Ahasvérus/Troisième journée

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Troisième journée : La Mort
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Intérieur d’une ville des bords du Rhin.



Chœur d’Ouvriers dans la rue.

de forêt en forêt, toujours je marcherai.

le dernier jugement finira mon tourment.



Un Ouvrier.

Allons, la nuit s’avance. Viens te coucher, Fritz. Adieu la compagnie. Voici le veilleur qui descend de sa porte avec son bâton ferré.



Le Veilleur.

Messieurs, rentrez chez vous ; couvrez votre feu sous la cendre, pour qu’il n’arrive aucun malheur.



Chœur d’Ouvriers qui s’éloignent.

Le dernier jugement finira mon tourment.



Le Veilleur, seul au bord du Rhin.

J’ai vu le Rhône quand il descend des Alpe s ; c’est un chamois qui bondit sur le rocher pour fuir le chasseur. J’ai vu le Necker quand il tarit dans le sable ; c’est une cavale de labour qui meurt sous le fouet à la porte de son maître. J’ai vu le Danube quand il revient en arrière pour regarder deux fois la cathédrale d’Ulm ; c’est la crosse d’argent de monseigneur l’évêque qui reluit et se tord au soleil. Mais ni le chamois sur le rocher, ni la crosse de l’évêque, ni la cavale à la porte de son maître, ne me plaisent tant qu’un soir au bord du Rhin. écoutez ! Ma cornemuse a appris à résonner : il a sonné minuit, priez le seigneur et la vierge Marie. Le Rhin aussi me connaît avec ma trompe ; c’est moi qui l’endors au pied des tours, auprès des barques, autour des îles ; c’est moi qui l’éveille, tous les dix ans une fois, quand il change son lit comme un bourgeois qui se retourne à minuit sur le côté. Il a pour rideaux une forêt de châtaigniers ; pour litière, il a des coquillages blancs, et une montagne toute à lui pour y poser sa tête.

L’ombre des tours ensorcelées sanglote aujourd’hui dans chacun de tes flots, mon vieux Rhin. Est-ce un fantôme qui nage dans ton rêve ? Le bruit des herbes dans les bois, de la pluie dans les grottes, sont-ce des mots entrecoupés dans le songe des étoiles, comme ceux qu’on entend à chaque porte, dès que la ville est endormie ? La lune, le roi des veilleurs, le sait mieux que moi. La voilà qui sort de son gîte avec sa cornemuse et son bâton d’argent, pour aller crier l’heure dans la ville du ciel.



Le Roi Dagobert, à la fenêtre de sa tour.

Gentil veilleur, parle plus bas. La reine est endormie à cette heure dans son lit d’or massif.

Ma lampe s’est éteinte : j’ai mis mon manteau d’écarlate au clair de lune, et ma couronne de laiton pour te regarder passer. Dis-moi ce que l’on voit à minuit dans mon royaume.



Le Veilleur.

Sur la montagne il y a un château ; dans le château il y a trois tours ; dans chaque tour il y a un fantôme : dans la première, Herrmann s’appuie sur le balcon avec un pourpoint bleu et une toque couleur de feu ; il regarde le Rhin ; dans la seconde, Diétrich se penche sur la fenêtre à une branche de poirier ; il regarde vers la ville ; dans la troisième, notre seigneur l’empereur est endormi depuis cent ans sur son coude ; sa barbe rousse a percé sa table de pierre, elle en a fait sept fois le tour ; son épée pend sur les murs à un bouleau.



Le Roi.

Laisse-le dormir. Au pied du château regarde : ne vois-tu pas la maison d’un forestier ? Un hibou est sur le toit, il piaule jour et nuit.

Les feuilles des arbres bruissent en été vers la porte comme les pas des squelettes quand ils reviennent de la danse des morts.



Le Veilleur.

J’ai vu la maison du forestier. Trois degrés sont à la porte pour y monter. Sur le bord de la fenêtre il y a des giroflées qui pâlissent et des oeillets qui verdissent. Une cigogne a fait son nid autour de la cheminée. Sous le toit, les murs sont peints de vermillon comme la robe d’une moissonneuse.



Le Roi.

Mon royaume est bien grand : du plus haut escalier de la plus haute église on n’en voit pas la fin. Les sansonnets, quand leurs ailes grisonnent, les corbeaux, quand leur bec jaunit, viennent me dire où il s’arrête.

Eh bien, il n’y a pas dans mon royaume deux bûcherons comme celui qui descend ces trois degrés chaque matin. As-tu rencontré une vieille qui va, en boitant, cueillir du bois mort ? à minuit, quand elle est rentrée, je l’ai vue de mon perron emporter, sous son tablier, un sceptre à fleurs de lis, trois crosses d’évêques et de papes.

Si c’est la veuve d’un forestier, dis-moi le nom du bois où les sceptres à fleurs de lis croissent en pleine terre, et où le bûcheron coupe sur la branche verte des crosses argentées d’évêques et de papes.



Le Veilleur.

J’ai rencontré deux femmes dans la maison du forestier. La plus vieille est ridée ; tout le jour elle file, les pieds dans la cendre ; la plus jeune chante avec le sansonnet. Elles sont venues à noël sur un bateau de pèlerin.

Ce sont de braves femmes qui ne manquent pas les sacrements. Elles ont toujours une pièce d’argent, quand le moine va faire la quête.

Que Dieu le leur rende !



Saint Eloi.

O mon roi ! Vous m’avez réveillé sous mon dais.

Ne craignez rien. Ce que vous avez vu est un rêve que vous avez fait dans votre lit d’or massif. Montez sur votre trône ; je vais vous l’expliquer. La vieille femme qui cherche du bois mort dans son tablier, c’est l’église, qui se lève de son lit pour sauver les fidèles.

Le sceptre doré, c’est l’âme qu’elle trouve perdue sous la rosée dans les broussailles.

La maison à trois degrés du forestier, c’est le ciel, où le père éternel est assis. Les feuilles qui bruissent, c’est le monde qui gémit. Le hibou qui piaule sur le toit, c’est le Christ, qui, du haut du paradis, appelle l’âme égarée qui s’attarde dans sa route.



Le Roi.

Grand saint, je le sais, vous avez plus de sagesse que tous les rois chevelus n’en ont sous leurs couronnes. C’était un rêve, je le crois, mais un rêve qui ressemblait à ce qu’on voit dans la veille. Mon Dieu, que sont-ils devenus les temps où nous limions sans souci dans votre orfévrerie ma couronne luisante, mes chapes de saint et les fers de mon cheval ? Depuis ce temps, ma couronne s’est ternie dans le brouillard ; mon cheval bai a perdu dans la forêt d’Ardennes ses fers d’or ; oh ! La terre a vieilli, saint éloi, comme mon château qui s’écroule ; nos tours décharnées, ouvertes au vent, sont de grands squelettes qui portent sur leurs têtes une couronne de créneaux. La fin du monde approche. Voyez ! Nos cathédrales s’habillent de noir l’une après l’autre, comme des pleureuses qui s’agenouillent, sous des crêpes, au bord des fosses. Les étoiles qui se lassent de briller sont des abeilles d’or qui se ternissent sur le manteau royal du seigneur.

En attendant le jugement dernier, les morts soulèvent de leurs ongles le gazon du cimetière pour être prêts aux premiers sons de la trompe. Ceux qui ont entendu la cornemuse du veilleur s’asseyent déjà dans les carrefours, ils se penchent aux balcons des châteaux. L’ange de mort bat des ailes contre les vitraux des églises ; c’est lui qui efface du souffle de sa bouche leurs manteaux de vermillon et leurs robes purpurines.



Saint Eloi.

Vous l’avez dit, ô mon roi ! Nos meilleurs jours sont passés. Le monde est aujourd’hui une grande messe des morts. La terre est le cercueil suspendu dans la nef. Les rois chevelus mènent le deuil. Quand les peuples ont pleuré le jour ce qu’ils doivent pleurer, les étoiles du soir, et les eaux en murmurant pendant la nuit, disent encore : miserere. gardez bien, sans faillir, à votre main, votre sceptre et votre bulle, comme moi ma palme de saint, pour que l’ange de mort, quand il criera à votre porte, vous reconnaisse sans tarder, et vous conduise dans la niche de cristal qu’il a bâtie pour vous attendre sur un roc de Josaphat.



Le Roi.

Allons voir, à travers ses rideaux d’argent, si la reine dort encore. Veilleur, fais bonne garde.

Je rentre dans ma nef avec monseigneur saint Eloi.


(Ils sortent.)



Une maison noire dans un carrefour. La mort sous le nom de Mob, vieille femme qui se chauffe dans les cendres. Rachel, jeune fille qui demeure avec elle.'



(L’ange tombé, qui était auprès du berceau du Christ, dans la scène des rois mages.)



Mob.

Rachel, où est mon tablier ? Apporte-moi du bois mort pour réchauffer mon squelette.

Pendant que tu gazouilles ici avec ton sansonnet, mes genoux tremblotent, mes dents clapotent, mes mains grelottent. J’ai fait cette nuit bien du chemin. J’ai veillé trois heures au chevet d’un pape ; j’apporte sa mitre avec un peu de cendre. Voici la couronne d’un duc, voici le manteau d’hermine d’un baron.

Cache-les dans mon bahut avec cette urne où ils mettent leurs larmes. Je n’ai dormi rien qu’une heure ; c’était sur les genoux d’un fiancé, aux cheveux bruns ; il a rempli, sans le savoir, de ses larmes salées, le vide de mes yeux ; il a poli comme l’ivoire l’os de mon front avec les charbons de ses lèvres. Je t’ai apporté pour ta fête le bouquet de lilas d’une nouvelle épousée que j’ai conduite au bal par la main. Oh ! C’est que ma vie est une fête quand j’ai descendu les trois degrés de notre porte. Mon cheval ne touche pas la terre avec ses ongles. Les feuilles des arbres jaunissent à son souffle, et tombent pour lui faire son chemin. La bise me porte où je veux.



Les étoiles scintillent, la mer se tait comme le petit d’un vautour dans son nid ; les cloches ouvrent leurs gueules et disent aux tours : écoutez, la voici, notre reine, qui passe sous le porche.



Rachel.

Est-ce là ce que vous appelez une fête ? Mes saints anges, venez à mon secours.



Mob.

Patience, ma fille. Je le sais bien ; tu n’as pas été toujours auprès de la vieille Mob.

Avant d’être un ange de mort, placé à ma porte pour me faire compagnie le soir dans mes cendres, toi aussi, tu étais un ange avec des ailes diaphanes. Qu’est-il devenu, le temps où tu te levais soir et matin pour apporter leurs pains blancs aux griffons accroupis près du seigneur ? Te rappelles-tu les chants que tu savais alors avec l’archet de ta viole pour réveiller les anges et les âmes dans leurs niches de nuage ? Te rappelles-tu, dis-moi, les prés d’azur où tu allais semer chaque année des mondes épanouis, comme ici je sème derrière moi la cendre de mon tablier ; quand tu filais sur ta porte des fils de lumière, et que ton fuseau, en plongeant dans l’abîme, pelotonnait une étoile bénie qui tournoyait jusqu’au matin, suspendue à ta quenouille d’or ? T’en souviens-tu quand la cloche du ciel t’appelait par ton nom, et quand les petits anges te prenaient, en riant, par le pan de ta robe pour entrer avec toi dans la ville de Dieu ?



Rachel.

ô Mob ! Pourquoi dites-vous cela ? Je vous suivrai, je vous obéirai, je vous le promets.

Mais ne me rappelez pas ce temps.



Mob.

Aimes-tu mieux celui où je t’ai connue pour la première fois, le jour de la mort du Christ ? T’en souviens-tu, quand tous les anges (tu étais au milieu d’eux) se penchaient sur les nuages et pleuraient ? Quand le Christ s’appuya sur la maison d’Ahasvérus et maudit Ahasvérus, t’en souviens-tu ?



Rachel.

Est-ce Ahasvérus que vous avez dit ?



Mob.

Et, quand tous les anges ont frémi de colère, qui est-ce qui a eu une larme dans ses yeux pour Ahasvérus ? Qui l’a regardé d’en haut avec pitié ? Qui a oublié, pendant le battement d’ailes d’un vautour, le Christ, le Christ mourant, pour Ahasvérus vivant, pour Ahasvérus immortel, pour Ahasvérus errant ? Puis, à qui la voix de Dieu a-t-elle parlé quand elle a dit : tu ne seras plus un ange de vie, tu seras un ange de mort ; tu ne vivras plus dans la ville du ciel, tu vivras dans la maison de Mob ; tu seras à elle pour allumer son feu, pour lui chanter des cantiques, pour boire la cendre qui reste au fond de son verre ? Et aujourd’hui, qui est à moi, tout à moi, chair et os ? Qui arrose, sur ma fenêtre, mes bouquets de soucis et de veuves, si ce n’est pas Rachel, Rachel, l’archange aux ailes bleues, aux yeux couleur du ciel, aux cheveux qui secouaient la lumière autour d’eux ; qui apprenait à épeler une à une sur son livre, aux enfants de la ville de Dieu, les notes de la musique du ciel ? Cette Rachel me méprise, je le sais. Elle n’a plus ses ailes pour voler, et les pensées de son cœur s’envolent de ma maison comme une vapeur qui s’élève, le soir, de l’herbe fauchée. Elle n’a plus sa viole pour chanter, et elle bourdonne encore à la fenêtre des airs qui arrêtent les passants. Qu’es-tu pour faire fi de moi ? Tu avais une auréole autour de ta tête ; à présent tes cheveux sont liés dans la plaque d’argent d’une fille de Worms.



Tu avais un manteau d’azur pour te vêtir ; à présent, tu as la robe de laine que le tisserand du bourg t’a faite. Quand tu passes dans la ville, les vieilles femmes que tu rencontres disent : à quoi pense la vieille Mob, de ne pas marier sa fille ? Vraiment, est-ce que personne n’en veut ? Le fils du tisserand cherche une femme ; le fils du tisserand gagne tous les mois un sou d’argent ; il devrait, par grâce, l’épouser.



Rachel.

O Mob ! Le cœur me fait mal ; laissez-moi me jeter à deux genoux et prier Dieu de toute mon âme.



Mob.

Prie-le seulement de tes lèvres, si tu peux.

Qu’a-t-il à faire de ton âme ? Crois-tu que la prière des feuilles séchées, du coudrier quand il est mort, de la cendre, quand elle est semée, de la lampe, quand elle est éteinte, ne valent pas mieux pour lui que la prière de ton âme ? C’était bon de penser à ton âme quand tu avais deux ailes bleues pour la porter et le pur ciel pour voler. Aujourd’hui, prie, oh ! Oui, prie, si tu veux, comme prient la dalle usée des cathédrales, le vitrail effacé par la brume ; prie comme font la goutte de pluie dans le caveau, la bannière rongée sur sa pique, le ver dans sa toile humide. Qu’as-tu à faire, de regarder toute la journée, assise sur ta chaise de paille, un coin du ciel à travers la vitre de ta fenêtre ? Tu ne rentreras plus dans ce monde des rêves.



Rachel.

Mob, je vais embrasser vos mains. Mais ne dites pas que c’est un rêve ; oh ! Ne le dites pas, vous me rendriez folle.



Mob.

Va ! Oublie ces mitres de lumière, ces auréoles d’or ; fane dans ton cœur ces fleurs de vie, ces pans de manteaux de vermillon.



Au lieu de ces chants du ciel, écoute le chant du grillon de ton feu ; pâlis dans ton âme, jusqu’à la mort, les faces bouffies de tes séraphins. La viole des archanges a fini pour toi, je te le dis. Comme une jeune fille qui jette, en revenant, dans son alcôve, les roses fanées du bal, jette aussi là tes souvenirs ; jette là ton ciel bleu, tes espérances infinies. Sois femme avec les femmes. Tu ne connais du monde que ce qui se passe sur les nuages. La vie réelle, ma chère, est un peu différente de ces fantaisies de jeune fille. Suis-moi par le pan de ma robe ; je te montrerai en toutes choses ce que tu n’as jamais vu : la source tarie, l’écorce desséchée, le cœur brisé, la coupe vide.



Rachel.

Tout le monde croit ici que je suis votre fille ; je ne l’ai dit à personne, je vous jure, mon secret. Mon Dieu, si je savais seulement tous les ans une fois ce que font les enfants avec leurs auréoles que je berçais dans le ciel !



Mob.

Crois-tu vraiment que quelqu’un là-haut s’inquiète aujourd’hui de ce que pense ton cœur ? Oh ! Si tu n’avais perdu que tes ailes, je t’en referais d’autres volontiers avec mon manteau de soie ; mais ton cœur aussi n’est plus ce qu’il était. à présent, les regards et le sourire du ciel ne le rassasieraient guère ; il faut qu’il s’enivre, à son tour, de la dernière larme cachée dans les regards des passants. Va ! Quand tu auras cueilli pour moi des feuilles mortes dans la forêt, va mendier pour toi, si tu le veux, un soupir d’amour ; quand tu auras rempli pour moi mon verre de larmes, va remplir pour toi ton verre des promesses et des songes des jeunes hommes ; mais ne parle plus des anges. Tu es femme, et ton sein tremble comme le sein des femmes, tes yeux se baissent, tes joues pâlissent, si tu passes dans la rue. Quand le soir le bruit de l’orgue arrive jusqu’à ta fenêtre, quand le vent apporte jusqu’à toi les fleurs des marronniers, tu pleures sans prier. Ah ! Ne te rappelle que les anges de Gomorrhe : je te commande d’oublier tout le reste.



On entend le prélude d’une sérénade dans la rue.



Un Etudiant.

Oui, mes amis, c’est ici qu’elle demeure.

Approchez-vous sous cette fenêtre, où elle a semé des bouquets de résédas et de soucis ; elle est là, soyez-en sûrs, derrière ces vitraux soudés de plomb. Attendez encore un peu. Mon Dieu, mon cœur tremble comme la feuille ! Je ne peux pas chanter. Suis-je assez fou ? Il y a trois mois que je la cherche sans pouvoir lui parler. Savez-vous, maintenant, que je suis docteur, je pourrais l’épouser demain si elle voulait ?



Un Musicien.

Vraiment, monsieur le docteur, est-il possible que vous ne lui ayez encore jamais parlé ?



L’Etudiant.

Oh ! Non, jamais ! Je lui ai envoyé une fois un bouquet de giroflées ; voilà tout. Mais sa mère a l’air d’une bonne femme ; je suis sûr qu’elle s’entendrait avec la mienne pour vivre tous ensemble avec nous à Linange. Depuis que je suis à l’université, mes yeux n’ont pas vu une autre jeune fille que Rachel. Allons, mes amis ; mon cœur n’y tient plus. Commençons.



Un Musicien.

Nos violes sont prêtes ; nos archets plient sur nos cordes. Courage ! Chantez seulement à haute voix :

L’Etudiant chante.

" Dis-moi, ma fiancée, ce que tu caches sous tes longues tresses noires.

" Est-ce un flocon de neige tombé sur toi en revenant de la messe de noël ?

" Est-ce l’écume du Rhin chassée par l’ouragan, quand tu marchais sur la rive ?

" Est-ce un cygne au blanc duvet qui vient de naître, et qui déjà gonfle ses ailes ?

" Si c’est la neige de noël, laisse mes lèvres la boire, moi qui reviens d’un long voyage.

" si c’est l’écume du Rhin, laisse-m’en mouiller mes cheveux bruns.

" si c’est un cygne qui vient de naître, laisse-moi le porter au haut de la montagne.

" - Non, ce que je cache sous mes longs cheveux noirs, non, ce n’est pas un flocon de neige de noël, ni d’écume du Rhin, ni un cygne qui vient de naître ;

" C’est le sein de ta fiancée, où tu as posé ce soir ta tête en t’endormant. "



Mob, à la fenêtre.

Bravo, messeigneurs ! La musique est belle et d’un excellent maître. C’est trop d’honneur pour de pauvres femmes comme nous. Laissez-moi descendre dans la rue pour vous remercier.

(elle descend.) Messeigneurs, j’apporte de mon caveau du vin pour vous rafraîchir ; en voici une large coupe que j’ai remplie pour vous jusqu’aux bords ; je voudrais en avoir de meilleur ; c’est moi qui l’ai cueilli à mon cep, je vous jure, et qui l’ai pressé sous mon pressoir. Voyez comme il petille ! La couleur en est un peu noire peut-être ; et l’écume des bords ressemble à l’écume qui mouille le frein des chevaux de la nuit.

N’est-ce pas, messeigneurs ? Goûtez et buvez seulement. Il guérit de toute fatigue ; il guérit des chants comme des larmes. La coupe est de pur bois d’ébène : c’est moi qui l’ai ciselée dans les soirées d’hiver.



Un Musicien.

Puisque vous le voulez, nous ne vous refuserons pas.



Mob.

Vous êtes trop honnête, monseigneur. Faites passer, après vous, la coupe à tous vos compagnons.



(Tous boivent, et tombent à la renverse sur le pavé.)



L’Etudiant, en jetant la coupe vide.

Malédiction ! C’est le vin et la coupe de la mort.

(il expire.)



Mob.

Pauvres fous ! Et la mort, n’est-ce pas l’ivresse de la vie ? Qu’ils aillent la cuver sous la table du monde jusqu’aux grandes ripailles du jugement dernier.



Ahasvérus, assis sur une borne à la porte de la ville. Son cheval est étendu mourant à côté de lui, sur le chemin.



O Christ ! ô Christ ! Laisse-moi. Si j’étais un sanglier traqué par des chiens, je me sauverais la nuit dans ma bauge ; si j’étais une branche de bois mort, le bûcheron me ramasserait et me porterait à son feu ; si j’étais un ver de terre, je m’endormirais sous un caveau frais, dans le tombeau d’un roi, et j’y filerais ma toile humide autour de son humide couronne. ô bûcheron de Nazareth ! Prends-moi, prends-moi sur mon chemin aride.

Fossoyeur de Bethléem ! Enterre-moi dans ton sépulcre, là où la pluie et la rosée ruissellent ; prends-moi dan s ton suaire éternel, au fond du roc taillé dans ton Calvaire de Golgotha. Miséricorde !


Qui a crié miséricorde ? Est-ce toi, Ahasvérus ? Ah ! Les anges vont ricaner au plus haut du ciel. As-tu oublié le porte-croix qui est passé à ta porte à Jérusalem ? Qu’as-tu mis dans tes oreilles pour que sa voix ne bourdonne plus autour de toi ? Et dans tes yeux, pour qu’ils ne voient plus ses yeux qui flamboient et le doigt de sa main qui se soulève sous son manteau ? Dis, Ahasvérus, qu’as-tu fait ce jour-là ? Ce chemin pierreux qui va à Golgotha, ce figuier mort, sous ce figuier cette foule ivre, ces femmes qui se traînent sur leurs genoux, ce râle de leurs lèvres, et cette voix qui a résonné dans la moelle de tes os ; tu t’en souviens, n’est-ce pas ? Tu voudrais que ce fût un songe, un songe de mille ans, n’est-ce pas ? Mais ce n’est pas un songe, non plus, que cette cigogne qui passe sur ta tête, et qui va chercher son gîte sous un roseau ; et toi non plus, tu n’es pas l’enfant de ton rêve. Ne sens-tu pas ton cœur peser dans ta poitrine comme une lourde pierre dans la main du frondeur ? Et cette ville, non plus, n’est pas un fantôme formé sous la tombe dans le crâne d’un mort. Ses pavés retentissent, ses créneaux reluisent, ses cloches bourdonnent, et son église, pour te maudire, s’agenouille sous ses tours comme un homme qui se traîne sur les mains sous le poids de sa croix. Frappe à chacune de ces portes : à chacune d’elles il y a des hommes comme toi ; ils ont des yeux comme toi, non pas pour dévorer, comme toi, une larme éternelle, mais pour se baigner, pendant leur court été, dans des regards d’amour ; ils ont des lèvres comme toi, non pas pour boire, comme toi, la poussière des vallées et le sel de la terre, mais pour boire leur vie rapide sur les lèvres de leurs nouvelles épousées ; ils ont des bras comme toi, non pas pour étreindre comme toi la bise et les autans, mais pour serrer sur leur sein l’enfant de leurs os.

De toutes ces maisons, choisis celle que tu veux. Monte avec tes souliers ferrés sur le seuil ; et les femmes vont cacher leurs yeux dans la poitrine des hommes, et les petits enfants se glisseront avec horreur entre les jambes de leur père, et crieront : c’est lui, mon père, le juif errant !


Oh ! Si j’étais encore un jeune compagnon de la tribu de Lévi dans la maison de mon père ; si cette ville à créneaux était Jérusalem ; Jérusalem la belle, Jérusalem la parfumée comme la fleur de vigne dans le rocher, je chanterais un chant, à mon retour, à haute voix, pour être entendu du lépreux et du gardeur de chameaux. Et les passants viendraient, et ils me diraient en touchant mes habits : " est-ce toi, Ahasvérus ? Sois béni, bon Ahasvérus ! Que ton voyage a été long ! D’où viens-tu ? Ta mère nous a envoyés pour t’attendre. Voici des figues pour ta faim ; voilà du vin pour ta soif. Ton père, qui t’a cru mort, est assis sur le banc de ta maison, et tes petits frères vont sauter sur leurs nattes quand ils te verront de loin sur le chemin : mon frère, mon frère, que nous avez-vous apporté ? Sont-ce des coquillages qui bourdonnent ? Est-ce une robe de laine bien teinte pour le froid ? Est-ce une pièce d’argent neuve ? Est-ce une ceinture brodée, ou une cassolette luisante du beau bois du Liban ?


Ah ! Dans ma cassolette, il n’y a ni myrrhe, ni encens, ni poudre d’or, ni dattes ; dans ma ceinture, il n’y a ni perles ni broderie, et la robe de laine que j’apporte n’a pas été filée pour la fête. J’ai revu Jérusalem ; mais ce n’est pas ici qu’est Jérusalem. Quand j’y suis retourné, les os qui blanchissaient se sont levés pour me voir passer. Ma maison est restée debout. La fenêtre est ouverte ; la porte est fermée au verrou. Dans le jardin, j’ai vu ma tombe vide ; un ange de mort la couvrait de ses deux ailes de soie, pour m’empêcher de m’y reposer ni jour ni nuit, comme le corbeau qui abrite, pendant la pluie, sa couvée sous son poitrail.

Le regard du Christ s’est attaché à mon âme comme une lampe des morts est attachée, par son anneau de cuivre, à un pilier sépulcral, pour éclairer dans la nuit les langues des vipères et la bouche des scorpions qui le rongent. Un regard sans pleurs, sans mouvement ! Deux yeux d’airain qui pesaient sur ma paupière ! Pour héritage, il m’a transmis son immortelle douleur et sa sueur de sang. Il a fouillé de ses yeux dans mon sein ; il y a fait flamboyer, ce roi des morts, son enfer, et ses limbes, mais point de ciel. -d’autres ont ma tunique, toi, tu auras ce qui reste de l’hysope et du fiel. -mais, roi, je m’en suis enivré, de ton hysope ; mes genoux plient comme un convive en sortant d’une table remplie ; et depuis ce temps, je te le jure, j’ai marché sans m’arrêter. J’ai vu sur le sommet du Vourcano des éperviers voler sur ma tête autour du monastère, et leurs cercles s’étendre jusqu’à raser la mer au bout de l’horizon ; j’ai vu dans un lac de Pérouge une bande de sarcelles se baigner, et l’eau trembler sous leurs ailes et se rider jusqu’aux herbes du rivage. Partout, j’ai vu, dans le fond de mon âme, le désespoir naître et croître et déborder jusqu’à enfermer le limon de mes jours et l’algue de mes rives de sa rive infinie.

Où es-tu donc, roi des morts ? Pour te chercher, j’use la plante de mes pieds ; j’ai fouillé, comme le vautour, dans la cendre des villes et sous le manteau des morts. La mer ressemble au bleu de ta tunique ; je t’ai cherché dans le creux de la mer. Rome, qui sue le sang, ressemble, avec ses murs, à ta couronne d’épines ; je t’ai cherché dans Rome. Le désert qui blanchit ressemble à ton suaire ; je t’ai cherché dans le désert. J’ai demandé aux femmes qui filent leurs quenouilles, aux enfants qui mangeaient leur pain d’orge sur la porte, aux gardeurs de cavales qui cordaient leur chanvre dans les bois : " l’avez-vous vu passer ? " où es-tu donc, roi des morts ?


Quand j’étais un enfant de dix ans, je regardais dans l’air les cigognes et les grues qui se reposaient sur les toits des voisins en revenant de leur voyage ; j’aurais voulu qu’elles m’eussent dit ce qui était de l’autre côté de la montagne, et qu’elles m’eussent raconté ce qu’elles avaient vu sous les feuilles des bois et sous les joncs des sources. Quand les ramiers s’assemblaient pour partir, mon cœur se soulevait dans mon sein, et je suivais de loin leur vol comme la fumée d’un feu de berger qui s’évapore.

Non ! Les grues et les cigognes n’ont pas tant voyagé que moi, et les ramiers n’ont pas bu à tant de sources que moi. Les sources des montagnes ont le goût de l’absinthe. Les fleurs des prés portent sur leurs feuilles des croix couleur de sang. Les bois gémissent quand je passe ; les grottes pleurent quand j’y entre ; la terre résonne sous mes souliers ferrés comme la pierre d’un tombeau du Calvaire.

Puisque tu es sorti de ton sépulcre, Jésus de Nazareth, dis-moi donc, par le cri de l’aigle, par la vapeur des grottes, par la feuille du frêne, dis-moi où tu es, par le bruit de la ville, par la cornemuse du veilleur, par la chaîne du pont-levis, par la lance brillante, par la cloche des morts.


Un jour, j’ai cru arriver au bout de mon chemin, à la maison du Christ, et le trouver assis sous le porche avec sa mère : toujours le chemin s’étendait plus loin à travers les bruyères ; toujours les rivières perdaient haleine derrière moi ; toujours mon cœur croyait le rencontrer, avant la nuit, avec son auréole d’or, avec sa palme de figuier.

Mais le soir s’est passé ; après le soir, le matin s’est passé, et après le matin, le milieu du jour aussi ; et après cela, il y eut une heure où je vis que mes pieds usaient, sans vieillir, la pierre du seuil de mes hôtes ; sous leurs pas leur escalier croulait, leur vallée s’emplissait de feuilles mortes. Leur puits se comblait, et moi, ma vie ne se comblait pas. Le soir, je cherchais, pour m’y reposer, des villes que j’avais laissées pleines d’hommes, de cris, de chants, de fumée, de chars, de soupirs : je les retrouvais taries sur le chemin, comme une source quand les chacals ont bu la dernière goutte d’eau.

Et, quand vinrent des peuples nouveaux pour remplacer les morts, j’allai seul au-devant d’eux, à la porte des villes, leur montrer le chemin ; leurs chevaux sauvages me regardaient d’un oeil louche ; leurs rois chevelus criaient en riant dans leurs langues nouvelles, sans m’avoir jamais vu : " voyez sur cette pierre ; c’est Ahasvérus ! Ne bandez pas vos arcs ; c’est lui qui ne mourra jamais. "

Ne pas pouvoir mourir ! Toujours attendre, et ne jamais rencontrer, n’est-ce pas ? Toujours regarder, et ne jamais voir venir ! Qui l’a dit ? Est-ce vous, rois chevelus, sur vos chevaux sauvages ? Et les pierres de ma route savent-elles aussi le secret du Christ ? Je me suis précipité de la cime des Alpes ; un aigle a étendu ses ailes pour me porter sur l’herbe verdoyante. J’ai marché vers le flot d’un lac sans fond pour me plonger dans les cieux vides qu’il roulait ; le flot s’est enfui devant moi ; il n’a laissé sous mes pieds que les pierres qu’il limait, et les os qu’il usait l’un contre l’autre.



Le Cheval d’Ahasvérus.

Maître, votre plainte, je l’entends, et je n’y puis rien changer. Mes cheveux, plus longs que ceux d’une femme, jusqu’à terre font pleuvoir ma sueur, une sueur de sang. Dans ma bouche, mon frein s’est usé. En un jour, quand je suivais sans vous mon amoureuse, je passais, sans me lasser, le désert avec ses quatre fleuves. Mais votre douleur est plus large que le désert d’Asie et que la mer de Macédoine ; jamais on n’en voit les bords.

Vos soucis sont trop lourds ; votre plaie, dans votre sein, m’est trop pesante à porter : trop durement votre mal me point et m’éperonne. Sous vos pas votre chemin s’allonge, et jamais cavalier n’a marché si longtemps. Votre herbe de pâture ne croît que sur des ruines. Dans mon abreuvoir, vous mettez des larmes. Ni mes pieds ni mes flancs ne peuvent plus courir.

Si vous m’aimez, dans cet endroit enterrez-moi, sous ce gazon de feuilles où les cavales bondissent. Sur mon cou, maître, tressez-moi ma crinière et laissez-moi ma housse bariolée, mes étriers, et ma selle d’ivoire aussi, et encore le reste de mon mors d’argent à ronger.

Sur ma litière noire, je rêverai de vous. En fermant ma paupière trop lasse, je pleure de votre peine, mais non pas de la mienne.



Ahasvérus.

Debout ! Il faut partir.



Le Cheval d’Ahasvérus.

Je suis trop las.



Ahasvérus.

Plus qu’une journée.



Le Cheval d’Ahasvérus.

Si mes pieds le voulaient, j’aurais du cœur pour mille.



Ahasvérus.

Jusqu’à la ville ; encore un pas.

Le Cheval D’Ahasvérus. agonisant. maître, mon ongle est tout usé, mon haleine aussi.

Ahasvérus, après une pause. et moi aussi, comme toi, je vais mourir. Au moins emporte-moi, sans que ta corne retentisse, jusqu’à l’endroit où tu vas vers ta pâle cavale.

Sans hennir, emporte-moi là où la source sans fond est creusée pour ta soif ; là où l’auge sans bords est remplie, pour ta faim, d’avoine dorée ; là où l’hôtelier et son écuyer essuieront pour toujours ta sueur. De ta litière noire, donne-moi seulement la moitié, pour m’endormir, sous tes pieds, dans ton étable, tout habillé de songes.



Le Cheval d’Ahasvérus.

Maître, tenez : voici mon dernier souffle.

(il meurt.)



Ahasvérus.

Et moi, voici mon agonie. Non, je ne suis pas le tronc d’un chêne de cent ans que le bûcheron a oublié dans la forêt. Cette fois ma coupe noire est remplie ; mes yeux vacillent ; mon cœur tremble de la fièvre des mourants. Pour moi aussi les cloches vont sonner : leur belle voix de bronze et d’argent luisant fera tressaillir l’eau dans les sources ; et l’aubépine secouera sa rosée dans le buisson des bois, et les fleurs laisseront tomber leur croix de sang, quand elles entendront : " Ahasvérus est mort ! Ahasvérus est mort ! " et le veilleur, quand il ouvrira la porte de la ville, m’appellera, sans me réveiller, avec sa cornemuse.



Chœur de Bourgeois de la ville, sur les murailles.

Maître, qui vous arrête ? Qu’attendez-vous sur
cette borne ? Entrez céans dans notre ville de haut prix. De voyageur qui marche si tard, jamais nous n’en avons vu, ni de si las, ni de si beau. D’où venez-vous ? Du mont d’Arménie, ou de Rome, la terre lointaine ? Qui êtes-vous ? Où faites-vous votre demeure ? Très-volontiers nous l’apprendrons, si vous n’en faites pas mystère.



Ahasvérus.

Mon voyage commence à peine.



Chœur de Bourgeois.

Par cette ogive ciselée, entrez dans ma maison.

Le vin vous y plaira ; dans ma cruche la bière de houblon est fraîche, et verdoyante, et écumante. Le pain y est fait de blé nouveau et tout coupé sur la nappe. Autour de la table, ma femme nous servira dans des plats de terre peinte, et ma fille, aux cheveux lisses, aussi en portera.

Ne pleurez pas, beau voyageur ! Si vous êtes un maître imagier ou foliacier sans ouvrage, je veux faire un beffroi au milieu de la ville ; c’est vous qui le taillerez. Si vous êtes un maître tourier, je veux bâtir une tour à mon église pour que les anges y demeurent ; c’est vous qui la ferez.



(entre Ahasvérus.)



Asseyez-vous à cette place. Des nouvelles, vous nous en direz certainement, et des pays que vos yeux ont rencontrés. Lesquels sont les plus plantureux, et les meilleurs, et les plus avenants, à votre avis ? Où croît l’encens ? Où croît la myrrhe ? Où croît le baume de Syrie ? Nous le voudrions savoir pour guérir votre peine.



Rachel, seule dans sa chambre, en donnant à manger à un sansonnet dans une cage. la tête me fait mal. Depuis que cet étranger est arrivé, je ne peux plus penser à rien. Viens, viens donc, mon joli sansonnet. Tu es toute ma joie, tu n’as point de tristes secrets, toi.

Amuse-moi, réjouis-moi ; je te donnerai une branche d’amandier à becqueter.



Le Sansonnet, dans sa cage.

Rachel, prends garde à l’étranger. Depuis qu’il est ici, je n’ai plus faim de branche d’amandier ; je n’ai plus soif d’eau de source.



Rachel.

Est-ce toi qui as parlé, vilain oiseau ? Non, ce n’est pas toi, n’est-ce pas ? C’est moi qui ai soupiré. Reste seul dans ta cage ; je m’amuserai mieux avec mes giroflées. Oh ! Que vous êtes belles, mes giroflées ! Je vais vous donner un peu de soleil et secouer votre rosée sur la fenêtre.



Le Bouquet de Giroflées.

Rachel, sauve-toi. Depuis que l’étranger est ici, que me fait le soleil ? Le soleil ne m’échauffe plus. Que me fait la rosée ? La rosée ne me rafraîchit plus.



Rachel.

Mon Dieu, est-ce que les oreilles me tintent ? Puisque la pluie a déjà arrosé mes fleurs, je m’amuserai mieux à jouer de ma mandore.



La Mandore.

Rachel, sauve-toi. Depuis que l’étranger est arrivé, j’ai oublié les chants que je savais.

Laisse-moi, mon souffle me fait peur.



Rachel.

Qu’y a-t-il donc ? Je ne sais plus si cette voix sort de ma bouche, ou si je l’ai vraiment entendue.



Le Sansonnet.

Va ! Laisse-nous ; que ferais-tu à présent d’un sansonnet ? L’aile d’un sansonnet ne battrait pas si vite que ton pauvre cœur sous ta robe.

Que ferais-tu d’un bouquet de giroflées ? La giroflée ne se pencherait pas vers sa racine si bien que ta tête sur ton coude. Que ferais-tu d’une mandore ? La mandore ne gémirait pas si bien que ton haleine dans ton sein. Depuis que ton voisin est venu, j’ai peur dans ta maison.

Ouvre-moi la fenêtre, que je parte, pour aller plus loin que la mer bâtir mon nid au printemps dans le tombeau du Christ.



Le Bouquet de Giroflées.

Et moi, j’étouffe ici. Que l’oiseau emporte sur ses ailes mon parfum du printemps, pour le jeter en passant sur le chemin de Bethléem.



La Mandore.

Et moi, qu’il prenne avec lui mes soupirs du soir, pour les jeter loin d’ici dans le feuillage des figuiers et dans les vieux murs de terre-sainte.



Rachel.

Folle que je suis ! C’est de ma propre voix que j’ai peur. Il me semble que tout ce que je touche murmure comme moi. Ah ! Il y a trop longtemps que je n’ai pris l’air ; à cette heure du soir, j’ai toujours été plus triste que pendant le reste de la journée.




Esplanade du château de Heidelberg.



Mob, vêtue en vieille femme du pays.

Tout nous promet, pour notre partie de plaisir, une journée magnifique. Je craignais d’abord ce nuage sur le Heilig-Berg.


(à Ahasvérus.)



Permettez-moi de vous confier Rachel un instant pendant que je vais cueillir un bouquet dans le cimetière. Ne la quittez pas au moins.



Ahasvérus.

Je vous le promets.



Mob.

Je ne fais qu’aller et revenir.



(elle sort.)



Rachel.

Non, il n’y a point d’endroit qui me plaise autant que ce bosquet. L’eau murmure sous le balcon des électeurs, les cerfs boivent à l’ombre dans la vallée. écoutez le cor de chasse des étudiants dans les tours, et puis le chant des pèlerins, et puis le bruit de l’orgue.

D’ici, vraiment, le chemin du Necker ressemble à un serpent qui a perdu derrière lui sa robe.

Les cerisiers fleurissent, le saint s’endort dans sa châsse, le Rhin dans le creux de son lit. Dites-moi, monseigneur, si votre pays est aussi beau que le mien.



Ahasvérus.

Dans mon pays, la mer roule du sable d’or. Les étoiles sont des abeilles qui sucent les fleurs du ciel. Ma ville, quand elle était en fête, retentissait sur la montagne comme le carquois au dos d’un cavalier. Les fleuves se courbaient comme le sabre à son côté ; le désert brillait comme une bague à son doigt.



Rachel.

Et aujourd’hui ?



Ahasvérus.

La bague s’est ternie, le sabre s’est rouillé, le carquois s’est vidé. Dans mon pays, les cyprès verdissaient, les gazelles bondissaient, l’antilope aux yeux d’or broutait des rameaux d’or ; des lions de pierre fouillaient le sable avec leurs griffes, et des licornes couronnées attendaient le jugement dernier pour leur donner, au réveil, le sceptre et la mitre.



Rachel.

Et aujourd’hui ?



Ahasvérus.

Les lions ont secoué leurs crinières et jeté le sable contre le sommet du Calvaire.



Rachel.

Votre pays, quel nom a-t-il, monseigneur ?



Ahasvérus.

Vous ne le verrez jamais.



Rachel.

Y a-t-il longtemps que vous l’avez quitté ?



Ahasvérus.

Le temps ne me fait rien. Il ne laisse de rides que dans mon cœur.



Rachel.

Si vous voulez, on enverra chez vous un messager ?



Ahasvérus.

Les grues, quand elles s’en vont, me servent de messagers.



Rachel.

Quand vous êtes parti, n’aviez-vous pas de petits frères ?



Ahasvérus.

Ils sont, à présent, devenus grands.



Rachel.

Et personne ne garde votre maison ?



Ahasvérus.

Les cigognes quand elles sont lasses, et l’hirondelle si elle se pose sur le toit.



Rachel.

Votre sœur pleurait à la fenêtre quand vous l’avez quittée, j’en suis sûre.



Ahasvérus.

La terre pleurait, le ciel gémissait, mais ce n’était pas pour moi.



Rachel.

Et qui vous a accompagné ?



Ahasvérus.

Mon chien, en aboyant contre les sphinx de granit, contre les dragons de pierre qui venaient s’accroupir des deux côtés du chemin pour me regarder passer.



Rachel.

Quand vous retournerez chez vous, tout sera changé. Vous ne reconnaîtrez rien.



Ahasvérus.

Au contraire, rien ne change dans mon pays. Tout y attend mon retour pour savoir la nouvelle que j’apporterai. Chaque matin, sans changer de feuillage, les vieux palmiers se dressent sur leurs troncs, et les cèdres sur leurs montagnes, pour regarder en mer si ma barque est arrivée. Chaque été, chaque hiver, le torrent se dessèche au même endroit pour me faire mon passage. Immobiles, les éperviers planent au ciel ; les vieilles portes, dans le désert, restent ouvertes ; la même tente pend au même sommet ; le même ibis dort sur son obélisque ; et, quand le soir vient, ils disent entre eux : " encore, encore, attendons-le jusqu’à la nuit ; attendons-le jusqu’au matin.

Nous ne voulons pas fermer nos cercles dans le ciel, ni rouler sur nos gonds, ni plier notre toile, ni secouer notre aile, ni crouler sur nos murailles sans l’avoir vu revenir. "



Rachel.

Vous êtes donc un fils de roi ? Je l’avais bien pensé.



Ahasvérus.

Non, je ne suis pas un fils de roi. La couronne qui me fait pencher la tête n’est ni d’argent ni d’or ; et la pluie et le vent m’assaillent dans mon palais.



Rachel.

Vous êtes un baron qui revient de terre-sainte ?



Ahasvérus.

Oui, mon enfant, c’est le pays d’où je viens.



Rachel.

Pourquoi n’avez-vous rapporté avec vous ni faucons sur le poing, ni reliques d’ivoire, ni coquillages, ni sable d’or, ni dattes ?



Ahasvérus.

J’ai rapporté des souvenirs plus que je ne voulais. Mon fardeau était pesant. Je n’y ai rien pu ajouter.



Rachel.

Où est-il donc ?



Ahasvérus.

Dans un pli de mon cœur.



Rache l.

Oh ! Vous auriez dû prendre avec vous un peu du bois de la vraie croix. Le souvenir ne suffit pas.



Ahasvérus.

Aucun de mes souvenirs ne s’efface. Il n’est, pour eux, ni âge ni vieillesse.



Rachel.

Quoi ! Monseigneur, vos yeux ont vu le sommet du Calvaire ?



Ahasvérus.

Par un ciel en colère, et sous une nuée sanglante.



Rachel.

Et vos pieds ont touché les pierres du Carmel ?



Ahasvérus.

Quand elles grondaient en roulant et quand l’écho parlait tout seul.



Rachel.

Et vous avez cueilli des fleurs au jardin des Oliviers ?



Ahasvérus.

Quand elles se remplissaient des larmes des étoiles, quand elles se souillaient dans leur poussière comme une tunique partagée.



Rachel.

Oh ! L’heureux seigneur qui a tout vu, qui a baisé, de ses lèvres, la pierre du sépulcre.

Dites-moi, qu’entend-on le soir dans les feuilles des arbres ?



Ahasvérus.

Un nom, toujours le même, le nom d’un éternel voyageur, que chaque feuille répète sur sa branche en gémissant.



Rachel.

Et dans les sables des déserts où vous avez passé ?



Ahas vérus.

La voix d’un homme qui maudit.



Rachel.

C’est un bonheur pour toute la vie que d’avoir vu ce que vous avez vu. Maintenant vous pouvez mourir content, quand l’âge viendra. Qu’il y a de pèlerins qui vous envient !



Ahasvérus.

Je les ai tous laissés derrière moi, sur mon chemin. Le vent me poussait ; j’allais sans m’arrêter.



Rachel.

Au pied des oliviers, y avait-il des anges à genoux qui chantaient des cantiques sur des livres d’or ?



Ahasvérus.

Non. Il y avait des vautours qui criaient sur ma tête, et des ailes de hiboux qui frôlaient mes joues. (à part.) Grâce ! Grâce ! N’y avait-il pas des enfants à auréoles qui avaient les mains jointes et qui disaient en souriant : " mon père ! Mon père ! "



Ahasvérus.

Non. Il y avait des vipères qui sifflaient sous mes pieds ; il y avait des voix qui criaient dans les flots : " maudit ! Maudit ! " je le vois bien. Vous êtes un saint homme.

Laissez-moi baiser vos pieds. Que je vous adore.



Ahasvérus, à part.

O Christ ! Aie donc pitié de moi.



Rachel.

Monseigneur, ne me refusez pas votre bénédiction ; je suis à vos genoux.



Ahasvérus.

Relevez-vous. Grâce ! Grâce ! Mon enfant.



Rachel.

Priez pour moi !



Ahasvérus.

Je ne puis.



Rachel.

Sauvez-moi ! Mon ciel est plein.



Rachel.

Seulement une de vos prières !



Ahasvérus.

Allez dire plutôt au lépreux : donnez-moi de l’eau bénite de votre léproserie.



Rachel.

Seulement un signe de croix.



Ahasvérus.

Allez dire plutôt au roi des sarrazins : roi, donnez-moi le salut de votre main.



Rachel.

Qu’ai-je donc fait ? Vos paupières lancent des éclairs, il y a des larmes dans vos yeux.



Ahasvérus.

Ne voyez-vous pas, quand vous me parlez à genoux, les violettes qui se remplissent de sang ?



Rachel.

Monseigneur, c’est la rosée du soir qui brille quand le soleil se couche.



Ahasvérus.

Ne voyez-vous pas, quand vous me dites de prier, une larme éternelle, qui tombe de la grotte ?



Rachel.

Monseigneur, c’est une goutte de pluie qu’une biche en passant a fait tomber de la voûte !



Ahasvérus.

N’entendez-vous pas des chants de fées qui répètent mon nom en gonflant leurs joues ?



Rachel.

Soyez sûr que c’est le bruit que fait le Necker contre les digues des pêcheurs.



Ahasvérus.

Plus loin, plus loin ; j’ai hâte. Descendons la montagne.



Chœur de Fées.

Tournez donc, rouets, sous nos pieds chaussés de rubis. Fuseaux ensorcelés des filandières, tournez, virez dans nos mains. Aiguilles de fées, sans vous rompre, courez, sautez, rampez, nichez-vous dans votre maille. Oui, avant que minuit sonne, nous aurons brodé cent mille étoiles d’argent pour le pays du soir. Les flocons de neige de Cornouailles tombent de notre quenouille. En Bretagne, les rayons de la lune, plus fins que nos cheveux, sont nos brins de fil. Nous cardons avant le jour, pour l’île de Thulé, le givre qui pend aux arbres.

La terre, quand elle soupire, c’est notre rouet qui murmure ; le ciel, quand il gémit, c’est notre fuseau qui s’endort ; l’océan d’Aquitaine, quand il verdit, c’est notre doigt qui se mouill e pour filer.



A présent, auprès de nous, tous les anciens dieux sont devenus des nains, grands à peine pour porter la queue de notre robe. Jupiter est un nabot ; son père, le temps, un esprit follet qui meurt dès qu’il paraît. Là-bas, dans le carrefour, voyez ce génie qui s’oint la tête d’une goutte de rosée ; c’est le vieux Dieu de Chaldée qui se blottit pour n’être pas vu du Dieu-géant des cathédrales. Celui qui tremblote sous une feuille sèche trônait, il y a deux mille ans, sous un temple de granit ; et ce lutin, qui porte en ricanant pour caducée un brin de chaumine, c’est Memnon découronné, que sa ruine a rendu fou. Sylphes, goules, gnomes, tout l’Olympe tiendrait aujourd’hui dans un creux d’arbre. Poussière de dieux, ces colosses des païens regardent, tremblants sous la ramée, sous les aunes, sous le toit du bûcheron, si notre chariot à deux roues ne vient pas les écraser.

Rome la louée, où est donc ton empire ? D’un revers de la main, j’ai brisé ta courte épée.

En soufflant dessus, j’ai rouillé ton casque.

De mon marteau de diamant, j’ai démantelé tes murs, et dans mon tablier de soie j’ai emporté ta poussière. Sur leurs chars ailés, les fées grimpent autour de ta colonne triomphale, par les portes de tes villes ciselées, par tes routes sculptées, à travers tes légions de pierre, avec des boucliers de nacre, avec des épées fourbies dans un rayon d’été ; d’estoc et de taille, elles balafrent tes armées. Entends-tu leur fouet de fil d’araignée qu’elles font claquer à ton faîte sur tes nains amoncelés ?

Rome est à bas. Faisons la fête ; mangeons ses miettes autour de la table ronde. Au son du cor, dans la forêt, j’ai convoqué céans la cour d’Arthus.

Douze pairs se sont armés de toutes armures.

De maintes reines qui s’éveillent, Yseult est la plus riante, et la plus belle, et la plus blonde. De maints barons qui vont chevauchant, son amant est le mieux fait, et le plus courtois, et le plus vermeil. Bai est son cheval, sa lance roide, son mantel vair d’écarlate. Ducs, pages, demoiselles aux cheveux d’or, depuis mille ans dormaient dans la forêt de Brocéliande.

Tous disaient quand je passais : éveillez-nous au son du cor.



Au son du cor, avec l’écho, éveillez-vous en Espagne, où les figues mûrissent, rois maures, arabes d’Orient et d’outre-mer Galilée. Sur notre enclume d’émeraudes, le sabre du prophète s’est courbé comme une couleuvre de bruyère.

Sur sa lame, un négroman, de nos parents, a gravé des mots magiques. Dans Grenade la belle, à sa fenêtre que nos ciseaux ont découpée, la sultane s’est assise. Notre pinceau teint ses cils, notre lime polit son sein. Plus pâle que la rose de pré, au loin elle regarde les minarets qui nouent sur leurs fronts leurs turbans de pierre, les agas sur leurs cavales écumantes, les lévriers qui bondissent, et encore l’éclair des yatagans qui jaillissent des fourreaux, et les tentes panachées qui frémissent au cri des clairons, et les forêts qui petillent (ah ! Le bel incendie), et la bataille qui hurle. Va, citronnier d’Espagne, fane-toi ; j’ai dépensé sur ses lèvres plus de parfum que sur tes branches. Mer de Cadix, sèche-toi ; dans ses yeux, j’ai mis plus d’azur, couleur du ciel, que dans ton flot, plus que sur ton rivage où les mules se baignent, plus que dans ta baie, plus que dans ton golfe, dont les galères et les vaisseaux à trois ponts sont amoureux, plus que dans ton lit sans fond où les pêcheurs pêchent les perles, plus que dans ton abîme teint de bleu, jusqu’au port de Macédoine.

Sus donc, Charlemagne et son écuyer ! Son empire est prêt, comme à l’oiselet son nid.

Pour le faire il nous a fallu trois coups de baguette. Morgande a brodé sa bannière, fleur d’épine a lacé son heaumet. Ni sabres, ni cimeterres de sultan ne le dénoueront. écoutez ! La marjolaine, la pâquerette, le romarin plient sous les escadrons. Sous les escadrons cuirassés, la terre tremble. Que de comtes, que de barons, que de hauberts, que de cimiers ! Plaisir des fées, que de voir, avant le soir, ce bel empire se rompre comme une lance de géant à l’écu de Roncevaux !

Sur un pavois porté par quatre empereurs, plus haut que tous nous élevons le pape. Sa mitre sera d’or, le plus fin qui soit à vendre. Nos meilleures filandières coudront sa chasuble.

Vraiment sa science est plus grande que la nôtre. Son vieux livre est enchanté jusqu’à la dernière page. çà, que chacun lui obéisse, sans délai ni demeurée ! Qu’en toutes choses il soit le premier ! Quand il voudra monter sur sa mule, roi d’Allemagne, tu tiendras son étrier.

Les ducs baiseront ses souliers, les comtes sa salle pavée, et la chaîne des âmes, comme un chapelet béni, pendra à sa ceinture.

Surtout, nous voulons, entendons, ordonnons, car c’est là notre plaisir, que terre et eau, source gazouillante, étoile vermeille, mer de Venise, de Brabant, écharpes déliées, chevelures de reines, anneaux, vitraux, ogives brodées, ciselées, ensorcelées, murmurent, sans s’arrêter jamais ni jour ni nuit, les cinq lettres qui font : amour. à tous nos génies, servants, prescrivons de balbutier le même mot sous le pin, sous le chêne, sur le balcon, sous le haubert, dans la poignée de l’épée, à la pointe de la lance, dans le pli de la bannière, dans le pli de la nuée, pour que ciel et terre n’aient qu’un son à notre oreille.



De plus, à tous devins qui le sont ou le seront, mages, nains, négromans, enjoignons d’ajouter un grain de venin dans le pain d’Ahasvérus, un grain d’hysope dans son verre. Il faut que sa peine soit double. N’épargnez pas les pleurs qui se glacent dans les yeux, ni les soupirs qui suffoquent les gens, ni les battements du cœur qui le meurtrissent sans l’user. Les larmes nous coûtent juste autant que la rosée.

Puis, quand le boisseau sera plein, quand tous les royaumes auront bu tout l’or de la terre, quand les clochers et clochetons montés à leurs faîtes mettront sur leurs fronts leurs couronnes de nuées, quand les reines seront habillées d’argent, nous soufflerons dessus.

Rois, comtes, cathédrales, beaux empires de cendre, beaux royaumes de boue, belles nations d’argile crouleront sous l’essieu de notre chariot. Qui rira de leur gloire ? La marjolaine leur héritière, qu’ils ont foulée sans l’écraser, et le romarin sur les places en voyant nos danses.

Intérieur de la chambre de Rachel. Rachel endormie dans son lit. Le matin commence à paraître.



Le Chœur.

Chut ! Chut ! à cette heure, Rachel est endormie.

D’un pas moins sonore, fées et aspioles, en retenant notre souffle, entrons dans sa chambre, sans rien dire, un doigt sur nos lèvres, pour la mieux ensorceler. Cachons-nous, qui dans un nœud de ses cheveux, qui dans ce bouquet de giroflées, qui dans cette cassette de noyer, qui dans ce livre de prières, qui dans ce pli de son ouvrage. Surtout parlons bas. Qu’elle prenne notre voix pour le bruit de sa pensée dans son âme résonnante.

- Etes-vous bien ? - Oui. - Et moi aussi. - Silence.

Pour la voir endormie, j’ai passé la tête sous son ciel de lit. Ah ! Que son cou est blanc, et droit, et doux ! Ses dents, quand elle respire, semblent d’argent, et tout l’or d’outre-mer, ou de Syrie la terre lointaine, ne serait pas si blond que ses blonds cheveux. Paix ! La voilà qui soupire. à présent, elle se tourne sur le côté et se retourne. Et puis voilà un songe qui passe sur son front, et sur ses joues, et sur ses lèvres ; à présent il est dans son cœur. Oh ! Que nenni, la chose est certaine ; jamais, dans une tour, ni dans un palais plénier, vous n’avez vu fille de haut princier, sœur de roi ou de comte, si belle à regarder. Sans mentir, je croirais qu’elle fut ange.

- Çà, fée bavarde, vous tairez-vous ? Un mot de plus, je vous découronne. Dans son lit encourtiné de lin, Rachel vous entendra. En baisant une heure trop tôt sa paupière, un rayon du jour l’a à moitié réveillée. Le coq chante, l’abeille bat de l’aile contre le vitrage ; et le soleil, qui appert en Orient, a déjà épanché sur le monde trois gouttes de sa coupe de lumière.

Rachel, en s’éveillant.



Que la nuit a été longue, mon Dieu ! Et toujours le même rêve ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Demain il faudra que Berthe couche avec moi. Ah ! Le cœur me fait mal. C’est comme si j’avais reçu un coup là. Il me semble que j’ai du fiel de Syrie sur les lèvres... non, depuis que cet étranger est arrivé, je ne suis plus ce que j’étais. Ce qu’il a l’air de souffrir est trop grand, et je ne puis plus songer à autre chose.

Quelle histoire cela peut-il être ? Il y a là un grand mystère. Toujours cette idée me revient, jusque dans l’église, j’y pense... voilà huit jours entiers que je n’ai fait ma prière. C’est pour cela que je suis si inquiète. Je ne sais plus ce que je fais. Mon Dieu, pardonnez-moi.

(elle se met à genoux à côté de son lit et commence à haute voix sa prière, les mains jointes.)



 
" Notre père, qui êtes aux cieux, que votre
" volonté soit faite, que votre nom soit
" sanctifié ! "



Le Chœur.

Rachel, dis-moi, qui fait ce bruit dans la rue ? Le pavé retentit, les vitres frissonnent.

Est-ce ton hôte qui chevauche avant le jour ? Penché sur ses rênes, est-ce lui qui fait jaillir tant d’étincelles de la corne du pied de son cheval à la croupe luisante ? Sa selle est d’ivoir e poli, et ses arçons sont ouvrés de fin or. Ne viendras-tu pas le voir passer sous ta fenêtre ?



Rachel.

" et ne nous laissez pas succomber à la tentation, " mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. "



Le Chœur.

Le voilà qui s’éloigne. écoute, écoute. Encore trois pas, tu ne l’entendras plus. J’ai traversé maints tertres et maintes grandes vallées ; mais jamais je n’ai vu vol d’émérillons, ni cavalier si rapide, ni si fier, ni si preux. Son turban blanchit plus que neige et gelée au soleil. Le saurais-tu, aussi bien que lui, rouler et dérouler, sans faire un nœud ? à son arçon pend un calice de vermeil. N’y voudrais-tu pas boire une boisson enchantée ?



Rachel.

"Je vous salue, Marie, pleine de grâce. Le "seigneur est avec vous."



Le Chœur.

Te rappelles-tu le jour où tu le vis pour la première fois ? Il était appuyé contre un pilier de la cathédrale, et tu le pris de loin pour un ange de pierre dure. C’était le jour de noël.

Toutes les cloches sonnaient. Son front était pâle, et ses yeux avaient pleuré dans la nuit maintes larmes. Quand tu montas les degrés de l’église, il te regarda avec douleur ; et toi, sans tourner la tête, tu le revis tout ce jour-là, et le lendemain, et le jour d’après encore, tu te dis en toi-même : qui est-il ?



Rachel.

" Priez pour nous pauvres pêcheurs, maintenant et à " l’heure de notre mort. "



Le Chœur.

Qui est-il ? Celui qui fit ciel et rosée le saura bien. De tous les hommes, il n’en est pas un qui soit comme lui.



Pour ermite, il est trop jeune ; pour fils de prince, il est trop triste ; trop pâle, pour maître templier ; trop fier, pour pèlerin d’amour.



Rachel.

" je me confesse à Dieu tout-puissant, à la " bienheureuse vierge Marie. "



Le Chœur.

Il n’est pas de ces jeunes hommes qui ne songent qu’à tromper, jamais on ne le vit avec eux. Ce qu’il dit, on sent qu’il le croit, il prend tout au sérieux. Entre vous je jurerais qu’il y a mille ressemblances ; et, sans peur, tu lui confierais, je suis sûr, ton cœur et ta pensée ; pensée de jeune fille qui monte dans son âme, qui roule, qui murmure, après le jour, avant la nuit, comme un fuseau tout endormi qui vient gronder à son oreille.



Rachel, en se relevant.

Oh ! Cela est sûr. Je suis trop distraite à présent.

Il n’y a que mes lèvres qui prient, mais mon esprit est ailleurs. Ma bouche prononce des mots ; mon cœur en dit d’autres. Cela ne peut pas durer ainsi.



Le Chœur.

Sur un sable d’or, va, poursuis ton rêve. Sans t’inquiéter, va où te mène ta blonde espérance.

Ne vois-tu pas déjà des jours légers qui dansent en cercle autour de toi ? Ne sens-tu pas ta peine qui s’évapore avec la fleur de lilas et d’amandier.

Dans l’amertume de son lac, si ton âme a trempé son aile brisée, c’est pour remonter plus agile dans son ciel. Si déjà ton cœur qui se gonfle te pèse dans ton sein, cette douleur est de miel, elle ne fait point de mal. Tremblante, si une larme, sans le vouloir, mouille tes cils, d’elle-même elle s’effacera à la tiède soirée.



Rachel.

Cette odeur de lilas porte à la tête, et le bruit de cette fontaine me rend triste. Mille idées me tourmentent que je ne puis dire à personne, et, quand même je le voudrais, je ne sais point de mots pour cela. Mon front brûle. J’aurais envie de pleurer sans savoir pourquoi. Au lieu de rester ici, je ferai mieux d’aller prendre l’air dans le jardin de Berthe.



(elle sort.)


Le Chœur.

Oui, sors d’ici ; partout avec toi, ton âme harmonieuse murmurera à voix basse : te souviens-tu du firmament ? On y respirait sans douleur même fleur éternelle. Te souviens-tu du bord du ciel ? On y entendait, sans tristesse, même bruit d’une eau qui tombe. Songes d’été, assoupis dès l’aube sur les nues diaphanes, désirs ailés, soupirs qui valent l’univers, regards qui voient dans l’ombre, pensées qui en une heure font mille lieues, tout reviendrait si quelqu’un ici seulement, sans te tromper, t’aimait d’amour entier.



Jardin de Berthe. Rachel et Ahasvérus s’y promènent ensemble.



Le Chœur.

D’amour entier ? Est-ce là ce que j’ai dit ? Voici l’endroit où l’on en trouve, quand le rossignol s’écrie au bois dès la matinée, quand les jours sont longs en mai, quand la feuille s’épaissit dans les vergers, quand l’herbe est verte et la bruyère fleurie. Rachel, parle donc sans trembler. C’est l’heure du soir, où l’arc-en-ciel tout luisant sur les Vosges porte joie et paix aux hommes de bonne volonté.

C’est l’heure encore plus douce où la fleur se lève pour dire au Rhin, et le Rhin à son bord, et le bord à sa barque, et la barque au ciel, et le ciel au jour, et le jour à la nuit : dormez-vous ou veillez-vous ? Moi, je me tais.

Rachel, en cueillant des fleurs. oui, les fleurs savent des secrets que nous ne savons pas ; je veux consulter cette marguerite.

(elle effeuille une marguerite.)



La Marguerite.

Dormez-vous ou veillez-vous ? Moi, je me tais.



Rachel.

Elle était fanée, cette autre encore.



La Marguerite.

Moi, je ne sais dire rien que deux mots : terre, ciel ; terre, ciel ; terre...



Rachel.

Plus que celle-ci, c’est la plus grande.



La Marguerite.

Et moi, je ne sais qu’une syllabe : Christ, Christ, Christ.



Ahasvérus.

C’est vous, Rachel, qui parlez, n’est-ce pas ? Ah ! Laissez ces fleurs. Elles répètent tout ce que le vent leur fait dire. Revenez. Nous serons mieux là pour causer sous ce berceau de chèvrefeuille.



Rachel.

Mon Dieu ! Est-ce possible ? Croyez-vous ? Mais quand vous parlez, il me semble toujours vous avoir entendu quelque part, dans un autre endroit qu’ici, et dont je ne sais plus le nom.



Ahasvérus.

Et moi, si j’arrête mes yeux sur les vôtres, il me semble revoir des jours qui ne sont plus et qui ne peuvent plus être. C’est ce qui arrive toutes les fois qu’on se ressemble.



Rachel.

C’est un souvenir qui est bien loin. Il y avait là dans cet endroit une odeur de fleur qui jamais ne se fanait, et que je n’ai plus respirée.



Ahasvérus.

Les fleurs que j’ai vues se sont toujours fanées.



Rachel.

On y entendait chanter un air que je n’ai plus entendu. Vous le rappelez-vous ?



Ahasvérus.

Je ne me rappelle rien que le chant du désert.



Rachel.

Là les rayons du soleil éclairaient sans brûler.



Ahasvérus.

Les rayons du jour ont partout brûlé mon front.



Rachel.

Là, l’air était plus léger à respirer. On n’y connaissait ni pleurs ni soupirs.



Ahasvérus.

Jamais, croyez-moi, je n’ai passé par ce pays.

était-ce une île, une plaine, un sommet de montagne ?



Rachel.

Je n’en sais plus ni la place ni le chemin.



Ahasvérus.

Ce sera une illusion.



Rachel.

Oh ! Je suis sûre que je ne me trompe pas. Vous m’aviez tant promis de me raconter votre histoire quand la fauvette se tairait. Voici l’heure.



Ahasvérus.

Non pas, quand la cigale aussi sera rentrée.



Ra chel.

à présent, voici la cigale qui rentre.



Ahasvérus.

Encore un peu, quand l’étoile paraîtra.



Rachel.

Voilà l’étoile qui paraît.



Ahasvérus.

Encore un jour. Demain vous la saurez. Montrez-moi seulement que je ne suis plus un étranger pour vous.



Rachel.

Que faut-il faire ?



Ahasvérus.

En nous quittant, une seule fois, à l’heure d’adieu, quand rien ne nous entend, ange d’amour, dis-moi : tu.



Rachel.

Moi ! Vous me mépriseriez.



Ahasvérus.

Plus bas, si tu veux, que l’étoile qui cherche son miel d’or, plus bas que la fauvette qui plie son col pour dormir, plus bas que la cigale qui ferme son aile.



Rachel.

Je ne pourrai plus lever les yeux de terre.



Ahasvérus.

Une seule fois, la première et la dernière.



Rachel.

Non, je n’oserai jamais.



(elle sort.)



Ahasvérus, seul.

Ne marche pas plus loin, Ahasvérus. Va, ton voyage est fini. L’heure qui vient de passer est une éternité. Sous ces frais lilas, voilà ton ciel.



Là quelque chose t’a dit : je t’aime. Non pas la tempête sur ta tête, non pas l’hysope dans la broussaille, non pas la poussière de ton chemin à midi, mais deux lèvres de femme avec une voix humaine, avec des mots des hommes que ta langue peut murmurer si tu veux.

Ah ! c’est là, c’est là ce qu’ils appelaient amour, quand toutes choses vous regardent en soupirant, quand votre haleine rafraîchit vos lèvres, quand l’aubépine vous donne un parfum pour votre route, quand l’étoile ouvre sur vous sa paupière souriante, et aussi quand la source vous renvoie votre ombre plus légère, et comme un limier qui rentre le soir du bois, quand la brise haletante lèche votre porte sans injures.



Dans ce vallon ombragé de noyers, mes pieds s’arrêteront à jamais. à jamais je ferai le tour de sa ville sans la perdre des yeux ; sans m’éloigner de plus d’un pas, éternellement j’errerai nuit et jour sur la cime de la montagne qui l’abrite. Que me fait à présent, sur ma tête, cette fourmilière de soleils qui m’ont maudit ! Un enfant m’a dit malgré eux : je t’aime. Tous ensemble quand vaudront-ils une tresse de ses cheveux ? Et les siècles de siècles qui sont à vivre, que sont ils à côté d’un seul souffle de son cœur ?

Oui, tout est attaché pour moi à la possession de cet être délicieux ; le reste du monde est vide. Je le sais, je le connais ; les mers, les lacs, les forêts, je les ai visités ;

Mais il me manquait une place dans ce cœur, et c’est là qu’est l’univers.



L’univers ! Tu as oublié, peut-être, qu’il va s’éteindre à chaque souffle. Cette goutte d’eau sur tes lèvres se dessèche. Aujourd’hui ou demain, Rachel va mourir. De l’éternité qui brûle ton sein, tu voudras lui donner la moitié, et tu n’auras pas une heure à lui prêter. Elle ne pourra t’entraîner dans sa mort ; toi, tu ne pourras l’entraîner dans ta vie. Plus seul, plus maudit, tu marcheras ton sentier sans issue. Quand tu repasseras dans sa ville, la bruyère te barrera le chemin, l’épine du buisson te demandera : où est donc allée celle qui te faisait aimer, et qui valait mieux que les siècles et que les empires qui t’ont honni ?



Mob.

Pardonnez, si j’entre sans frapper, j’ai cru vous entendre sangloter ; je vous ai fait une boisson qui vous calmera.



Ahasvérus.

Vous prenez trop de soin de moi, vraiment ; je suis confus de vos bontés.



Mob.

Est-ce encore cette même angoisse au cœur ? Deux grains de digitale vous guériront ; ce spécifique est immanquable, je le connais par expérience.



Ahasvérus.

Tant d’hospitalité ne se trouve qu’ici ; mais rassurez-vous, les sanglots que vous avez entendus venaient d’un excès de joie.



Mob.

Joie, douleur, il est pardonnable, n’est-ce pas ? De les confondre. Aussi, pourquoi ont-elles le même cri ? Déjà je m’y suis trompée, et j’ai donné souvent, pour ces deux syncopes, le même remède.



Ahasvérus.

Ce que vous dites, ma chère, est plus vrai que vous ne pensez ; mais, sans le vouloir, vous renouvelez toute ma peine.



Mob.

Excusez-moi, mon intention était bonne. Hélas ! Tous les hommes de ce temps-ci sont faits comme vous. Que sont devenus l’armure de fer et les brassards de leurs pères ? Dans leur sein, ils ont tous une plaie : on ne peut les toucher sans leur arracher un cri ; les lèvres les blessent, un mot les tue.



Ahasvérus.

Soyez sûre que ma peine, à moi, est sincère, et que vous en prendriez pitié, si vous la connaissiez.



Mob.

Mon Dieu ! Je la partage d’avance. Ma tête se sèche pour vous trouver un remède. çà, que n’essayez-vous de voyager ? Le changement d’air dissiperait votre mélancolie. C’était ma grande ressource à moi. Quand j’étais jeune : pour chaque peine du cœur, un climat nouveau ; rien que la poussière de mon chemin me faisait déjà du bien.



Ahasvérus.

Il y a quelquefois, au fond de l’âme, un vide que la poussière de tous les mondes ne suffirait pas à combler ; je l’ai éprouvé. Et puis encore, où irais-je ?

Mob.

L’orient est fort beau, l’occident ne l’est pas moins : le soleil réchauffe le cœur, mais la lune le refroidit. En vérité, je ne sais plus lequel vous conseiller.



Ahasvérus.

J’avais cru, d’abord, trouver quelques consolations en m’adonnant à la poésie.



Mob.

Bravo ! C’est l’art que j’aurais voulu cultiver, si on m’eût laissée libre. Darder, en plein soleil, des paroles huppées ; habiller de phrases une ombre, un squelette, moins que cela, un rien ; le coiffer de rimes, le chausser d’adverbes, le panacher d’adjectifs, le farder de virgules ; quelle faculté dans l’homme, monsieur ! Et songer que tout lui obéit, premièrement, ce qui n’est pas ! Se plonger dans l’océan transparent des choses pour y pêcher le ciel, et rapporter au rivage une douzaine de mots polis, luisants, ruisselants. Ah ! Voilà de ces vies d’émotion dont je serai éternellement jalouse.



Ahasvérus.

Je ne sais, mais j’aurais besoin de quelque chose de plus réel. Un vague désolant m’entoure ; je suis devenu l’écho de toutes les mélancolies des lieux où je passe. L’herbe fauve, le vent d’hiver, la feuille tombée, tout retentit, tout crie avec désespoir dans mon cœur.



Mob.

Si ce que vous dites là est exact, l’inconvénient est vraiment grave d’entendre de si près ce pêle-mêle dans la boîte osseuse de son cerveau.

Au lieu de rêves, que ne vous occupez-vous du positif des choses ? La science est faite pour des hommes comme vous : à votre âge, vous pouvez encore pénétrer dans les secrets de la nature. Par exemple, faites-vous alchimiste.

Allons ! à l’œuvre ! Soufflez la forge, broyez le diamant, fondez l’or, remuez le creuset ; bien ! C’est cela. Encore une heure ! à la fin une petite fumée s’évapore, et voilà la vie passée. Est-ce vrai ?



Ahasvérus.

Non, la science ainsi réduite est trop sèche ; j’ai essayé ; jamais elle n’a pu remplir mon cœur.



Mob.

Oh ! Pour le cœur, voyez-vous, n’en parlons pas ; le mien est aussi vide que le vôtre, et j’aurais plus à me plaindre que personne. Vous êtes malheureusement organisée ; le réel vous déplaît, l’idéal ne vous convient pas ; pourtant, de deux choses l’une, il faut choisir.



Ahasvérus.

Cette nécessité est un de mes plus grands tourments.



Mob.

écoutez ; si vous en croyez le conseil d’une amie, laissez là l’exaltation : la jeunesse s’en va, l’illusion aussi. à votre âge, le monde vous tend les bras, toutes les carrières vous sont ouvertes ; prenez un état solide et une situation dans le monde. Le métier le plus honorable est celui de la guerre ; rien que d’y songer, la tête se monte. L’épée sied à un gentilhomme : voyez ! Le soleil dore sa cuirasse ; haches, vouges, gants de fer, becs de faucons reluisent à son côté, il a froncé les lèvres : il a dit un mot : bataille ; et l’écho a répondu : bataille ; et le sabre aussi, dans le fourreau : bataille.

Que de lances brisées déjà ! Et ne cessera l’épée de cliqueter, que tout ne soit moulu, matté et tailladé et démaillé. Les chevaux hument le sang, la dague, qui a soif, se désaltère, et le vautour boit ses restes. Le soir vient, on rentre chez soi, et l’on a tué le temps.



Ahasvérus.

Plus d’un dard s’est déjà émoussé sur mon écu ; plus d’une épée à deux lames s’est déjà brisée sur mon cimier ; à travers maintes bandières, j’ai chevauché. Je sais comment l’étendard flotte au bout de la hallebarde, comment la corde de l’arc résonne, comment le cavalier désarçonné gémit sous le haubert. Maints javelots empoisonnés ont cherché mon sein en sifflant ; maintes flèches panachées ont crié sur ma tête : çà, que la mieux empennée aille lever la visière de son cheval !



Mob.

Terrible moment ! Mes dents claquent ; que va-t-il arriver ?



Ahasvérus.

Mains contre mains, dents contre dents, le combat piétinait, écumait, haletait ; en avant, en arrière, en amont, en aval, au loin, auprès, la hache d’armes écorçait l’arbre des batailles.

L’aigle, qui passait, fermait sa jaune paupière, pour ne pas voir de si près la rosée si empourprée.



Mob.

Vous me faites frémir pour vous.



Ahasvérus.

Moi ! Partout un cavalier me suivait et parait les coups. Depuis l’aube du jour, dans la mêlée, il était mon frère d’armes : mille traits me cherchaient, et pas un ne m’atteignait.



Mob.

Le brave compagnon ! La terre en prenne soin ! Quelles armoiries avait-il ?



Ahasvérus.

Sur son écu, il portait une tête de mort ; son cheval pâle ne hennissait ni jour ni nuit ; jamais il ne délaçait son heaume ; jamais son bras le soir, n’était las.

Mob.

Grâce à Dieu, cette fois, votre mérite est donc récompensé.



Ahasvérus.

Jusqu’au milieu de la mêlée, un souvenir, un jour, ah ! Une heure rapide, passée dans un autre climat, couvrait pour moi le fracas de deux armées ; les chariots de guerre passaient furieux, et je n’entendais gronder que ma voix dans mon sein. La lance retentissait sur la lance, et mes yeux, sous ma visière, ne voyaient rien que moi, rien qu’une image, je vous dis, une ombre de moi-même, rien de plus, qui a été, qui n’est plus, qui ne peut plus être, et qui luttait une lutte géante dans mon âme ; oui, une bataille dans une bataille ! Quels soupirs qu’on n’entend pas ! Quelles blessures qu’on ne voit pas ! Souvenirs plus tranchants que les espadons à deux mains ; rêves plus échevelés que la flèche emplumée de l’arbalète : vie, mort, néant, regrets, doutes plus déchaînés, plus pesants, plus rapides, plus flamboyants que des cavaliers penchés, hors d’haleine, sur leurs brides !



Mob.

Sur ma parole, cette seconde guerre est plus cruelle que la première. Je n’en avais aucune idée. Si, décidément, la guerre ne vous convient plus, vous pouvez vous lancer dans la politique d’état. L’intérêt, bien entendu, sera votre guide infaillible. L’équilibre des pouvoirs est d’abord la doctrine que je vous conseille. La monarchie a du bon. L’aristocrate sent son aïeul.

Le démocrate est tout nerf et tout os. Le mélange est mon fait. Du positif, point de pathos. Le chiffre seul, nu, décharné, déchaussé, désossé, déhanché, entendez-vous ? Tous les droits sont reconnus. D’un trait de plume, vous enterrez deux ou trois peuples, et cela fait toujours honneur.



Ahasvérus.

N’achevez pas ; j’en suis déjà rassasié.



Mob.

Que vous êtes bien terriblement blasé pour votre âge, et que les gens, à cette heure, vivent vite ! Monsieur. Mais il vous reste encore des ressources, et vous auriez le plus grand tort de perdre courage. Vous pouvez vous jeter dans les bras de la religion.



Ahasvérus.

Expliquez-vous. Je vous avoue que plus d’une fois, en entendant les cloches d’une abbaye, j’ai frémi par tout mon corps ; dans ce moment, j’enviais le repos d’un ermite dans son moustier.



Mob.

Ma secte, à moi, c’est le méthodisme. La vie s’y passe à vivoter. Je vous la ferai connaître si vous le désirez. Imaginez-vous que nous avons réduit la vie entière à cinq ou six petites maximes qui, bien comptées, bien supputées, tiendraient ensemble dans une coquille d’œuf.

Terre, ciel, eaux, nuées, tout ce qui entre dans la coquille, voilà l’univers ; tout ce qui n’y peut pas entrer, voilà le néant. J’espère que la division est facile à retenir, et vous verrez qu’il est vraiment fort commode de posséder ainsi à chaque heure tous les secrets de la vie, tous les mystères de l’âme et du ciel, toute la science du cœur et de la nature, sur un bout de papier grand au plus comme une recette contre la migraine.



Ahasvérus.

Si vous ne raillez pas, cette idée est désespérante.



Mob.

Moi, railler ? ... y songez-vous ? Une conversion comme la vôtre ferait mon bonheur ; et, pour vous ramener au pur esprit de l’évangile, mon directeur Paulus vous enseignerait d’abord la dogmatique, la dialectique, la diplomatique et l’hypercritique.



Ahasvérus.

Laissez là, de grâce, ces mots vides. Pour me rendre le repos, c’est une religion nouvelle qu’il me faudrait, où personne n’aurait encore puisé.

C’est elle que je cherche. C’est là seulement que je pourrai abreuver la soif infinie qui me dévore.



Mob.

La nouveauté me plairait autant qu’à vous. Souvent il arrive, en effet, qu’un dieu est mort et enterré dans le ciel, et que nous l’adorons encore sur la terre. Toute la difficulté est de connaître au juste l’époque du décès, pour ne pas perdre son temps devant un squelette qui pendille à la voûte de l’éternité. Mais, après tout, dans le doute, un homme comme il faut peut toujours, au besoin, être son dieu à lui-même pendant une quinzaine d’années, en attendant que le ciel se déclare.



Ahasvérus.

Jusqu’à présent, hélas ! Je n’ai que trop erré de lieux en lieux, d’espérance en espérance, de cultes en cultes. éplorée, mon âme a frappé à tous les points de l’univers, et n’a trouvé nulle part d’écho. J’aurais voulu souvent, pendant mes insomnies, embrasser dans ma pensée les cieux roulants, m’engloutir dans le tourbillon des mondes. Ah ! Que souvent, en voyage, au bruit d’une eau qui tombait des Alpes, j’ai attendu follement jusqu’au soir que mon âme s’évaporât aussi avec l’onde ! Que de fois, en nageant dans un golfe écarté, j’ai pressé avec passion la vague sur ma poitrine ! à mon cou, le flot pendait échevelé, l’écume baisait mes lèvres. Autour de moi jaillissaient des étincelles embaumées. Au loin, rives, villes, villages, ombres de citronniers, vallées, montagnes, tout se berçait, tout palpitait de mon souffle. à chaque haleine, je disais, sans parler : aimez-moi, pardonnez-moi ; et de l’abîme sans fond il sortait à demi, en tremblant un soupir.



Mob.

Vous faites l’océan plus pudique qu’une jeune fille. Sa réponse est tout ce que vous pouviez en espérer.



Ahasvérus.

Je croyais, mais à tort, pouvoir noyer un jour mes désirs dans son immensité.



Mob.

Qui trop embrasse mal étreint, vous le savez. C’est, permettez-moi, une grande vanité de notre temps de croire que la nature ait des sympathies ou des antipathies pour qui que ce soit. La nature a des atomes, et voilà tout ; vous m’avouerez qu’elle aurait fort à faire de se mettre à la disposition du premier venu qui voudrait la faire confidente de ses vapeurs. C’est une chose triste à dire, mais une chose vraie ; et, si vous êtes de bonne foi, vous devez reconnaître que tous vos maux sont en vous-même.



Ahasvérus.

Ainsi tout me fuit, tout tombe, tout croule en cendres autour de moi.



Mob.

Point du tout. Si, à toute force, il vous faut une religion, l’amour, quand il est pur, en est une à sa façon. Vous avez de la fortune, de la naissance, vous êtes indépendant, vous pouvez vous en passer la folie.



Ahasvérus.

Le croyez-vous ! Oublier l’univers qui m’échappe, m’abriter tout entier dans un cœur ami ; en faire mon ciel, mon culte, mon toit, ne chercher que lui, n’entendre que lui, ne respirer que lui, m’y plonger, m’y anéantir vivant ; quitter, pour une voix qui bénit, les mondes qui maudissent. Ah ! Oui, un être obscur, vil aux yeux des hommes, s’il avait seulement une larme pour moi !



Mob.

Ce n’est pas assez. Les sens ne doivent pas être tout à fait sacrifiés, et vous auriez grand tort de ne les compter pour rien.



Ahasvérus.

Défier à ses pieds la colère des mondes !



Mob.

Cependant il faut tout dire ; il y a telles convenances qu’on ne peut enfreindre, tel usage adopté qu’on ne peut changer. On a un rang, un nom, une position à garder, des devoirs de fortune ; puis l’opinion, voyez-vous, veut avant tout être respectée.



Ahasvérus.

Oui, on se quitte ; mille choses vous séparent, la vie, la mort. Mais il y a eu une heure où le secret qui brûle votre sein a dépassé vos lèvres. On ne se reverra plus jamais, non jamais ; mais le monde est rempli ; un instant suffit à embaumer une éternité de siècles.



Mob.

Embaumer, c’est le mot ; mais quoi ? Une momie ? Ne vous l’exagérez donc pas. Tous les sentiments cachent un calcul, et au fond toutes les femmes se ressemblent. Qui dit l’une dit l’autre. Un peu plus tôt, un peu plus tard, la meilleure vous dupera ; d’ailleurs, vous-même, pourvu que vous les amusiez, vous êtes parfaitement quitte envers elles. Elles sont là pour le plaisir des hommes, elles se le tiennent pour dit ; et rien n’est plus facile, vous verrez, que de s’en faire adorer.



Ahasvérus.

L’amour ne sera jamais un jeu pour moi ; s’il est tel que vous le dites, il vaut mieux détruire en moi, dès à présent, cette dernière espérance.



Mob.

Encore de l’exaltation. Mais, au contraire, il vous en faut de l’amour, et beaucoup. Sans cela, que sait-on ? Que fait-on ? Qu’a-t-on vu ? Et la vie, qu’est-elle ? Néant, néant, néant, ce mot dit fort bien ce qu’il veut dire. On n’a goûté que la moitié des choses, et l’intimité est la plus délicieuse de toutes.



Ahasvérus.

Vous me rendez l’âme.



Mob.

Seulement, entendons-nous, il ne faut pas en abuser ; passé trente ans, cela est déjà si ridicule. Les sentiments s’épuisent comme tout le reste ; puis, une chose à laquelle je ne songeais pas, c’est qu’il est vraiment fort désagréable de penser que ces yeux, avant qu’ils aient lu jusqu’au fond dans les vôtres, vont se remplir de terre ; qu’une toile d’araignée va fermer cette bouche, avant qu’elle ait pu achever son secret, et que cette belle adorée, corps et âme, dès demain sera un de ces je ne sais quoi effrontés qui ricanent à tous venants dans un pilier de catacombes.



Ahasvérus.

En vous entendant, un froid de mort me saisit, ma langue se glace sous mon palais.



Mob.

J’ignorais, mon cher, que votre mal fût si sérieux.

Je croyais que la raison aurait plus d’empire sur vous, et vos amis avaient droit d’espérer que vous ne vous entêteriez pas à ce point. Au reste, dans votre situ ation d’esprit, on peut toujours se dire que la mort n’est pas loin. Si vous saviez, la mort, comme elle est le remède de toutes douleurs ! Non, vous vous en laissez trop distraire. Vous ne pensez pas assez à elle ; vous ne la désirez pas assez ; vous ne l’aimez pas assez : elle, une femme aussi pourtant, si légère, si profonde, si sérieuse, si vieille, si jeune, si ailée, si prévenante, si changeante, un ange, une reine, une grande dame, une bohémienne, tout ce qu’on veut, de tous les états, de tous les rangs, facile à vivre, se prêtant à tout, habile à tout, à la guitare, au tambourin, à l’harmonica et au tam-tam, bonne voisine, bonne ménagère, point prude, point monotone, travailleuse, un peu moqueuse, mais fort heureuse, pourvu qu’il lui reste un charbon pour écrire : ci-gît qui fut... votre nom, s’il vous plaît ?



Ahasvérus.

Qu’importe le nom ? Elle est si lente à arriver.



Mob.

Il y a, en définitif, des positions extraordinaires où l’on est excusable de la devancer par le suicide. La morale vous condamne, mais le ciel vous absout. C’est une chose qui vous reste à essayer. Un brin de paille vous suffira, et le néant vous amusera.



Ahasvérus.

Et quand cela aussi est impossible, il ne reste donc que le désespoir sans fin ?



Mob.

Je le sais comme vous, et mieux que personne, on ne tient souvent qu’à un fil, mais ce fil est sacré. On a des devoirs à remplir, une carrière à parcourir, une famille à élever, des amis qui vous sont chers. Alors il faut patienter et prendre la vie comme elle est faite. Elle est courte ; pas assez, je l’avoue ; mais une cinquantaine d’années au plus, ce n’est pas non plus exorbitant.



A présent, tout dépend de vous, pensez-y, réfléchissez-y, et prenez un parti.



Ahasvérus.

Que faire, ou que ne pas faire ? Je n’en sais rien. Un chaos pèse sur ma poitrine.



Mob.

Déplorable conclusion !



Ahasvérus.

Tout mon cœur est une plaie. C’est que la moindre peine nouvelle réveille en moi chacune de mes douleurs passées. J’ai peine à me soutenir ; attendez, c’est une faiblesse qui passera.



Mob.

Ne m’en voulez pas, au moins. La vérité, quand elle vient d’un ami, doit toujours produire cet effet.

Regardez donc. Mes yeux clignotent. Je ne vois plus que des ténèbres.



Mob.

Tant mieux, la nuit porte conseil. Sur ce, je me retire. Minuit sonne. C’est mon heure d’habitude.

Mon devoir m’appelle ailleurs. Votre très-humble, monseigneur.

écoutez une prière.



Mob.

Un ordre, vous voulez dire.



Ahasvérus.

Encore un mot.



Mob.

Désolée de vous refuser. Mes moments sont réglés.

Rien qu’un instant.



Mob.

Impossible ! Ma santé en souffrirait.



Mob, seule.

Ah ! Ah ! Mob, si ton rire fou te prend, te voilà perdue, ma chère, ma favorite, ma mignonne, l’os de mes os. Quelle fadeur que tous ces beaux esprits immortels ! Le conçoit-on ? Et pourtant, sans eux, quelle contenance prendre ? Quel vide ! Quel ennui ! Quelle sécheresse ! Quel froid tête-à-tête, avec qui, je vous le demande ? Répondez. - Avec moins que rien, avec soi-même... puisque tu n’en peux rien faire de mieux, qu’au moins ils te divertissent. Les larmes en viennent aux yeux... les larmes, ai-je dit ? Dieu merci, c’est déjà trop de n’en avoir rien que la place.



Cà, la comédie est jouée. à présent, la tragédie.

L’heure avance ; quelle tâche jusqu’à demain ! Un empire est debout ; il faut qu’avant le jour sa tête soit à bas, que ses membres soient jetés à mon gré, un bras dans l’orient, un autre dans l’occident, son cœur dans la mer. Partez donc, il est temps, bel ange. Déployez vos grandes ailes noires sous votre manteau. Prenez vos habits de cour, vos souliers de soie, votre robe traînante ; votre chiffre brodé sur votre écharpe vous sera fort utile. Votre blason aussi vous est indispensable. Il y a des grandeurs, voyez-vous, de rois et de royaumes qu’il faut disséquer avec dignité.

Mes ailes fidèles m’ont emportée... bien... les villes tremblent sous mon vol... pauvres petites, mon ombre, qui passe, est plus lourde, n’est-ce pas, que vos murailles. Encore un battement d’aile, et je serai sur la nue. D’ici, ma foi, le coup d’oeil est divin. L’océan est comme une coquille qui blanchit, la terre est comme un jeu d’osselets. Mais c’est plus haut qu’est le véritable point de vue : le ciel noir, l’horreur du vide et une goutte d’eau qui s’évapore.

A cette distance, heureux qui entend le silence des astres. De trop près, l’harmonie m’agace les nerfs. Plus heureux qui écoute la lyre de l’infini, quand elle a cassé ses trois cordes.

La pensée s’élève au secret des cieux. Tout est compté par poids et mesure. Pourtant, dans chaque lieu, le rien surabonde. Le zéro est le nombre sacré. C’est sur lui que tout repose. Sa forme est mystérieuse. Il n’a ni commencement ni fin. Il étreint sans saisir. Sans être, il paraît ; et la sphère des mondes est un grand zéro qui se trace vide dans le vide espace.

Du néant faire quelque chose, c’est une difficulté ; mais de toutes choses faire un néant, ci-gît le véritable problème. D’un souvenir tirer une ombre, d’une ombre une pensée, d’une pensée un rêve, d’un rêve moins qu’un rien, dans un rien qui s’ignore, ci-gît la vie. Seulement d’y songer, la tête se fend.

à cette profondeur, les idées se brouillent.

Vos raisonnements s’en vont en cendre, et le cœur aussi me manquerait, si, heureusement, une fausse relique n’en remplissait fort bien la place.



Rachel, Berthe, amie de Rachel.



Rachel chante.

 
" Ne pleurez pas, Dieu de la terre,
si maints autans,
maints ouragans,
contre vous sifflent en colère. "



Berthe.

Rachel, où as-tu appris ce cantique ? Personne ici ne le connaît que toi.



Rachel.

Je l’ai toujours su, et je ne me rappelle pas où je l’ai appris ; de temps en temps il m’en revient quelques mots, je cherche les autres, mais je ne peux pas les retrouver.



Berthe.

Encore une autre chose. Dis-moi donc, Rachel, ton fiancé t’a-t-il demandé de tes cheveux ?



Rachel.

Oh ! Oui.



Berthe.

Et toi, lui en as-tu donné ?



Rachel.

Il y a longtemps.



Berthe.

Alors je me couperai aussi, pour Albert, cette longue tresse, et je lui en ferai une à trois brins, car je l’aime de toute mon âme, et certainement je donnerais ma vie pour lui ; mais je ne voudrais pourtant pas agir autrement que tout le monde.



Rachel.

C’est ce que tu m’as toujours dit.



Berthe.

Si tu voulais, nos noces se feraient le même jour ; c’est hier qu’Albert a été nommé professeur de gymnastique. Depuis cinq ans, nous attendions ce moment sans espérer qu’il arrivât jamais.



Rachel.

Ainsi, toi, tu n’as plus rien à désirer ?



Berthe.

Non, plus rien au monde. Si tu savais comme tout me plaît dans notre maison, à cause de lui ! Comme dans toute chose c’est lui que je retrouve ! Sur le toit, une cigogne a fait son nid autour de la cheminée, et cela porte bonheur. Je suis attachée au petit jardin et aux roses qu’il y a plantées, autant qu’à des êtres vivants. Ses vieux meubles semblent tous avoir quelque chose de lui à me raconter ; quand je serai seule, je parlerai de lui avec eux, sans rien dire. Tu sais la belle gravure de la cathédrale de Strasbourg qu’il m’a donnée ; je l’ai clouée au mur, en face de ma table à ouvrage ; toutes les fois que je lève les yeux, c’est elle que je rencontre. Mon crucifix est de l’autre côté, et ma chambre, à présent, ressemble à une petite chapelle, où ma vie se passera à penser à Dieu et à lui. Au bas de ma fenêtre, il y a un berceau de chèvrefeuille qui ferme la cour. Jamais mon cœur n’ira plus loin ; sans me lever, je verrai, à travers les vitres, tout mon univers.



Rachel.

Tu méritais bien ce bonheur.



Berthe.

Oh ! C’est qu’il est si facile d’être heureuse.

Rachel, si tu savais ! Un jour d’été sortir ensemble de la ville, se regarder tous deux, à travers le pont, dans l’eau du Rhin : ; cueillir, dans la haie, des roses sauvages, puis après en faire des guirlandes qu’on pend aux murs de sa chambre ; chanter, en faisant son ouvrage ; écouter l’orgue de l’église, et, le soir, la trompe du veilleur ; passer des heures entières sans se rien dire ; voir l’hirondelle bâtir son nid à votre fenêtre ; tout préparer dans la maison quand un voisin vous visite ; y veiller sur chaque chose, tous les jours refaire ce qu’on a déjà fait la veille : cela est le bonheur, et tu le connaîtrais si tu voulais.



Rachel.

Nous ne demandons, pour nous, pas autre chose.



Berthe.

Quand vous êtes si longtemps ensemble, ton fiancé et toi, de quoi parlez-vous donc ?



Rachel.

Il me raconte ses voyages ; il me dit le nom des îles où il a passé, comme son cœur y était triste ; les bords des lacs, les forêts, les bruyères, les batailles, les tempêtes sur mer, les nuits dans les déserts. Moi, je reste suspendue à ses paroles, comme sur des ailes enchantées ; quand il a fini, il me semble que la musique des anges vient de se taire ; je ne peux m’empêcher de pleurer, et c’est lui qui essuie mes larmes.



Berthe.

Ses sentiments semblent fort honnêtes, et il n’a, je crois, que de bonnes intentions. Il est cependant étonnant qu’il ne te parle pas de t’épouser.



Rachel.

Depuis le jour où il m’a rencontrée avec toi, je sais bien que rien au monde ne peut plus nous séparer. Nous nous sommes plus nécessaires tous deux que l’air que nous respirons.

Dès que mes yeux ne le voient plus, je souffre, mon cœur me pèse, ma tête est vide.



Berthe.

Il devrait pourtant agir autrement qu’il ne fait : mille bruits, dans la ville, courent sur son compte ; il ne fait rien pour les démentir.

Cela te compromet ; si j’en croyais Albert, je ne devrais déjà plus sortir dans la rue avec toi ni avec lui.



Rachel.

Ma bonne Berthe, ne m’ôte pas tout à la fois.

Qu’étais-je sans lui ? Avant lui ? Dis-moi.

Le ciel, je le regardais sans amour, et la terre sans désir. En entendant le bruit des cloches, je rêvais que j’étais tombée de je ne sais quel séjour que je regrettais sans le connaître. Quand je passais près d’un ruisseau, son eau me disait : vois-tu, Rachel, je vais, je vais vers un pays d’amour où toi jamais tu ne retourneras. Si je levais les yeux, je trouvais toujours un nuage qui me disait tout bas : vois-tu, Rachel, je vole, je vole dans le ciel, plus haut que jamais toi tu ne remonteras.

Si j’entrais dans l’église, j’oubliais sur la porte ma prière. Du bout des lèvres, je murmurais des mots vides, et ma tête s’épuisait à chercher des noms que je ne trouvais plus.

à présent, au contraire, je prie avec délice pour lui ; il y a des moments, pendant que l’orgue joue, où c’est le ciel qui m’environne.



Berthe.

Vois-tu ? Ce qui ne me plaît pas en lui, c’est qu’on ne le voit jamais à l’église. Il passe pour un grand hérétique.



Rachel.

Et moi, je l’ai vu cacher ses yeux dans ses deux mains, sangloter le jour où nous nous promenions, par hasard, vers le grand crucifix qui est à l’entrée de la ville. Sa peine fut si grande, qu’il fut obligé de s’appuyer sur moi, et il ne me dit plus rien ce soir-là.



Berthe.

Pense aussi que sa condition est au-dessus de la tienne. Bien souvent, ces fils de prince s’amusent de nous avec de belles paroles qui nous font pleurer ; ils jouent, eux ; mais nous, c’est la mort.



Rachel.

Lui, il ne joue pas, sois-en sûre. Si tu entendais, dans un seul mot, comme il met toute sa vie.

Mon dieu ! Il me semble que je l’ai toujours connu ; il est si facile de distinguer les voix de celui qui nous aime et de celui qui nous trompe. Non, il ne joue pas. Lui qui a vu tant de choses, il semble, quand il est avec moi, qu’il n’a vu que moi au monde ; un enfant ne serait pas plus soumis ni plus facile à contenter.



Berthe.

Quel homme inconcevable ! Certainement, je crois qu’il t’aime ; mais son amour ne ressemble à celui de personne. Quand il te parle, il y a dans ce qu’il dit autant de peine que de bonheur. Il est trop ardent, trop violent, trop passionné pour la vie ordinaire. Il ne dit rien, il ne fait rien comme un autre. Va ! J’ai bien peur qu’il ne te rende pas heureuse, et je n’entrevois rien de bon pour votre avenir.



Chambre de Rachel.
Ahasvérus, Rachel.



Ahasvérus.

Oui, mon ange, c’est dans cette chambre qu’est mon ciel. Je n’en demande point d’autre.



Rachel.

Appelle-moi de tous les noms que tu voudras, mais ne m’appelle pas ton ange.



Ahasvérus.

Tout me fait du bien à voir ici. Tout est enchanté pour moi dans cette humble retraite. C’est là que je voudrais passer des milliers d’années.

à cette fenêtre, que de fois tu as soupiré le soir ! Que de fois, sous ces rideaux transparents comme ton âme, tu as rêvé la nuit ! Voilà la lampe qui éclaire tes pas quand tu abrites du vent sa lumière sous ta main. Voilà ta mandoline que j’ai entendue avant de connaître le son de ta voix, en marchant dans la rue. L’acacia, qui est planté vis-à-vis, a jeté ses fleurs sur le planchr, et on respire ici un parfum de printemps dans toutes choses. On dirait que des voix de fées résonnent dans l’air, et que les rayons des étoiles entrent en tremblant d’amour pour demander si tu veilles.



Rachel.

Il n’y a point d’autre enchantement ici que ta voix quand tu parles.



Ahasvérus.

Laisse, mon amour, tes cheveux dénoués sur tes épaules, comme ils étaient quand je suis entré.

Dans chaque anneau, jusqu’à terre, j’ai mis une pensée de mon cœur, une année de ma vie.

C’est mon âme qui s’évapore quand tu secoues leur parfum sur tes pieds.



Rachel.

Bien souvent, avant toi, ils ont servi à essuyer mes larmes.



Ahasvérus.

Maintenant, ils t’enveloppent, comme deux ailes qui se ferment.



Rachel.

Mon dieu ! Que nous sommes bien ensemble ! N’est-ce pas ? Qu’une seule heure passée ainsi peut faire oublier de maux ! Je ne désire plus rien au monde. Et toi ?



Ahasvérus.

Ni moi, depuis que ton ombre rafraîchit mon front.

Mes yeux se noient dans les tiens. Tout est silence, tout est bonheur. Je voudrais t’adorer ici, sans faire un pas, pendant l’éternité.



Rachel.

Dans les premiers temps, je me faisais scrupule de t’aimer autant que Dieu. J’ai longtemps souffert ce combat. Je m’en voulais de ne plus trouver que toi dans mon cœur, à l’église, ici, partout. Mille voix me criaient dans la journée : tu vas te perdre. Mais à présent, au contraire, je suis bien sûre que mon amour est saint et que le ciel le bénit.



Ahasvérus.

Ne t’inquiète pas, ma chère âme. Le véritable ciel est en toi : il est dans tes yeux, quand ils sourient ; il est dans ton nom, quand c’est toi qui le prononces. Sur ta tête, il n’y a que la nuée qui se penche, il n’y a que l’abîme qui ouvre sa paupière bleuâtre pour te voir ; il n’y a que l’éternel vide qui t’écoute, pour répéter à jamais le mot qu’il aura entendu de ta bouche.

Tu es toute chose, et tout ce qui n’est pas toi n’est rien. C’est sur tes lèvres que les roses sauvages ont pris leur parfum. C’est pour toi que l’étoile du soir se lève. à une seule pensée palpitante dans ton sein, tout l’univers est suspendu.



Rachel.

Autrefois, Joseph, tu me disais la même chose, et je trouvais cela impie. Aujourd’hui, je vois que c’était moi qui ne te comprenais pas assez.

Tu avais au fond plus de religion que moi, et tu te faisais une idée bien plus grande de l’amour.



Ahasvérus.

Tu verras que tes autres doutes se dissiperont aussi avec le temps.



Rachel.

Il y a une chose à laquelle je ne m’accoutumerai jamais, c’est de penser à ta mort.



Ahasvérus.

Chasse cette idée, ma chérie.



Rachel.

Mourir avec toi, ici, à la même heure, je le comprends ; mais toi, mourir seul, ah ! Peux-tu le concevoir ?



Ahasvérus.

Si tu cesses de m’aimer, voilà la mort dès cette heure ; jusque-là, dans un de tes regards, il y aura toujours pour moi une éternité de vie.



Rachel.

Cette idée me revient sans cesse, et fait mon tourment ; au moins, dis-moi, ne crois-tu pas que tu ressusciteras, et que nous nous reverrons pour jamais dans le paradis ?



Ahasvérus.

Qui peut jurer, mon âme, que la mort ne refroidira pas son sein après mille ans, et qu’il n’aura qu’à essuyer la terre de ses yeux pour revoir, à ses côtés, l’image qu’il adorait ! Qui peut jurer qu’un si long rêve n’engourdira pas sa langue, et que des fantômes ne l’amuseront pas dans la tombe, après le moment du réveil ? Vie, mort, néant, qui en sait la différence ? Et sans le battement de nos cœurs, qui répondrait à l’univers, quand il demande tout haletant : quelle heure est-il ? Hier, sans toi, c’était la mort, aujourd’hui, c’est la vie ; dans un souffle de ton sein respirent des siècles de siècles ; dans une larme de tes yeux, dans un soupir de tes lèvres, dans un mot à moitié achevé, dans la trace de tes pieds que la bise a effacée, voilà toute l’immortalité.

Sentir autre chose que toi, te désirer, t’attendre, ne pas te voir venir, à présent et toujours ne pas rêver de toi, ne pas penser à toi, ne pas vivre de toi, c’est là l’horrible enfer plein de vipères brûlantes. Le paradis, c’est toi, c’est le chemin où tu as marché, c’est la fleur que tu as touchée, c’est la rougeur qui passe sur tes joues, c’est ici, où tu es.



Rachel.

Certainement, je suis heureuse avec toi, quand je t’écoute ; mais le paradis doit être quelque chose de plus parfait. Là, je te comprendrai en toutes choses : ici il arrive bien souvent que je ne pense pas comme toi : cela me trouble, et la tête me tourne.



Ahasvérus.

Ne t’arrête pas aux mots, vois toujours au fond mon cœur qui te parle.



Rachel.

Je n’ai peur que d’une chose ; c’est que tu ne m’aimes pas assez à cause de mon âme.



Ahasvérus.

Ton âme, Rachel, n’est-ce pas toi dans tout ce que tu es ? Malheur au jour où je pourrai dire : ceci est elle, et ceci est sa cendre ! Crois-tu qu’il n’y a pas un esprit invisible dans tes cheveux, qui les fait luire au soleil ? Crois-tu qu’il n’y en a pas un qui baisse lui-même ta paupière, et qui, à présent, arrête tes larmes dans tes cils ? Crois-tu que ce ne soit pas un souffle divin qui fait trembler tes lèvres et qui courbe ta tête sous un fardeau d’amour ? Toi-même, qui sait si tu es autre chose qu’un esprit dont mon esprit a soif, qu’une ombre pour rafraîchir une ombre, qu’une pensée pour engloutir ma pensée dans un néant entrecoupé de parfums et de soupirs ?



Rachel.

Mon dieu, les oreilles me tintent ; la tête me fait mal ; tout tourne autour de moi... il me semble, pendant que tu me parles, que mon crucifix pleure à mon cou. Regarde donc ; est-ce du sang ?



Ahasvérus.

Non pas, non pas.



Rachel.

Si, c’est du sang ! Je le vois.



Ahasvérus.

C’est une larme tombée de tes yeux. Laisse-moi l’essuyer.



Rachel.

Miséricorde ! Plus tu l’essuies, plus la tache paraît !



Ahasvérus.

Va ! Mes baisers l’effaceront bien.



Rachel.

Tes baisers sont amers plus que de l’absinthe.

Ah ! Anges du ciel, la tache grandit sous tes lèvres. Laisse-moi.



Ahasvérus.

Mon haleine la boira.



Rachel.

Non. Ton haleine est une flamme qui la ternit encore. Seigneur du ciel, ayez pitié de moi !



Ahasvérus.

Christ ! Christ ! Je te reconnais là. Oui, c’est toi ; que me veux-tu ? Jusque sur le cœur qui bat pour moi, tu me poursuis. Tu me défies, n’est-ce pas ? Tu te ris de moi-même à ma barbe ; tu me terrasses ; tu m’écrases ; tu t’amuses, beau maître, de ce long rêve, que tu appelles ma vie ; toi, un rêve s’il en fut, un songe devenu dieu pour un monde de songes. Eh bien, pour mieux te faire fête, vois donc de plus près mon bonheur ; sois-en jaloux à en mourir encore. Pleurs, désespoir délirant, désirs, délices envenimées, angoisses palpitantes, doutes, remords noyés dans une larme, adultère de la terre et du ciel, que la vie, que la mort, que tout t’entraîne avec elle, avec moi, dans ma joie de damné !



Rachel.

Que dis-tu ? Mes genoux tremblent. Je n’en puis plus. Ouvre la fenêtre, que je respire.



Ahasvérus.

Christ ! C’est toi qui l’as voulu.



Rachel.

Je suis à tes pieds ; j’embrasse tes genoux. Aie donc pitié de moi.



Ahasvérus.

Et lui, a-t-il pitié ?



Rachel.

Christ ! Christ ! à mon secours !



Ahasvérus.

N’appelle pas le Christ. Tout son sang coulerait jusqu’à terre, que jamais mes lèvres ne quitteraient plus tes lèvres.



Chœur de Fées.

 
Dis, Sodome ou Gomorrhe,
Où trouverai-je encore,
Au val, avant ce soir,
Du bitume assez noir,
De la suie et du soufre,

Pour refermer ton gouffre
Avant ce soir ?

Beau prince des fées,
Parmi les nuées,
Qui haut sieds, plus haut vois,
N’entends-tu pas la voix,
Qui bien me désagrée,
De Rachel l’éplorée ?



(le chœur s’éloigne.)



Adieu, monde qui t’empires chaque jour. Adieu, rosée des bois, maintenant trop impure pour y baigner nos cavales invisibles. Adieu, femmes, nos rivales, au corps léger, à présent trop dépensières de votre cœur dolent, pour puiser sur vos lèvres notre boisson du ciel. Vous avez trop pleuré. Ah ! Vos beaux yeux en sont las. Vos joues sont plus pâles que pâles fleurs de lis cueillies au val de Clarençon. Adieu aussi, étoiles de David et du berger, qui, sans clore jamais vos paupières, demi-cachées sous vos nues, trop curieuses, trop avez vu d’adultères tricheries. Dans ce grand univers, il n’y a plus, par Dieu l’omnipotent, un coin de terre où mon char, pour une nuit, ne s’embourbe jusqu’à l’essieu. Honni soit-il ! Frappons-le d’un coup de pied au départir.

Au départir, sœur Brigitte, savez-vous comment est fait l’amour que j’aime ? C’est celui d’un long regard, le front clair, la tête encline, qui jamais ni soir, ni matinée, n’a dit : assez ; qu’une goutte de pluie de mai désaltère pour une année, qu’un baiser d’un doux ami tuerait.

C’est à la vêprée, sous la lune luisante, un propos qu’on voudrait retenir, et puis deux, et puis trois, et puis quatre, tous plus secrets, et meilleurs, et plus bas et plus longs, qui oublient, en s’écoutant, que le jour se meurt, et que là-bas la cloche sonne l’ave. c’est, quand l’aube s’est un peu éclaircie, la marguerite de prairie qu’une reine à marier vient consulter en soupirant dans son jardin, sur un songe d’amoureuse, qu’elle a fait. C’est encore, si vous le voulez savoir, un prince de Thulé, beau, bien fait, de grand renom, qui courtise, à deux genoux, une fée sur son sopha de corail, dans une rose de verger.

- Pour une rose de verger, ah ! Morgande, la terre est trop vieille. Dans sa chaumine, rien ne germe, que des épis qui font mourir. L’oeil trompe, la bouche aussi. Pour ternir deux lèvres, il ne faut rien qu’une haleine. Déjà, dans ce laid univers, le pan de ma robe s’est sali. Je veux aller laver mes souvenirs dans un lac tout de lumière. çà, partons et promptement.

D’aventure, en tardant trop, si nous perdions en cet endroit notre blanche innocence, que ferions-nous ? Chaque étoile nous montrerait du doigt : voyez ! Voilà la fée mal famée, qu’un gnome, son ami, a séduite et délaissée sur un roc d’émeraudes dans une île de la mer.

Dans les îles de la mer, femmes, femmes, au front clair et à la fraîche couleur, seul miel que je regrette dans votre val ténébreux, pensez à moi.

Ah ! Qu’il m’en coûte pour vous quitter plus d’un soupir ! Donc je ne nouerai plus vos tresses sur votre cou plus blanc que neige ni cristal. Pour m’amuser tout un jour, je ne me bercerai plus sur un de vos cheveux d’or, en écoutant le vent qui chante : qu’elle est belle, ta maîtresse ! à présent, vos chagrins sont trop grands pour que mon baume vous guérisse. Les hommes sont trop durs : vers impurs qui vous rongent le cœur, une fois ils vous demandent un rien ; et puis après, un souffle ; et puis après, toute la vie ; et puis après, pour votre noce, ils vous habillent d’une robe de soucis. Allez ! Pleurez ! Pleurez ! Une larme que vous cachez entre vos doigts sera toujours plus belle que turquoise d’anneaux ni d’annelets, et plus rare et plus précieuse et plus chérie du ciel que ces colosses de poussière où ces beaux nains vont se pavaner.

D’ailleurs, en partant, sur vos blanches mains je lis ceci : tout ira mieux à l’avenir. D’ici, en me tenant debout sur mon char, je vois d’autres cieux plus bleus qui fourmillent ; de ce côté, une mer nouvelle qui n’a point encore baisé son sable m’attend pour la fiancer avec sa rive. Là, jamais, le mât ne faudra en pleine eau à la barque, et mon haleine gonflera, jusqu’à son arrivée, la voile des désirs trop inquiets. Les regrets n’y dureront qu’une heure au plus, ou deux. Pour reines, vous le serez, et tous vos amants seront rois. Sur un pont fait d’un cheveu, légère, votre âme, sans l’ébranler, passera ; en regardant au-dessous d’elle, appuyée sur le bord, sa dernière larme tombera et se noiera dans le grand fleuve où toute larme arrive.



Chambre de Rachel.



Rachel, les yeux égarés, à Ahasvérus.

Horreur ! Horreur ! Laisse-moi, démon d’enfer ! Tu n’es pas lui ! Tu n’es pas celui que j’aime ; tu as pris sa figure pour tromper une pauvre fille... oh ! Va-t’en, va-t’en, je t’en conjure. Je lui dirai tout à lui, il ne m’aimera plus ; oh ! Non ; c’est sûr. Mais va-t’en donc, toi, esprit des morts ! Va, prends tes ailes noires de serpent. Que me veux-tu ? Je ne suis pas morte ; oh ! Non ; le cœur seulement me fait mal, et la tête aussi, là : mais je vis encore, regarde.



Ahasvérus.

Ma chère vie, ne m’effraye pas plus longtemps.

Ne m’entends-tu pas ?



Rachel, en éclatant de rire.

Oui, je t’entends, va. Ferme la fenêtre. Oh ! Nous, nous sommes heureux, n’est-ce pas ? Bien heureux, autant que Berthe ? Tu ne me quitteras plus jamais, puisque nous sommes mariés ; jamais, entends-tu ? Nous ne sortirons plus de cette chambre. (après un moment de réflexion.) Mon dieu ! Tu contrefais la voix du ciel. Une fois, sais-tu ? J’ai vécu dans le ciel ; mais aujourd’hui le ciel est loin, et l’enfer est près. Tes yeux brillent, mais c’est de la flamme des damnés. Tu as beau faire, tu ne me tromperas pas. Lui, ses cheveux se bouclaient sous mes doigts, et les tiens se hérissent sous une couronne de ténèbres. Tu dis les mêmes choses que lui ; mais sa voix était douce, et la tienne ressemble aux ricanements des esprits dans la nuit. Si tu es le roi des démons, au nom du père, du fils et du saint-esprit, quitte-moi.



Ahasvérus.

Que faire, si tu ne me connais plus ? J’ai cherché le ciel, et j’ai trouvé l’enfer.



Rachel.

Qu’as-tu dit de l’enfer ? Y sommes-nous déjà ? Ah ! Oui, c’est ici ; là où on étouffe. Et lui, mon fiancé, où est-il ? Est-il parmi les vivants ? Est-il mort aussi ? Dis-le-moi ; donne-m’en des nouvelles. Est-il bien vrai que je ne le reverrai jamais ?



Ahasvérus.

Ne sens-tu donc pas cette eau froide que je verse sur tes tempes ? L’air du soir rafraîchit ton haleine ; ne le reconnais-tu pas ? Si tu m’aimes, de grâce, ne promène pas tes yeux égarés comme tu fais, autour de toi ; arrête-les sur les miens ; encore, encore.



Rachel.

Mes pieds ne veulent plus me porter.



Ahasvérus.

Essaye de marcher, mon amour, toute seule jusqu’à moi. (il lui tend les bras et recule à mesure qu’elle avance.) Encore un pas, encore un pas.



Rachel.

Oui, à présent c’est toi. Ta main, ah ! Qu’elle est brûlante ! Mais tout à l’heure, qui était ici ? L’as-tu vu ? écoute, je veux te raconter un songe.



Mob entr’ouvre la porte avec un éclat de rire ; elle n’est vêtue que d’un pan de manteau qui laisse voir son squelette.

Vous, monseigneur, à cette heure, dans la chambre
de cet ange ! à merveille ! Mille pardons de vous importuner. C’est votre faute si vous me voyez cette fois en déshabillé.



Ahasvérus.

Quoi ! Mort affreuse, ricaneuse, que j’ai tant cherchée, c’est toi. Insecte, nain, colosse ! Boiteuse, ailée, rampante, aux pas muets, c’est toi ! Laisse-moi voir à mon aise comme te voilà faite.

Mob.

Allez ! Ne dites pas trop de mal de moi, en ce moment ; c’est moi qui donne un sens à l’homme, et qui, souvent, l’oblige de se faire éternel en une minute.



Ahasvérus.

Comment faut-il donc t’appeler ?



Mob.

Choisissez. J’ai tant de noms, qu’on en ferait une litanie :



Si l’on parle du ciel, Je m’appelle le vide ; de la mer, la tempête ; de la terre, l’abîme : si des arbres, je suis le cyprès ; des oiseaux, le vautour ; du feu, la cendre ; de la coupe, la lie ; de l’église, le caveau : si de la lance, je suis la pointe ; de l’épée, le tranchant ; de l’amour, l’heure d’adieu ; de l’espérance, la fumée ; du désir, le regret ; de la couronne, l’épine ; de la cloche, le glas : si des couleurs, je suis le noir : si d’Arabie, le désert ; la ruine, si l’on parle d’empire, si du fruit, je suis le ver ; si du monde, le néant ; si des rois, la poussière ; si de l’homme, le soupir ; et finalement, en toutes choses, je suis le rien.



Ahasvérus.

Que ne venais-tu, quand je te cherchais dans les vieux troncs d’arbres des forêts ? Souvent j’ai cru te voir me faire signe de ton doigt, à travers la fenêtre d’une basilique : je montais dans la tour, et je ne trouvais qu’un aveugle qui sonnait un glas d’agonie.

Mob.

à cette heure, j’étais dans le monde. C’est là que je me trouve à mon aise, et que je m’entends le mieux avec tout ce qui m’entoure. Non, il y a là un instant, à la lueur des lampes, que rien ne peut remplacer, après dîner, dans un cercle, chacun sur son siège, quand l’horloge sonne mon heure ; quand les mains, en se serrant, se glacent, quand les cœurs, en se touchant, se brisent ; quand chaque femme, sur sa chaise, tisse autour d’elle, de sa navette d’ivoire, le désespoir en fil de soie ; et quand le néant, qui me fait vivre, circule emmiellé dans un verre de cristal, que porte mon page galonné ; d’ailleurs, en cet endroit, un seul air, de tête, un mot appris par cœur, et un manteau fourré de martre zibeline me déguisent à merveille.



Ahasvérus.

Une autre fois, il m’a semblé te rencontrer dans la brume du matin, sur une cime chauve ; tu luttais corps à corps avec le porte-croix de Nazareth. Son épée brandie d’acier flamboyait sur ton écu ; et toi, ta masse d’armes tombait sans retentir sur son auréole. Quand j’approchai, je ne vis que la rosée foulée par les pieds de deux jouteurs.



Mob.

Vos sens vous ont encore trompé. Jamais je ne frappe plus d’un coup ; puis, s’il m’en souvient, ce jour-là je m’amusais à attacher une couronne sur la tête d’un roi, en murmurant à son oreille la liturgie du sacre : rex in aeternum.



Ahasvérus.

Ce qui a été a été. à présent emporte-nous où tu voudras. Cache-nous, traîne-nous, enfouis-no us dans un de tes tombeaux.



Mais scelle bien la pierre sur ma tête, que je n’en sorte jamais.



Mob.

Tout beau, mon maître. Si vous étiez un limaçon que la pluie trouve en chemin loin de son gîte, ou une vipère dans la broussaille, ou un pauvre dans la rue, je pourrais vous traîner sans façon où vous dites. Mais vous, en ce moment, y songez-vous ? Vraiment je m’en ferais scrupule. Cette jeune fille s’intéresse à vous. Vous avez l’air d’avoir été créés l’un pour l’autre. Une pareille union me touche, et certainement ce n’est pas moi qui la romprai. Tout ce que la morale demande, c’est que cela finisse par le mariage, et c’est moi qui ferai les fiançailles.



Rachel.

Elle, les fiançailles ! Ah ! Fuis ! Fuis ! Tout est perdu, et pour l’éternité.



Mob.

Ma chère, l’exaltation vous rend injuste. Je ne vous connaissais pas ce faux accent de chérubin.



Rachel, à Ahasvérus.

Viens dans mes bras, que je te couvre de mon corps. Elle ne pourra rien contre toi.



Mob.

La passion vous embellit vraiment, Rachel, et ce genre de coquetterie vous va à merveille.

Cependant vous savez que j’ai les nerfs très-irritables, et vous devriez me ménager.



Rachel.

Oh ! Ne le tue pas, Mob, au nom du ciel, laisse-le vivre autant que moi. Si je t’ai offensée, pardonne-moi. Tout ce que tu commanderas, je le ferai. Dis, que veux-tu ?



Pourquoi ne sais-tu pas ce que c’est que dire : je l’aime. Tu ne voudrais pas me torturer plus que les damnés.



Mob, à Ahasvérus.

Cette petite a de la physionomie, savez-vous ? Et je vous félicite du choix que vous avez fait.

Beaucoup de religion et de poésie. Il me tarde extrêmement de vous voir en ménage.



Ahasvérus.

Pitié pour elle ; la voilà qui s’évanouit.



Mob.

Comme cela lui sied à ravir ! Ses cheveux blonds qui se dénouent sur ses lèvres pâlies ! Avouez-le, elle est presque aussi belle que morte, et je comprends on ne peut mieux votre inclination.



Ahasvérus.

Maudite ! La laisseras-tu mourir ?



Mob.

J’en serais assez tentée. Pourtant ne craignez rien ; je vous réponds d’elle sur mon honneur.



Ahasvérus.

Tu le jures ?



Mob.

Oui. Tenez, prenez en gage cette pincée de poussière.



Ahasvérus.

Donc, qu’entends-tu faire ?



Mob.

Le voici. Je ne doute pas que votre amour n’ait été aussi pur que le jour. Cependant mes scrupules exigent que Rachel et vous, vous receviez au plus tôt la bénédiction nuptiale ; autrement, je ne dormirais pas tranquille.



Ahasvérus.

Tu railles quand tu commandes ; mais cette fois, quel qu’il soit, ton ordre n’est pas dur.



Mob.

C’est un véritable ange que je vais vous donner, entendez-vous ? Cependant, si j’ai un conseil à vous offrir, c’est quand elle sera en votre possession et que vous aurez la loi pour vous, de la traiter comme une simple esclave.



Ahasvérus.

Tu peux la tuer, mais tu ne peux pas désenchanter cet être tout céleste.



Mob.

Laissez-moi faire. Depuis longtemps votre situation me touchait. Il serait, en effet, infiniment à regretter que votre nom vînt à périr, et qu’il ne restât pas de vous un rejeton pour recueillir les avantages que la vie vous a faits. Votre isolement me peinait, et je ne le sentais que trop par moi-même. Car vous voyez devant vos yeux une pauvre veuve.



Ahasvérus.

Veuve de qui ?



Mob.

Du néant. Il vous fallait une compagne. Sans cela le sens de votre vie était incomplet. à l’avenir, toutes vos impressions seront doubles. Quand vous, vous rêverez du ciel, votre compagne filera vos chausses et comptera ses mailles ; c’est ainsi que vous arriverez à ce miroir de réalité où je ne puis me lasser de regarder ma figure.



Ahasvérus.

Seras-tu à nos noces ?



Mob.

Presque toujours, à présent, je m’arrange pour me trouver entre les deux époux dans la couche nuptiale.



Ahasv érus.

Et quand veux-tu partir ?



Mob.

J’en meurs d’impatience. De tous les sacrements des vivants, un mariage de raison est celui qui me convient le plus.



Ahasvérus.

Ta puissance lie ma langue. Je ne sens plus ni joie ni douleur.



Mob.

Nous n’invitons personne, n’est-ce pas ? Et pourtant il ne manquera pas de témoins.



Ahasvérus.

Tu m’entraînes, je te suivrai partout.



Mob.

Entends mon cheval qui piaffe dans la cour ? Allons, sus ! Bel épousé ! C’est l’heure de la danse des morts. Va lui sangler sa selle. Charge ta fiancée sur sa croupe, et tiens-toi ferme avec elle sur les arçons.



Ahasvérus.

Je t’obéis, mais je ne puis m’empêcher de frémir.



Mob.

C’est bien. Tiens-lui la bride haut et ferme ; autrement il irait lécher la rosée de sang de Pharsale ou de Roncevaux.



Ahasvérus.

Je suis prêt.



Mob.

Une seule minute encore, j’oubliais mon sablier.

çà, partons ensemble.



Ahasvérus.

De quel côté ?

Mob.

Par ici.



Ahasvérus.

Qu’il fait noir !



Mob.

C’est l’ombre de mes ailes.



Rachel, évanouie.

Ah ! Qu’il fait froid !



Mob.

C’est le nuage qui me porte.



Rachel.

Où suis-je ? D’où vient ce bruit qui me réveille ?



Mob.

De la grosse cloche de Strasbourg.



L’orgue et les cloches de la cathédrale de Strasbourg retentissent et se répondent alternativement.



La Cathédrale.

Ma voix, entendez-vous ma voix qui gronde, ma voix qui bourdonne ? Je dormais accroupie sous mon manteau de pierre. Orgue aux tuyaux faits dans le ciel, bel orgue, que me veux-tu ? Pourquoi m’enivres-tu de tes cris comme d’une coupe du vin du Rhin ? Mes cloches et mes clochetons tremblotent, mes vitres frissonnent, mes pieds chancellent sous la grêle et le vent de tes chants. Allons, mes saints de pierre ; allons, mes saints de vermillon assoupis sur mes vitraux, debout ! Entendez-vous ? Allons, mes vierges de granit, chantez dans vos niches en tournant vos fuseaux. Allons aussi, mes griffons qui portez mes piliers sur vos têtes, ouvrez vos gueules. Allons, mes serpents, mes colombes de marbre qui vous pendez aux branches de mes voûtes ! Allons, mes rois chevelus, qui rêvez le long de mes galeries sur vos chevaux caparaçonnés dans un roc des Vosges ! Taillez, navrez, éperonnez leurs flancs, déchiquetez leurs croupes, brisez vos sceptres de granit sur leurs poitrails et leurs crinières de granit, tant que la pierre hennisse, tant qu’au loin, à l’entour, les cavales des Vosges demandent à leurs maîtres dans l’étable : maître, maître, où vont les chevaux de pierre qui hennissent ? Où vont les cavaliers de pierre qui montent à cette heure au galop, dans les tours, jusqu’au bord des nuages ? Allons, nains, anges, dragons aspidiques, salamandres, gorgones, incrustés dans les plis de mes piliers, gonflez vos joues, ouvrez vos bouches, criez, chantez avec vos langues et vos voix de porphyre ; hurlez dans l’arceau de la voûte, dans la dalle du pavé, dans la pointe de la flèche, dans la poussière du caveau, dans la niche de la nef, dans le creux de la cloche. Donnez-moi tous vos chants dans le pli de mon manteau, à moi qui monte au ciel avec ma plus haute tour. Encore ! Encore ! Oh ! Je veux monter plus haut. Encore un degré, encore un pan de mur, encore une tourelle, encore un fût rongé qui me grandisse assez pour que je jette leurs voix avec ma voix sur le plus haut nuage où le seigneur est assis !


Qui a tracé, il y a mille ans, sur un rouleau de parchemin, le plan de mes tours à dentelles, de ma nef dorée ? Est-ce un maître de Cologne, ou bien est-ce un maître de Reims ? Qui a tracé en vermillon le plan de mes colonnettes agiles, de mes portes rugissantes ? Est-ce un maître de Vienne, ou bien est-ce un maître de Rouen ? Non pas, non pas. C’est le diable qui l’a vendu à l’ouvrier pour le prix de son âme ; monte donc, ma tourelle, échevelée, habillée en pleureuse, glisse-toi, roule-toi dans le nuage comme une âme qui frappe de son aile de soie à la voûte du ciel, sans pouvoir l’entr’ouvrir.


Ma tête, ah ! Ma tête a percé le nuage d’automne.

Elle a percé le plus haut des nuages. Pourquoi les arbres ne veulent-ils pas monter plus haut que les fougères ? Pourquoi les éperviers ne veulent-ils pas monter plus haut que ma ceinture ? C’est que l’aile des éperviers est lasse ; c’est que l’oeil des éperviers se trouble. Déjà mes tours ont le vertige. Comment feront-elles pour redescendre leurs degrés ?


Voyez ! Mes petites chapelles noires se couchent autour de moi comme des génisses noires au pied de la montagne. Ne craignez rien, mes petites chapelles. Des trèfles et des ceps de pierre croissent dans mon vallon ; le faucheur ne les fauchera pas, le vigneron ne les arrachera pas dans ma vigne. Des troncs et des branches de sapin germent sur mes sommets. Le bûcheron ne coupera pas de sapin dans ma forêt ; la bûcheronne n’abattra ni troncs ni branches sur mes coteaux.

Des rois et des papes trônent dans mes vallées ; ils ont pour château une niche ciselée par un bon ouvrier. Si la pluie en tombant les découronne goutte à goutte, après mille ans, ils ont sur leur tête un dais de rochers festonné en trois jours par l’aiguille d’une fée. Le rayon du soleil les salue dès qu’il luit ; l’épervier fait son nid sur leurs diadèmes ; le lierre leur refait leur manteau chaque automne. Jour et nuit, depuis mille ans, ils tiennent leurs sceptres levés sur les frimas et sur les orages entassés qui s’agenouillent à leurs pieds.

Ecoutez ! écoutez ! Sans mentir, je vais vous dire mon secret pour ne pas crouler. Les nombres me sont sacrés : sur leur harmonie je m’appuie sans peur. Mes deux tours et ma nef font le nombre trois et la trinité. Mes sept chapelles, liées à mon côté, sont mes sept mystères qui me serrent les flancs. Ah ! Que leur ombre est noire et muette et profonde ! Mes douze colonnes dans le chœur de pierre d’Afrique sont mes douze apôtres, qui m’aident à porter ma croix ; et moi, je suis un grand chiffre lapidaire que l’éternité trace, de sa main ridée, sur sa muraille, pour compter son âge.

Courage, mes saints, mes dragons, mes vierges incrustées dans mes piliers ! Vous m’avez répondu dans la poussière du caveau, dans la niche de la nef, dans le creux de la cloche.

Vos voix grossissent, mes portes hurlent, mes tours résonnent comme l’ouragan ; mes colonnes et mes colonnettes vibrent comme la corde d’une viole.

Les montagnes à pic n’ont point de voix pour dire leurs secrets ; les rochers n’en ont point dans leurs grottes, ni les forêts de sapin sur leurs cimes qui grisonnent. Moi, je parle pour eux ; de mon sommet, j’écoute nuit et jour leurs génies égarés, leurs esprits muets, pour leur prêter ma voix d’airain, et pour rouler dans les nuages d’hiver leur âme paresseuse sur mes paroles bondissantes et sur mes chants aux roues de bronze.

Quand les jeunes ouvriers avec leurs truelles furent montés en chantant jusqu’au pied de ma tour, ils dirent au maître : maître, aurons-nous bientôt fini ? L’ouvrage est long, la vie est courte. Le maître ne répondit rien. Quand les jeunes ouvriers devenus hommes furent montés avec leurs truelles jusqu’à la fenêtre de ma tour, ils dirent au maître : maître, aurons-nous bientôt fini ? Voyez ! Nos cheveux blanchissent, nos mains sont trop vieilles ; nous allons mourir demain. Le maître répondit : demain, vos fils viendront, puis vos petits-fils, après eux dans cent ans, avec des truelles toutes neuves ; puis vos petits-neveux ; et personne, ni maître ni ouvrier, ne verra jamais la tour se clore sous le ciel, ni sa dernière pierre. C’est le secret de Dieu.

Dans les plis de ma robe je traîne des peuples éternels ; dans ma ceinture je noue autour de mes reins, pour me faire plus belle, des siècles ciselés. Pendant mille ans, j’ai cherché dans la ville une place pour m’asseoir. Qui sait, qui sait où est dans la ville le carrefour le plus fréquenté à toute heure, pour que j’y voie de mes fenêtres où vont avec leurs pieds boueux les rois, les peuples, les années, les empires, les générations de ribauds, de moines, de fileurs et de peigneurs de lin qui passent jour et nuit sur les dalles de mon pavé, sans jamais revenir ; ainsi la louve se blottit avec ses louveteaux pour regarder fondre la neige dans son creux de rocher.

Savez-vous qui est mon maître ? Ah ! Savez-vous comme il se nomme ? Il a rougi mes vitraux du sang de sa tunique. C’est lui qui a attaché par un lien de pierre ma nef au rivage du ciel, comme une barque de Galilée à un tronc de figuier, pour naviguer, quand il lui plaît. Allons, vogue, vogue, ma nef, avec tes cordages, avec ton mât de granit sur la brume. Vogue avec ton beau pilote, avec tes voiles de marbre repliées en fuseau, en haut, en bas, sur la mer des siècles, jusqu’à la ville des anges.



Le Christ, sur un des vitraux de la cathédrale.

Ma cathédrale, c’est assez.



La Cathédrale.

Seigneur, je me suis tue.

Saint Marc, sur un des vitraux. et moi, seigneur, je vous en prie, laissez-moi dans mon vitrail écarter de mes yeux mon manteau de cristal pour regarder, à travers mes paupières azurées, ceux qui entrent dans l’église.

C’est l’heure de la danse des morts. Tous les morts ont entendu la voix de la cathédrale.

Les voilà. Ils viennent, ils viennent pour la danse. Ils viennent à pas légers, sans bruit dans les galeries, sans bruit dans les chapelles, sans bruit dans le jubé, comme la neige qui tombe par flocons dans un verger par une nuit de noël. Les voyez-vous ? Ils ont tous pris leurs habits de fête ; à présent ils se penchent sur les balcons comme des cascatelles sur leurs rochers. Oh ! Qu’ils ont l’air triste pour venir à la danse ! Quand les feuilles de chêne tourbillonnent sous le vent dans les carrefours de bruyère, elles ne regrettent pas davantage la cime de l’arbre, ni le creux de la grotte. Mes larmes pleuvent l’une après l’autre sous mon auréole. Mais que pensent-ils de tourner leurs yeux vides du côté de l’horloge ? à présent ils se pendent avec les dents aux grilles du chœur ; ils se cramponnent avec leurs ongles aux dragons des piliers ; ils s’accoudent dans les niches ; ils se heurtent, ils se broient sous les voûtes, sur les degrés du maître-autel. à présent, les portes sont fermées, l’église est pleine. Que font les papes et les archevêques ? Ils gardent leurs mitres sur leurs chefs ; après eux viennent les rois qui portent leurs couronnes sur leurs fronts de squelettes ; après les rois, six mille comtes qui couvrent leurs nuques de leurs manteaux. Voyez-les ! Les rangs se serrent pour leur faire place. Les voilà maintenant qui se donnent la main. Ils font une grande ronde dans la nef, et ils vont commencer à chanter. Que vont-ils dire ? Leurs pieds nus sonnent sur les dalles. Leurs épées claquent à leurs côtés dans le fourreau.

Leurs têtes branlantes s’entrechoquent ; la cathédrale bondit avec eux comme une barque par la tempête sur la mer de Galilée.



Chœur des Rois morts.

Rentrons dans nos caveaux. Nos paupières sont trop pesantes ; nos cheveux secouent autour de nous une poussière trop humide ; nos mains, qui pendillent, sont trop froides... ô Christ ! ô Christ ! Pourquoi nous as-tu trompés ? ô Christ ! Pourquoi nous as-tu menti ? Depuis mille ans, nous nous roulons dans nos caveaux, sous nos dalles ciselées, pour chercher la porte de ton ciel. Nous ne trouvons que la toile que l’araignée tend sur nos têtes. Où sont donc les sons des violes de tes anges ? Nous n’entendons que la scie aiguë du ver qui ronge nos tombeaux. Où est le pain qui devait nous nourrir ? Nous n’avons à boire que nos larmes qui ont creusé nos joues. Où est la maison de ton père ? Où est son dais étoilé ? Est-ce la source tarie que nous creusons de nos ongles ? Est-ce la dalle polie que nous frappons de nos têtes, jour et nuit ? Où est la fleur de ta vigne, qui devait guérir la plaie de nos cœurs ? Nous n’avons trouvé que des vipères qui rampent sur nos dalles ; nous n’avons vu que des couleuvres qui vomissent leur venin sur nos lèvres. ô Christ ! Pourquoi nous as-tu trompés ?



Chœur des Femmes.

O vierge Marie ! Pourquoi nous avez-vous trompées ? En nous réveillant, nous avons cherché à nos côtés nos enfants, nos petits-enfants et nos bien-aimés, qui devaient nous sourire au matin dans des niches d’azur. Nous n’avons trouvé que des ronces, des mauves passées, et des orties qui enfonçaient leurs racines sur nos têtes.



Chœur des Enfants.

Ah ! Qu’il fait noir dans mon berceau de pierre ! Ah ! Que mon berceau est dur ! Où est ma mère pour me lever ? Où est mon père pour me bercer ? Où sont les anges pour me donner ma robe, ma belle robe de lumière ? Mon père, ma mère, où êtes-vous ? J’ai peur, j’ai peur dans mon berceau de pierre.



La Cathédrale, au bruit des cloches et de l’orgue.

Dansez, dansez, rois et reines, enfants et femmes ; ce n’est pas le temps de pleurer.

L’éternité se rit de vous, comme le vent, quand il s’amuse, à travers les carrefours, avec l’herbe des faneurs qu’il a ramassée dans les clairières.



Le Roi Attila.

Est-ce là mon royaume ? Il a six pieds de long pour y coucher son roi. Maudites soient mes amulettes ! Maudits soient les bâtons des sorciers ! Ma jument s’est égarée dans la forêt du Christ. Voyez ! Elle a renversé son cavalier sous son poitrail noir. Dites-moi donc, mes amulettes, où sont passés les vautours couronnés avec les corneilles grises qui les suivaient ? Dis-moi, ma belle cavale noire, où sont passés mes peuples qui croissaient sous la corne de tes pieds d’ébène, comme les ombres du soir en automne ? Les ombres sont restées. Mes frères sont partis.


Ma tente, couleur de tes cheveux, pend sur ma tête à la branche de l’arbre des combats par l’anneau de la mort. Ramène-moi vers eux dans les steppes du ciel, ma belle cavale noire.

Je te baignerai tout un jour, jusqu’à ta croupe haletante, dans la source où boivent les étoiles.



Le Roi Sigefroy.

Est-ce là le Walhalla ? Non, ce n’est pas là le Walhalla. Est-ce le frêne des ases qui verdoie sur le monde ? Est-ce le coursier des mers qui hennit sur la vague avec les hommes des combats ? Et cette voix qui hurle, est-ce le corbeau qui prophétise sur l’épaule de Révil ? Louves attelées de vipères ; cornes magiques que le bouvier remplit pour enivrer les lèvres des héros ; rameaux des cerfs qui distillent les fleuves goutte à goutte ; runes gravées sur le tranchant de l’épée, sur le plat de la rame, sur le bord du bouclier, sur la proue du vaisseau, sur la roue du chariot, sur la pointe des nuages ; tout le ciel orageux de Révil, comment s’est-il changé sur ma tête en voûtes de rochers ? Pourquoi les valkiries ont-elles des lits de pierre ? Et pourquoi les nornes nébuleuses ont-elles mis à leurs reins des ceintures de granit ? Malheur ! Malheur ! Les dieux sont morts ; leur soir est arrivé.

Chantons le chant des funérailles.



Le Roi Arthus, à sa cour.

Non pas, non pas, Lancelot, Tristan, Parceval, mes prud’hommes, ne dites pas que voici la forêt de Brocéliande. Depuis plus de cent ans j’écoute, l’oreille contre terre, le cor enchanté de Clingsor. Depuis plus de cent ans, je n’ai pas entendu seulement le char d’une fée heurter de son essieu ma couronne.

Pourquoi avons-nous laissé nos coupes à demi pleines sur notre Table ronde ? Les nains de Bretagne, si nous étions restés chacun à notre place, nous les auraient remplies jusqu’à la fin du monde.



Mais le Christ n’a rien à nous donner. Il n’a ni pain, ni vin, ni panetier, ni échanson, ni écuyer courtois. Regardez ! Sa table est vide et creuse. Il n’y tient qu’un convive à la fois. Sa coupe n’est jamais pleine que des gouttes de pluie qui suintent des dalles, une à une, tous les ans.



L’Empereur Charlemagne.

Arthus, parlez bas. Si vous faites un pas de plus sur mes dalles, avec vos éperons résonnants, ma barbe blanche qui reluit, ma bulle impériale, mon pourpoint d’écarlate, mes douze pairs à mes côtés, mon cœur d’aigle des Alpes, mon sceptre à fleurs de lis coupé dans une futaie de Roncevaux, s’en vont choir en poussière sur un pan de votre manteau royal ; et vous direz en secouant à terre le pan de votre manteau terni : mes gendres, où donc est Charlemagne ? Par où est-il passé, sans hérauts ni pages, notre empereur, qui tenait tout à l’heure son globe dans sa main, comme un faucon qui dort ? (en se mêlant à la ronde.) Christ ! Christ ! Puisque vous m’avez trompé, rendez-moi mes cent monastères cachés dans les Ardennes ; rendez-moi mes cloches dorées, baptisées de mon nom, mes châsses et mes chapelles, mes bannières filées par le rouet de Berthe, mes ciboires de vermeil, et mes peuples agenouillés de Roncevaux jusqu’à la forêt Noire.



La Cathédrale.

Dans la vallée ombreuse qui mène en Italie, je connais une grotte plus cachée que tes cent monastères ; je connais sur les monts un pic plus haut que tes clochers ; les nuages, en été, flottent mieux que tes bannières filées par le rouet de Berthe ; la rosée est plus fraîche sur une marguerite de Linange que dans tes ciboires de vermeil, et les flots de l’océan sont mieux courbés vers terre que tes peuples de Roncevaux jusqu’à la forêt Noire.



Chœur des Femmes.

Rendez-nous nos soupirs et nos larmes !



La Cathédrale.

Les vents aussi ont des soupirs quand c’est le soir : demandez vos soupirs aux vents. Les grottes ont des larmes qu’elles distillent goutte à goutte : demandez vos larmes aux grottes.



Chœur des Enfants.

Rendez-nous, à nous, nos couronnes de fleurs ; rendez-nous nos corbeilles de roses que nous avons jetées à la fête-Dieu sur le chemin des prêtres !



La Cathédrale.

Il y a des roses de pierre sur ma tige ; il y a des guirlandes de pierre autour de ma tête.

Enfants, si vous pouvez, découronnez ma tête et reprenez vos roses sur ma tige.



Le Pape Grégoire.

Et moi, qu’ai-je à faire désormais de ma double croix et de ma triple couronne ? Les morts s’assemblent autour de moi pour que je donne à chacun la portion de néant qui lui revient...

malheur ! Le paradis, l’enfer, le purgatoire, n’étaient que dans mon âme ; la poignée et la lame de l’épée des archanges ne flamboyaient que dans mon sein ; il n’y avait de cieux infinis que ceux que mon génie pliait et dépliait lui-même pour s’abriter dans son désert...

mais peut-être l’heure va sonner où la porte du Christ roulera sur ses gonds... non, non ! Grégoire De Soana, tu as assez attendu ! Tes pieds se sont séchés à frapper les dalles ; tes yeux se sont fondus dans leurs orbites à regarder dans la poussière de ton caveau ; ta langue s’est usée dans ta bouche à appeler : Christ ! Christ ! Et tes mains sont restées vides ; oui, elles sont encore vides, toujours vides comme tout à l’heure ! Regardez, regardez, mes bons seigneurs ; c’est la vérité : voyez ! Que tous les morts me cachent leur blessure ! Que tous les martyrs mettent leur plaie dans l’ombre ! Je n’en peux guérir aucune. J’apporte en retour une toile filée par l’araignée à ceux qui ont donné leur couronne au Christ ; j’apporte, dans le creux de ma main, une pincée de cendre à ceux qui attendaient un royaume d’étoiles dans l’océan du firmament.



Chœur de tous Les Rois morts.

Malheur ! Malheur ! Qu’allons-nous devenir ?



La Cathédrale.

Çà, que feriez-vous donc tous d’un royaume éternel, si je vous en donnais un ? Croyez-moi ! Vos bras sont trop maigres, vos mains sont trop froides, pour porter de nouveau ni sceptre, ni bulle, ni couronne. Deux ou trois jours de vie, debout sous le soleil, ont séché la moelle dans vos os. Que diriez-vous, s’il fallait porter comme moi, été, hiver, sur votre tête, sans fléchir, un diadème de rocher sous la neige et sous la pluie ? Allez ! Quand l’horloge a sonné sous mes arceaux, l’heure qui tremble ne dit pas à l’éternité : arrête-moi sur le bord de la cloche ; je veux durer, je veux vibrer toujours ! Et moi, je suis l’éternité visible sur la terre. Vous êtes, vous, l’heure errante qui s’est vêtue dans le monde, en courant, de son manteau retentissant.

Maintenant, que je me joue de vous, s’il vous plaît, mes heures couronnées, oh ! Si fragiles, est-ce possible ? Oh ! Si fantasques ! Oh ! Si bruyantes ! Allons ! Amusez-moi, égayez-moi, déridez-moi, mes belles heures empourprées ! Faites sonner en carillon, faites vibrer dans l’air, les uns contre les autres, comme ferait un sonneur qui marquerait ma journée, vos mitres de papes, vos crosses d’évêques, vos sceptres de rois, vos têtes branlantes, vos mains pendantes, vos épées de capitaines, vos chapelets d’ermites, vos éperons de cavaliers, vos blasons, vos noms et vos couronnes ! Je suis triste, vous êtes tout mon jouet ; dansez et dansez, rois et reines, enfants et femmes, jusqu’au matin !



On entend frapper trois coups à la porte de la cathédrale.



La Cathédrale.

Qui frappe à la porte ?



Mob.

Une vieille connaissance. Ouvrez.



La Cathédrale.

Votre nom ?



Mob.

Mob.

(les portes de la cathédrale s’ouvrent et roulent d’elles-mêmes sur leurs gonds. Entre Mob, qui donne le bras à Ahasvérus et la main à Rachel.)



Chœur des Morts.

Voilà notre reine ! Salut à notre reine ! Courbons-nous, si nous pouvons, jusqu’à terre, et semons de nos mains notre cendre sur ses pas. Son cheval s’abreuve sous le porche dans le baptistère de porphyre. Elle ricane en s’appuyant sur le bras de ses deux compagnons.

à sa robe, elle a attaché un bouquet de veuves nouvelles. Mais jamais son cheval n’a été si pâle sous le porche ; jamais son front à elle n’a été si chenu ; jamais la plante de ses pieds n’a cliqueté si haut sur les dalles.

Comment va finir la fête ?



Mob, à Ahasvérus.

Nous arrivons un peu tard, vous voyez. La compagnie est brillante et nombreuse. Mon beau seigneur, mêlons-nous à la foule, et allons rendre le salut des mains à ceux qui nous le donnent. Allons, Rachel, mon bras se lasse à te traîner. (elle s’avance vers un cercle des morts.) eh ! Bonjour, reine Berthe ! Bonjour, Yseult la blonde, ma belle reine d’amour ! Mon dieu ! Comme vous voilà faite, depuis le jour où j’ai agrafé votre couronne sur votre tête ! Enveloppez-vous mieux de votre mantelet incarnadin d’Espagne, ma chérie ! Si votre amant de Cornouailles vous voyait ! Qu’avez-vous fait de vos tresses d’or aplaties sur les tempes, qui vous allaient si bien, de votre long regard, de votre teint vermeil, de vos bracelets et de vos gantelets ? Allez voir si vous ne les avez point oubliés à la vesprée dans le fond de votre cassolette... votre servante, mon saint père le pape. Votre sainteté me reconnaît, j’espère. C’est moi qui lui ai porté, avec mon baudrier de héraut, en boitant, sa mitre d’or, sur l’escalier du conclave. Si votre tête papale ne branle pas trop, allons, ouvrez avec moi la danse ; vos indulgences ne vous en dispensent pas. Entre mes dents, je sifflerai mon vieil air, que j’apprends, par la bise, aux crevasses de vos tours d’Italie...

Vous aussi, mon noble roi Robert ! Si nu, si chenu, si barbu ! Qui a coupé, dans la forêt Noire, votre sceptre de bois de noisetier, si ce n’est moi ? Qui a taillé dans votre cour, avec le tranchant de sa hache, votre trône de bois de cognassier, si ce n’est moi ? à présent le noisetier est émondé, le cognassier a secoué ses nids de rossignols. Régnez, mon noble vassal, les yeux creux, la tête vide, dans mon comté sans nom, sans bannière, sans pont-levis, que je vous ai éternellement inféodé. Mais, si vous m’aimez, messeigneurs, ne vous heurtez pas, je vous prie, au pommeau de l’épée de mon cavalier. Si vous tombiez en poussière, songez-y !

Comment ferais-je, en jetant à poignée votre cendre à la face du seigneur, pour dire, sans me tromper ni de siècle, ni de climat : seigneur, ceci qui poudroie dans ma main, c’est l’armée d’Attila ou d’Alexandre Le Grand ; ceci, c’est trente siècles des rois de Syrie et de Chaldée ; ceci, c’est Rome avec ses empereurs et ses papes ; ceci, c’est mille années du royaume de Bretagne, avec ses pairs, avec ses écuyers, qui ternissent en retombant l’agrafe d’or de vos souliers, comme ferait un de vos pas en cheminant devant la porte de votre éternelle cité.



Ahasvérus.

Oh ! Mes bons seigneurs, dites-moi, par pitié, si pas un de vous n’a vu passer le Christ avec sa croix sur vos dalles.



Chœur des Morts.

Non, non, nous ne l’avons pas entendu.



Ahasvérus.

Dites-moi, oh ! Sans mentir, si vous ne l’avez pas vu, Jésus de Nazareth, avec des yeux flamboyants, à travers les toiles d’araignée qui voilent vos paupières.



Chœur des Morts.

Non, non, nous ne l’avons pas vu.



Ahasvérus.

Dites-moi, mes bons seigneurs, je vous prie, s’il ne vous a pas demandé par où a passé un voyageur qui vient de terre-sainte.



Chœur des Morts.

Non, non, il ne nous a rien demandé ; c’est nous qui l’avons cherché sans le trouver. Ne le savez-vous pas ? Il n’y a point de Christ, ni de Jésus de Nazareth. Passant, allez, si vous voulez, vous railler des vivants. Ni le grillon ni le ver ne nous ont annoncé pour aujourd’hui la venue d’un voyageur ou d’un hôte de terre-sainte. Notre table est remplie. Allez ailleurs ; plus loin, plus loin, jusqu’au néant.



Ahasvérus.

Redites ce que vous avez dit, et, quand vous l’aurez dit, répétez-le encore. Vos bouches ne se sont-elles pas ouvertes une fois pour dire : il n’y a point de Christ ? Vos langues ne se sont-elles pas déliées une fois pour dire : il n’y a point de Jésus de Nazareth ? Oh ! Si je mens, messeigneurs, si mes oreilles mentent, si mes yeux mentent, faites-moi un signe seulement.

Est-ce que j’ai blasphémé ? Pardonnez-moi : je suis un pauvre voyageur qui ne pense pas à injurier ses hôtes.



Chœur des Morts.

Croyez-nous, si vous voulez ; mais le Christ n’est pas ressuscité ; il n’est pas non plus avec nous : encore une fois, passant, laissez-nous ; il n’y a point de Christ.



Ahasvérus.

Et plus d’enfer pour moi, n’est-ce pas, messeigneurs ? Plus de sentier de deuil que mes pieds, comme le tisserand, noueront et dénoueront sans fin autour de son royaume. Rachel, les as-tu entendus ? Secoue de ton haleine les siècles amassés sur mes cheveux, comme la rosée d’une branche nouvelle d’amandier. Mon jour de fête est arrivé. Partons, attachons à nos pieds nos éperons de fer. Sellons nos chevaux noirs.

Maintenant, je serai le bon messager de ville en ville. En me penchant sur mon arçon, je dirai à l’herbe d’Arabie : herbe flétrie, pourquoi t’es-tu séchée sur ton pied ? Reprends autour de toi ta feuille de printemps et tes couleurs de joie ; au ruisseau de Palestine : pourquoi t’es-tu tari ? Reprends ta source dans ton lit, et ta robe d’écume sur ta rive ; aux montagnes de Judée et à la cime du Golgotha : pourquoi vous êtes-vous déchirées jusqu’au roc ? Pourquoi vous êtes-vous ensemencées, sur vos flancs, de ronces, d’hysope et de votre éternelle douleur ? Reprenez vos ceps et foulez vos grappes sur vos coteaux ; à l’orient : pourquoi t’es-tu brûlé la face sous le soleil ? Pourquoi as-tu déraciné tes champs ? Pourquoi as-tu pris dans tes ruines ta tunique de cendre ? Baigne-toi de nouveau dans la rosée du premier jour du monde, et assieds-toi,



En riant, sur sa porte, pour que le soleil redore tes cheveux. Ne sais-tu pas la nouvelle que mon cheval apporte, quand il frappe si vite ton seuil de ses ongles ? Je dirai à Rome, en passant sur son chemin : la belle, la belle ! Pourquoi pleurez-vous et criez-vous soir et matin : César ! César ! Pourquoi descendez-vous, chaque année, d’un degré dans vos catacombes, comme une fille qui va, en pliant la tête, chercher dans son caveau une coupe de vin écumant pour son hôte ? Remontez votre escalier ; à votre plus haute fenêtre remontez pour voir passer le joyeux messager qui n’a plus soif de vin ni d’eau de source. Aux cathédrales, aux chapes et aux chapelles d’Allemagne et de Brabant, je dirai : holà ! Pourquoi vous êtes-vous voilées, depuis la tour jusqu’au pied, de dentelles noires, de crêpes de granit et de manteaux de veuves ? Reprenez dans vos cassolettes vos habits de vierges, vos fuseaux couleur de marbre et vos tourelles dorées. Ne savez-vous donc pas que vous n’avez été ni fiancées ni épousées, et que votre nuit de noces, vous l’avez passée debout dans le carrefour à attendre mille ans vos épousailles, sous la pluie ? à tout ce que mes yeux verront, je dirai : pourquoi es-tu triste ? Herbe fauchée, pluie de printemps, étoile qui tombes, feuille qui trembles, nuée épaisse, vent qui gémis, cloche qui hurles, ne savez-vous pas qu’il n’y a point de Christ ? L’entendez-vous ? Il n’y a point de Jésus de Nazareth ; il n’y a point de seigneur du jugement dernier. Plus de deuil, il n’est pas mort ; plus d’épouvante, il ne vit pas. Réjouissez-vous dans la pointe de l’épi, dans le rayon de l’étoile, dans la goutte de rosée, dans la cime de l’arbre, comme vous faisiez au premier jour du monde, avant d’avoir appris son nom.



Rachel.

Joseph ! Dis, si tu veux, que le ciel est ici, je le croirai ; dis encore que ces dalles froides sont les tapis de lumière du firmament, je le croirai ; mais ne dis pas qu’il faut se réjouir.



Ahasvérus.

Va, mon amour, laisse là ton seigneur ; qu’en ferais-tu ? Tes yeux sont plus bleus que sa tunique : ton regard brille mieux que son auréole.



Rachel.

Ne crois pas le chœur des morts. Leur voix est si froide, quand ils parlent ; on ne sait pas s’ils se moquent ou s’ils se plaignent. Leur cœur ne bat pas dans leur poitrine. Quand ils vous regardent, il semble que rien de vous ne les intéresse, et que vous êtes mort comme eux. Ne les crois pas ; ils te trompent, j’en suis sûre, et tu vas perdre ton âme. Viens, retournons à Worms ; je te chanterai mes chansons qui te plaisent le mieux ; je t’attendrai tout le jour à ma fenêtre : oh ! Tu seras heureux, tu verras.



Ahasvérus.

Je le suis à présent, mon amour. Allons où tu voudras ; ma chaîne est rompue.



Rachel.

Chaque mot de ta bouche brise mon cœur. Qu’as-tu donc fait pour que tu aies si peur du Christ !



Ahasvérus.

Rien, rien, je te jure. Une de ces fautes légères que le matin on commet, et que le soir on oublie.



Rachel.

Tes yeux me brûlent. Dieu ! Qu’as-tu fait ? Dis-le moi.



Ahasvérus.

Encore une fois, presque rien, mon enfant ; ne pense plus à cela ; quel est l’homme qui pourrait dire à sa vie, quand elle est pleine : il n’y a pas une goutte de trop dans ta coupe ?



Rachel.

Tes lèvres pâlissent. Il semble qu’elles disent une chose et ton cœur une autre. Est-ce que tu as été maudit ? Avoue-le ; dis-le moi.

J’embrasserai tes pieds.



Ahasvérus.

Mon amour, y a-t-il un homme qui n’ait pas été maudit, au moins une fois, avant de naître ? Maudit dans son cœur, ou maudit dans sa tête ? Maudit sur sa porte, ou maudit sur son banc ? Maudit dans son amour, ou maudit dans sa haine ? Maudit dans son désir, ou maudit dans son regret ? Y a-t-il une fleur sur sa tige qui n’ait été maudite, avant d’éclore, par un passant ? Une ronce, par un bélier ? Une rame par la mer ? Une bride, par une cavale ? Une rive, par le fleuve ? Une étoile, par le ciel ? Maudit ! Y a-t-il, dis-moi, un épi qui ne l’ait été par le vent ? Un terrier par un aigle ? Un sentier, par un voyageur ? Un seuil, par la bise ? Un toit, par la pluie ? Un caillou, par le torrent ? Que fait à présent la malédiction au caillou dans le sable, au seuil, au terrier, à l’épi dans le champ, puisqu’il n’y a point de seigneur pour juger ? Ne t’en inquiète pas plus qu’eux, mon amour !



Rach el.

Mais, mon dieu ! S’il n’y a point de Christ, qui donc nous bénira ? Qui nous mariera ? Qui nous sauvera ?



Mob, à Rachel.

N’en soyez pas en peine non plus. La bénédiction est toujours facile ; le ciel en fait ensuite ce qu’il veut. Les évêques ni les cardinaux ne nous manqueront pas, et le pape Grégoire a déjà mis sur sa tête sa triple couronne ; il vous attend au maître-autel. N’est-ce pas ? Monseigneur.



Le Pape Grégoire.

Je le veux bien. Faites approcher vos deux fiancés.

C’est vous qui tiendrez sur eux l’étole de lin.

à présent, qu’ils me disent leurs noms.



Rachel.

Rachel.



Le Pape Grégoire, à Ahasvérus.

Et vous ?



Ahasvérus.

Mon nom ? Je ne peux le dire. Ma langue ne veut pas le prononcer.



(les morts font une grande ronde autour d’Ahasvérus, en se tenant par la main.)



Chœur des Morts.

Votre nom ? Votre nom ? Pour que chacun le voie, faisons tourner notre ronde autour de lui, comme un serpent d’eau qui se balance dans la source d’un pré. Regardez ! Qu’il est pâle ! Son front a l’air de se courber sous un poids invisible.

Qui est-il donc ?



Un Roi.

C’est un roi qui a laissé sa couronne dans sa tente.



Un Evêque.

C’est un faux dieu qui a perdu son ciel.



Un So ldat.

C’est un bon écuyer à qui on a pris son écu enchanté.



La Cathédrale, à Ahasvérus.

Votre nom, que je le jette sur le nuage qui passe.



Ahasvérus.

Le souffle me manque pour le dire.



Mob.

Qu’est-ce donc qu’un nom pour vous tous, messeigneurs ? Vous en avez assez cueilli de ces feuilles sur mon arbre ; vous en avez assez foulé en marchant dans mes forêts. Que feriez-vous d’un nom de plus ? Le Pape Grégoire, à Ahasvérus. j’y consens. Dis-moi seulement d’où tu viens.



Chœur des Morts.

Oui, d’où viens-tu ? Qui es-tu ? Il ne répond rien, ou les vitres, qui frissonnent, couvrent son murmure. Encore une fois ; qui es-tu ? Parle plus haut, si tu parles.

Le Christ, sur un des vitraux. c’est Ahasvérus, le juif-errant ; et moi, je suis le Christ que vous avez cherché dans vos tombes.

Toute la nuit, je vous ai vus par les vitraux de mon église. Allez, rentrez sous vos dalles jusqu’au jour du jugement dernier.

Saint Marc, sur un des vitraux. seigneur, je vous supplie, n’ajoutez pas un mot de plus ; votre voix a fait déjà tomber de mon vitrail, en éclat, le pan de ma tunique de cristal. Les morts s’en vont en fumée comme un grain d’encens qu’un enfant fait brûler dans la nef ; la cathédrale bondit comme un cheval sous l’éperon ; Ahasvérus a roulé sur les degrés du maître-autel ; et les démons, taillés sur les piliers, sont descendus de leurs colonnes pour déchirer de lanières la jeune fiancée.

Voix des Morts qui s’évanouissent.

Sois maudit, Ahasvérus !



La Cathédrale.

Sois maudit, Ahasvérus !



Rachel.

Sois béni, Ahasvérus ! Grâce pour lui, seigneur ! Ouvrez-lui votre ciel. (les démons la fouettent de lanières de flamme.) sont-ce les anges qui veillent à la porte du paradis ? Anges, anges, ouvrez-moi la porte ; il y aura aussi une place pour Ahasvérus, n’est-ce pas ? Oh ! Que vos épées sont flamboyantes ! Oh ! Que vos verrous sont pesants ! Viens, viens, Ahasvérus : les étoiles du paradis se lèvent de l’autre côté du seuil.



Mob.

Pauvre folle ! C’est le matin qui commence à poindre. Je t’envelopperai cette nuit de mes ailes royales, n’aie pas peur. Viens ; la porte crie sur ses gonds. Partons. Notre cheval foulera, en passant, de la corne de son pied, ton Ahasvérus sur les dalles.



La Cathédrale.

" Et vous, mes saints de vermillon, mes vierges dans vos niches de pierre, mes dragons incrustés dans mes piliers ; allons, criez, chantez, hurlez, dans l’arceau de la voûte, dans la stalle de la nef, dans la poussière du caveau, dans le creux de la cloche ; jetez à hauts cris, pendant la nuit, cette histoire, avec ma voix, sur le nuage de printemps, sur l’aile de l’épervier, sur la branche du pin, sur le chevet du baron qui sommeille, sur le cimier du cavalier attardé dans la brume, sur la trompe du veilleur, sur l’écume du Rhin. "


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