Adolescence (trad. Bienstock)/Chapitre 4

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 217-218).


IV

À MOSCOU


Arrivé à Moscou, mon point de vue sur les choses et les personnes et mes relations envers elles, se modifia encore plus sensiblement.

À la première rencontre avec grand’mère, quand j’aperçus sa figure maigre, ridée et ses yeux éteints, le sentiment de respect soumis et de crainte que j’éprouvais naguère pour elle, fit place à la compassion, et quand, laissant tomber son visage sur la tête de Lubotchka, elle sanglota comme si, devant ses yeux, était le cadavre de sa fille tant aimée, ma compassion se changea en un sentiment d’affection. Je me sentais mal à l’aise de son chagrin en nous revoyant, j’avais conscience que par nous-mêmes, nous n’étions rien devant ses yeux et que nous ne lui étions chers que par le souvenir, je sentais que dans chaque baiser dont elle couvrait mes joues, s’exprimait toujours la même pensée : elle est morte, je ne la reverrai plus !

Papa, qui, à Moscou, ne s’occupait presque pas de nous, et le visage préoccupé ne se montrait parmi nous qu’à l’heure du dîner, en redingote ou en frac, avec de grands cols de chemise sortant du gilet, ou avec sa robe de chambre, des starosta, des intendants, avec ses promenades dans l’enclos et avec la chasse, perdit beaucoup à mes yeux. Karl Ivanovitch que grand’mère appelait diatka et qui subitement, Dieu sait pourquoi, avait eu l’idée de remplacer sa respectable tête chauve, que je connaissais si bien, par une perruque rousse avec une raie de fil presque au milieu de la tête, me semblait si bizarre et si ridicule que j’étais étonné de n’avoir pas remarqué cela plus tôt.

Entre les fillettes et nous s’élevait une sorte de barrière invisible. Chez elles, comme chez nous, il y avait des secrets à part, elles semblaient fières, devant nous, de leurs jupes qui devenaient de plus en plus longues, et nous, nous étions fiers de nos pantalons à sous-pieds. Mimi, le premier dimanche, vint dîner dans une toilette si pompeuse et avec tant de rubans sur la tête, qu’on voyait bien que nous n’étions plus à la campagne et que maintenant tout prendrait une autre tournure.