Adolescence (trad. Bienstock)/Chapitre 19

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 298-303).


XIX

L’ADOLESCENCE


On me croira à peine si je dis quels étaient les sujets les plus fréquents de mes réflexions favorites, pendant mon adolescence — tant ils étaient incompatibles avec mon âge et ma situation. Mais selon moi, le contraste entre la situation de l’homme et son activité morale est l’indice le plus sûr de la vérité.

Pendant l’année durant laquelle je menai une vie isolée, concentrée, réfléchie, toutes les questions abstraites sur la destination de l’homme, sur la vie future, sur l’immortalité de l’âme, déjà se présentaient à moi ; et mon intelligence enfantine, faible, avec toute l’ardeur de l’inexpérience, tâchait de s’expliquer ces problèmes dont l’exposé est à lui seul le plus haut degré où peut atteindre l’esprit de l’homme, mais dont la solution ne lui est pas donnée.

Il me semble que le développement de l’esprit humain, dans chaque individu, suit la même voie que le développement de l’esprit dans la génération entière, que les idées qui servent de base aux diverses théories philosophiques, forment les particules indivisibles de l’esprit, mais que chaque homme les conçoit plus ou moins clairement avant même de connaître l’existence des théories philosophiques.

Ces idées se présentaient à mon esprit avec tant de clarté et de vivacité, que je tâchais même de les appliquer à la vie, en m’imaginant que j’étais le premier à découvrir telle grande et utile vérité.

Une fois, il me vint à l’idée que le bonheur ne dépend pas des causes extérieures, mais de notre rapport envers elles ; que l’homme qui est habitué à supporter la souffrance ne peut pas être malheureux ; et pour m’habituer au travail, malgré un mal terrible, je tenais, pendant cinq minutes, à bras tendu, le dictionnaire de Taticheff, ou je me rendais dans le cabinet noir, et avec une corde, je me fouettais si violemment par le dos nu, que des larmes, malgré moi, coulaient de mes yeux.

Ou bien, en me rappelant subitement que la mort m’attendait à chaque heure, à chaque moment, je décidais, sans me demander pourquoi, jusqu’ici, les hommes ne l’avaient pas compris, que l’homme ne peut être heureux qu’en jouissant du présent sans songer à l’avenir, et, sous l’influence de cette pensée, pendant trois jours, je négligeais tout à fait les leçons et ne pensais plus qu’à cela, lorsque, allongé au lit, je jouissais de la lecture d’un roman quelconque, ou lorsque je mangeais le pain d’épices au miel acheté de mon dernier argent.

Une autre fois, debout devant le tableau noir sur lequel je traçais avec la craie diverses figures, je fus subitement frappé d’une pensée : pourquoi la symétrie est-elle agréable aux yeux ? Qu’est-ce que la symétrie ? — C’est un sentiment inné, me répondis-je. Sur quoi est-il basé ? Est-ce qu’en tout, dans la vie, il y a une symétrie ? Au contraire, voilà la vie — et je traçai sur le tableau une figure ovale. — Après la vie, l’âme passe dans l’éternité ; voilà l’éternité, — et de l’autre côté de la figure ovale je traçai une ligne allant jusqu’au bout du tableau. Pourquoi donc, de l’autre côté, n’y a-t-il pas de figure pareille ? Et en effet, quelle peut être l’éternité seulement d’un côté ? Probablement que nous avons existé avant cette vie, bien que nous en ayons tout à fait perdu le souvenir.

Ce raisonnement qui me semblait extraordinairement neuf et dont maintenant je puis à peine saisir les liens, me plaisait énormément, et prenant une feuille de papier, je pensai l’y consigner ; mais avant cela, dans ma tête accoururent spontanément une telle foule d’idées que je fus forcé de me lever et de marcher par la chambre. Quand je m’approchai de la fenêtre, mon attention fut attirée par le cheval, que le cocher attelait au tonneau à eau, et toutes mes pensées se concentrèrent sur la solution de cette question : Dans quel animal, ou dans quel homme passera l’âme de ce cheval quand il crèvera ? En ce moment, Volodia traversa la chambre et sourit en remarquant que je réfléchissais à quelque chose ; et ce sourire suffit à me faire comprendre que tout ce à quoi je pensais n’était qu’une affreuse bêtise.

Je n’ai raconté cas, mémorable pour moi, que pour donner au lecteur une idée de ce qu’étaient mes méditations.

Mais aucun système philosophique ne m’influença davantage que le scepticisme qui, à une certaine époque, me mena à un état voisin de la folie. Je m’imaginais qu’outre moi, rien ni personne n’existait en ce monde, que les objets n’étaient pas des objets mais des images qui n’existaient que quand je faisais attention à elles, et qui disparaissaient dès que je cessais d’y penser. En un mot, je tombais d’accord avec Schelling, dans la conviction qu’il existe non des objets, mais notre rapport envers eux. Parfois, sous l’influence de cette idée obsédante, j’arrivais à un tel degré d’énervement que je me retournais subitement du côté opposé en espérant saisir à l’improviste le néant, où je n’étais pas.

Quel misérable et infortuné rouage de l’activité morale est l’esprit humain !

Mon faible esprit ne pouvait pénétrer l’impénétrable et, dans ce travail hors de mes forces, je perdis l’une après l’autre les convictions auxquelles, pour le bonheur de ma vie, je n’aurais jamais dû toucher ;

De tout ce lourd travail moral, je ne retirai rien sauf une agilité d’esprit qui affaiblit en moi la volonté, et l’habitude de l’analyse morale perpétuelle, qui a détruit la fraîcheur du sentiment et la clarté de la raison.

Les idées abstraites se forment grâce à la capacité de l’homme de saisir, par la conscience, un certain état momentané de l’âme et de le transporter dans le souvenir. Ma capacité de réflexion abstraite développa en moi la conscience jusqu’à un degré si anormal, que souvent, en commençant à penser aux choses les plus simples, je tombais dans le cercle vicieux de l’analyse de mes idées. Je ne pensais déjà plus à la question qui m’occupait, mais je pensais sur ce à quoi je pensais. En me demandant à moi-même : À quoi est-ce que je pense ? Je répondais : Je pense à ce que je pense. Et maintenant, à quoi est-ce que je pense ? Je pense que je pense à quoi je pense, etc. Ma raison perdait son équilibre…

Cependant, les découvertes philosophiques que je faisais flattaient extraordinairement mon amour-propre ; souvent je me croyais un grand homme qui découvre, pour le bonheur de toute l’humanité, une nouvelle vérité et avec la conscience fière de ma dignité, je regardais les autres mortels ; mais, chose étrange, quand je me heurtais à ces mortels, je tremblais devant chacun, et plus je m’élevais dans ma propre opinion, moins j’étais capable avec les autres, non seulement de montrer la conscience de ma propre dignité, mais je ne pouvais même m’habituer à ne pas avoir honte au mot le plus simple, au moindre mouvement.