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Adriani/3

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Adriani (1854)
Michel Lévy frères (p. 38-59).



III


D’Argères avait oublié de se mettre en garde, et la curiosité de la Muiron semblait s’être assoupie dans son bavardage ; mais elle se réveillait en sursaut et semblait s’écrier : « Mais à propos, à qui ai-je le plaisir d’ouvrir mon cœur ? Vos papiers, monsieur, s’il vous plaît, avant que je continue. »

Un sourire moqueur, où la fine Muiron devina une intention taquine, effleura les lèvres de d’Argères ; mais tout à coup, par une illumination soudaine de la mémoire, il vit passer devant lui une figure dont l’image l’avait frappé, et dont le nom seul s’était envolé.

— Laure de Larnac ? s’écria-t-il. Oui ! au Conservatoire de musique, tout un carême. Elle connaissait le père Habeneck ! Il allait lui parler dans sa loge. La tante, belle encore, digne, un peu roide ! et la jeune fille, un ange ! toujours vêtue avec un goût, une simplicité !… des yeux noirs admirables, des traits, une taille, une grâce !… Quel beau front ! quels cheveux ! et l’air intelligent, mélancolique, attentif. Pâle, avec un air de force et de santé pourtant ; de la fermeté dans la douceur. Oui, oui, je l’ai vue, je la vois encore !

— Alors monsieur est musicien ? dit Toinette en le regardant avec persistance comme pour se rappeler à son tour. Il venait beaucoup d’artistes chez ces dames, et pourtant.

— Faites-moi le plaisir de continuer, répondit d’Argères d’un ton d’autorité qui domina Toinette.

— Eh bien, monsieur, j’arrive au dénouement, reprit-elle. Les vingt ans des amants révolus, il fallut bien les marier, car le jeune homme devenait fou, et mademoiselle s’obstinait à refuser tous les partis et ne voulait que lui. On revint faire les noces en Provence, et, six mois après, une affreuse mort…

— Qui a laissé la veuve inconsolable, à ce qu’on dit ? Voyons, est-ce vrai, mademoiselle Muiron ? La main sur le cœur, vous qui êtes une personne d’esprit et de sens, croyez-vous aux éternels regrets ?

— Mon Dieu, j’étais comme vous, je n’y croyais pas d’abord ; je me disais : « C’est du vrai désespoir, mais enfin madame est si jeune, si belle, la vie est si longue ! Et puis madame fera encore des passions malgré elle, et, un beau jour, elle voudra exister : elle aimera de nouveau, elle qui n’a vécu encore que d’amour, et qui en vit toujours par le souvenir : elle se remariera ! »

— Et à présent ?…

— À présent, monsieur, savez-vous qu’il y a tantôt trois ans qu’elle est veuve, et qu’elle est pire que le premier jour ?

— On dit qu’elle est folle ; l’est-elle en effet ?

D’Argères lança cette question comme Toinette lui avait lancé les siennes, à l’improviste, résolu à s’emparer de son premier moment de surprise.

Mais la Muiron ne broncha pas et répondit d’un air triste :

— Oui, je sais bien qu’on le croit, parce que les âmes vulgaires ne comprennent pas la vraie douleur. Plût au ciel qu’elle le fût un peu, folle ! Ce serait une crise, les médecins y pourraient quelque chose, et j’espérerais une révolution dans ses idées ; mais ma pauvre maîtresse a autant de force pour regretter qu’elle en a eu pour espérer. Oui, monsieur, elle regrette comme elle a su attendre. Elle est calme à faire peur. Elle marche, elle dort, elle vit à peu près comme tout le monde, sauf qu’elle paraît un peu préoccupée ; vous ne diriez jamais, à la voir, qu’elle a la mort dans l’âme.

— Je voudrais bien la voir, dit naïvement d’Argères. Est-ce que c’est impossible ?

— Impossible, non, si je sais qui vous êtes, dit Toinette triomphant d’avoir mis enfin l’inconnu au pied du mur.

— Mademoiselle Muiron, répondit d’Argères avec un accent énergique sans emphase, je suis un honnête homme, voilà ce que je suis.

Le côté sentimental et irréfléchi du caractère de Toinette céda un instant. Elle regarda la belle et sympathique physionomie de d’Argères avec un intérêt irrésistible ; mais ses instincts cauteleux et ses niaises habitudes reprirent le dessus.

— Oui, vous êtes un charmant garçon, reprit-elle ; mais le sort ne vous a peut-être pas placé dans une position à pouvoir prétendre…

— Prétendre à quoi ? s’écria d’Argères, révolté des idées que semblait provoquer en lui cette sorte de duègne.

Mais la duègne était perverse avec innocence ; encore perverse n’est-il pas le mot ; elle n’était que dangereuse, et d’autant plus dangereuse qu’au fond elle était de bonne foi.

— Je n’irai pas par quatre chemins, dit-elle : prétendre à la voir, c’est prétendre à l’aimer ; car, si vous avez le cœur libre, je vous défie bien…

— Vous croyez les cœurs bien inflammables doña Muiron ! dit en riant d’Argères.

— Monsieur croit plaisanter, répondit-elle en souriant aussi. Ce titre m’appartient : je sors d’une famille espagnole, mes parents étaient nobles.

— Soit ! mais, en admettant que je n’aie pas le cœur libre, — et, d’ailleurs, n’ayez pas tant de sollicitude pour moi, — quel danger supposez-vous donc pour votre maîtresse à ce que je la voie passer ou s’asseoir dans le jardin, ou regarder par-dessus sa haie, à supposer que j’aie besoin de votre protection pour satisfaire cette fantaisie ?

— Oh ! pour elle, il n’y en a aucun, malheureusement peut-être ; car, si elle pouvait remarquer que vous êtes beau et bien fait, que vous avez un son de voix enchanteur et des manières parfaites, elle serait à moitié sauvée ; mais elle ne vous verrait peut-être seulement pas, tout en ayant les yeux attachés sur vous.

— Eh bien, alors ! À quelle heure se lève-t-elle ? quand met-elle la tête à sa fenêtre ?

— Elle n’a pas d’heure. Mais écoutez, monsieur le mystérieux ! je sais tout, car je devine tout.

— Quoi donc ? s’écria d’Argères stupéfait.

— Vous êtes amoureux de madame, amoureux depuis longtemps. Vous la connaissez. Vous n’êtes pas venu ici par hasard. Vous me questionnez, non pas pour apprendre ce qui la concerne dans le passé, mais pour entendre parler d’elle, pour savoir si elle revient un peu de son désespoir. Enfin, depuis une heure, vous vous moquez de moi en faisant semblant de vous souvenir vaguement de la belle Laure de Larnac. Tenez, vous êtes un de ceux qui l’ont demandée en mariage, et, repoussé comme tant d’autres, vous n’avez pu l’oublier. Vous espérez qu’à présent…

— Ta ta ta ! quelle imagination vous avez ! dit d’Argères. Vous êtes un bas bleu, doña Antonia Muiron ! vous faites des romans. Eh bien, je vais vous en conter un qui est la vérité.

» J’avais un ami, un pauvre ami sentimental, romanesque comme vous. Il n’était pas riche, il n’était pas beau. Il avait du talent, il était dans les seconds violons à l’Opéra ; il était de la société des concerts au Conservatoire. C’est là qu’il vit la belle Laure, et que, sans la connaître, sans rien espérer, sans oser seulement lui faire pressentir son amour, il conçut pour elle une de ces belles passions qu’on trouve dans les livres et quelquefois aussi dans la réalité. Il me la montra, cette charmante fille ; il me la nomma, car il savait son nom par M. Habeneck, et je crois que c’est tout ce qu’il savait d’elle. Il la dévorait des yeux ; il voyait bien qu’il y avait tout un monde entre elle et lui. Il n’espérait et n’essayait rien. Il vivait heureux dans sa muette contemplation. Il était ainsi fait. C’était un esprit nuageux : il était Allemand.

» Il la perdit de vue ; il l’oublia. Il en aima une autre, deux autres, trois ou quatre, peut-être, de la même façon. Il épousa sa blanchisseuse. C’était un vrai Pétrarque, moins les sonnets. Il est parti pour l’Allemagne, où il est maître de chapelle de je ne sais quel petit souverain.

» Vous voyez bien que ce n’était pas moi, et je vous donne ma parole d’honneur que je ne connais pas autrement votre maîtresse, et que, sans le hasard qui m’amène dans ce pays, joint au hasard de votre agréable conversation, son nom ne serait peut-être jamais rentré dans ma mémoire.

— Pauvre jeune homme ! dit Toinette, qui paraissait ne songer qu’au héros du récit de d’Argères. Il était… Alors, monsieur est musicien ?

— Encore ? dit d’Argères en riant. Eh bien, oui, je sais la musique ; je l’aime avec passion. J’ai entendu chanter votre maîtresse hier au soir, en passant derrière cette vigne. Elle chante admirablement. On m’a dit qu’elle n’avait pas sa raison. Cela m’a fait peur ; j’en ai rêvé. Je suis venu ici sans trop savoir pourquoi. Je suis l’hôte et l’ami du baron de West. Je suis ce que, dans vos idées, vous appelez bien né. Je m’appelle d’Argères. Je ne suis ni mauvais sujet ni endetté. Êtes-vous satisfaite ? êtes-vous tranquille ? et puis-je prétendre à l’insigne honneur d’apercevoir le bout du nez de votre maîtresse ?

— Tenez, la voilà, monsieur, répondit Toinette en se levant avec vivacité et en courant au-devant d’une personne que d’Argères ne voyait pas encore, mais qui avait fait crier faiblement la porte du jardin.



Journal de Comtois.


Je me trouve dans une position bien désespérante, qui est de m’ennuyer à mourir dans ce pays barbare et de ne pas savoir combien de jours encore il faudra y rester. Voilà le baron de West qui était parti pour vingt-quatre heures à Lyon, et qui, sur son retour, s’arrête à Vienne, retenu, disent ses gens, par des affaires désagréables. Il paraîtrait qu’il a de grands embarras de fortune. On ne comprend rien à la fantaisie de mon maître, qui, au lieu de se rendre à Vienne pour causer avec son ami, comme il paraît s’y être engagé, aime mieux continuer à l’attendre ici. Après ça, c’est peut-être la peur que j’en ai qui me fait parler, car il ne me fait pas l’honneur de me dire ses volontés. Mais il avait tout de même un drôle d’air en me disant, ce soir :

— Comtois, vous me ferez blanchir six cravates.

Monsieur est de plus en plus singulier. Il est dehors toute la journée, et à peine fait-il jour, qu’il se remet en campagne. Il ne chasse pas, il ne fait pas d’herbiers, il ne court pas les filles de campagne, car on le saurait déjà, et on le rencontre toujours seul. Enfin, il m’est venu une idée qui me tourmente : c’est que monsieur, avec son air distrait, est peut-être fou. Pour or ni argent, je ne resterais au service d’un fou, quand même je devrais l’abandonner sur un chemin. Je ne suis pas égoïste, mais la vue d’un homme sans raison me cause une peur qui m’a toujours empêché de boire.

Je vas écrire à ma femme de m’envoyer de ses nouvelles ici ; ça forcera bien monsieur de me dire où nous allons, quand il sera question de faire suivre les lettres.



Fragments d’une lettre de d’Argères.


· · · · · · · · · · · · · · ·

À propos, si tu as des nouvelles de notre pauvre Daniel, tu songeras à m’en donner. J’ai pensé à lui, depuis deux jours, plus que je n’ai fait peut-être en toute ma vie, grâce à une circonstance assez romanesque.

Tu te rappelles sa passion extatique pour la belle Laure, cette brune pâle, qui, de sa petite loge d’avant-scène, ne jetait pas seulement un regard sur lui et ne s’est jamais doutée qu’elle eût un adorateur sous ses pieds. Il nous la faisait tant remarquer et il la célébrait d’une façon si comique, qu’il fallait qu’elle fût belle comme trente houris pour qu’il ne lui attirât pas nos moqueries ; mais elle était incontestable, et la poésie même de Daniel ne pouvait pas nous empêcher de la regarder avec l’admiration désintéressée qui nous était commandée par le destin.

Eh bien, imagine-toi qu’hier matin, en flânant dans la campagne, j’ai découvert cette même Laure, toujours belle, mais veuve désespérée, et volontairement cloîtrée dans une espèce de ruine, au fond des déserts légèrement raboteux du Vivarais.

— Voilà, diras-tu, ce que c’est que d’épouser un marquis ! Si elle eût daigné s’informer de notre ami Daniel et le rendre heureux, elle ne serait pas veuve. Il n’y a que les gens qui meurent d’amour et de faim pour échapper à tous les dangers et devenir centenaires.

Je peux te dire pourtant, sans plaisanter, qu’elle m’a fait une très-vive impression, cette pauvre désolée, car c’est ainsi qu’on l’appelle dans le pays. Je ne crois pas qu’il y ait place pour le désir de la possession, dans l’esprit de ceux qui la voient, sans être des brutes, car autant vaudrait se fiancer avec la mort (moralement parlant) ; mais c’est un beau personnage à étudier. Il vous émeut, il vous remue comme une Desdemona rêveuse, comme une Ariane délaissée ; et je ne vois pas pourquoi, lorsque nous nous laissons aller à frémir ou à pleurer devant des fictions de théâtre ou de roman, nous ne nous intéresserions pas en artistes au chagrin d’une personne naturelle. L’artiste n’est pas ce qu’un vain peuple pense. Il n’est ni blasé, ni sceptique, ni moqueur quand il regarde au fond de lui-même. On croit que nous ne pleurons pas de vraies larmes, nous autres, et que toute notre âme est dans nos nerfs. Ils n’ont de l’artiste que le titre usurpé, ceux qui ne sentent pas en eux un foyer de sensibilité toujours vive et d’enthousiasme toujours prêt à flamber.

J’étais déjà au courant de l’histoire de son mariage et de son veuvage, quand j’ai vu, hier matin, la belle désolée au soleil levant. Il n’y a pas beaucoup de femmes qu’on puisse regarder à pareille heure sans en rabattre. Celle-là y gagne encore : mieux on la voit, plus on trouve qu’elle est bonne à voir. Et pourtant, c’est triste. Figure-toi, mon ami, l’image de la douleur, le désespoir personnifié, ou, pour mieux dire, la désespérance vivante, car il n’y a là ni larmes, ni soupirs, ni cris, ni contorsions. C’est effrayant de tranquillité, au contraire. C’est morne et incommensurable comme une mer de glace. Elle est toujours habillée de blanc ; c’est sa manière de continuer son deuil, qu’elle ne veut pas rendre officiellement exagéré. Elle prétend ainsi ne le jamais quitter sur ses vêtements ni dans sa vie, et s’arranger pour n’affliger les yeux de personne. Je sais beaucoup d’autres choses sur elle, grâce au babil d’une suivante vieillotte qui m’a pris en amour. Dieu sait pourquoi.

Ce que mes yeux seuls m’ont appris bien clairement, c’est qu’elle est frappée sans remède. Je craignais d’abord qu’elle ne fût folle ; tu sais ma terreur des fous ! et, pendant quelques instants, je me suis senti fort mal à l’aise ; mais sa bizarrerie m’a paru très-compréhensible, et même très-logique, dès que je me suis trouvé dans son intimité.

Car nous voilà très-liés en quarante-huit heures, et c’est si singulier, qu’il faut que je te le raconte. Ça ne ressemble à rien de ce qui peut arriver dans le monde auquel elle appartient et auquel j’ai appartenu ; et il faut une disposition exceptionnelle comme celle de son âme malade, pour que notre connaissance se soit faite ainsi.

La suivante, Toinette, est dévouée à sa manière. À tout prix, elle voudrait la distraire et la consoler, fallût-il la compromettre et la perdre ; mais, quand je serais d’humeur à profiter de ce beau zèle, une vertu qui prend sa source dans le cœur même se défendrait, je crois, sans péril, contre toutes les duègnes et toutes les sérénades de l’Espagne et de l’Italie.

Ladite Toinette, lorsque sa maîtresse entra dans le jardin, où je m’étais introduit sans préméditation grave, et où, depuis une heure, nous parlions d’elle, courut à sa rencontre et parut vouloir lui faire rebrousser chemin avant qu’elle me remarquât. Mais la dame est obstinée comme l’inertie, et elle était déjà assez près de moi, lorsque je la vis me chercher des yeux en disant ;

— Ah ! où donc ? qui est-ce ?

— C’est un voyageur, un Parisien, répondit l’autre : un ami du baron de West, un homme comme il faut.

— Est-ce qu’il demande à me voir ? reprit la désolée en s’arrêtant.

— Oh ! non certes ! Ce n’est pas une heure à rendre des visites.

— C’est vrai. Que veut-il donc ?

— Il regardait les statues et il allait se retirer.

— Fort bien, qu’il les regarde.

— Il craindra sans doute d’être importun.

— Non ; dis-lui qu’il ne me gêne pas.

Elle se trouvait vis-à-vis de moi ; elle me fit un salut poli où il y avait de la grâce naturelle, et rien de plus. Puis elle passa et disparut derrière les arbres.

La Muiron me dit :

— Vous êtes content, j’espère ; vous l’avez vue. À présent, vous allez vous sauver.

Pourquoi me serais-je sauvé, puisqu’on me permettait de rester ? Ce fut la Toinette qui sortit du jardin ou qui feignit d’en sortir, curieuse probablement de voir de quel air je regardais la belle Laure. Pendant quelques moments, je crus me sentir sous son œil d’Argus, clignant à travers quelque bosquet. Mais je l’oubliai bientôt pour ne songer qu’à regarder en effet sa maîtresse.

Quant à celle-ci, après avoir fait lentement le tour d’un carré de verdure grillé par le soleil, elle revint s’asseoir sur un banc contre un mur chargé de vignes, et si près de moi, si bien placée en profil, qu’un sot eût pu croire qu’elle posait là pour se faire admirer.

Mais, malheureusement pour mon amour-propre, la vérité est qu’elle m’avait déjà parfaitement oublié. Je pus donc me laisser aller à une contemplation qui eût fait la béatitude ou plutôt la catalepsie de notre ami Daniel.

Je n’étais pas tout à fait tranquille cependant. À la trouver si absorbée, l’idée de la folie me revenait, et je craignais toujours de la voir se livrer à quelque excentricité affligeante. Il n’en fut rien. Elle resta presque un quart d’heure immobile comme une statue. Le soleil montait, et, se faisant déjà chaud, tombait sur sa tête nue, sans qu’elle prît garde à lui plus qu’à moi. Elle a toujours ces magnifiques cheveux bruns touffus et bouffants qui font comme une couronne naturelle à sa tête de Muse ; mais ce n’est pas la Muse antique qui regarde et commande : c’est la Muse de la renaissance qui rêve et contemple.

Elle a beaucoup souffert, sans doute, et la Muiron m’a dit qu’elle avait été dangereusement malade pendant plus d’un an ; mais la force et la santé sont revenues. Le plus complet détachement de la vie a répandu sur sa beauté, dont nous remarquions autrefois l’expression doucement sérieuse, un sérieux encore plus doux. Cela est même très-étrange ; elle n’a pas l’air triste, elle a l’air attentif et recueilli, comme elle l’avait en écoutant les symphonies de Beethoven. Mais il semble qu’elle écoute encore une musique plus belle, et qu’elle soit recueillie dans une satisfaction plus profonde. Elle a même pris un peu d’embonpoint qui manquait aux contours de son visage et de son buste. Son teint est toujours pâle, avec cette nuance légèrement ambrée qui exclut la pénible idée d’une organisation trop lymphatique. Il y a encore du sang et de la vie sous ce beau marbre. Ce qui paraît mort, bien mort, c’est la volonté.

Pourtant l’expression du visage ne trahit ni la faiblesse ni l’abattement. Cette âme n’est pas épuisée ; elle s’attache à je ne sais quelle certitude qui n’est certainement pas de ce monde.

Je remarquai aussi que, contre mon attente, il n’y avait ni désordre dans sa chevelure, ni lâcheté dans sa mise. Sa robe et son peignoir de mousseline étaient flottants et non traînants. Ses formes admirables donnent à ses amples vêtements l’élégance chaste des draperies antiques.

Je n’avais jamais vu ses pieds ni remarqué ses mains. Ce sont des modèles, des perfections. Enfin, c’est tout un idéal que cette femme. Mais notre fou de Daniel avait raison de nous dire, dans son jargon, que c’était un poëme pour ravir l’âme, et non un être pour émouvoir les sens.

La vieille fille revint avec un thé sur un plateau. Elle approcha une petite table verte et causa avec sa maîtresse un instant, pendant que je me disposais à partir ; mais j’étais emprisonné dans une sorte d’impasse. Il me fallait traverser l’endroit même où déjeunait madame de Monteluz, ou couper à travers les buissons, ce qui eût pu lui sembler extraordinaire. Je pris le parti d’aller la saluer en me retirant ; mais elle m’arrêta au passage par une politesse qui me jeta dans le plus grand étonnement.

Comme elle me rendait mon salut d’un air qui ne témoignait ni surprise ni mécontentement, je me hasardai à lui demander pardon de mon importunité. Je crus rêver quand elle me répondit sans embarras ni circonlocution :

— C’est moi, monsieur, qui vous demande pardon de n’avoir pas fait attention à vous ; mais j’ai perdu ici l’habitude de me conduire en maîtresse de maison. Cette habitation est si laide et si pauvre, que je ne songe pas à en faire les honneurs. Je n’oserais pas non plus vous inviter à partager mon maigre déjeuner ; mais on s’occupe à vous en préparer un meilleur.

J’eus besoin de me rappeler les coutumes hospitalières du pays pour ne pas trouver cette brusque invitation déplacée. Je regardai la femme de chambre, qui me fit rapidement signe d’accepter.

— Oui, oui, monsieur, s’écria-t-elle en me poussant un siège de jardin vis-à-vis de sa maîtresse, je cours veiller à cela, et je reviendrai vous avertir.

Et elle partit, légère comme une vieille linotte.

J’étais embarrassé comme un collégien. On a beau avoir de l’usage, on n’est pas à l’aise dans une situation incompréhensible.

— Monsieur, me dit la belle désolée en me regardant avec un visible effort d’attention, c’est bien impoli de vous avouer que je ne me souviens pas du tout de vous. Ce n’est pas ma faute ; j’ai fait une grande maladie, j’ai oublié beaucoup de choses ; mais la femme qui me soigne, et qui est une amie pour moi bien plus qu’une servante, m’assure que je vous ai vu, autrefois, chez ma tante, chez ma mère…

Ici, la conversation tomba, car je balbutiai je ne sais quoi d’inintelligible, et madame de Monteluz pensait déjà à autre chose. Elle n’entendit pas mes dénégations, qui n’étaient peut-être pas très-énergiques. Je confesse que l’attrait de l’aventure me gagnait et qu’en me scandalisant un peu, l’officieux mensonge de l’extravagante Toinette ne me contrariait pas beaucoup.

Je regardais cette femme qui ressemblait à une somnambule et qui, après l’effort d’une réception si gracieuse, était déjà à cent lieues de moi et répétait : Chez ma mère, comme si elle se parlait à elle-même.

Il me fallut, pour deviner comment cette liaison d’idées, ma tante, ma mère, la replongeait dans son mal, me rappeler qu’elle avait épousé le fils de sa tante. Je vis qu’elle n’était point en tête-à-tête avec moi, mais avec le spectre de son cher Octave, assis entre nous deux, et cette découverte me mit tout à coup à l’aise en détruisant tout germe de fatuité en moi-même.

Après une pause assez longue, elle me regarda d’un air étonné, comme une personne qui se réveille, et me demanda si je demeurais loin.

— Mon Dieu, non, madame, répondis-je ; je suis fixé pour quelques jours seulement à Mauzères.

— Oui, c’est à deux ou trois lieues d’ici, n’est-ce pas ? dit-elle parlant par complaisance et sans savoir de quoi, car elle ne peut ignorer que Mauzères soit à dix minutes de chemin de sa maison.

— C’est beaucoup plus près que cela, répondis-je en souriant.

Elle eut un imperceptible mouvement comme pour secouer sa tête endolorie, afin d’en écarter l’idée fixe, et, reprenant la parole avec une certaine volubilité, comme si elle eût craint d’oublier, avant de l’avoir dit, ce qu’elle voulait dire :

— C’est vrai, dit-elle ; le baron de West est mon proche voisin, à ce qu’il paraît. Je ne le vois pas, et c’est uniquement par sauvagerie, par inertie. Je sais que son caractère est aussi honorable que son talent. On l’aime et on l’estime beaucoup dans le pays. Il est venu me rendre visite ; j’étais souffrante, je n’ai pu le recevoir ; mais il a trop d’esprit pour ne pas savoir qu’une personne comme moi est tout excusée d’avance, et que, si je ne le prie pas de revenir, la privation est toute pour moi et non pour lui.

— Je suis sûr, madame, que M. de West pense tout le contraire.

Elle ne répondit pas. Je vis qu’il lui était presque impossible de soutenir une conversation, non qu’elle y éprouvât de la répugnance, mais parce qu’elle avait perdu absolument l’habitude d’échanger ses idées. Je me levai, très-peu désireux dès lors de profiter des bonnes intentions de Toinette, qui me faisait jouer un personnage indiscret et importun. Mais, en ce moment, la vieille folle arrivait et me criait d’un air triomphant :

— Monsieur est servi ! S’il veut bien me suivre…

Je refusai. Madame de Monteluz insista.

— Ah ! monsieur, me dit-elle, ne m’ôtez pas l’occasion de réparer mes torts envers M. de West en traitant son hôte comme le mien ; vous me feriez croire qu’il me garde rancune et qu’il vous a défendu de me les pardonner en son nom.

Je suivis machinalement la Toinette. Il est bien certain que je mourais de faim et de lassitude. Elle me conduisit dans un pavillon fort délabré où il y avait deux chaises de paille, une table chargée de mets assez rustiques et une vieille causeuse couverte d’indienne déchirée. Par compensation, le vin du cru est bon et la vue magnifique.

La Muiron s’assit vis-à-vis de moi, en personne habituée à manger avec les maîtres, et me fit les honneurs, tout en reprenant son bavardage. J’appris d’elle qu’après la mort du cher Octave, madame avait toujours résidé près de sa belle-mère aux environs de Vaucluse, mais que ces deux femmes, tout en s’estimant beaucoup, ne pouvaient se consoler l’une par l’autre. La mère est une âme forte et rigide en qui la douleur s’est changée en dévotion. Elle se soutient par la prière, par des pratiques minutieuses ; elle est toute à l’idée du devoir et du salut. Il paraît que cela s’accorde en elle avec le goût du monde, qu’elle appelle respect des convenances et nécessité du bon exemple. Autant que j’ai pu en juger par les appréciations de la Muiron, qui est un peu folle, mais pas très-sotte, madame de Monteluz, la mère, est un esprit assez froid et absolu, qui, sans le vouloir, froisse l’extrême sensibilité de la désolée, et qui commence à s’impatienter doucement de ne pas la trouver plus résignée au fond de l’âme. De là un peu de persécution, tantôt à propos de la religion, tantôt à propos de l’étiquette. La pauvre jeune femme s’est trouvée mal à l’aise sous cette domination, qui ne gênait pas seulement ses actions, mais qui voulait s’étendre sur ses sentiments les plus intimes. Elle a emporté sa blessure dans la solitude, prétextant une visite à je ne sais quels parents du haut Languedoc, et des intérêts à surveiller. Elle est partie comme pour voyager et elle a marché un peu au hasard. Elle a trouvé sur son chemin cette jolie petite terre et cette vilaine petite maison, qu’un grand-oncle lui avait laissées en héritage et qu’elle ne connaissait pas. Cette solitude lui a plu. L’idée de ne connaître personne aux environs et de pouvoir se laisser oublier là, a été pour elle comme un soulagement nécessaire, après une contrainte au-dessus de ses forces. Elle y est depuis trois mois et frémit à l’idée de retourner chez les grands parents vauclusois. Cette infortunée savoure l’horreur de son isolement et les privations d’une vie de cénobite, comme un écolier en vacances savoure le plaisir et la liberté. C’est l’officieuse Muiron qui, depuis ces trois mois, s’est chargée de mentir en écrivant à la belle-mère que sa bru avait à s’occuper de sa propriété du Temple, qu’elle s’en occupait, que cela lui faisait du bien, ajoutant chaque semaine qu’elle en avait encore pour une semaine. Mais toutes ces semaines tirent à leur fin, non pas tant parce que la belle-mère s’inquiète là-bas, que parce que la Muiron s’ennuie ici.

Pourtant, depuis deux jours, les choses ont changé de face comme je te le dirai demain, car je m’aperçois que je t’écris un volume, qu’il est tard, et que tu peux te reposer, ainsi que moi, sur ce premier chapitre.