Ainsi parlait Zarathoustra/Première partie/Mille et un buts

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Ainsi parlait Zarathoustra
Un livre pour tous et pour personne
Traduction par Henri Albert.
Société du Mercure de France (Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 9p. 80-83).
MILLE ET UN BUTS


Zarathoustra a vu beaucoup de contrées et beaucoup de peuples : c’est ainsi qu’il a découvert le bien et le mal de beaucoup de peuples. Zarathoustra n’a pas découvert de plus grande puissance sur la terre, que le bien et le mal.

Aucun peuple ne pourrait vivre sans évaluer les valeurs ; mais s’il veut se conserver, il ne doit pas évaluer comme évalue son voisin.

Beaucoup de choses qu’un peuple appelait bonnes, pour un autre peuple étaient honteuses et méprisables : voilà ce que j’ai découvert. Ici beaucoup de choses étaient appelées mauvaises et là-bas elles étaient revêtues du manteau de pourpre des honneurs.

Jamais un voisin n’a compris l’autre voisin : son âme s’est toujours étonnée de la folie et de la méchancetée de son voisin.

Une table des biens est suspendue au-dessus de chaque peuple. Or, c’est la table de ce qu’il a surmonté, c’est la voix de sa volonté de puissance.

Est honorable ce qui lui semble difficile ; ce qui est indispensable et difficile, s’appelle bien. Et ce qui délivre de la plus profonde détresse, cette chose rare et difficile, — est sanctifiée par lui.

Ce qui le fait régner, vaincre et briller, ce qui excite l’horreur et l’envie de son voisin : c’est ce qui occupe pour lui la plus haute et la première place, c’est ce qui est la mesure et le sens de toutes choses.

En vérité, mon frère, lorsque tu auras pris conscience des besoins et des terres d’un peuple, lorsque tu connaîtras son ciel et son voisin : tu devineras aussi la loi qui régit ses victoires sur lui-même, et tu sauras pourquoi c’est sur tel degré qu’il monte à ses espérances.

« Il faut que tu sois toujours le premier et que tu dépasses les autres : ton âme jalouse ne doit aimer personne, si ce n’est l’ami » — ceci fit tremble l’âme d’un Grec et lui fit gravir le sentier de la grandeur.

« Dire la vérité et savoir bien manier l’arc et les flèches » — ceci semblait cher, et difficile en même temps, au peuple d’où vient mon nom — ce nom qui est en même temps cher et difficile.

« Honorer père et mère, leur être soumis jusqu’aux racines de l’âme » : cette table des victoires sur soi-même, un autre peuple la suspendit au-dessus de lui et il devint puissant et éternel.

« Être fidèle et, à cause de la fidélité, donner son sang et son honneur, même pour des choses mauvaises et dangereuses » : par cet enseignement un autre peuple s’est surmonté, et, en se surmontant ainsi, il devint gros et lourd de grandes espérances.

En vérité, les hommes se donnèrent eux-mêmes leur bien et leur mal. En vérité, ils ne les prirent point, ils ne les trouvèrent point, ils ne les écoutèrent point comme une voix descendue du ciel.

C’est l’homme qui mit des valeurs dans les choses, afin de se conserver, — c’est lui qui créa le sens des choses, un sens humain ! C’est pourquoi il s’appelle « homme », c’est-à-dire, celui qui évalue.

Évaluer c’est créer : écoutez donc, vous qui êtes créateurs ! C’est leur évaluation qui fait des trésors et des joyaux de toutes choses évaluées.

C’est par l’évaluation que se fixe la valeur : sans l’évaluation, la noix de l’existence serait creuse. Écoutez donc vous qui êtes créateurs !

Les valeurs changent lorsque le créateur se transforme. Celui qui doit créer détruit toujours.

Les créateurs furent d’abord des peuples et plus tard seulement des individus. En vérité, l’individu lui-même est la plus jeune des créations.

Des peuples jadis suspendirent au-dessus d’eux une table du bien. L’amour qui veut dominer et l’amour qui veut obéir se créèrent ensemble de telles tables.

Le plaisir du troupeau est plus ancien que le plaisir de l’individu. Et tant que la bonne conscience s’appelle troupeau, la mauvaise conscience seule dit : Moi.

En vérité, le moi rusé, le moi sans amour qui cherche son avantage dans l’avantage du plus grand nombre : ce n’est pas là l’origine du troupeau, mais son déclin.

Ce furent toujours des fervents et des créateurs qui créèrent le bien et le mal. Le feu de l’amour et le feu de la colère l’allument au nom de toutes les vertus.

Zarathoustra vit beaucoup de pays et beaucoup de peuples. Il n’a pas trouvé de plus grande puissance sur la terre que l’œuvre des fervents : « bien » et « mal », voilà le nom de cette puissance.

En vérité, la puissance de ces louanges et de ces blâmes est pareille à un monstre. Dites-moi, mes frères, qui me terrassera ce monstre ? Dites, qui jettera une chaîne sur les mille nuques de cette bête ?

Il y a eu jusqu’à présent mille buts, car il y a eu mille peuples. Il ne manque que la chaîne des mille nuques, il manque le but unique. L’humanité n’a pas encore de but.

Mais, dites-moi donc, mes frères, si l’humanité manque de but, ne fait-elle pas défaut — elle-même ?

Ainsi parlait Zarathoustra.