jours, sous l’influence de cette idée, je plantai là mes leçons et passai mon temps étendu sur mon lit, m’amusant à lire un roman ou à manger du pain d’épice acheté avec le reste de mon argent.

Une autre fois encore, j’étais debout devant le tableau noir et je traçais des figures de géométrie avec de la craie. Je fus subitement frappé par cette idée : Pourquoi la symétrie est-elle agréable à l’œil ? Qu’est-ce que la symétrie ? Je me répondis : C’est un sentiment inné. Mais sur quoi est-il fondé ? Est-ce que, dans la vie, tout est symétrique ? Au contraire ; voici la vie (je traçai un ovale). À la mort, l’âme passe dans l’éternité ; voilà l’éternité (je menai une ligne de l’ovale au bord du tableau). Pourquoi n’y a-t-il pas une ligne semblable de l’autre côté de la figure ? Et, en effet, qu’est-ce qu’une éternité qui commence ? Nous avons certainement existé avant cette vie, bien que nous en ayons perdu le souvenir.

Ce raisonnement, dont j’ai aujourd’hui de la peine à retrouver le fil, me paraissait alors tout à fait neuf et clair. Il me plut tant que je résolus de l’exprimer par écrit. Je pris une feuille de papier. Il me vint aussitôt une telle abondance d’idées que je dus me lever et marcher par la chambre. En approchant de la fenêtre, mon attention fut attirée par le cheval du tonneau à eau, que le cocher était en train d’atteler, et toutes mes pensées se concentrèrent sur la solution de ce problème : Quand le cheval crèvera, son âme ira-t-elle dans le corps d’un animal où dans celui d’un homme ? À cet instant, Volodia traversa la chambre. Il sourit de mon air absorbé, et ce sourire suffit pour me faire comprendre que je ne pensais qu’à d’affreuses bêtises.

Je n’ai raconté ce détail, qui m’est resté par hasard dans la mémoire, que pour donner au lecteur une idée de la nature de mes méditations à cette époque.

De tous les systèmes philosophiques, aucun ne me séduisait autant que le scepticisme ; pendant un temps il me conduisit à un état voisin de la folie. Je me figurais qu’en dehors de moi il n’existait rien ni personne dans le monde, que les objets n’étaient pas des objets, mais des apparences évoquées par moi durant le moment où je leur prêtais attention, évanouies dès que je cessais d’y penser. En un mot, je croyais avec Schelling que les objets existent non par eux-mêmes, mais par leur relation avec le moi. Il y avait des minutes où, sous l’influence de celle idée obsédante, j’arrivais à un tel degré d’égarement que je regardais brusquement derrière moi, dans l’espoir d’apercevoir à l’improviste le néant, là où je n’étais pas.

Ô esprit humain ! Pauvre, pitoyable ressort de l’activité morale !

Mon faible esprit ne pouvait pénétrer l’impénétrable et je perdais l’une après l’autre, dans ce travail accablant, des certitudes auxquelles je n’aurais jamais dû toucher pour le bonheur de ma vie.

De toute cette grande fatigue intellectuelle je ne recueillais rien, excepté une agilité d’esprit qui affaiblissait en moi la force de la volonté, et une habitude d’incessante analyse morale qui était toute fraîcheur à mes sensations et toute netteté à mes jugements.

Les idées abstraites sont le produit de la faculté que possède l’homme d’avoir conscience de l’état de son âme à un moment donné et d’en garder mémoire. Mon penchant pour la réflexion abstraite donna à ma conscience une acuité maladive telle, que souvent, en pensant à la chose la plus simple, je me mettais à analyser ma propre pensée. Je me perdais dans cette analyse sans issue. Je ne pensais plus à la question qui avait été mon point de départ, mais je pensais ceci : « À quoi est-ce que je pense ? » Et je me répondais : « Je pense : à quoi est-ce que je pense ? » Et maintenant ? « Maintenant je pense que je pense : à quoi est-ce que je pense ? » et ainsi de suite. Mon esprit commençait à perdre son équilibre.

Cependant les découvertes philosophiques que je faisais flattaient au plus haut point mon amour-propre. Je me figurais souvent être un grand homme, découvrant des vérités nouvelles pour le bien de l’humanité tout entière, et je contemplais de haut les autres mortels, avec une orgueilleuse conscience de ma valeur. Mais, chose étrange, quand je me trouvais en face de ces mêmes mortels, il n’en était pas un qui ne m’intimidât, et plus je me plaçais haut dans ma propre opinion, moins j’étais capable d’affirmer devant les autres le sentiment que j’avais de ma propre valeur, ou seulement de ne pas être rempli de honte à chaque mot que je disais et à chaque mouvement que je faisais.


XXXIX

VOLODIA


Plus j’avance dans le récit de cette époque de ma vie, plus la route me paraît pénible et fatigante. Rarement, bien rarement, je retrouve parmi mes souvenirs d’alors quelques éclairs de ces émotions ardentes et sincères qui avaient si constamment et si doucement réchauffé mes premières années. Involontairement, je voudrais me hâter de sortir de ce désert de l’adolescence pour arriver au temps heureux où je connus de nouveau les sentiments vrais et tendres, où la noble amitié illumina de sa brillante lumière la fin de ma croissance et marqua le début d’une nouvelle période de ma jeunesse, période exquise, poétique et charmante.

Je ne vais pas suivre ici, heure par heure, mes souvenirs. Je me contenterai d’effleurer les principaux, depuis l’époque où je suis parvenu dans mon récit, jusqu’à ma liaison avec l’homme extraordinaire qui a exercé une influence décisive et bienfaisante sur mon caractère et mes tendances.

Volodia va entrer au premier jour à l’Université. Il prend des leçons à part, je l’écoute avec envie, et avec un respect involontaire, donner de petits coups sur le tableau noir avec sa craie, en parlant de fonctions, de sinus, de coordonnées et autres mots du même genre, qui me paraissent autant de mystères insondables. Un dimanche, après le dîner, tous les maîtres et deux professeurs se réunissent dans la chambre de grand’mère, en présence de papa et de quelques invités. Ils font une répétition de l’examen de l’Université, et Volodia, à la grande joie de grand’mère, fait preuve de connaissances extraordinaires. On me pose aussi quelques questions, mais je réponds très mal. Les professeurs font des efforts visibles pour dissimuler mon ignorance devant grand’mère, et cela me déconcerte encore plus. Du reste, on fait peu attention à moi : je n’ai que quinze ans, par conséquent j’ai encore un an pour me préparer. Volodia ne descend plus que pour le dîner. Il passe toutes ses journées et même ses soirées en haut, à travailler. On ne l’y force pas. C’est volontairement. Il a énormément d’amour-propre et ne veut pas d’un examen médiocre ; il veut être brillant.

Le jour est arrivé. Volodia met son habit bleu à boutons de bronze, ses bottes vernies et sa montre d’or. Le phaéton de papa vient se ranger devant le perron, Kolia défait le tablier, Volodia et Saint-Jérôme montent et s’en vont en voiture à l’Université. Les filles, Catherine surtout, regardent par la fenêtre, avec des figures rayonnantes de joie et d’orgueil, la personne élégante de Volodia, en train de s’asseoir dans le phaéton. Papa répète : « Dieu veuille ! Dieu veuille ! » et grand’mère, qui s’est aussi traînée jusqu’à la fenêtre, et dont les yeux sont pleins de larmes, envoie des signes de croix à Volodia, en murmurant je ne sais quoi, jusqu’à ce que le phaéton ait tourné le coin.

Volodia revient. Tout le monde lui demande avec impatience : « Eh bien ? tu as bien passé ? combien ? » Il suffit de regarder son visage épanoui pour comprendre que tout va bien. Volodia a eu cinq. Le lendemain, mêmes bons souhaits et mêmes angoisses à son départ, même impatience et même joie à son retour. Neuf jours se passent ainsi. Le dixième, c’est le dernier examen, le plus difficile : – l’examen de religion. Tout le monde est aux fenêtres et l’agitation est encore plus grande que les jours précédents. Il est déjà deux heures, et pas de Volodia. « Mon Dieu ! papa !!! les voilà !!! les voilà !!! » crie Lioubotchka en collant sa figure au carreau.

En effet, Volodia est assis dans le phaéton, à côté de Saint-Jérôme, mais il n’a plus son habit bleu et sa casquette grise ; il est en uniforme d’étudiant ; il a un collet bleu de ciel brodé, un tricorne et une épée dorée.

« Si tu étais vivante ! » crie grand’mère en apercevant Volodia en uniforme, et elle s’évanouit.

Volodia se précipite, l’air radieux, dans l’antichambre. Il m’embrasse, il embrasse Lioubotchka et Mimi, il embrasse Catherine, qui rougit jusqu’aux oreilles. Volodia ne se connaît plus de joie. Et comme il est bien en uniforme ! Comme le collet bleu de ciel va bien avec ses petites moustaches noires encore naissantes ! Quelle jolie taille fine et longue et quelle tournure distinguée ! En ce jour mémorable, nous dînons tous dans la chambre de grand’mère, tous les visages sont rayonnants et, au moment de l’entremets, le maître d’hôtel apparaît avec une physionomie de circonstance, solennelle et joyeuse, tenant une bouteille de Champagne enveloppée dans une serviette. Grand’mère boit du Champagne, pour la première fois depuis la mort de maman. Elle vide toute une coupe à la santé de Volodia et pleure de nouveau de joie en le regardant.

À présent, Volodia sort seul, dans un équipage à lui. Il reçoit chez lui, ses amis à lui, il fume, va au bal et même, un jour, je l’ai vu de mes yeux boire deux bouteilles de Champagne, dans sa chambre, avec ses amis. À chaque verre, ils portaient la santé de certaines personnes inconnues et ils se disputèrent à qui aurait le fond de la bouteille. Volodia dîne pourtant régulièrement à la maison et, après le dîner, il se tient comme autrefois dans le divan, où il a perpétuellement des conversations mystérieuses avec Catherine. Autant que je puis entendre, — car je n’ai point de part à leurs entretiens, — ils parlent uniquement de héros de romans, de jalousie, d’amour. Il m’est absolument impossible de comprendre ce qui peut les intéresser dans ces conversations, pourquoi ils sourient d’un air fin et se disputent avec vivacité.

En général, je remarque qu’il existe entre Catherine et Volodia, en dehors de l’amitié qui est naturelle entre camarades d’enfance, certaines relations bizarres, qui les éloignent de nous et créent entre eux je ne sais quel lien mystérieux.


XL

CATHERINE ET LIOUBOTCHKA


Catherine a seize ans. Elle a grandi. Les formes anguleuses, la gaucherie et la timidité de l’âge ingrat ont fait place à la grâce et à la fraîcheur de la fleur qui vient d’éclore. Et pourtant elle n’a pas changé. Toujours les mêmes yeux bleu clair et le même regard souriant ; toujours le même petit nez formant presque une ligne droite avec le front et les mêmes narines fermes ; toujours la même petite bouche avec un sourire brillant, les mêmes fossettes sur les joues roses et transparentes, les mêmes bras blancs… Et toujours le nom qui lui convient par excellence est celui de jeune fille proprette. Il n’y a de nouveau chez elle que sa grosse natte blonde, qu’elle porte comme les grandes, et sa jeune poitrine, dont la naissance la réjouit et l’embarrasse.

Lioubotchka est une tout autre fille, bien qu’elles aient grandi et qu’elles aient été élevées ensemble.

Lioubotchka est petite, rachitique et mal faite, avec des pieds de canard. Elle n’a de bien dans la figure que les yeux, mais ils sont vraiment magnifiques : grands, noirs, avec une impression indéfinissable de gravité et de naïveté. Il est impossible de ne pas les remarquer. Lioubotchka est toujours simple et naturelle ; Catherine essaye toujours de ressembler à quelqu’un. Lioubotchka regarde les gens en face et il lui arrive de les fixer si longtemps avec ses grands yeux noirs, qu’elle se fait gronder ; on lui dit que ce n’est pas poli. Catherine baisse les yeux, cligne les paupières et soutient qu’elle est myope, bien que je sache qu’elle y voit parfaitement. Lioubotchka n’aime pas les grimaces devant le monde et, quand une personne en visite l’embrasse, elle fait la moue en disant qu’elle ne peut pas souffrir « les tendresses ». Catherine, au contraire, devient particulièrement tendre pour sa mère quand il y a du monde et elle aime à se promener dans la salle avec une autre jeune fille, en se tenant par la taille. Lioubotchka est une grande rieuse ; elle a des accès de fou rire pendant lesquels elle court par la chambre en agitant les mains ; Catherine se cache la bouche avec ses mains ou son mouchoir, dès qu’elle commence à rire. Lioubotchka se tient droite sur sa chaise et marche les mains pendantes ; Catherine penche la tête un peu en côté et marche les mains croisées. Lioubotchka est dans une joie intense quand un homme lui parle, et déclare qu’elle épousera certainement un hussard ; Catherine prétend que tous les hommes lui font horreur, qu’elle ne se mariera jamais, et elle n’est plus la même, elle a l’air d’avoir peur quand un homme lui parle. Lioubotchka est dans une indignation perpétuelle contre Mimi à cause de ses corsets, qui la serrent et « l’empêchent de respirer », et elle aime assez à manger ; Catherine met son doigt sous la pointe de sa robe, pour nous montrer qu’elle est trop large, et mange à peine. Lioubotchka aime à dessiner la tête ; Catherine ne dessine que des fleurs et des papillons. Lioubotchka joue avec beaucoup de netteté les concertos de Field et quelques sonates de Beethoven ; Catherine joue des valses et des variations, n’a pas une mesure carrée, tape, met constamment la pédale et ne commence jamais à jouer sans avoir fait avec sentiment deux ou trois arpèges.

Avec tout cela, dans mes idées d’alors, Catherine ressemblait plus à une grande, et me plaisait beaucoup plus à cause de cela.


XLI

PAPA


Papa est remarquablement gai depuis l’entrée de Volodia à l’Université, et dîne plus souvent que d’habitude avec grand’mère ; je sais par Kolia que sa gaieté provient de ce qu’il a beaucoup gagné au jeu dans les derniers temps. C’est au point que, le soir, avant d’aller au cercle, il lui arrive de s’asseoir au piano, de nous faire ranger autour de lui et de se mettre à chanter des airs tziganes en frappant du pied, à certains passages, avec ses souliers plats (il ne pouvait pas souffrir les talons et n’en portait jamais). Il faut voir alors l’admiration comique de Lioubotchka, qui est sa favorite et qui, de son côté, a un culte pour lui.

De temps à autre, il entrait dans la classe et m’écoutait d’un air sévère réciter ma leçon ; je m’apercevais alors, aux quelques mots qu’il plaçait pour me reprendre, qu’il en savait encore moins que moi. D’autres fois, il nous faisait des signes à la dérobée quand grand’mère se mettait à quereller et à gronder tout le monde sans raison. « Nous avons eu notre galop, nous autres enfants, » disait-il ensuite. En général, il descendait peu à peu des hauteurs inaccessibles où mon imagination l’avait placé. Je baise toujours sa grande main blanche avec une affection et un respect aussi sincères, mais je me permets de songer à lui, de juger ses actes, et je suis effrayé des idées qui me viennent alors involontairement. Je n’oublierai jamais un incident qui fit naître en moi beaucoup de ces idées et me causa de grandes souffrances morales.

Un jour, tard dans la soirée, il entra au salon en habit noir et gilet blanc, pour prendre Volodia et l’emmener au bal. Volodia était encore à s’habiller. Grand’mère attendait dans sa chambre qu’il vînt se montrer (elle avait l’habitude, les soirs de bal, de le faire appeler pour passer l’inspection, le bénir et lui faire ses recommandations). Dans la salle, éclairée par une seule lampe, Mimi se promenait de long en large avec Catherine. Lioubotchka était au piano et étudiait le deuxième concerto de Field, le morceau favori de maman.

Je n’ai jamais vu un air de famille aussi frappant que celui qui existait entre ma sœur et maman. La ressemblance n’était ni dans les traits ni dans la taille, mais dans un je ne sais quoi d’indéfinissable : dans les mains, dans la démarche et surtout dans la voix et dans certaines expressions. Quand Lioubotchka s’impatientait et disait : « On viendra donc toute la vie me contrarier ! » elle prononçait toute la vie, qui était aussi une expression de maman, en traînant comme elle sur toute : « tou-ou-oute la vie ». On croyait entendre maman. C’était surtout au piano que la ressemblance était extraordinaire, non seulement dans le jeu, mais dans toutes les attitudes. Lioubotchka avait la même manière d’arranger sa robe en s’asseyant et de tourner les pages de la main gauche, en les prenant par le haut ; elle donnait le même coup de poing d’impatience sur le clavier quand elle ne venait pas à bout d’un passage difficile, avec le même « Ah ! mon Dieu ! » elle avait la même délicatesse et la même netteté dans le jeu, ce délicieux jeu de l’école de Field, si bien nommé jeu perlé, et que n’ont pu faire oublier les tours de force des pianistes modernes.

Papa entra à petits pas précipités et s’approcha de Lioubotchka, qui s’arrêta en l’apercevant.

« Non, continue, Liouba, dit-il en la faisant rasseoir. Tu sais que j’aime à t’entendre jouer. »

Lioubotchka se remit à jouer et papa resta longtemps assis en face d’elle, appuyé sur son coude. Ensuite il fut pris de son tic dans l’épaule, se leva et se mit à arpenter la chambre. Chaque fois qu’il passait près du piano, il s’arrêtait et considérait longtemps Lioubotchka. Je m’aperçus à ses mouvements et à sa démarche qu’il était ému. Au bout de quelques tours, il vint se placer derrière la chaise de ma sœur, la baisa sur ses cheveux noirs, se détourna vivement et reprit sa promenade. Le morceau fini, quand Lioubotchka vint à lui en disant : « Est-ce bien ? » il lui prit la tête et l’embrassa sur le front et sur les yeux avec une tendresse que je ne lui avais jamais vue.

« Oh ! mon Dieu ! tu pleures ? dit tout à coup Lioubotchka en fixant sur son visage de grands yeux étonnés. Je te demande pardon, cher petit papa ; j’avais tout à fait oublié que c’était le morceau de maman.

— Non, ma chérie, joue-le-moi souvent, dit-il d’une voix qui tremblait ; si tu savais comme cela me fait du bien de pleurer avec toi !… »

Il l’embrassa encore une fois, et, s’efforçant de dominer son trouble, l’épaule toujours secouée par son tic, il se dirigea vers la porte du corridor qui conduisait chez Volodia.

« Voldemar ! es-tu bientôt prêt ? » cria-t-il en s’arrêtant au milieu du corridor. Au même instant, Macha, la femme de chambre, passait. En voyant le barine, elle baissa la tête et voulut faire un détour. Il l’arrêta. « Tu es tous les jours plus jolie, » dit-il en se penchant vers elle.

Macha rougit et baissa encore plus la tête. « Permettez, murmura-t-elle.

— Voldemar, es-tu bientôt prêt ? » répéta papa en secouant son épaule et en toussaillant : Macha passait devant lui et il m’avait aperçu…

J’aime mon père, mais la raison est indépendante du cœur, et elle suggère souvent à l’homme des idées qui froissent ses sentiments, des idées incompréhensibles et cruelles pour le cœur. J’ai beau m’efforcer de les écarter, il me vient des idées de ce genre…


XLII

GRAND’MÈRE


Grand’mère s’affaiblit de jour en jour. C’est de plus en plus souvent dans sa chambre qu’on entend sa sonnette, la voix grondeuse de Gacha et les bruits de portes qu’on frappe. Elle ne nous reçoit plus dans son cabinet, assise dans le fauteuil voltaire ; elle nous reçoit dans son lit haut, sur ses oreillers de dentelles. En lui disant bonjour, je remarque sur sa main une enflure luisante, d’un blanc jaunâtre, et je sens dans la chambre la même odeur lourde que j’avais sentie cinq ans auparavant dans la chambre de maman. Le médecin vient trois fois par jour et il y a eu plusieurs consultations. Mais le caractère de grand’mère n’a pas changé : elle est toujours hautaine et cérémonieuse avec toutes les personnes de la maison, en particulier avec papa. Elle traîne les mots juste de la même manière, lève toujours les sourcils et dit toujours : « Mon cher. »

Il y a déjà plusieurs jours qu’on ne nous a laissés entrer chez elle, et un matin, à l’heure des leçons, Saint-Jérôme me propose d’aller me promener en traîneau avec Lioubotchka et Catherine. J’ai beau remarquer, en montant en traîneau, qu’on a mis de la paille dans la rue sous les fenêtres de grand’mère et, que certains individus en cafetan bleu se tiennent à notre porte, je ne peux absolument pas comprendre pourquoi on nous envoie promener en traîneau à une heure aussi indue. Pendant tout le temps de la promenade, Lioubotchka et moi sommes dans un de ces états de gaieté où il suffit d’un mot, d’un geste, d’un rien, pour faire éclater le rire.

Un marchand ambulant saisit son éventaire et traverse le chemin en courant : nous rions. Un traîneau déguenillé rattrape le nôtre au galop et le cocher agite les extrémités de ses guides : nous éclatons. Le fouet de Philippe s’accroche à l’arbre du traîneau et Philippe se retourne en disant : « Eh ! » : nous nous tordons. Mimi déclare d’un air mécontent qu’il n’y a que les sots qui rient sans cause, Lioubotchka devient pourpre de l’effort qu’elle fait pour ne pas rire et me regarde en dessous, nos yeux se rencontrent et nous partons d’un tel fou rire, que nous en pleurons et que nous étouffons. Dès que nous commençons à nous calmer, je regarde Lioubotchka en prononçant un mot de convention que nous avions adopté depuis quelque temps et qui a le don de nous faire rire, et nous repartons.

En rentrant, je venais d’ouvrir la bouche pour faire à Lioubotchka une magnifique grimace, lorsque mes yeux rencontrèrent un couvercle de cercueil, noir, appuyé contre le battant de la porte du perron. Je restai la bouche ouverte, figé dans ma grimace.

« Votre grand’mère est morte ! » dit Saint-Jérôme, tout pâle, en s’avançant au-devant de nous.

Tant que le corps de grand’mère fut dans la maison, j’éprouvai l’impression pénible que cause la peur de la mort. Je veux dire que ce cadavre me rappelait avec une insistance désagréable qu’il faudrait aussi mourir un jour, et c’est une idée que nous sommes accoutumés à associer à un sentiment de tristesse. Je ne regrettais pas grand’mère ; à peu près personne ne la regrettait sincèrement. La maison avait beau être pleine de visites en deuil, personne n’avait de chagrin, à l’exception d’un seul être, dont le désespoir violent me frappa plus que je ne saurais l’exprimer. Cet être, c’était Gacha, la femme de chambre. Elle alla s’enfermer dans le grenier et là, pleurant sans discontinuer, elle se maudissait, s’arrachait les cheveux et s’écriait, sans vouloir rien écouter, que la mort seule pouvait la consoler de la perte de sa chère maîtresse.

Je répète qu’en matière de sentiment le manque de logique est la meilleure preuve de sincérité.

Grand’mère n’est plus, mais son souvenir est encore vivant dans la maison et elle y est l’objet de commentaires variés. Ces commentaires ont principalement pour objet le testament qu’elle a fait avant de mourir et que personne ne connaît, à l’exception du prince Ivan Ivanovitch, son exécuteur testamentaire. Je remarque une certaine émotion parmi les gens de grand’mère et je les entends souvent discuter ce qu’elle aura laissé à chacun. J’avoue qu’involontairement je pense avec satisfaction que nous allons hériter.

Au bout de six semaines, Kolia, la gazette ordinaire de la maison, me raconta que grand’mère laissait sa fortune à Lioubotchka et qu’elle lui donnait pour tuteur, jusqu’à son mariage, non point papa, mais le prince Ivan Ivanovitch.

XLIII

MOI


Il ne me reste plus que quelques mois avant d’entrer à l’Université. Je travaille bien. Non seulement je ne tremble plus en attendant mes maîtres, mais je m’intéresse à la classe.

J’ai du plaisir à réciter couramment ma leçon. Je me prépare à entrer en sciences et j’avoue que j’ai choisi les mathématiques uniquement parce que les mots : sinus, tangente, différentielle, intégrale, etc., me plaisaient extraordinairement.

Je suis beaucoup moins grand que Volodia, large et trapu. Je suis resté laid et je continue à m’en désoler. Je tâche d’avoir l’air original. Une seule chose me console : papa a dit un jour que j’avais une laideur intelligente, et j’en suis tout à fait convaincu.

Saint-Jérôme est content de moi ; il fait mon éloge et non seulement je ne le hais plus, mais, quand il dit qu’avec mes moyens, avec mon intelligence il serait honteux de ne pas faire ceci ou cela, il me semble presque que je l’aime.

J’ai cessé depuis longtemps de guetter ce qui se passe dans la chambre des servantes. J’ai honte de me cacher derrière les portes et, de plus, j’avoue que la conviction que Macha aime Vassili m’a un peu refroidi. Le mariage de Vassili achève de me guérir de cette malheureuse passion ; j’en ai moi-même sollicité l’autorisation de papa, sur la prière de Vassili.

Quand les mariés, portant des bonbons sur un plateau, viennent remercier papa et que Macha, coiffée d’un petit bonnet à rubans bleu de ciel, nous remercie aussi tous de je ne sais quoi et nous baise sur l’épaule, je sens la pommade à la rose de ses cheveux, mais je n’éprouve pas la moindre émotion.

En somme, je commence à me corriger de mes défauts d’adolescent, sauf pourtant du principal, qui me fera encore beaucoup de mal dans ma vie : la rage de raisonner.


XLIV

LES AMIS DE VOLODIA


Lorsque je me trouvais avec les amis de Volodia, je ne jouais qu’un rôle humiliant pour mon amour-propre. Néanmoins, j’aimais à être dans la chambre de mon frère quand il avait du monde. Je m’asseyais et j’observais tout sans rien dire. Ses visiteurs les plus fréquents étaient l’adjudant Doubkof et le prince Nékhlioudof, étudiant. Doubkof était un petit brun musculeux, qui avait les jambes trop courtes et n’était plus de la première jeunesse, mais point laid et toujours gai. C’était un de ces individus bornés qui plaisent justement parce qu’ils sont bornés. Ne voyant jamais qu’un côté des choses, ils sont perpétuellement entraînés. Leurs jugements sont exclusifs et faux, mais toujours sincères et séduisants. Il n’est pas jusqu’à leur égoïsme étroit qui ne paraisse aimable et ne sache se faire pardonner. Doubkof possédait en outre, à nos yeux, un double charme : l’air militaire, et la taille, que les très jeunes gens, on ne sait pourquoi, confondent avec ce « comme il faut » auquel on attache tant de prix à leur âge. Au surplus, Doubkof était réellement ce qu’on appelle « un homme comme il faut ». Une seule chose m’était désagréable : quand il était là, Volodia avait l’air honteux de mes actions les plus innocentes et surtout de ma jeunesse.

Nékhlioudof était laid : un homme ne peut pas être beau avec de tout petits yeux gris, un front bas, des jambes et des bras trop longs. Il n’avait de bien que sa haute taille, son beau teint et ses magnifiques dents. Tout laid qu’il fût, ses petits yeux bridés et brillants, son sourire mobile, tantôt sévère, tantôt presque enfantin, donnaient à sa physionomie un caractère si original et si énergique, qu’il ne passait jamais inaperçu.

Il devait être très timide, car pour un rien il rougissait jusqu’aux oreilles. Sa timidité ne ressemblait pas à la mienne. Plus il rougissait, plus son visage exprimait la résolution. On aurait dit qu’il s’en voulait à lui-même de sa faiblesse.

Bien qu’il parût au mieux avec Doubkof et Volodia, on sentait que le hasard seul les avait rapprochés. Ils étaient trop différents. Volodia et Doubkof redoutaient, pour ainsi dire, tout ce qui ressemblait à des idées sérieuses et à de la sensibilité. Nékhlioudof, au contraire, était enthousiaste au plus haut degré et se lançait souvent, au mépris des railleries, dans la philosophie et les questions de sentiment. Volodia et Doubkof aimaient à parler de leurs amours (ils devenaient amoureux tout d’un coup de plusieurs personnes à la fois, les mêmes pour tous deux) ; Nékhlioudof se fâchait sérieusement toutes les fois qu’on faisait allusion à sa passion pour une certaine rousse.

Volodia et Doubkof se permettaient souvent de se moquer de leur famille. Nékhlioudof était hors de lui lorsqu’on faisait une remarque désagréable sur sa tante, pour laquelle il avait une sorte d’adoration. Volodia et Doubkof s’en allaient, après souper, quelque part où ils n’emmenaient pas Nékhlioudof, qu’ils appelaient la jeune fille rousse

Le prince Nékhlioudof me frappa la première fois que je le vis, tant par sa conversation que par son extérieur. Cependant, bien que nous nous fussions trouvé beaucoup d’idées communes (peut-être même à cause de cela), le sentiment qu’il m’inspira à cette première rencontre était bien éloigné de la sympathie.

Il m’avait déplu par son regard pénétrant, sa voix ferme, son air orgueilleux et surtout par l’indifférence absolue qu’il m’avait témoignée. Pendant la conversation, j’eus à maintes reprises une envie folle de le contredire ; j’aurais voulu le rouler pour le punir de son orgueil, lui montrer que j’étais intelligent, bien qu’il ne fît aucune attention à moi. La timidité me retint.


XLV

LE DÉBUT DE L’AMITIÉ


Volodia était couché sur le divan et lisait un roman français. Doubkof et Nékhlioudof entrèrent, le chapeau sur la tête et en paletot :

« Bonjour, diplomate ! » dit Doubkof en me tendant la main.

Les amis de Volodia m’appelaient le diplomate, parce qu’un jour, après un dîner chez ma grand’mère, celle-ci avait dit devant eux, à propos de notre avenir, que Volodia serait militaire, mais qu’elle espérait me voir avec l’habit noir et le toupet du diplomate ; à ses yeux, on n’était pas diplomate sans toupet.

Ce soir-là, chez Volodia, la conversation tomba sur l’amour-propre. Je soutins que nous en avons tous, que tout ce que nous faisons, nous le faisons par amour-propre, qu’il n’y a pas un seul homme qui ne se croie meilleur et plus intelligent que tous les autres.

« Je puis répondre pour moi, dit Nékhlioudof, que j’ai rencontré des gens que je reconnaissais pour plus intelligents que moi.

— C’est impossible ! » répliquai-je avec conviction.

Nékhlioudof me regarda fixement.

« Pensez-vous vraiment ce que vous dites ?

— Très sérieusement, répliquai-je ; je vais vous le démontrer. Pourquoi est-ce que, tous tant que nous sommes, nous nous aimons plus que les autres ? Parce que nous pensons que nous valons mieux qu’eux, que nous sommes plus dignes d’affection. Si nous trouvions les autres meilleurs que nous, nous les aimerions plus que nous-mêmes, ce qui n’arrive jamais. Il me semble que j’ai raison, » ajoutai-je avec un sourire de triomphe involontaire.

Nékhlioudof garda un instant le silence.

« Je ne vous aurais jamais cru si intelligent ! » dit-il enfin avec un sourire si bon et si aimable, que je me sentis soudain parfaitement heureux.

La louange agit si fortement, non seulement sur les sentiments de l’homme, mais sur son esprit, qu’il me sembla tout à coup avoir grandi considérablement en intelligence et que les idées m’arrivèrent en foule avec une rapidité inaccoutumée. De l’amour-propre, nous en vînmes insensiblement à parler de l’amour, et ce nous fut un thème inépuisable. Nos discours devaient paraître absurdes aux simples auditeurs, tant ils étaient confus et nos idées étroites. Pour nous, ils avaient une haute portée. Nos âmes étaient si bien en harmonie, qu’il suffisait de toucher une corde quelconque chez l’un de nous pour éveiller un écho chez l’autre. Nous jouissions de sentir toutes les cordes que nous effleurions dans la conversation vibrer à l’unisson. Il nous semblait que nous n’aurions jamais assez de temps ni assez de paroles pour échanger toutes les idées qui demandaient à sortir.

À dater de ce jour, des relations assez bizarres, mais extrêmement agréables, s’établirent entre moi et Dmitri Nékhlioudof. En public, il ne faisait aucune attention à moi ; dès que nous étions seuls, nous allions nous installer dans un bon petit coin et nous commencions à discuter, oubliant le monde entier et ne nous apercevant pas de la fuite du temps.

Nous parlions vie future, art, carrières à suivre, mariage, éducation des enfants, et jamais il ne nous venait dans la tête que tout ce que nous disions était insensé. Cette idée ne nous venait pas, parce que nos absurdités étaient des absurdités intelligentes ; or la jeunesse aime l’esprit, elle y croit encore. À l’âge que nous avions alors, toutes les forces de l’âme sont dirigées vers le futur, et ce futur revêt des formes si variées, si vivantes et si enchanteresses, grâce à des espérances fondées non sur l’expérience, mais sur des rêves de bonheur, que le rêve suffit pour donner à la jeunesse le bonheur réel. Lorsque nous discutions métaphysique, ce qui était un de nos sujets favoris, j’aimais l’instant où les idées se succèdent de plus en plus vite et où, à force d’être de plus en plus abstraites, elles deviennent tellement nuageuses qu’on ne peut plus les exprimer et qu’on dit tout autre chose que ce qu’on voudrait dire. J’aimais l’instant où, à force de s’élever dans la région de la pensée, on en découvre tout à coup l’immensité et l’on reconnaît qu’il vous est impossible d’aller plus loin.

Il arriva que, pendant les jours gras, Nékhlioudof fut si absorbé par ses plaisirs, qu’il ne causa pas une seule fois avec moi. Il venait pourtant plusieurs fois par jour à la maison. Je fus tellement froissé, que je recommençai à le trouver orgueilleux et désagréable. Je n’attendais qu’une occasion pour lui montrer que je ne tenais pas du tout à sa société et que je n’éprouvais rien de particulier pour lui.

La première fois qu’il voulut causer avec moi après le carnaval, je dis que j’avais à travailler et je montai. Au bout d’un quart d’heure, la porte de la classe s’ouvrit et Nékhlioudof vint à moi.

« Je vous dérange ?

— Non. »

J’avais pourtant l’intention de répondre qu’effectivement j’étais occupé.

« Pourquoi êtes-vous parti de chez Volodia ? Il y a si longtemps que nous n’avons causé. J’en ai pris l’habitude et il me semble qu’il me manque quelque chose. »

Mon dépit s’évanouit et Dmitri me parut de nouveau le meilleur et le plus aimable des hommes.

« Je suis sûr, dis-je, que vous savez pourquoi je suis parti ?

— Peut-être, répliqua-t-il en s’asseyant près de moi ; mais si j’ai deviné pourquoi, je ne peux pas le dire. Vous, vous le pouvez.

— Je vais le dire : je suis parti parce que je vous en voulais… ou plutôt, j’étais fâché. Tenez, en deux mots, j’ai toujours peur que vous ne me méprisiez à cause de ma jeunesse.

— Savez-vous pourquoi nous nous entendons si bien ? dit-il en répondant à ma confession par un regard bon et intelligent ; pourquoi je vous aime plus que des gens que je connais davantage et avec qui j’ai plus de points de contact ? Je viens de décider pourquoi. Vous avez une qualité qui est rare et précieuse : la sincérité.

— Oui ; je dis toujours juste la chose dont j’ai honte ; mais je ne la dis qu’aux gens dont je suis sûr.

— Oui, mais pour être sûr d’un homme, il faut être extrêmement lié avec lui, et nous ne le sommes pas encore. Rappelez-vous, Nicolas, ce que nous avons dit de l’amitié : pour être de vrais amis, il faut être sûr l’un de l’autre.

— Il faut être sûr que l’un ne répétera pas ce que l’autre aura dit. Et voyez, les choses importantes et intéressantes sont justement celles que nous ne nous dirions pour rien au monde. Et quelles vilaines pensées ! des pensées si basses que, si nous avions su qu’il faudrait nous les avouer mutuellement, jamais elles n’auraient osé nous entrer dans la tête.

— Savez-vous l’idée qui m’est venue, Nicolas ? reprit-il en se levant et en se frottant les mains avec un sourire. Faisons cela et vous verrez combien cela nous sera utile à tous les deux : donnons-nous notre parole de tout nous dire. Nous nous connaîtrons mutuellement et nous ne serons pas gênés. Pour ne pas avoir peur des étrangers, nous nous donnerons aussi notre parole de ne jamais parler l’un de l’autre à personne. Faisons cela.

— Faisons-le. »

Effectivement, nous avons fait cela. Je raconterai plus tard ce qui en résulta.

Alphonse Karr a dit que, dans toute affection, l’un aime, l’autre se laisse aimer ; l’un embrasse, l’autre tend la joue. L’idée est parfaitement juste. Dans notre amitié, j’embrassais, Dmitri tendait la joue, mais il était prêt à embrasser aussi. Nous nous aimions également, parce que nous nous connaissions et nous nous appréciions réciproquement : cela n’empêche que Nékhlioudof avait l’influence et que je me soumettais.

Il va de soi que je m’assimilai involontairement sa manière de voir, dont le fond était un culte enthousiaste pour la vertu idéale, associé à la conviction que la destinée de l’homme est le progrès continu. Rien ne nous semblait alors plus facile que de régénérer l’humanité, de détruire les vices et de rendre tout le monde heureux. Rien ne nous semblait plus simple que de nous corriger de tous nos défauts, d’acquérir toutes les vertus et d’être heureux.

Ces nobles rêves de la jeunesse étaient-ils réellement ridicules ? À qui la faute s’ils ne se sont pas réalisés ? Dieu seul le sait.