Adolescence (trad. Bienstock)/Chapitre 3

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 210-216).
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III

NOUVEAU POINT DE VUE


Katenka était assise près de moi dans la britchka et, en penchant sa jolie petite tête, pensivement elle regardait fuir, sous les roues, la route poudreuse. Je la regardais en silence étonné de l’expression triste, sérieuse que je remarquais pour la première fois sur son visage rose.

— Ah ! voilà, nous arriverons bientôt à Moscou, dis-je. — Comment te représentes-tu Moscou ?

— Je ne sais pas – répondit-elle comme à contre-cœur.

— Mais quand même, que penses-tu, est-ce plus grand que Serpoukhov ou non ?

— Quoi ?

— Moi ? rien.

Mais par ce sentiment instinctif qui fait deviner à une personne les pensées d’une autre, et qui est le fil conducteur de la conversation, Katenka comprit que son indifférence m’était pénible, elle leva la tête et s’adressa à moi :

— Votre papa vous a-t-il dit que nous habiterions chez votre grand’mère ?

— Oui, il a dit que grand’mère veut vivre tout à fait avec nous.

— Et nous demeurerons tous ensemble ?

— Naturellement, nous vivrons en haut dans un appartement, vous dans l’autre, papa habitera le pavillon, et nous dînerons tous ensemble en bas, chez grand’mère.

— Maman dit que votre grand’mère est si imposante, si difficile ?

— Non, on le dirait, comme ça, au commencement. Elle est imposante mais elle n’est pas du tout irritable, au contraire, elle est très bonne et très gaie. Si tu voyais quel bal il y avait le jour de sa fête !

— Quand même, j’ai peur d’elle ; mais du reste, Dieu sait si nous serons…

Katenka se tut subitement et redevint pensive.

— Quoi ? — fis-je avec inquiétude.

— Rien, comme ça.

— Non, tu as dit quelque chose : «Dieu seul… »

— Alors dis-tu, il y avait un bal chez ta grand’mère.

— Oui, quel dommage que vous n’y étiez pas. Il y avait une foule d’invités, mille personnes, la musique, des généraux et moi j’ai dansé… Katenka ! — dis-je en m’arrêtant subitement au milieu de ma description — tu n’écoutes pas ?

— Non, j’écoute ; tu viens de dire que tu as dansé.

— Pourquoi es-tu si triste ?

— On n’est pas toujours gai.

— Non, tu as beaucoup changé depuis que nous sommes revenus de Moscou. Dis-moi la vérité — ajoutai-je d’un air résolu, en me tournant vers elle, — pourquoi es-tu devenue toute singulière ?

— Suis-je singulière ? — répondit Katenka, avec une vivacité qui prouvait que mon observation l’intéressait — Je ne suis pas du tout singulière.

— Non, tu n’es plus déjà comme autrefois — continuai-je. — Auparavant on voyait que tu es tout à nous, que tu nous regardes comme des parents et que tu nous aimes comme nous t’aimons. Et maintenant, tu es devenue si sérieuse, tu t’éloignes de nous…

— Nullement !

— Non, laisse-moi finir — l’interrompis-je ; et déjà je commençais à sentir ce léger picotement du nez qui précède les larmes, car toujours elles emplissaient mes yeux dès que j’exprimais une pensée intense ; longtemps contenue. Tu t’éloignes de nous, tu ne parles plus qu’à Mimi, comme si tu ne voulais pas nous connaître.

— Mais on ne peut pas rester toujours les mêmes, — répondit Katenka, qui avait l’habitude d’expliquer tout par une nécessité fatale, quand elle ne savait que trouver.

Je me rappelle qu’une fois, en se querellant avec Lubotchka qui l’appela sotte, elle répondit : « Tout le monde ne peut être sage, il faut des sottes aussi ; » mais moi je n’étais pas satisfait de cette réponse ; qu’il fallait changer un jour ou l’autre, et je continuai à l’interroger.

— Mais pourquoi donc faut-il cela ?

— Mais nous ne vivrons pas toujours ensemble — répondit Katenka, en rougissant légèrement et en regardant le dos de Philippe. — Maman pouvait vivre chez votre feue mère qui était son amie, mais avec la comtesse qui, dit-on, est si irritable, Dieu sait si elles s’entendront. En outre, un jour ou l’autre, nous nous séparerons : vous êtes riches, vous avez Petrovskoié ; nous, nous sommes pauvres. Maman n’a rien.

« Vous êtes riches, nous sommes pauvres, » ces paroles et les conceptions liées à elles me semblaient extraordinairement étranges. Selon ma conception d’alors, seuls les paysans et les mendiants pouvaient être pauvres et, dans mon imagination, je ne pouvais nullement associer l’idée de pauvreté à la gracieuse et belle Katenka. Il me semblait que Mimi et Katenka tant qu’elles vivraient resteraient toujours avec nous et partageraient tout également ; autrement, c’était impossible. Et maintenant des milliers de pensées nouvelles, confuses, sur leur situation isolée, naissaient dans ma tête, et je me sentis si gêné de ce que nous étions riches et elles pauvres, que je rougis et n’osai regarder Katenka.

« Qu’est-ce que cela peut faire que nous soyons riches et elles pauvres ? » — pensai-je ; — « et pourquoi en résulte-t-il la nécessité de la séparation ? Pourquoi ne pas partager également ce que nous avons ? » Mais je compris qu’il ne fallait pas parler de cela à Katenka ; déjà un instinct pratique, contrairement aux raisonnements logiques, me disait qu’elle avait raison, et qu’il n’était pas à propos de lui expliquer ma pensée.

— Est-ce que tu nous quitteras ? — dis-je : — Comment donc vivrons-nous séparés ?

— Que faire ? c’est pénible à moi-même, mais si cela arrive, je sais ce que je ferai…

— Tu te feras actrice… en voila des bêtises ! — exclamai-je ; car je savais qu’être actrice était depuis longtemps son rêve aimé.

— Non, je disais cela quand j’étais petite…

— Alors que feras-tu donc ?

— J’entrerai au couvent, je vivrai là-bas, je porterai une petite robe noire et une petite toque de velours.

Katenka se prit à pleurer.

Vous est-il arrivé, lecteur, de remarquer que subitement, à une certaine époque de la vie, votre point de vue, sur certaines choses, est complètement changé ? Les objets que nous avons vus jusqu’ici, subitement se tournent vers nous d’un côté que nous ne connaissions pas.

Pour la première fois, un semblable changement moral s’opéra en moi pendant notre voyage, à partir duquel je place le commencement de mon adolescence.

Pour la première fois, très clairement m’est venue en tête la pensée que nous, c’est-à-dire notre famille, nous vivons dans le monde pris par tous les intérêts qui s’agitent autour de nous, mais qu’il existe un autre aspect des hommes, qui n’a rien de commun avec nous, qui ne s’occupe pas de nous et qui n’a pas même l’idée de notre existence. Sans doute je savais auparavant tout cela, mais je n’en avais jamais eu conscience comme maintenant.

L’idée ne se transforme en conviction que par une certaine voie, souvent tout à fait inattendue et différente de celles que suivent d’autres esprits pour arriver à la même conviction. La conversation avec Katenka, qui m’avait bouleversé si fortement et me forçait à réfléchir à son avenir, fut pour moi cette voie. En regardant les villages et les villes que nous traversions, et dans chaque maison desquels vivait au moins une famille comme la nôtre, en remarquant les femmes et les enfants qui, avec curiosité, regardaient l’équipage, puis disparaissaient pour toujours de nos yeux, en voyant que des boutiquiers et des paysans non seulement ne nous saluaient pas, comme j’étais habitué à le voir à Petrovskoié, mais ne daignaient pas même jeter un regard sur nous, pour la première fois une question se posa à mon esprit : de quoi peuvent-ils s’occuper s’ils ne s’occupent pas de nous ? Et cette question en suggéra d’autres : comment et de quoi vivent-ils ; comment élèvent-ils leurs enfants : les instruisent-ils, les laissent-ils jouer, les punissent-ils ? etc.