Adolescence (trad. Bienstock)/Chapitre 23

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 317-320).
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XXIII

GRAND’MÈRE


Grand’mère devient plus faible de jour en jour ; la sonnette, la voix de la grondeuse Gacha, et le claquement des portes se font entendre plus fréquemment dans sa chambre ; elle ne reçoit déjà plus dans le cabinet, dans son voltaire, mais dans sa chambre à coucher, dans un lit très haut, avec quantité de coussins ornés de dentelles. En lui disant bonjour, je remarque à sa main un gonflement jaunâtre, et dans la chambre est répandue une odeur lourde que j’ai sentie il y a cinq ans, dans la chambre de maman. Le docteur vient chez elle trois fois par jour et il y a eu déjà quelques consultations. Mais son caractère, ses allures hautaines et sans gêne avec tous les familiers, et surtout avec papa, n’ont nullement changé. De la même manière, elle traîne ses mots, lève ses sourcils et dit : « Mon cher. »

Mais depuis quelques jours déjà, on ne nous laisse pas aller chez elle, et, un matin, Saint-Jérôme, pendant la classe, me proposa d’aller me promener avec Lubotchka et Katenka. Étant assis dans le traîneau, je remarquai que devant les fenêtres de grand’mère, la rue était couverte de paille, et que des individus quelconques, en blouse bleue, stationnaient devant notre porte cochère et malgré cela, je ne compris pourquoi on nous envoyait nous promener à cette heure indue.

Ce jour-là, pendant la promenade, moi et Lubotchka, nous nous trouvions, je ne sais pourquoi, dans cette disposition d’esprit particulièrement gaie, où la chose la plus simple, la moindre parole, le moindre mouvement font rire… Un colporteur tenant un éventaire court à pas rapides à travers la rue, nous rions. Un cocher déguenillé, conduisant au galop, agite les extrémités des guides, et rattrape notre traîneau ; nous éclatons de rire. Le fouet de Philippe s’accroche à l’arc du traîneau, lui en se retournant crie : eh ! et nous mourons de rire. Mimi, d’un air mécontent, dit qu’il n’y a que les sots qui rient sans cause, et Lubotchka, toute rouge de l’effort qu’elle fait pour se retenir, me regarde en dessous, nos yeux se rencontrent et nous éclatons d’un tel rire homérique, que des larmes se montrent dans nos yeux, et nous ne pouvons retenir l’éclat de rire qui nous étouffe. À peine sommes nous un peu calmés, que je regarde Lubotchka et prononce notre mot favori, à la mode parmi nous depuis quelque temps et qui provoque toujours le rire, et de nouveau nous éclatons.

En approchant de la maison, je venais d’ouvrir la bouche pour faire à Lubotchka une magnifique grimace, quand subitement le couvercle noir d’un cercueil appuyé contre le battant de la porte du perron, frappa mes yeux, et ma bouche resta dans la même grimace.

Votre grand’mère est morte ! — dit Saint-Jérôme, avec un visage pâle, en s’avançant vers nous.

Tout le temps que le corps de grand’mère est dans la maison, j’éprouve le sentiment pénible de la peur de la mort, c’est-à-dire que le cadavre me rappelle très vivement et péniblement qu’un jour viendra où moi aussi je mourrai, sentiment qu’on est habitué à confondre avec la tristesse. Je ne regrette pas grand’mère, et à dire vrai, à peu près personne ne la regrette. Bien que la maison soit pleine d’invités en deuil, personne n’est triste de sa mort, sauf une personne dont la douleur désespérée me frappe plus que je ne saurais le dire. Cette personne c’est la femme de chambre Gacha. Elle va au grenier, s’y enferme et pleure sans cesse, elle se maudit, s’arrache les cheveux, ne veut rien entendre et dit qu’après la mort de sa maîtresse aimée il ne lui reste plus qu’à mourir.

Je répète de nouveau qu’en matière de sentiments, l’invraisemblable est le plus sûr indice de la vérité.

Grand’mère n’est plus, mais son souvenir et divers commentaires sur elle vivent dans notre maison. Ces commentaires se rapportent principalement au testament qu’elle a fait avant le dénouement et que personne ne connaît sauf son exécuteur testamentaire, le prince Ivan Ivanovitch. Parmi les domestiques de grand’mère je remarque une certaine émotion et souvent j’entends des racontars : à qui iront-ils ? et j’avoue, que malgré moi, je pense avec joie que nous recevrons l’héritage.

Au bout de six semaines, Nikolaï, la gazette ordinaire des nouvelles de notre maison, me raconta que grand’mère avait laissé tous ses biens immeubles à Lubotchka, en lui donnant pour tuteur jusqu’à son mariage, non papa, mais le prince Ivan lvanovitch.