Adolescence (trad. Bienstock)/Chapitre 18

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 290-297).


XVIII

LA CHAMBRE DES SERVANTES


Je me sentais de plus en plus isolé et mes principaux plaisirs étaient les réflexions et les observations solitaires. Dans le chapitre suivant je raconterai les sujets de mes réflexions ; quant aux sphères de mes observations, c’était principalement la chambre des servantes, dans laquelle se passait un roman très intéressant pour moi et très touchant.

L’héroïne de ce roman était, cela va sans dire, Macha. Elle s’était éprise de Vassili qui la connaissait avant qu’elle fût entrée en service et qui déjà avait promis de l’épouser. Le sort qui, cinq ans auparavant, les avait séparés, les rapprochait de nouveau dans la maison de grand’mère, mais élevait un obstacle à leur amour réciproque en la personne de Nikolaï (l’oncle de Macha) qui ne voulait entendre parler du mariage de sa nièce avec Vassili, qu’il traitait d’homme dépourvu de bon sens et effréné.

Cette opposition eut un résultat : Vassili, qui auparavant, était assez indifférent et négligeait ses rapports avec Macha, tombait subitement amoureux d’elle, et amoureux comme seul peut l’être un domestique serf-tailleur, à blouse rose et à cheveux pommadés.

Bien que les témoignages de son amour fussent très étranges et ridicules (par exemple, en rencontrant Macha, il tâchait toujours de lui faire du mal, tantôt il la pinçait, tantôt il lui donnait un coup avec la main, ou la serrait si fort qu’elle pouvait à peine respirer), son amour était sincère ; ce qui le prouvait, c’est que du jour où Nikolaï lui refusa catégoriquement la main de sa nièce, de chagrin, Vassili se mit à boire, fréquenta les cabarets, fit du tapage, en un mot se conduisit si mal que plus d’une fois il dut subir la peine honteuse de la salle de police. Mais ces actes et leurs conséquences semblaient avoir un certain mérite aux yeux de Macha, et ne faisaient qu’accroître son amour envers lui. Quand Vassili était au poste, Macha, sans cesser de pleurer de toute la journée, se plaignait de son destin amer à Gacha (qui prenait une part très vive aux amours des amants malheureux) et, méprisant les injures et les coups de son oncle, en cachette, elle courait au poste, visiter et consoler son ami.

Ne vous indignez pas, lecteurs, de la société dans laquelle je vous introduis. Si dans votre âme vibrent encore les cordes de l’amour et de la compassion, dans la chambre des servantes se trouveront des sons auxquels ces cordes résonneront. Qu’il vous plaise ou non de me suivre, je m’en vais sur le palier de l’escalier d’où je vois tout ce qui se passe dans la chambre des servantes. — Voilà le poêle bas, sur lequel sont : le fer à repasser, la poupée en carton au nez cassé, une cuvette, une cruche ; voilà la fenêtre sur laquelle sont en désordre : un morceau de cire noire, une pelote de soie, un concombre vert entamé et une petite boîte à bonbons ; voila enfin une grande table rouge où se trouve, sur le travail commencé, une brique enveloppée d’indienne, et derrière la table est assise elle, dans la robe que j’aime tant, une robe de cotonnade rose, avec un fichu bleu-clair qui attire surtout mon attention. Elle coud, en s’arrêtant rarement pour se gratter la tête avec l’épingle, ou pour arranger la chandelle, et moi je regarde, et je pense : pourquoi n’est-elle pas née une dame, avec ses yeux bleu-clair, sa grosse tresse blonde, sa poitrine rebondie ! Comme ça lui irait bien d’être dans le salon avec un petit bonnet à rubans roses et dans une robe de chambre de soie pourpre, mais pas comme celle de Mimi, comme celle que j’ai vue au boulevard Tverskoié. Elle travaillerait à un métier à tapisserie et moi je la regarderais dans la glace, et tout ce qu’elle ne voudrait pas faire, je le ferais, je lui donnerais son manteau, je lui servirais à manger…

Quelle dégoûtante figure d’ivrogne a ce Vassili, avec son paletot étroit sur une chemise rose, malpropre ! Dans chaque mouvement de son corps, dans chaque courbure de son dos il me semble voir les signes indélébiles de la punition infamante qui l’a atteint.

— Quoi Vassia, encore ? — dit Macha à Vassili qui entre ; et elle pique l’aiguille dans la pelote, sans lever la tête.

— Eh bien quoi ? de lui peut-on attendre quelque chose de bien ? — répond Vassili. — Qu’il décide au moins quelque chose, autrement je me perds pour ça, pour rien, et tout à cause de lui.

— Vous prendrez du thé ? — demande Nadiejda, une autre femme de chambre.

— Je vous remercie. Et pourquoi me déteste-t-il, ce voleur, ton oncle, pourquoi ? Parce que j’ai un vrai habit, moi, parce que je suis fort, parce que j’ai bonne tournure, en un mot… eh ! eh ! — conclut Vassili en faisant un signe de main.

— Il faut se soumettre — dit Macha en coupant son fil avec ses dents, — et vous, vous êtes toujours comme ça…

— Je ne peux plus, voilà tout !

Dans ce moment, de la chambre de grand’mère, s’entend un grand coup, et la voix grondeuse de Gacha s’approche par l’escalier.

— Voilà, fais-lui du bien, quand elle ne sait elle-même ce qu’elle veut… maudite vie de galériens ! Ah ! que Dieu me pardonne mes péchés ! — murmure-elle en agitant les mains.

— Mes respects, Agafia Mikhaïlovna, — dit Vassili en se levant à sa rencontre.

— Va-t-en ! C’est pas ton respect qu’il me faut, — répond-elle en regardant sévèrement. — Et pourquoi viens-tu ici ? Est-ce la place d’un homme d’aller chez les filles ?

— Je voulais m’informer, de votre santé — fait timidement Vassili.

— Je crèverai bientôt, voilà ma santé — crie Agafia Mikhaïlovna, encore plus en colère et ouvrant largement la bouche.

Vassili se mit a rire.

— Il n’y a pas de quoi rire, et si je te dis : va au diable, va-t’en. Voilà encore un vaurien, un lâche qui veut aussi se marier ! Eh bien ! file, va-t’en !

Et Agafia Mikhaïlovna, en trépignant, passa dans sa chambre et en ferma la porte si fort que les vitres tremblèrent.

À travers la cloison on l’entendit encore longtemps continuer à insulter tout et tous ; en maudissant la vie, elle jetait divers objets et tirait les oreilles de son chat favori : enfin la porte s’ouvrit, et le chat, lancé par la queue, tomba en poussant des miaulements plaintifs.

— Évidemment, il faudra venir une autre fois prendre du thé, — fit Vassili en murmurant au revoir.

— Ça ne fait rien — dit en clignant des yeux Nadiejda — j’irai regarder comment va le samovar.

— Et moi, je veux en finir — continua Vassili en s’asseyant près de Macha, dès que Nadiejda fut sortie de la chambre : — Ou j’irai directement à la comtesse et je lui dirai : Comme ça, comme ça, ou bien… je quitterai tout et je m’enfuirai au bout du monde, je vous le jure.

— Et moi, qu’est-ce que je deviendrai ?…

— Il n’y a que toi que je plains, sans cela, depuis longtemps ma tête serait libre, je te le jure par Dieu de Dieu.

— Vassia, pourquoi ne m’apportes-tu pas tes chemises à laver ? — demanda Macha après un court silence — autrement, tu vois, elle est toute noire — ajouta-t-elle en le prenant par le col de sa chemise.

En ce moment, en bas, on entendit la sonnette de grand’mère et Gacha sortit de sa chambre.

— Eh bien ! canaille, que lui veux-tu ? — dit-elle en poussant dans la porte Vassili, qui s’était levé à la hâte en la voyant. — Voilà, tu as amené la fille jusqu’à ce point et tu la tourmentes encore ; évidemment, ça te fait un grand plaisir de voir ses larmes. Va-t’en, que ton odeur ne soit pas ici. Et qu’as-tu trouvé de bon en lui — continua-t-elle en s’adressant à Macha. — Est-ce que ton oncle ne t’a pas assez battue aujourd’hui, pour lui ? Non, toujours la même chose : « Je n’épouserai personne sauf Vassili Grouskov. » Sotte !

— Et je n’épouserai personne, je n’aime personne, qu’il me batte jusqu’à la mort à cause de lui ! — dit Macha, en versant subitement des larmes.

Longtemps je regardai Macha, qui, allongée sur le coffre, essuyait ses pleurs avec son fichu. En m’efforçant, par tous les moyens, de changer d’opinion sur Vassili, je voulais trouver ce pourquoi il lui semblait si attrayant. Mais j’avais beau compatir très franchement à sa douleur, je ne pouvais nullement comprendre pourquoi une créature si charmante que me semblait Macha pouvait aimer Vassili.

« Quand je serai grand, » — raisonnai-je en entrant chez moi, — Petrovskoié sera ma propriété, Vassili et Macha seront mes serfs, je serai assis dans mon cabinet et je fumerai ma pipe. Macha repassera au fer dans la cuisine. Je dirai : « Envoyez-moi Macha ». Elle viendra, et personne ne sera dans la chambre… Subitement entrera Vassili et quand il verra Macha, il dira : « Je suis perdu ». Et Macha pleurera aussi, et moi je dirai : « Vassili ! je sais que tu l’aimes et qu’elle t’aime. Eh bien ! te voilà mille roubles, marie-toi avec elle, et que Dieu te donne le bonheur ». Et moi-même je m’en irai dans le divan. Parmi la quantité innombrable d’idées et de rêves qui passent sans laisser aucune trace dans l’esprit et dans l’imagination, il s’en trouve qui laissent une vibration profonde, sensible, si bien que, sans se rappeler le sens de la pensée, on se souvient qu’il y avait quelque chose de bon dans la tête, on sent la trace de la pensée et on tâche de la faire renaître. Telle trace profonde a laissé en mon âme la pensée du sacrifice de mon sentiment pour le bonheur que Macha ne pouvait trouver qu’en épousant Vassili.