Adolescence (trad. Bienstock)/Chapitre 25

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 323-326).
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XXV

LES AMIS DE VOLODIA


Bien que dans la société des connaissances de Volodia, je jouasse un rôle qui blessait mon amour-propre, j’aimais à être dans sa chambre quand il y avait du monde chez lui, et à observer en silence tout ce qui s’y passait. Plus souvent que les autres, venaient chez Volodia l’aide de camp Doubkov et un étudiant, le prince Nekhludov. Doubkov était un petit brun sanguin, qui n’était déjà plus de la première jeunesse ; bien qu’ayant les jambes courtes, il n’était pas mal de sa personne, et il était toujours gai. C’était une de ces personnes bornées qui sont surtout agréables par cela même qu’elles sont bornées, qui ne peuvent voir les choses de divers côtés et qui sont toujours enthousiastes. Les raisonnements de tels hommes sont toujours très étroits et erronés, mais eux-mêmes sont toujours sincères et satisfaits. Même leur égoïsme étroit semble, je ne sais pourquoi, excusable et charmant. En outre, pour Volodia et pour moi, Doubkov avait un double charme : un aspect martial, et précisément l’âge que les jeunes gens ont l’habitude d’assimiler à la conception du comme il faut, qui est très apprécié alors. Toutefois, Doubkov était vraiment ce qu’on peut appeler « un homme comme il faut. » Une seule chose m’était désagréable, c’est que Volodia, devant lui, avait l’air honteux de mes actes les plus innocents, et de ma jeunesse.

Nekhludov n’était pas si beau : ses petits yeux gris, son front bas et droit, la longueur démesurée de ses mains et de ses pieds, ne pouvaient être considérés comme de beaux traits. Ce qu’il avait de bien, c’était la haute taille, le teint frais et des dents éblouissantes. Mais son visage revêtait une expression énergique et originale due aux yeux petits et brillants, et, grâce à l’expression mobile, tantôt sévère, tantôt presque enfantine du sourire, il était impossible de ne pas le remarquer.

Il semblait très timide, car la moindre chose le faisait rougir jusqu’aux oreilles, mais sa timidité ne ressemblait pas à la mienne ; plus il rougissait, plus son visage exprimait de résolution, comme s’il se fâchait contre lui-même pour sa faiblesse.

Bien qu’il semblât très ami avec Doubkov et Volodia, il était évident que seul le hasard les avait unis. Leurs opinions étaient tout à fait différentes : Volodia et Doubkov avaient peur de tout ce qui ressemblait aux raisonnements et à la sentimentalité. Nekhludov, au contraire, était enthousiaste au plus haut degré et souvent, malgré les moqueries, il se lançait dans des discussions sur les questions philosophiques et sur les sentiments. Volodia et Doubkov aimaient à causer des objets de leur amour (et ils étaient amoureux de plusieurs à la fois, et tous deux des mêmes). Nekhludov, au contraire, se fâchait toujours sérieusement quand on lui faisait des allusions à sa passion pour une certaine rousse.

Volodia et Doubkov se permettaient souvent de railler aimablement leurs parents ; au contraire, on pouvait mettre Nekhludov hors de lui, en faisant une allusion désagréable à sa tante pour laquelle il avait une adoration enthousiaste. Volodia et Doubkov, après le souper, s’en allaient dans quelque endroit sans Nekhludov, et l’appelaient la jeune fille timide.

Le prince Nekhludov me frappa dès la première fois, tant par sa conversation que par son extérieur. Mais bien que nous eussions beaucoup d’opinions communes — ou peut-être précisément pour cela — le sentiment qu’il m’inspira la première fois que je le vis était loin d’être amical. Son regard mobile, sa voix ferme, son air hautain et surtout l’indifférence absolue qu’il me montrait, me déplaisaient. Souvent, pendant la conversation, j’avais grande envie de le contredire ; pour mâter son orgueil, je voulais triompher de lui dans une discussion, lui prouver que j’étais intelligent bien qu’il ne daignât faire aucune attention à moi. La timidité me retenait.